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Full text of "Georges Cadoudal et la chouannerie"

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Ih 



012. 



GEORGES GADOUDAL 



l/aiilpur et les édileur^ se réservent le dioit rie traduction et rie re|iroriiiclion 
à l'iîtranjior. 

Ce Toliime a été dc'posé an iiiinistÏTe de l'inléiienr (section rie l:i lilirairie) en 
fiîvrier IS87. 



I"»ni«. lYMnr.iiAi'iiir r. i'iii\, xn iiiiir n i '", nrr r.AnAM:ii;i\it. H. 




GEORGES CADOUDAI. 

I.iciilciiani |t<iiiral des armiie» callioliqiicK n ruyale»; 

(>>ininjii)duiil cil chef, pour le Roi Louis XVlll, les dOpnrlcmeiUs du Morbilmii, 

du Finintire, des (Ifltcs-du-Nord et d'IlIc-el-Vilainc; 

(iiaiiJ-cioit do l'drdrc royal militaire dr Saint-I.onis. 



GEORGES CADOllDAL 



LA CHOUANNERIE 



PAR SON N E V F. U 

GEORGES DE CÂDOUDÂL 

ANCIEN COSSFILLTU GÉNtllAL DU M0RI1IHA> 

A>'ciF.s nmvcTrun df. L'uMO^. 

" ,ï'ai vu la verilé ticlîpsée; elle conii- 
nuait son cours Herrière les nuages; ai: 
jour niartiuê elle se retronvaii plus haute 
PI plus hiillani'^. - GrizoT. 

OUVRAGE ORNÉ D'UN PORTRAIT ET ACCOMPAGNÉ D'UNE CARTE 




PARIS 

LIBRAIRIE PLON 

r.. IM.ON, NOI nitIT n C''. HH' lî Hl l'. I I! S-KD II i; T US 

iinr; G.\iiAN'(:ii:iii. , m 



1887 

Tous firoilv tp^ftrps 



AVANT-PROPOS 



l/auteur de ce livre, M. Louis-Georges de Cadoudal, 
est mort il y a près de deux ans, le 1" avril 1885. Fils 
du {jénéral .losej)li de Cadoudal, il était le neveu de 
Gl'^ORGES. Fidèle aux traditions religieuses et monar- 
chiques de sa famille, il lui a été donné de défendre 
par ses écrits la cause pour laquelle son père et son 
oucle avaient versé leur sang. Il est peu de journaux 
et de revues royalistes auxquels il n'ait collaboré, 
déj)cnsaut le meilleur de lui-même dans ces obscurs 
combats de la presse. Sans souci de conquérir la 
renommée, il n'avait |)as d'autre ambition que d'éire, 



i: AVANT-Pr.OPOS. 

comme tous les siens, un soldat au service de la vérité, 
de la justice et de l'honneur. 11 écrivait des articles, 
alors qu'il eût pu composer des livres : il en a publié 
pourtant quelques-uns, en trop petit nombre, et en 
|)articulier deux qui sont excellents : Madame Acarie, 
Klude sur In société rclkj ieuse aux seizième et dix-septième 
siècles, et les Signes du temps, critiques littéraires et 
morales. Combien de fois ne m'est-il pas arrivé de l'en- 
gager à préférer le livre au journal, à nous donner, 
puisqu'il le pouvait faire, des œuvres de longue haleine 
préparées avec amour, écrites à loisir, vraiment dignes 
de son franc et noble talent! En ces dernières années 
surtout, je ne le revoyais jamais sans le presser d'écrire 
la J'ie de Georges Cadoudal. Il s'y décida enfin, et si la 
maladie et la mort ne lui ont pas permis de publier lui- 
même son livre, du moins en avait-il achevé les der- 
uiores pages, lorscpie la plume est tombée de sa 
main. 

.le dois à son amitié, à la confiance de sa famille, 
riionneurqui m'échoitanjonrd'huid'éditerson ouvrage, 
(le livre vi(Mit à sou heure II n'a point pour objet de 
ranimer des iiaiiies ('teinles, de raviver des blessures 
aujourd'hui cicatrisées. Les souvenirs qu'il évoque sont 
lies souvenirs (h; (h'voiienienl el de sacrifice. Il esl bon 
de les r;i|>|)elei', (jUMiid nous sommes |)<Mili'lre à la 
\eille (r(>vi'llc llieills (|lii reclanieronl rcllnit «le Ions 
pour le saint ion Puisse hi l'iaiice i \elle, ;'i 



AVANT-PROPOS. III 

l'heure du péril, trouver des hommes qui combattent 
et qui meureut pour elle avec le uiême héroïsme que 
ces suprêmes défenseurs de la vieille France, Georges 
Cadoudal et ses compagnons! 

l'Mmoud MiiiK. 



INTUODUCTIOÎV 



L'ouvrajje que nous présentons au lecteur n'a pas besoin 
de préface; c'est la vie, ou mieux, l'histoire d'un homme 
grandi au milieu de la tourmente qui, à la fin du dernier 
siècle, a profondément ébranlé l'édifice social français. Tant 
d'écrits ont paru sur les causes et les origines de cetti; lutte 
qu'il semble inutile d'en préparer la lecture; il suffira de 
faire remarquer le caractère tout particulier du pays où elle 
s'est déroulée. 

La Bretagne ne se trouvait pas dans les mêmes condi- 
tions (|ue les autres provinces, vis-à-vis de la royauté fran- 
çaise. La duchesse Anne en donnant les hermines aux fleurs 
lie lys avait ménagé des libertés et des capitulations à ses 
compatriotes. Prévoyant l'annexion fatale et prochaine du 
duché, elle avait voulu, en l'apportant comme dot à la 
l'rance, sauvegarder ses intérêts. 

Quand vint la monarchie de [jOuis XIV, les obligations 
contractées étaient oubliées depuis longtemps, et les gouver- 
neurs royaux, les des Essarts, les d'Aiguillon et les autres, 
firent ce qu'ils purent pour ne pas tenir compte des droits 
nationaux de la ISrclagne. 

La féodalité n'avait pas jiesé sur ce pays. La noblesse de 
cour y (itait rare, mais au contraire une grande quantité ih; 



IXTRODl'CTION. 



gens vivaient noblement tout en cultivant leurs terres et 
n'ayant pour toute fortune que ce qu'elles leur rapportaient. 
Quand les États de Bretagne étaient convoqués, on les 
voyait se diriger vers Vannes, Rennes ou Nantes, condui- 
sant femmes et enfants dans leur charrette. Ceignant pour la 
circonstance leur épée de fer, trop pauvres qu'ils étaient pour 
en avoir une d'acier, ils allaient subsister, eux et leur famille, 
pendant la session, à l'aide du sou du Roi. 

Leurs serviteurs, leurs tenanciers, étaient leurs compa- 
gnons. On vivait à la même table, sans autre différence 
qu'une place plus élevée pour les maîtres. Aussi les cam- 
pagnes marciiaient-elles avec cette noblesse ; il n'en et ait pas 
de même des villes. 

Le clergé et les communes envoyaient aussi des repré- 
sentants aux États. 

De ceux-ci, les uns, petits bourgeois et procureurs, détes- 
taient cordialement les ruraux qu'ils exploitaient; cette 
haine leur était rendue avec usure par leurs victimes. 

Dans le clergé, se trouvaient les évéques, bien souvent 
résidant peu dans leurs diocèses ; puis des aljbés et des 
prieurs, (]ui malheureusement, pendant le dix-huitième siècle, 
ne donnèrent pas toujours l'exemple des vertus monastiques. 
Les commissaires royaux avaient la partie belle avec ces 
deux ordres; aussi en usaient-ils habilement pour rapiner la 
Bretagne au profit du trésor français. La pauvre éj>éc de fer, 
hanche lame, j)eu retorle, peu instruite, était circonvenue, 
Ironipéc;, volée, et s'en retournait chez elle humiliée, pleine 
de fiel, et maudissant le roi de France, ses agents et leurs 
alliés. 

D'un autre cMv, l'esprit voltairicn avait plus ou nmiiis 
contaminé les villes, tandis (pie les campagnes avaient con- 
servé loiitc la |)nreté et l'ardeur (h; leur loi. Islles étaient 
aidées en cela pur le clergé rural, dont nous aurons souvent 



INTRODl CTION 



occasion d'admirer la conduite dans ce récit, et qui, éclairé, 
pieux et chaste, sorti de l'essence même du pays, aimait tout 
ce qu'aimaient ses compatriotes, et se dévouait corps et ame 
à leurs intérêts religieux et sociaux. 

Lors de la réunion des Etats généraux, en 1789, les 
Bretons étaient donc tous, nobles et autres, profondément 
catholiques et attachés au clergé, ils avaient un amour pro- 
fond pour leurs coutumes et leur Bretagne, et par là même 
de gros griefs contre la France et ses rois, personnifiés 
dans les gouverneurs de la province, qui voulaient faire dis- 
paraître les unes et accaparer l'autre. On peut conclure de 
là que si le mouvement révolutionnaire enthousiasmait une 
portion minime des villes bretonnes, s'il portait atteinte à 
bien des intérêts, du moins il laissait les campagnes parfai- 
tement calmes et indifférentes. Considérez, en outre, le 
caractère froid et métliodique de ce peuple, sa différence de 
langage, et vous aurez la raison qui l'a empêché de se joindre 
à ses voisins de la Vendée, lors du soulèvement de 1793. 

Vous trouverez aussi pourquoi sa tenace résistance s'est 
can'ionnée dans une sorte d'égoïsme, bloquant les villes et 
gardant la campagne, dans son inextricable écheveau de 
chemins creux et d'ajoncs. 

Breton toujours, il veut être maître chez lui, libre dans sa 
religion et ses coutumes ; il n'aime pas l'étranger, dans lequel 
il voit un envahisseur, et ne demande rien aux autres. Mais 
malheur à qui le gêne. Tel est le portrait, telles sont les 
causes. 

Ne croyez pas cependant que le Breton renie la France; 
il a bien |)rouvé le contraire. En Bretagne, on a l'esprit de 
( lan, on aime la décentralisation, mais on est aussi patriote 
(jue partout ailleurs, témoin l'anecdote suivante, qui peint 
admirablement les sentinK-nts de cette région. 

C'était à Wiesbaden, peu de temps avant la guerre de 



INTRODUCTION. 



1870, une députation de paysans morbilianais en larges 
chapeaux et en vestes était venue offrir ses hommages à 
Mgr le comte de Gliambord. Allemands et Anglais curieux 
se pressaient autour de ces voyageurs au costume inconnu, 
demandant quelle était leur nationalité. Un beau vieillard à 
longs cheveux blancs, qui vit encore aux environs de 
Vannes, ennuyé de cette importune curiosité, se retourna 
vers son interlocuteur : « Nous sommes Bretons en France, 
dit-il, mais Français à l'étranger. ■> 

Gomment, nous dira-t-on, un peuple aussi indépendant 
d'allures a-t-il pu pendant près de dix ans se courber sous 
l'autorité d'un seul homme, tel que Georges Cadoudal? La 
léponse ressortira du récit même. 

Les Bretons, leurs prêtres persécutés, leurs enfants requis 
pour l'armée, ne voyant plus nulle part respecter le prin- 
cipe d'autorité, firent ime première tentative de résistance. 
Elle fut spontanée, unanime, mais sans direction, sans but; 
une sorte de manifestation paciiiqiic comme celle de la 
place Vendôme, au début de la Commune, en 1871. Us 
furent reçus de la même façon que les Parisiens, il'autres se 
trouvèrent là aussi pour commander : Feu! 

Les villes se ruèrent alors sur la canq)agne et, sous pré- 
texte de chercher des prêtres réfractair(;s et des déserteurs, 
se livrèrent au pillage, au viol et au inetirtro. La résistance 
se fit partout, commune par commune, canton par canton ; 
pui.s, lorsque l'on vit les bénéfices de cette association, on 
songea à l'organiser et l'on se donna pour chefs ceux (pii par 
leur caractère, leur intelligence et leur vifjueur surent inspi- 
rer le plus de confiance. 

Les ine|)tics des clubs, les violences des sans-culottes de 
piîlils bourgs, les crimes des proconsuls déhîgués par la Con- 
vention cl le coniilé d(! salut pid)lic ont fait la chouannerie; 
ils ont pic la llrclagne dans les bras d(! la loyaulé française. 



INTRODICTIOX. IX 

:^ Et maintenant pourquoi cette insurrection formidable de 
tout l'Ouest, cette organisation si bien montée, a-t-elle avorté 
misérablement, au bout de dix ans de luttes sanglantes? 

Il ne faut pas croire que ce sont les Hoche, les Brune et 
les Bonaparte qui ont vaincu à eux seuls la Vendée et la 
chouannerie; ils n'en seraient pas venus à bout si l'Angle- 
terre avait voulu permettre à un prince français de rassem- 
bler sous son autorité toutes les fractions armées, jalouses les 
unes des autres. Ce n'était pas l intérêt de cette ennemie sé- 
culaire de voir la monarchie se rétablir. Le cabinet de 
Saint-James ne pouvait pardonner le traité de Versailles qui 
avait terminé la guerre de l'Indépendance , et il savait surtout 
très-bien que si la convulsion n'était que momentanée, la 
puissance française en ressortirait plus florissante, et serait 
une terrible rivale des intérêts britanniques. 

Les puissances continentales, effrayées du danger des doc- 
trines qui un jour viendraient aussi les saper, voulaient 
loyalement et franchement remettre les Bourbons sur leur 
trône, afin d'enrayer le mouvement révolutionnaire; les 
hommes d'État de la Grande-Bretagne, se croyant à l'abri 
dans leur île, avaient un tout autre sentiment. Ils voyaient 
que la présence de Louis XVIII dans l'Ouest, ou même celle 
du comte d'Artois ou du duc de Bourbon, faisant trêve à 
toutes les compétitions, réuniraient en un faisceau formidable 
tous les rassemblements disséminés, impuissants seul iiseul ; 
ils savaient que cette unité d impulsion placerait les armées 
républicaines entre les puissances coalisées à l'Est et l'insur- 
rection de l'Ouest et du Midi, et que la démagogie, ainsi 
réduite aux abois, ferait place ii l'ordre et ii la prospérité. 
Mais ce n'est pas ce (|u'ii fallait à légoisme anglais! Nous en 
prenons à témoin la lettre de Louis XVIII au duc d'Har- 
court, en 1795, les lettres dcNVindliam à Georges, en 1799 
€11801. Il fallait énerver la France par de longues luttes 



X INTRODUCTION. 

intestines, et pour cela on ne voulait pas la ruine complète 
du parti royaliste, mais on eiit été désolé de sa victoire'. 

Aussi voyons-nous toujours refuser à Louis XVIII un 
asile, de peur que ce monarque généreux et entreprenant 
ne parvînt à déjouer la surveillance et h se jeter dans 
l'ouest de la France; aussi voyons-nous ces mêmes minis- 
tres abuser de la bonté et de l'hésitation du comte d'Artois, 
pour l'entourer de conseillers qui constamment lui disent 
qu'il ne serait pas politique de se rendre aux vœux des chefs 
de l'insurrection ; et lorsque le cœur de ce prince le porte, 
malgré son entourage, à vouloir rejoindre ses partisans, les 
ministres anglais cherchent à circonvenir les généraux bre- 
tons ou vendéens, pour qu'ils l'empêchent de venir à eux. Ils 
vont plus loin, et, sciemment, ils laissent arriver près de lui 
comme conseillers intimes des suppôts de l'oucher comme 
les Montgaillard et les Méhée de la Touche. 

Cette duplicité faillit trouver en elle-même sa punition, et 
sans l'amiral Villeneuve, Bonaparte serait devenu le châti- 
ment de l'Angleterre, le vengeur de la cause royale trompée 
par elle. La Providence ne l'a pas voulu ; en soixante-dix 
années Albion, aidée par les événements, est arrivée au but 
poursuivi avec constance depuis des siècles; la pauvre 
France anémiée, sans commerce, sans industrie, est devenue 
la proie des étrangers. 

Que l'on ne s'attende pas cependant ii trouver dans ce 
livre une histoire générale de celle époque. Loin de nous 
celle pensée. Ouel(|ues-uiis s'étonneront de ne pas voir y 
ligiu'crun scid mot d(; la coiispiralion i]c la iloueiie; (îeorges 
(•lait li'op |(Mine poiu- avoir pu y élri; mole, aussi nous 
.sonuiics-nous abslcnn d'iMi parler. Il en est i\c même île la 
{;ucrre <le Vendée, ou il a joué ini rôle fort efliu'é. I''nfin, 

' Viiif .,M\ |.;,rr, in.lilil.lIn.'H le, 1,-HlcH .1,- W 1 ,i. I l,,,l,l .'l r.|.<>l|;r,<. l'Iôcos 

11'- (Wl, (i7, (IS (i 71. 



INTRODUCTION. xi 

dans la terrible catastrophe de Quiberon, nous n'avons parlé 
(les émigrés qu'en tant qu'ils se sont trouvés en contact 
a\ec les chouans. 

Le seul mérite de l'œuvre vient des documents originaux 
(|ui lui servent de bases et qui ont été recueillis pendant 
deux générations. L'auteur a lentement rassemblé pendant 
sa carrière les matériaux de cette histoire. Son père et son 
oncle, les frères de Georges l'y ont d'abord aidé ; puis le fils 
du roi lie Dignan, l'intrépide Guillemot ; les papiers de 
l'abbé Guillevic, chef de la correspondance de l'armée du 
Morbihan; les mémoires inédits de Rohu, lieutenant-colo- 
nel de la légion d'Auray; les notes de Rio, l'auteur de la 
Petite Chouannerie; celles de Le Louer, etc., etc.; et enfin 
les archives tant publiques que [larticulières, même celles du 
British Muséum. 

Longtemps les passions politiques ont fait passer Georges 
Cadoudal pour un vulgaire assassin. La calomnie créée pour 
les besoins de la cause, sortie de la plume de M. Tliiers sans 
être étayée d'aucune justification, avait fait son chemin, et il 
a fallu à l'histoire une gestation de près de (juatre-vingts 
ans pour que la vérité se fit jour. Depuis quelques années, 
tant des rangs des écrivains républicains que des autres, 
surgissent d'éclatants témoignages confondant les premières 
assertions. 

A la suite de tous, nous venons aussi a[)porter notre 
appoint à l'histoire de la Révolution, et nous le faisons avec 
Il confiance (|uc donne laiitlienticitt' des sources. 

Ki'i'lr'.ino, 188.~>. 



GEORGES CADOLDAL 



CHAPITRE PREMIER 

ORIGINE, NAISSANCE, ÉDUCATION. 

L homme dont nous entreprenons de retracer la vie naquit 
sous le chaume dune famille ancienne et patriarcale, vouée à 
la culture de la terre. 

11 était fils de la charrue, et non du moulin, ainsi que font 
répété en se copiant les unes les autres la plupart des histoires 
et des biographies menteuses qui le concernent. Il vint au 
monde au sein d'un clan de laboureurs, de francs-tenanciers 
qui ne connurent jamais d'autre vie que la vie naturelle et 
rurale, et tirèrent de l'agriculture sève et subsistance sans 
jamais recourir pour augmenter leur bien-être au travail du 
commerce et de l'industrie. 

Sa famille ré-idaitau village de Kerléano, en Brech, paroisse 
qui dépendait du ressort et de la délégation d'Auray, et dont 
le Roi était l'unique seigneur, c'est-à-dire que ses habitants 
avaient l'honneur assez rare d'être sujets du Roi '. 

' Voir OfiKE, Dictionnaire liistoriquc et yéor)rai>liir/ue Je la province de 
Bretagne, nom. iJ., Kcnnes, 18'f3, I, 104. \ propos des p.iys «pu se trouv;iient 
orijjinniieiiieiu dans ce cas et relcv.iieiit diifCli'ineiU de la couronne, o'esiii- 
dire dont les haliitanta étaient libres de tout lien féodal, Miclielet a l'ait celle 
reniar<|ue : i/uenfait iU )t étaient à personne, iju'ili n'avaient de seigneur, 
de protecteur r/ue Dieu. Grande cause d'énerjjie et d'initiative incllviduellc. 
» Nulle part, ajoute l'historien, le laboureur ne s'impiiète davantage des 
» aflaired du pays, personne n'y a plus d'intérêt; il s'informe, il tàclie île 
« savoir, de pn'voir; du reste, il est résigné rjuoi rpi'il arrive, il s'attend à loul, 
« il est patient et brave. Les femmes nii'mes le deviennent. ■■ (//i>/"im- de 
France, V, 50.) 



2 OEORGF.S CADOUDAL. 

Un petit vallon resserré entre deux coteaux couverts de 
pommiers et au milieu duquel serpentait un ruisseau, sépa- 
rait la ville d'Auray du hameau on le père de Georges, 
Louis Cadoudal, cultivait un domaine assez considérable, dont 
il possédait une partie en toute propriété et une autre à titre 
d édificier. 

C'était un petit homme vigoureux, trapu, aux muscles 
d'acier, aux traits intelligents, au regard perçant et vif, actif 
et dur à la hesogne, dont l'énergie et le feu intérieur se tra- 
duisaient à tout instant par des jurons expressifs. Dans les 
luttes et la saule, il s'était distingué par des traits d'adresse et 
de force tels, qu'on le regardait comme le champion le plus 
redouté que ce jeu eut dans le pays vers l'année 1780'. Il avait 
reçu à Aurav quelques éléments d'instruction. 11 lisait cou- 
ramment le breton, le français et le latin; il savait aussi 
écrire. Les registres de la paroisse de Brech contiennent au 
bas de plusieurs actes de baptême sa signature tracée d'une 
main ferme, mais un peu alourdie par le travail des champs. 

Ce n'est pas de son père toutefois que Georges semble 
avoir reçu sa constitution athlétique et sa forte corj)ulence, 
mais d'une grand'mère paternelle, femme de tète et de réso- 
iulioii, aussi vigoureuse de corps que d'esprit, qui tenait haut 
et ferme le sceptre de la ménagère. Le plus souvent assise 
dans un grand fauteuil de bois où la retenaient de précoces 
infirmités et une réplétiou énorme, elle diiigcait, du haut de 
ce trône rustique, aon exploitation avec une rare intelligence 
et commandait à l'armée de ses serviteurs d'une voix brève, 
impéralive, dont les éclats, dans les moments de vivacité, 
retentissaient au loin. Dans les rudes assauts des landes bre- 
tonnes, la voix de Georges dominait ainsi la fusillade et savait 
imposer à tous l'autorité de la discipline. 

Louis habitait avec un frère atné, Denis, homme de sens, 
(le droiture et dune piété si profonde (|u'elle était remarquée 
iiirnii- dans un pays où la religion l'Iiiil milice à toutes les 

' l.a l'vttic Climianmiic, pni A. 1''. llii>. IViiis 1842, |i. V8. 



ORIGINE, NAISSAISCK. KDLCATIO N . 3 

habitudes et dirigeait toutes les actions de la vie. Ces deux 
frères vivaient dans une telle intimité que tout leur était 
commun , et que leurs biens restèrent indivis. Rien ne 
vint jamais altérer leur affection, leur confiance mutuelles. 
Denis, qui était membre du Tiers Ordre de Saint-François, vécut 
constamment dans le célibat. 11 administrait les affaires de la 
famille et savait y faire régner l'ordre et l'aisance. Louis 
épousa, le 23 mars 1769, Marie-Jeanne le Bavon, une des plus 
belles femmes du pavs; il en eut dix enfants, dont quatre seu- 
lement parvinrent à l'âge adulte. 

L'ainé de ses enfants, Georges, naquit à Kerléano, le l"jan- 
vier 1771. 

S'il faut en croire une légende, que j'ai souvent entendu 
raconter dans mon enfance, un jour que la mère de Georges, 
assise sur le seuil de sa porte, donnait des soins à son nouveau- 
né, un mendiant s'approcha d'elle, et posant la main sur la 
tète de l'enfant qu'elle tenait sur ses genoux : 

" Celui-là, dit-il, sera cause que de grands malheurs vien- 
dront frapper sa famille. » 

La pauvre femme fut un moment troublée par ces paroles 
qui lui revinrent à la mémoire dans plus d'une circonstance 
douloureuse pour elle et pour les siens. 

Les premières, impressions de Georges furent toutes reli- 
gieuses. En s'éveillant à la vie, son àme s'ouvrit à Dieu. Ses 
premières leçons furent des prières, et ses yeux se reposèrent 
d'abord sur de saintes images et sur les monuments chrétiens 
fiue la toi bretonne avait semés dune main prodigue auprès 
de celui qui devait combattre pour elle avec une si indomp- 
table énergie. Primitivement, ainsi que l'atteste son étymo- 
logie, Kerléano était un prieuré de femmes relevant de 
l'abbaye de Saint-Sulpice de Rennes'. Au moment de la 
Révolution, un vieux bâtiment orné de sculptures (celui-là 
même où naquit Georges), ainsi qu'une chapelle consacrée à 
Notre-Dame, qui était chaque année, le premier dimanche de 

I Kcili'.ino. Kcr-li;in(Z, vill.ij;e des rclijjieiiscs. Iti'inils fxliaits <lii cnrtiilaire 
de Redon, des archive.s de Vannes et de Uiiines, tir. 



i GKORGES CADOUDAL. 

juillet, l'objet d'un pèlerinage fort suivi, attestaient encore la 
pieuse origine du village. 

En descendant le chemin pierreux qui conduit à Auray (le 
village lui-même était alors traversé par la route de cette 
ville à Quiberon), on trouvait au fond du vallon des vestiges 
d'un autre prieuré, le Reclus, dont il ne reste plus que 
quelques masures groupées autour d'une chapelle en style 
ogival du quinzième siècle, placée sous l'invocation de saint 
Cadoc, un saint de race celtique et guerrière, en grand renom 
dans le diocèse '. 

De Kerléano même situé au couchant d'Auray, sur la crête 
du coteau, on apercevait, encadrés dans un vaste et beau 
paysage, une foule de souvenirs religieux et historiques. La 
ville réputée sainte entre toutes celles du pays breton, ren- 
fermait dans son étroite clôture des couvents de Capucins, de 
Gordeliers, d'hospitalières, des églises, chapelles et oratoires 
dont les nombreux clochers dominant les toits aigus de 
maisons plusieurs fois séculaires, élevaient vers le ciel les 
symboles de la Rédemption. On eût dit une ville du moyen 
âge pour la ferveur pieuse de ses habitants et l'originalité 
pittoresque de ses constructions''. 

A plusieurs points de l'horizon s'élevaient au-dessus des 
ormeaux des cimetières les flèches des églises paroissiales de 
Cracli, de ISaden, de Plougoumelen, de Pluneret, et à une 
lieue de pays dans la direction du nord, la tour carrée de 
Sainte-Anne d'Auray. Entre ce sanctuaire si vénéré et le 
villajje de Kerléano, la perspective était interrompue par la 
cliapelle de Saint-Michel du Champ fondée par le duc de I3re- 
t:i(;ne Jean IV, sur le j'iiaïup du bataille (|ui vit combattre 

' Saint Cadoc ou Kaili>ck clait le palioii ilcs ("iicrriers. Vdir Aldex r lk OitANO, 
Vie (/l't stiiiits lie Vn-taijiir ; L\ VillemahouÉ, la Lungue celtique; MosTULKM. 
iiKiil, /iM Miiines tl'Occitlenl. 

* " Aiiray, .1 dit un i'crivaiii d'un sens ri>li|'i(Mi\ et .irtistiqun ti-i'8-dvvi> 
» l<>|>|i<'', cm HauH contredit la iiieinière ville du dcparleuivnl <'t nii'inc de 
■• innli! la Ilri'taf'iic, pour ceux (jui aiment à trouvci' l'cuni^ aulouc d*un ni<''nie 

• |ioiiil la iiocnie dpil iiouvcnii'ii, la pocHie il<- la nature et ce cpir j'appellerai 

• viiliinliii» la poésie du cnr.ictèie, » (A. !•'. Ilio, l'ctile Cliouaniirrie, 

p.;ii:i ) 



OniGlNK. NAISSANCK, EDLCATION. 5 

dans des rangs opposés Clisson et du Guesclin, et où se trancha , 
le 20 septembre 1364, la sanglante querelle entre Blois et 
Montfort. Bientôt allaient s'v livrer de nouveaux combats, des 
combats plus obscurs, pour une cause plus grande et plus 
sacrée. A l'époque où s'ouvre ce récit, les vastes bâtiments 
élevés autour de la chapelle de Jean de Montfort étaient 
occupés par un monastère de Chartreux, que la Révolution ne 
devait pas tarder à disperser. 

Ainsi se multipliaient autour du berceau de (jeorges 
Cadoudal les signes sacrés et les souvenirs épiques. 

Georges fut de bonne heure envoyé à une école d'Aviray où 
il reçut une instruction élémentaire et quelques principes de 
latin. Son courage, son sang-froid et sa vigueur se manifes- 
tèrent dès cette époque. On reconnaissait déjà en lui, mais 
av€C des proportions extraordinaires, les principaux carac- 
tères et les traits saillants de la race bretonne. Chevelure 
épaisse et bouclée, alors blonde, mais qui, fréquemment coupée 
à rencontre de l'usage des campagnes, prit bientôt une teinte 
plus foncée; grosse tête rattachée par un cou puissant à de 
fortes épaules, cuisses arrondies, bras courts, musculeux, faits 
]iour la lutte. La nature semblait lavoir taillé à coups de 
hache. Dépourvu des grâces de l'enfance, les traits assez irré- 
guliers de son visage attiraient l'attention par une empreinte 
d'audace et d'énergie. Il avait l'œil bleu du Celte, franc et 
ouvert sous d'épais sourcils, parfois lançant des éclairs, parfois 
prenant une expression de bonté et de douceur infinies. 

A l'école d'Auray, la lulte était son amusement préféré, et, 
pendant les récréations, il n'avait pas de plus grand plaisir que 
de former, comme son compatriote du Guesclin, des bandes 
de jeunes combattants qui s'a><aillaient à coups de balles, à 
coups de poings et souvent à coups de pierres. 

Ses aptitudes intelligentes, son goût pour le travail, enga- 
gèrent son père à lui faire poursuivre ses études classiques. 
Parvenu en sixième, il entra au collège de Vannes, où il donna, 
dés le jour de son arrivée, une preuve de vigueur et d'indé- 
pendance qui le fit tout d'abord remarquer et le posa aux yeux 



6 gkouges r.ADOUDAr,. 

de ses camarades. A la porte d'enlrée du collège se trouvait 
une pierre que tout nouveau venu était contraint de baiser 
avant de franchir le seuil. Le jeune Cadoudal refusa opiniâ- 
trement de se conformer à l'usage, et faisant à coups de télé 
et à coups de poings la trouée au milieu de la foule des assail- 
lants qui prétendaient lui imposer l'obéissance par la force, 
il pénétra jusque dans la cour sans avoir subi l'humiliation de 
la brimade traditionnelle. 

Fondé en 1577 par René d'Arradon, le collège de Vannes 
passa en 1031 sous la direction des RR. PP. Jésuites, qui lui 
donnèrent un grand éclat et l'élevèrent à un tel degré de pro- 
spérité qu'il réunit bientôt jusqu'à douze cents élèves. Grâce 
aux dons de la communauté de Vannes, à la charitable munifi- 
cence de certains évêques et de quelques maisons seigneu- 
riales, il fut doté de rentes perpétuelles; ses bâtiments reçu- 
rent des accroissements et des embellissements successifs, qui 
furent couronnés en 1682 par la construction d'une église 
richement ornée qu'on regardait au dernier siècle comme une 
des principales curiosités de la ville. Ce collège, placé, ainsi que 
sa chapelle, sous l'invocation de saint Yves, fui, jusqu'à la sup- 
pression de la Compagnie de Jésus en 1762, un centre de 
lumières et de bonnes œuvres non-seulement pour la ville et 
le diocèse, mais pour la Bretagne tout entière '. Les pieux et 
savants instituteurs avaient dû jeter de profondes racines dans 
tous les cœurs; aussi, lorsque vint le jour de leur dispersion, 
durent-ils s'arracher aux larmes de leurs élèves et des fidèles 
de la ville, qu'ils avaient si souvent éclairés et consolés. A leur 
dernière messe il s'éleva un cri universel de douleur et une 
protestation contre les violences dont ils étaient l'objet ^ 

I' 'iiis ne s'cloignèrent-ils qu'avec la certitude de laisser 

leur loiulaliiin en bonnes mains. Le collège passa sous la con- 



' l.e iii.ii'(|iii9 lie lle.'iiivcaii y .iv.iil coiiiini'iicc ses l'Iiuleii ijii'il tcriiiiiKi ; 
lolié;;.; ilf Lo,iU-|,,..(;i;iii.l. (Voir 17/iv/«/»<7 ,lr la Vriulcali' M. l'ai)!).' Desja 
l. I", p. 5:{8.) I.c liU lin in.u<|iiis do ItcaiiviMU fut .lussi placr à Vaiiiif 
(P. 5V().) 

• Nuli.:c ilu M. Ui.i.i;mam. SIM l.i ville du V.uincs. 



ORIGIXK, NAISSANCE. ÉDUCATION. 7 

duile des prêtres séculiers du diocèse, instruits à leur école, 
qui poursuivirent l'œuvre de la Compagnie de Jésus avec les 
mêmes principes et les mêmes méthodes, mais en v joignant 
un cachet particulier au caractère et à l'esprit bretons. Pen- 
dant près de trente années, de 1762 à 17111, la jeunesse du dio- 
cèse de Vannes fut dirigée par des maîtres de son sang dont le 
premier souci était de former leurs élèves dans l'esprit des tra- 
ditions locales, et de leur apprendre à aimer et à respecter tout 
ce qu'avaient aimé et respecté leurs pères. Retrouvant au col- 
lège les leçons du foyer domestique et de l'église paroissiale, les 
jeunes Kloërs acceptaient avec une soumission respectueuse 
et sans la moindre velléité de contradiction ou de révolte, un 
enseignement qui s'imposait à eus avec la triple autorité de la 
famille, de la religion et de la science. 

Nulle puissance extérieure n'était capable de les soustraire à 
de telles influences, bien que placés sous le régime de l'e.xternat 
ils fussent en quelque sorte livrés à eux-mêmes au milieu d'une 
ville où l'esprit philosophique commençait à compter de nom- 
breux adeptes. Mais les points de contact étaient peu à redouter 
entre les enfants de la bourgeoisie vannetaise et les fils de 
paysans qui ressentaient déjà contre les habitants des villes 
cette haine instinctive, cet antagonisme de sentiments et de 
crovances qui devaient, quelques années plus tard, éclater 
d'une façon si terrible et constituer un des caractères les plus 
marqués de la chouannerie. 

Logés dans les faubourgs et répartis par chambrées chez de 
saintes filles qui leur donnaient, pour quelques francs par mois, 
le vivre et le couvert, les écoliers trouvaient chez leurs hôtesses 
mieux que les soins du corps, des conseils et des e.vemples qui 
eussent suffi à les préserver de tout mal. Le désordre des 
mœurs était d'ailleurs chose à peu près inconnue chez cette 
jeunesse issue d'une race saine et forte, dont la pureté prover- 
biale provenait de l'énergie de ses croyances et de la vigilance 
de ses pasteurs, non moins que de ses instincts personnels on 
d'influences climatériques. Chaque groupe avait pour chef un 
élève distingué par ses propres compagnons et dont l'autorité 



8 GEORGES CADOUDAL. 

n'était amais discutée, Lien qu'il n'eût à exercer autour de lui 
qu'une contrainte morale. Il donnait le signal du lever, réci- 
tait matin et soir la prière commune, fixait le temps du travail, 
celui de la récréation, conduisait ses camarades en classe, à 
la promenade, à la messe quotidienne, réprimait toute licence 
de propos et veillait à ce qu'aucun livre interdit ne circulât 
dans les chambrées. Du reste, les plus grandes libertés de lec- 
ture que se permettaient les plus émancipés n'allaient pas au 
delà des tragédies de Racine, du Telémaque et de la Jérusalem 
délivrée. 

La découverte d'un roman dans le tiroir d'un écolier, ce 
roman eût-il été celui d'Estelle et Aéinorin , eût suffi pour 
signaler le délinquant à la réprobation de ses condisciples, non 
moins qu'à la sévère répression de ses régents. En dehors des 
livres de classe, on ne voyait guère entre les mains des collé- 
giens que le Robinson Criisoé et le Comte de Valmoni, les 
ouvrages de Lhomond, de Bollin et de l'abbé Bayard, VHis- 
idirc sainte et surtout la Vie des saints de Bretacjne d Albert le 
Grand. Il est vrai que cette dernière œuvre toute parsemée de 
merveilleuses légendes et consacrée aux héros de l'Eglise et 
de la nationalité celtique parlait aussi vivement à l'imagination 
qu'à l'àme et au patriotisme des jeunes lecteurs, et répondait 
admirablement à l'admiration que le peuple breton, à travers 
toutes ses vicissitudes, a toujours eue pour la sainteté. 

On comprend qu'un tel régime, — véritable Selfqovcrnnient 
appliqué à l'éducation, — que ces jirincipes, ces leçons, ces 
lectures étaient singulièrement propres à tremper les ressorts 
de l'action personnelle, à élever et à ennoblir les âmes. Les 
caractères et les volontés s'affermissaient à une telle école, 
s'y pétrifiaient, pour ainsi dire, à ce point qu'on allait bientôt 
les voir constituer une véritable force sociale, et devenir contre 
l'esprit révolutionnaire un rempart non moins résistant que les 
rochers de la cote bretonne contre les assauts de l'Océan. 

Mais au point de vue du dévelop|)cnient intellectuel et de 
l'aripiit scientiticpie, un tel régime avait sans doulc plus d'un 
coté défectueux. Hennis dans les mêmes classes et sous le même 



nniGINK, NAISSANClr:, KDUCATIOX. 9 

professeur au nombre de soixante à quatre-vingts, les écoliers 
retenaient tout ce qu'ils pouvaient des leçons liàtives, qui se 
bornaient à l'enseignement du français, du latin, d'éléments 
de matbématiques, d'une rhétorique et d'une philosophie rou- 
tinières. Quant à l'enseignement de l'histoire, de la géographie, 
des sciences physiques ou naturelles, il ne s'étendait guère au 
delà des données que pouvaient fournir VAiicicn Testament, le 
De viris, les livres de Ilollin ou de labbé Pluche. Mais l'assise 
principale de toutes bonnes humanités, l'étude du latin, était 
ferme et solide, et les élèves qui, pour la plupart, se destinaient 
au séminaire ou à l'école de droit, sortaient du collège parfaite- 
ment armés pour l'argumentation théologique et pour l'étude 
du Corpus jnris. 

Telle était l'organisation du collège de Vannes au moment 
où la persécution religieuse vint, en l7',tl, disperser maîtres et 
disciples. Georges, alors âgé de vingt ans, était sur le point d'y 
terminer ses études, pendant lesquelles il s'était fait surtout 
remarquer par la droiture et la pénétration de son jugement '. 
Il n'en retira cependant qu'une instruction incomplète, qu'une 
demi-culture dont il fut le premier à sentir et à déplorer les 
lacunes'. Quelle n'eût pas été sa destinée, si, placé dans des 
conditions plus favorables à la grande culture de l'esprit, il 
avait pu donner tout leur essor aux facultés vraiment exlraor- 
naires dont il était doué! 

L'irrésistible ascendant qu'il devait un jour exercer sur tous 
ceux qui l'approchaient se révèle dès le collège. Sa force pro- 

' - Ail <<illé(;c, Georges se Ht rem.irquiT |),ir son es|)ril iintmel et la vivacité 
« de -ion caraclèi'e. C'est principalement clans la loj^iqiie où tout est du res- 

• sort du jii(;cinpnt fnie ses moyens se développèrent. Il se taisait aimer de 
" SCS camarades et prenait sur eux une sorte d'ascendant. Il Unissait toutes 
■ ses études quanil la Itévolution éclata. » (Souvenirs.) 

* On lit dans les Mémoires du comte Joseph de Puisaye, t. II, p. 536 : 
" Geoi-fjes, (ils d'un simple habitant de la cauipafjiK», noin'i'i sous les Y*^"x 
» de parents lionnèles, et formé par des instituteurs vertueux aux counais- 
" sanccs que Ion pouvait acquérir dans lui colli'|;e loin de la capitale, mais 

• dont rinsufKsance était amplement compensée par des principes de religion 

• cl d'Iionueur, était doué d'une bonne .inie, ne croyant pas au mal parce 

• qu'il n'était point dans son cceur. Modeste comme tous ceux qui ont reçu 

• de la nature assez de talent pour sendr le di'r.iut (ouinic le besoin de cul- 



10 GEORGi:S C.VDOUDAL. 

digieuse, son esprit, sa justice, son bon sens, la justesse et la 
vivacité de ses reparties, rextréme bonté de son cœur qui le 
portait toujours à protéger les faibles et les petits, le rendaient 
l'oracle incontesté de ses camarades qui le choisissaient pour 
juge de leurs moindres différends. Il contracta dans leurs 
rangs des amitiés qui lui furent fidèles à travers toutes les 
vicissitudes et au milieu des plus rudes épreuves, et dont plu- 
sieurs l'accompagnèrent au dernier sacrifice de la place de 
Grève. 

Le collège de Vannes fut le véritable foyer de la chouan- 
nerie morbiliannaise. C'est à ses rayons que s'est enflammée 
l'ardeur de tous ceux qui, sortis des classes rurales, ont figuré 
dans la lutte armée du Morbihan contre la Révolution. Pierre 
Guillemot y avait poursuivi ses études jusqu'en quatrième; 
Leridan, le Thies, Julien Berthelot, André Guillemot, Rohu, 
Jacques et Grégoire Eveno, Joseph Botherel, Ezanno, Joseph 
le Crom,les deux Lemercier, Jean Jan, Claude Lorey, les deux 
Alexandre, et cent autres qui ont pris une part plus ou moins 
active à l'organisation de la résistance catholique et royaliste, 
s'y trouvèrent à la veille ou au moment de 178it. Fils de culti- 
vateurs ou de marins, ils appartenaient presque tous à la classe 
des domaiiiiers et des cultivateurs propriétaires ou à des fiamilles 
parvenues à l'aisance par le cabotage ou le long cours, c'est-à- 
dire à l'aristocratie des campagnes et des grèves bretonnes. La 
considération qu'ils devaient à leurs études non moins qu'à la 
position de leurs familles en fit les chefs naturels d'un mouve- 
ment qu'ils suivirent sur quelques points, qu'ils organisèrent 
sur beaucoup d'autres. La plupart se destinaient au service des 
autels; ils étaient l'espoir du clergé breton, ils en devinrent les 



- tiire; te nivti.nit peiit-rtie tiO|) île liil-iiiiïiiii' cl pas a-iscv. diss aïKiCj, cl joi- 
» nnant à ces ill4|ii>HiiionA, que le hrill.iiu rt lo poli ilii monili- n'avaient pas 
•• alli'ici's, un esprit juste ut nu coiir.i|;e ri'i>iil. » 

Il est justr il .ijouliT à cetti- appri-ciatiiin, cm si l'on vrni à cclli' première 
iiiipiessiun d'un c»pril »in(;ulii''ieniciil péuélr.iiii, ipie Ccoi'i'cs, penilaul le peu 
irnnnéc* cjn'il paii«i sur la liTio, ne cessa de travailler i't conil>ler les lacunes 
de «a première éducation, aulniit i|uo put le lui permettra l'artivitè dévorante 
de sa vie. 



ORIGINE, NAlSSANCi:, FDLCAT ION. Il 

défenseurs. La perse'cution religieuse les arracha du sanctuaire, 
pour les jeter dans les camps. 

Les écoliers n'étaient pas tellement absorbés en eux-mêmes 
ou confinés dans le cercle de leurs études qu'ils ne prétassent 
l'oreille à la voix des événements qui, aux approches de 178'J, 
se précipitèrent avec un bruit dont le retentissement parvenait 
jusqu'au moindre village. 

Ils formaient l'élite de pays de Vannes; aussi partageaient-ils 
avec ardeur les aspirations avouées ou secrètes qui se rencon- 
traient alors dans leurs familles et chez la plupart de leurs 
compatriotes des villes et des campagnes. Mais ces apparitions 
vers un meilleur avenir, ces désirs d'une répartition plus 
équitable des charges et des avantages publics, ces instincts 
de transformation sociale, dont nous avons indiqué les mani- 
festations, demeuraient à l'état latent, et, pour ainsi parler, 
inconscient, dans les masses. Chez les écoliers ils revêtaient 
une forme précise et raisonnée. Les professeurs n'étaient pas 
les derniers à pousser les élèves dans cette voie et à entretenir 
le feu de leurs juvéniles enthousiasmes. Ils lisaient et com- 
mentaient en classe les principales brochures où la Révolution 
était préconisée. 

Celles qui renfermaient les revendications du Tiers dans la 
province de Bretagne avaient surtout le privilège d'intéresser 
les jeunes auditeurs et de les passionner au plus haut degré. 
On comprend l'effet que dut jiroduire sur des esprits ainsi pré- 
parés l'énergique attitude des étudiants de la ville de Rennes. 
Sur l'appel de Moreau, les jeunes gens de Saint-ilalo et de 
Nantes s'étaient rendus en nombre considérable dans la capi- 
tale de la Bretagne, brûlant du désir de suivre l'exemple de 
l'École de droit et de combattre pour l'affranchissement du 
Tiers. Cet appel était parvenu à Vannes. Une compagnie 
d'écoliers formée à la hâte sous le commandement de Georges, 
s'apprêtait h partir, quand elle fut arrêtée par le dénoùment 
imprévu de la lutte. On sait que M. de Tliiard parvint h pré- 
venir l'effusion du sang en m(;nageaiit une négociation entre 
les parties belligérantes. Ses sympathies pour la cause du Tiers 



1-2 GFORGES CADOIDAL. 

étaient cependant mal dissimulées, et l'inaction de ses troupes 
pendant les journées du 2(!, 27 et 28 janvier semble faite pour 
donner un caractère authentique à une parole imprudente 
qu'on lui attribuait: « Tenez bon, aurait-il dit à Moreau, 
avant peu vous aurez dix mille hommes avec vous. » 

Les deux partis acceptèrent les termes d'un arrangement 
qui laissaient intact Ihonneur de chacun, sans étouffer les 
germes de discorde. Gentilshommes et bourgeois s'engagèrent 
à cesser toute provocation et tout combat; ils déposèrent les 
armes, mais non les rancunes, les préjugés et les haines qui 
les divisaient, et auxquels la Révolution allait bientôt donner 
un nouvel aliment. 

Les jeunes gens des villes de l'Ouest voulaient du moins 
témoigner publiquement leurs sympathies pour la cause des 
étudiants de Rennes par des délibérations, des arrêtés et des 
adresses qui furent envovés au prévôt de l'École de droit, dont 
le nom était déjà une célébrité, en attendant le jour prochain 
où il allait devenir une gloire. Les élèves du collège de Vannes 
prirent part à ces manifestations avec moins de fougue et 
daudace que la jeunesse de Nantes, d'Angers ou de Lorient. 
Une lettre, adressée en leur nom à Moreau, rentermait à la 
fois une formule d'adhésion et une offre de concours en cas de 
nouveaux besoins. Cette lettre portait la signature de Georges 
Cadoudal. L'écolier de Vannes et l'étudiant de Rennes devaient 
se retrouver un jour. 

Quelques mois après ces événements, le jeune ('.;uloudal 
quitta le collège pour reprendre sa place à la maison paternelle, 
l'nnemi de toute contrainte, il avait déjà abandonne l'habit 
des cJiamps pour revêtir un costume plus aisé et plus ample 
qui seyait mieux à sa forte corpulence et lui laissait la jileine 
liitei té de ses mouvements : pantalon de laine, large veste de 
marin descendant à mi-corps, col rabattu, chapeau à haute 
loriuc. Indécis sur sa vocation, il ne s'attacha pas à la profes- 
sion de son père, il ne prit aucune part aux travaux de la vie 
agricole. Il consacra (oui d .ibcrd mie partie de son temps à 
copier des e\|)édilioiiN (lie/ iiii nul. lire d'AiMiiy, M. Glain, 



I 



ORIGINE, NAISSANCF., ÉDUCATION. 1:1 

dont le nom devait aussi quelques années plus tard figurer 
parmi les défenseurs de la cause royaliste. Le soir, au sortir de 
l'étude et avant de quitter la ville, Georges entrait au club 
où les bourgeois les plus lettrés se réunissaient pour débattre 
les questions qui préoccupaient si vivement tous les esprits. 
Sans se mêler aux discussions, il en recueillait avec avidité les 
moindres détails, et en remontant, le front penché et tout 
rêveur, le coteau qui donnait accès à son village, il seiu!)lait 
livré à des méditations profondes; on eût dit qu'il avait le 
pressentiment des transformations qui allaient s'accomplir, et 
du rôle qu'il devait jouer '. 

' L'étymulonie celliijiie du nom de C.nloiidal est " Cido " ou « Cadoii <■ , 
Guerrier, et " Dal " , Aveugle. Fréquemment l ortliOjjraplie en est Cadudal ; Vu 
en breton se prononce ou comme en italien, comme 1 u allemand ou le w 
an''laij. On trouve même dans de vieilles iliartes le nom écrit Cadudal. 



CHAPITRE II 

CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ. 

La constilulion civile du clergé a été la cause déterminanle 
de tous les troubles qui ont agité la Bretagne à la fai du der- 
nier siècle. Sans cette entreprise tyrannique contre la con- 
science du clergé et des fidèles, la Bretagne tout entière et 
le pays de Vannes en particulier seraient selon toute apparence 
demeurés spectateurs paisibles des événements. 

Beaucoup de parties de la province eussent même accepté 
la Révolution comme une délivrance et comme un bienfait. S'il 
en a été autrement, si des populations qui n'avaient qu'à gagner 
aux réformes sociales de 1789 se sont élevées avec fureur 
contre la Révolution, si elles ont engagé contre elle une lutte 
dont les sanglantes péripéties se sont prolongées pendant dix 
ans, il n'en faut accuser que les persécutions dont elles ont 
été victimes. Aussitôt qu'on a attaqué leurs organes, aussitôt 
que le schisme et l'hérésie ont porté leurs mains sacrilèges sur 
les sanctuaires et les ministres de leur Dieu, ces populations 
se sont détournées d'une révolution qui ne leur n|)porlait 
certains avantages matériels qu'en échange de leur foi, (pi'au 
|>rix d'intérêts bien autrement chers à leurs yeux, des intérêts 
supérieurs de leur conscience et de leur àme. 

l'iacé enlie le |)iuli des privilèges et le parti philosophique 
(|ni ne demandait la réforme des abus que pour arriver plus 
facilenienl à la destruction de la religion nationale, le peuple 
breton sacrilia ses antipathies pour sauvegarder sa conscience, 



CONSTITUTION CIVILE Df CI.EliGK. • 15 

et ne voulut pas d'une liberté qu'on lui offrait en échange de 
SI Fui. 

Nous l'avons vu prendre une part active aux premiers évé- 
nements de 1789 : depuis la réunion des états généraux, il 
i était vivement attaché aux scènes dont rassemblée de Ver- 
sailles était le théâtre et dont le dimanche, au prone, le clergé 
paroissial lui exposait les émouvants détails '. 

Les premières entreprises de l'Assemblée constituante contre 
les droits et la liberté de l'Église ne tardèrent pas à refroidir 
singulièrement l'enthousiasme des premiers jours. Cependant, 
tant qu'il ne s'agit que de l'abandon des privilèges pécuniaires 
du clergé, de l'abolition des dimes et du casuel, la réaction, 
malgré l'iniquité de pareilles mesures, fut très-modérée'. Ces 
lois spoliatrices qui portaient atteinte à des droits et des fon- 
dations bien des fois séculaires, qui frappaient surtout les 
pauvres et tarissaient une source abondante de charité, pas- 
sèrent presque inaperçuesdansle pays commedansTassemblée, 
à la faveur de l'entraînement universel qui avait inspiré les 
sacrifices de la nuit du i août. La suppression des vœux 
monastiques eux-mêmes et la disparition des communautés 
d'hommes furent accueillies assez froidement en Bretagne par 
les fidèles scandalisés du relâchement qui s'était introduit à 
cette époque chez beaucoup de religieux. ^lais il était facile 
de voir que ce n'était qu'un premier pas. Une assemlilée 
imbue dans sa grande majorité des doctrines des légistes par- 
lementaires unies à tous les préjugés, à toutes les haines des 
sectes philosophiques, ne pouvait s'arrêter en si beau che- 
min. Elle devait marcher jusqu'au bout dans une voie qui 
conduisait nécessairement au bouleversement de la hiérar- 
chie catholique, au schisme, à Thérésie, et finalement h la 
destruction violente de tout culte et de toute religion posi- 
tive. 

Quand les fidèles des différents diocèses bretons virent 

' Lctii'i- de 1.01 icnt au recteur de I'l(f iiiciu'. (Pièces jusliticatives.) 
^ Le cleryr lui-ménic accepta avec joie la réduclioii de ses |irivilégC3 pécu- 
niaires. (VuirLALi.ii-:, p. 85 et 187). 



Ifi GEOrGES CADOUDAL. 

l'Assemblée constituante, après avoir envahi les biens tempo- 
rels du clergé, usurper le?droits spirituels de lEglise et porter 
une main sacrilège sur l'arche sainte elle-même, sous pré- 
texte de ramener la discipline ecclésiastique, leur opposition 
aux entreprises révolutionnaires s'accentua avec énergie, le 
clergé de second ordre se rapprocha de ses évéques, le peuple 
des campagnes s'unit à ses pasteurs pour repousser et com- 
battre une loi qui, sous le nom de coiistilution civile du clergé, 
houleversait de fond en comble la discipline et la hiérarchie 
religieuses. 

Telle fut la véritable, la première, sinon l'unique cause de 
la guerre civile en Bretagne. 

Tout a été dit sur la constitution civile du clergé. OEuvre 
d'usurpation éclatante du pouvoir civil sur les sociétés ecclé- 
siastiques, cette loi élaborée par des hommes sans mandat 
religieux et sans mission, pleine de préjugés et de fiel , fut 
peut-être l'acte le plus significatif, le fait le plus important 
et le plus fatal de la Révolution française. Apres avoir ravalé 
le prêtre au niveau d'un simple fonctionnaire salarié comme 
les autres et préposé aux choses du culte et de la morale, elle 
refondait toute la constitution de l'I^glise sur le type de l'admi- 
nistration civile. Sans l'assentiment de l'Eglise, elle supprimait 
le titre d'archevêque, les dignités, canonicats , prébendes, 
abbayes, remaniait les évèchés en donnant aux diocèses la 
même étendue et la même limite qu'aux départements : qua- 
rante-huit sièges épiscopaux disparaissaient dans (~e remanie- 
menl. Défense était faite à l'évéque nommé de « s'adresser 
au Pape |)our en obtenir la confirmation » ; il ne pouvait que 
lui écriie en témoignage de l'unité de foi. Même défense au 
métropiilitain ou h l'archevêque d'exiger des évêques ou curé> 
nouveaux d'autres serments sinon qu'ils font partie de l'Eglise 
catholique, apostolii^ue et romaine. Ainsi toute hiérarchie élail 
i)risée, toute subordination cessait dans l'Eglise. La loi éman- 
cipait le curé de l'évéque et l'évéque du Pape : la France était 
ji'tée dans le prc>bytériaiiisme. Couinu- dans les églises prc^- 
llVlt''^i^'nll^^ le peuple choisissait ses ministres, révé(pi(" élail 



CONSTITI TION CIVILE D l' CLERGE. 17 

nommé par les électeurs du département, le curé par les 
électeurs du district qui n'étaient pas tenus d'appartenir à la 
même commune que l'élu. L'assemblée électorale pouvait être 
composée en grande partie de protestants, calvinistes ou luthé- 
riens, comme à Nimes ou à Strasbourg; ou d'une majorité 
ouvertement hostile à toute religion et fournie par les clubs. 
C'était là toute une révolution, analogue à plusieurs points de 
vue à celle qui eut lieu au seizième siècle dans l'Eglise d'An- 
gleterre. Cependant l'Assemblée constituante exigea pour son 
œuvre une obéissance passive. Tous les ecclésiastiques anciens 
et nouveaux, archevêques, évéques, curés, prédicateurs, aumô- 
niers, directeurs de séminaires, professeurs de collège et jus- 
qu'aux simples instituteurs de village, durent lui prêter un 
serment solennel, dans l'église, en présence « du conseil 
général de la commune et des fidèles» . Ceux qui ne prêtèrent 
pas purement et simplement le serment requis étaient déclarés 
Il réfractaires » et destitués de leurs fonctions, poursuivis 
comme perturbateurs de l'ordre, condamnés comme rebelles 
à la loi, privés de tous leurs droits de citoyens actifs, déclarés 
incapables de toute fonction publique. Les simples citoyens 
eux-mêmes réfractaires au serment furent exclus des admi- 
nistrations et offices publics, des élections, même ecclésias- 
tiques. B Admirable loi, dit M. Taine, qui, sous prétexte de 
« réformer les abus ecclésiastiques, met tous les fidèles ecclé- 
" siastiques ou laïques hors la loi ' ! •■ 

L'Assemblée vota dans sa séance du 12 juillet IT'.iO cette 
loi néfaste (]ui atteignait au comble de l'insanité. Attirant 
sur notre j)avs les plus grands malheurs, elle rouvrit l'ère san- 
glante des persécutions, et porta un coup mortel à la cause 
de la Révolution française. 

Du moins ne ])assa-t-elle pas sans soulever de vives protes- 
tations. 

Trois prélats seulement, connus pour leur incrédulité et leurs 
mauvaises mœurs : Talleyraiid, évéïpe d'Antun; Loménie de 

' U lU-rolulwn, |);iill. Tai.nk, t. I". p. 237. 



IS GKORGES CADOIDAL. 

Brienne, archevêque de Sens, et l'évêque d'Orléans, prêtèrent 
le serment exigé '. Cent trente-quatre archevêques, évêques 
ou coadjuteurs adhérèrent à VE.iposition des principes dirigée 
contre l'o'uvre de l'Assemblée constituante par les prélats qui 
en faisaient partie. Cette exposition, chef-d'œuvre de science 
ecclésiastique et de discussion lumineuse, ne tarda pas à 
obtenir l'adhésion d'une multitude de chapitres et la signature 
de la grande majorité des curés. Elle devint ainsi l'expression 
manifeste des doctrines de l'Eglise gallicane, qui allait bientôt 
les sceller de son sang. 

Mais une condamnation suprême manquait à la constitution 
civile du clergé. 

Le pape Pie VI, qui avait déjà prémuni le Roi contre un 
projet si fatal à l'Églii-e, avait cru devoir suspendre ses foudres 
par esprit de modération et de sagesse. Mais quand il vit que, 
malgré les réclamations de tout le clergé, la loi était pro- 
mulguée et exécutée dans toutes les parties du royaume, il 
lulniina l'anathème sous la forme de deux brefs (10 mars et 
13 avril 1791) adressés aux évêques députés à l'Assemblée 
nationale, à tous les cardinaux, archevêques, évêques, au 
clergé et au peuple de France. 

Dans le bref du 10 mars, le Souverain Pontife comparait ce 
qui se passait en France avec la persécution religieuse du 
royaume d'Angleterre sous Henri II et Henri VIII : dans le 
bref du 1.3 avril il déclarait que la nouvelle loi n'était qu'un 
impur rainas d'erreurs et (f/ieresies, il suspendait de l'exercice 
de toutes fonctions ecclésiastiques les cardinaux, évêques, 
abbé.--, vicaires, chanoines, curés, prêtres réguliers et séculiers 
qui avaient prêté ou prêteraient le serment civique; il ajou- 
tait que si ses monitions paternelles restaient sans effet, les 
assermentés seraient séparés comme schismatiques de la com- 
munion de ri'glisf universelle. 

Cette condamnation solennelle et rtii^olue e(iii|iait court à 
(onlo éi|iii\ ciciiie. I,e caractère hchl.sniatique <le la nouvelle loi 

' (inlii-l, cvi'(|iii< itu l.yilila \ni'l^ i'-|;iili'iii('iil mi iiic-iil , in.iln il ii'il.iil |ins 
l'rnnriiit, Vuii' li:> Memuiics t\f Nlioi. 



CONSTITUTION CIVILE D L' CLERGE. 19 

était clairement établi; aussi les ecclésiastiques qui avaient fait 
le serment n'avaient-ils plus aucun préteste de persévérer 
dans leur erreur. Il y eut des rétractations nombreuses, écla- 
tantes, et d'autant plus courageuses qu'il y allait de la vie. On 
le vit bien en septembre 179i. 

A la nouvelle de ces brefs, les sectaires poussèrent des cris 
de fureur. Leur langage envers la cour de Rome avait été 
jusque-là empreint d'une certaine retenue ; mais dès qu'une 
condamnation solennelle de leurs principes eut été lancée du 
haut du Vatican, leur haine contre l'Eglise ne connut plus de 
bornes, et bientôt ce fut le pouvoir et l'autorité du Saint- 
Siège lui-même qu'ils mirent en question. Us commencèrent 
par traiter de calomnies, " car, di>aient-ils, il faut enfin appeler 
les choses par leur nom ' » , toutes les accusations de Pie YI. 
Le constitutionnel janséniste Camus prit la plume pour 
démontrer B à ses concitovens le vice des actes pontificaux, 
leur nullité absolue, la continuité des entreprises de celte cour 
ambitieuse qui ne cessa jamais d'être ennemie dune église 
éclairée et libre » . De sa propre autorité, il déclara les censures 
prononcées par le Vicaire de Jésus-Christ supprimées et non 
avenues. 

Les ré[)Iiques ne firent pas défaut à Camus, qui, de son 
côté, trouva des avocats pour défendre sa cause. Le feu des 
brochures préluda au feu de la guerre civile. Deu.t partis fort 
inégaux par le nombre se formèrent au sein de l'Eglise de 
France, et se livrèrent à une polémique enflammée qui retentit 
brusquement jusque dans les moindres j)resbyteres. 

En lirelagne, l'épiscopat fut unanime dans sa répulsion. 
M(ir de la Marche, évéque de Léon, publia contre la con- 
stitution civile une lettre dont le retentissement fut consi- 
dérable, et contribua pour une grande part à accentuer la 
résistance contre les assemblées départementales qui, dans 
toutes les parties de la Bretagne, étaient plus ou moins infestées 
de l'esprit révolutionnaire et voltairien. Ces administrations 

' Libelles de Cainuj. 



20 GEORGES CADOUDAL. 

avaient pour ministère de faire exécuter la loi, cest-à-dire de 
dissoudre les chapitres, de procéder aux changements des 
vicaires généraux, d'exiger le serment des évêques et de tout 
prêtre ayant charge d'âmes. Elles se heurtèrent à une résis- 
tance formidable. Au lieu du serment qu'elles attendaient, 
elles durent se résigner à recevoir les protestations de tous les 
chapitres de la province contre les sacrilèges entreprises de 
l'autorité civile. 

Le clergé des paroisses suivit, dans leur résistance, ses supé- 
rieurs ecclésiastiques. 

Quelques exceptions toutefois se produisirent avec éclat. 

Le siège épiscopal de Quimper étant devenu vacant par 
le décès de Mgr de Saint-Luc, mort le 30 septembre 1790, 
après avoir solennellement protesté contre les décrets de 
rAssemblée nationale, l'abbé Claude le Coz, principal du col- 
lège et littérateur distingué, défendit l'œuvre condamnée par 
son évéque, dans une brochure passionnée qui fut répandue 
avec profusion par la direction du Finistère. Réfutée par un 
savant docteur de Sorbonne, curé de Saint-Mathurin de 
Quimper, l'abljé Coroller, cette brochure fut suivie de plu- 
sieurs mémoires dans lesquels Le Coz s'efforçait de justifier 
son opinion. Ces mémoires répandus à grands frais ayant 
attiré sur lui l'attention des électeurs d'Ille-et-Vilaine et du 
Finistère, Le Coz fut successivement nommé procureur-syndic 
du district de Quimper et évéque de Rennes, avec le titre de 
mètrL)|)(>lilain du Nord-Ouest. 

L'effet produit par cette polémique, écho ])rolongé des dis- 
cussions de l'Assemlylée constituante, fut immense dans toute 
la lîretagne. Le clergé n'y présenta bientôt que deux camps 
ennemis, derrière lesquels se rangea la population tout 
entière, d'ailleurs très-inégalenient partagée. D'un côté, tout 
le peuple dos campagnes, les couvents de femmes, cl dans les 
villes, les catbnlifpu's éclairés et vraiment attachés h leur foi; 
de l'autre, les administrations civiles, les directions de disliicl, 
qucbiues religieux ilcpnis lon(;l(Mnps prévaricat(Hirs et livn's 
aux «'rilrafncini'nls du siècle, enfin la lMHir(;eiiisie incrédule et 



\ 



CONSTITUTION CIVILE DU CLERGE- 21 

révolutionnaire. Tous n'attendaient qu'une occasion d'en venir 
aux mains, elle se présenta bientôt. 

Malgré les réclamations des évécjues, on mettait de toutes 
|iarts à exécution la constitution civile du clergé. Aux termes 
(le l'article 30 de cette constitution, les administrations de 
district devaient pourvoir au remplacement des évéques, curés 
et autres fonctionnaires ecclésiastiques qui se refuseraient, dans 
un délai de huitaine, à prêter au nouvel ordre de choses le 
serment réprouvé publiquement par l'universalilé du clergé, 
et formellement condamné comme scbismatique par le Sou- 
verain Pontife lui-même. Les titulaires de toutes les charges 
ecclésiastiques qui, après avoir refusé le serment, s'immisce- 
raient dans les fonctions sacerdotales, devaient être poursuivis 
par les tribunaux du district comme rebelles à la loi et pertur- 
bateurs du repos public, punis par la privation de leur traite- 
ment, déclarés déchus des droits de citoyens actifs, sans préju- 
dice de pénalités plus grandes suivant la gravité du cas. 

Telles étaient les di>po&ition3 du décret. Elles renfermaient 
les éléments d'une persécution d'autant plus violente que lexé- 
cution en était confiée à des agents plus sul)alternes, à des 
fonctionnaires de bas étage, scribes, robins, procureurs-syn- 
dics, bourgeois voltairiens pleins de préjugés, de haine et de 
fiel, qui, pour faire preuve de zèle, aggravaient la rigueur des 
décrets par des mesures odieusement brutales. 

On comprend l'effet que de pareilles dispositions, ainsi que 
les mesures vexaloires auxquelles elles aboutissaient néces- 
sairement, durent produire sur un peuple aussi obstinément 
attaché à sa foi et à ses pasteurs que l'était le peuple breton. 
L'émotion fut vive et profonde dans toutes les parties de la 
Bretagne. Dans le pays de Vannes où s était conservée plus que 
partout ailleurs l'énergie de la race celtique, cette émotion se 
tradui>it bientôt en scènes tumultueuses, et en violences aux- 
quelles il ne manqua qu'une direction générale pour prendre 
le caractère d'une véritable guerre religieuse. 

Le siège épiscopal de ce diocèse était occupé depui, 
vingt-cinq ans par Mgr Sébastien-Mi( lui Aineiot , prélat 



22 GEORGES CADOUDAL. 

et langer à la Bretagne, mais d'une orthodoxie irréprochable. 
Après avoir protesté dès le début contre les entreprises de la 
Révolution, il fut un des premiers à opposer à la constitution 
civile un refus de serment, qui fut imité par la presque una- 
nimité des prêtres de son diocèse. 

Les simples fidèles suivirent leurs pasteurs dans les voies de 
la résistance. Ceux de la ville de Vannes etdes paroisses récla- 
maient hautement contre l'obligation d'uu serment qui devait 
avoir pour effet de les priver de leurs pasteurs légitimes. 

Les maires, adjoints et officiers municipaux étaient à la tête 
de ce mouvement qui se propagea dans tout le diocèse avec 
la rapidité de l'éclair. De son côté, l'administration départe- 
mentale du Morbihan répandait avec profusion une instruction 
en faveur de la constitution civile, rédigée par un de ses mem- 
bres, sous le titre : L'administralion du Morbihan aux Français 
de son ressort. Mal lui en prit, cette instruction souleva de 
toutes parts les plus énergiques protestations. La municipalité 
de Theix, paroisse voisine de Vannes, qui, dès le 6 janvier 1791, 
avait manifesté son inviolable attachement aux pasteurs légi- 
times, dans une lettre adressée à l'administration du district, 
retourna cette instruction en l'accompagnant d'une nouvelle 
manifestation non moins significative que la première : 

« Nous adhérons, écrivait-elle, plus fermement que jamais 
« aux sentiments dont nous vous avons fait déjà part. ...Nous 
« vous renvoyons le libelle intitulé: Le doparlcmcnt dit Mor- 
K bihan aux Français de son 7-essorl, que nous regardons 
« comme contraire il notre foi, à nos mœurs, à notre religion. 
« ...Nous vous prions de ne jias nous envoyer davantage de 
« ces sortes d'écrits, parce qu'au lieu de nous attacher à la 
« constitution, ils ne feraient que nous en dégoûter de plus 
« en plus. » 

Douze municipalités des cnviinii^ di' \'ainies suivirent cet 
cxiMuple et liront des dét'Iarations analogues. La plus remar- 
(inablc par sa rédactinn, la furco des raisonnements, la beauté 
et l'énergie des sentimentsfui celle de Sar/.eau. l'.lle était signée 
du maire et des nHiciors municipaux, mais il était facile d'y 



CONSTITUTION DIVILK DU CLF.RGÉ. "23 

reconnaître une inspiration ecclésiastique. La pétition de 
Plœren conlenait ces deux phrases significatives : KNousdécla- 
.1 ions que nos prêtres ont toujours été les défenseurs de 
« l'ordre public et des vertus sociales qu'ils nous ont incul- 
n quées par leurs paroles et leurs exemples. Nous voulons 
n vivre et mourir sous leur direction, bien décidés à ne pas 
« souffrir qu'on les inquiète, ou qu'on les remplace. « La 
paroisse de Pluneret disait aux administrateurs du départe- 
ment : « Quel mal font donc les prêtres? Pourquoi, si nous 
ce sommes libres, ne pas nous laisser le droit de vivre et de 
" mourir en chrétiens? On parle de nous enlever nos pasteurs, 
Il nous ne pouvons le croire. Si cela était, vous n'avez qu'à 
(I venir, nous vous attendons. » 

Ces énergiques déclarations soulevèrent au plus haut degré 
les colères du district et du parti révolutionnaire, qui accu- 
sèrent l'évéque du diocèse, Mgr Amelot, de les avoir pro- 
voquées. Ils lui portaient une telle haine et se répandirent 
contre lui en de telles menaces, que les fidèles en vinrent 
bientôt à craindre pour sa liberté et pour ses jours. Mais celui- 
ci, soutenu par l'affection de son clergé, des habitants des 
campagnes et de la plus grande partie de la population de sa 
ville épiscopale, avait dans les élèves du collège de Vannes 
une force toute prête pour sa défense, en cas de violente 
agression. 

Le 7 février 1701, une réunion composée des écoliers pré- 
sents à Vannes, de fidèles de la ville et d'environ trois cents 
paysans des campagnes environnantes, fut convoquée au 
Bondon, manoir situé dans le voisinage. Un Quiberonnais, 
nommé Barenger, fut chargé de la présider'. 

.\près s'être entretenus de la gravité des événements, des 
dangers qui menaçaient la sécurité de l'évéque et du ministère 
paroissial, les membres de la réuni^m rédigèrent une adresse 
au directeur du département en faveur du m;iintien de l'autorité 
épiscopale. Cette adresse fut portée à l'Hôlel du département 

' M<-iiiolres iii.intiscrils de noliii. 



2i GEORGES CADOUDAL. 

par quinze laboureurs, accompagnés d'un grand nombre d'éco- 
liers et suivis d'une foule d'habitants, appartenant aux diffé- 
rentes classes de la ville. Après avoir exposé l'objet de leur 
demande, les pétitionnaires annonçaient que sous peu dejours 
ils viendraient chercher une réponse. 

Sans se rendre suffisamment compte de l'état des e-prits et 
de l'exaspération des campagnes, le directeur n'était pas sans 
inquiétude sur les suites de la réunion de Bondon, carie chef- 
lieu n'était défendu que par une garde nationale faiblement 
organisée et par 150 hommes du régiment de Walsh, la plu- 
part hostiles à la Révolution. Des courriers furent expédiés au 
général Ganclaux qui commandait à Lorient, pour lui demander 
du secours. Ganclaux fit partir sous la conduite de l'adjudant 
général Beysser un escadron de dragons et des gardes natio- 
naux recrutés dans la lie de la population de Lorient et de 
Port-Louis. C'étaient des espèces de sans-culottes hideux à 
voir, qui s'augmentèrent de quelques recrues en passant à 
Hennebont et à Auray. Quand ils firent leur entrée à Vannes, 
les habitants furent terrifiés à la vue de cette troupe dégue- 
nillée, qui, à part les drjgons, donnait plutôt l'idée d'une 
bande recrutée au bagne que d'une force régulière. Partout 
sur leur passage, pour les désigner, on les nommait les 
forçats de Lorient. Leurs allures, leurs paroles et leur» actes 
pendant leur séjour au chef-lieu, prouvèrent surabondamment 
qu'ils méritaient une semblable qualification. 

Précédés de deux pièces de canon, accom|>agnés d'un aumô- 
nier constitutionnel affublé d'une cocarde et d'une ceinture 
tricolores, ils se rendirent aucolléjje, où ils demandèrent aux 
professeurs et aux élèves de faire le serment, en poussant des 
cris féroces et en leur présentant des rubans tricolores à la 
|)ointe de leurs sabres et de leurs piques. De là ils se rendirent 
au grand séminaire et à l'évêché, dont ils brisèrent la grille 
ainsi que l'écusson épiscopal. Ils vociférèrent d'horriblo> 
menaces contre l'ëvéque, l'un disant (ju ils voulaient lui couper 
les oreilles, l'autre, faire une tabalii-re avec son crâne. 

Pour donner au prélat le temps de s'évailer, son secrétaire 



CONSTITUTION C1\1L[: DU CLERGÉ. 25 

>e présenta aux assaillants sur le perron de révéché, un large 
ruban tricolore à sa soutane. Mgr Amelot put en effet sortir 
(lu palais épiscopal. Mais il fut bientôt découvert et poursuivi 
dans la rue Notre-Dame, où un officier irlandais dut dégainer 
jiour le soustraire aux mauvais traitements de la canaille. Il lui 
ilonna une escorte pour le reconduire à l'évéché, où il demeura 
)irisonnier pendant plusieurs jours '. 

Le dimanche 13 février, une sinistre rumeur circule dans 
les rangs des patriotes; on apprend que des attroupements 
considérables, formés dans les campagnes, marchent contre 
la ville avec l'intention ouvertement exprimée de renverser le 
département et de délivrer Févéque. Toute la région du sud- 
duest de Vannes est en feu. Des groupes qui ne sont pas 
évalués à moins de trois mille hommes s'avancent par les 
routes de Hennés et de Nantes. Le chef-lieu est sur le point 
d'être forcé. Le département fait arborer le drapeau rouge sur 
l'Hôtel de Ville, sonner le tocsin et battre la générale. Les 
gardes nationaux, accompagnés des cent cinquante soldats du 
régiment de Walsh et des dragons de Beysser, se portent sur 
la route de Rennes pour altaquer les paysans, armés pour la 
plupart de simples bâtons. Les gardes nationaux et les soldats 
au nombre de mille cinq cents hommes tuèrent treize insurgés, 
firent trente et un prisonniers, au nombre desquels seize 
blessés'. Le rassemblement fut dissipé sans peine, mais cette 
première collision laissa derrière elle de longs ressentiments 
et d'implacables souvenirs. 

^lise au courant de ces faits par un rapport de M. Vieillard, 
l'Assemblée nationale décida qu'elle enverrait dans le Mor- 
bihan trois commissaires chargés de pacifier le pays Pt de lui 
rendre c<imple de la situation. Ces trois commissaires, lîertolio, 
Diléon et Daniel de Coloe, arrivés à Vannes le 24 février, 
parcoururent aussitôt les cani|)agncs afin d'éclairer les habi- 
tants sur les bienfaits de la nouvelle constitution. Ils eurent 
conscience des difficultés de leur tache, quand ils se trouvèrent 

'Notes de M. .\. 1'. l'.io. 

2 Procùs-vcrbaiiv (lu clul.. Séniicc du 19 iV-vrici 1791. 



■23 CEOr.Gi;S C.ADOUnAI.. 

en contact direct avec un peuple qu'on leur avait représenté 
comme doux et facile, et dont l'indomptable énergie se révéla 
bientôt à eux par des traits des plus significatifs. Après avoir 
suspendu de leurs fonctions les officiers municipaux qui 
avaient signé la remarquable protestation que nous avons 
mentionnée, les commissaires se transportèrent à Pluneret, 
oii ils n'eurent j)as la même peine, la municipalité tout 
entière ayant donné sa démission. Mais ils eurent la malen- 
contreuse idée de vouloir liaranguer les habitants réunis en 
grand nombre dans une chapelle voisine du presbytère. Un 
long murmure accueille leurs paroles, et un orateur improvisé, 
se rendant l'interprète des sentiments populaires, déclare qu'ils 
n'entendent pas subir les charges que leur imposent les nou- 
veaux décrets, payer le " tiers de leurs meubles et de leurs 
bestiaux " ; il s'élève contre les atteintes portées à l'Église, 
contre le serment imposé aux prêtres, « Mon àme est à Dieu, 
dit-il, comme mon corps est au Roi ' . " 

Un cri d'enthousiasme répondit à ces paroles de l'orateur 
rustique, qui, sous une forme un peu rude et sauvage, exprimait 
la double foi qui allait bientôt inspirer tant d'actions héroïques. 
Au même instant, les femmes sortirent de la chapelle et revin- 
rent les tabliers remplis de pierres. Les hommes brandirent 
\e\ir fienbas, et un mauvais parti eût été fait aux commissaires, 
si Beysser, accompagné de vingt-cinq de ses dragons, ne fût 
arrivé à tenii)s pour dégager les représentants de l'Assemblée 
nationale. Les paysans sortirent de la chapelle et se retirèrent 
dans la maison du curé. Des troubles analogues eurent lieu 
dans plusieurs autres paroisses, et particulièrement à Landaul, 
où les représentants de l'autorité furent contraints de recourir 
à la force pour contenir la population et dissiper les attiou- 
|)ements. 

Cependant l'évêqiie de Vannes, reli'nu prisonnier dans son 
|)alais épiscopal, était parvenu à déjouer la surveil lance dont 
il i'-t:iit l'objcl. Évadé le l.'S février h la faveur des troubles qui 

' Dr CM«n:i.iKii. 



coNSTnnio.N (mvilk du cr.i;uGÉ. 27 

mnrquèrent celte journée, il s'était réfugié chez un cordonnier 
(le la ville sous la garde d'une sentinelle dévouée, Le lende- 
main, il se rendit au village de Kerangoff en Plescop, et de là 
au presbytère de Plumergat. Son absence laissait les con- 
sciences ecclésiastiques livrées sans défense aux sollicitations 
révolutionnaires, dans un moment où elles avaient plus que 
jamais besoin d'être dirigées et soutenues. M. le Gai, supé- 
rieur du grand séminaire, après plusieurs recherches infruc- 
tueuses, parvint à découvrir la retraite de Mgr Amelof, et 
à le rejoindre. Il le décida à rentrer dans sa ville épiscopale, 
où il revint le 22 février, assez à temps pour arrêter les progrès 
du schisme et couper court à toute hésitation. En son absence, 
plusieurs ecclésiastiques, entre autres M. Bodaut, principal du 
collège et président du département, et M. le Gai lui-même, 
avaient adhéré à la constitution civile ; mais ils rétractèrent le 
22 le serment qu'ils avaient eu la faiblesse de prêter le 15 '. 

En décidant l'envoi de commissaires spéciaux dans le Mor- 
bihan, l'Assemblée nationale avait mandé à sa barre l'évêque 
de Vannes, que les autorités locales présentaient comme le 
principal instigateur des trouble^. Arrêté le 28 février, 
Mgr Amelot fut conduit immédiatement à Paris. Le sous- 
principal du collège demanda l'autorisation d'accompagner 
son évéque, elle lui fut impitoyablement refusée, et le prélat 
dut s'acheminer vers la capitale comme un vulgaire criminel, 
sous la surveillance de deux gardes nationaux de Lorient. 
Le 5 mars, on annonça son arrivée à Paris, il y séjourna 
quelques mois sans pouvoir bouger, soumis qu'il était à 
une étroite surveillance. Au mois d'octoljre il put quitter 
Paris, et, accompagné de quelques prêtres fidèles de son dio- 
cèse, il parvint à sortir de France. Il se réfugia eu Suisse, et 
de là en Angleterre, où il demeura pendant toute la durée de 
l'émigration. 

' Noie «le M. C»nAD.i. n-ctenr ili: nrnndlvy. 



CHAPITRE III 

PROSCRIPTION DU CLERGÉ. 

Au moment du départ de Mgr Amelot pour l'émigration , 
l'usurpation de son siège épiscopal était consommée depuis 
sept mois, et son diocèse livré aux plus cruels décliirenients. 

Ija Révolution sévissait de jour en jour plus violente. L'im- 
pulsion lui venait non-seulement des autorités constituées, 
mais d'une puissance extralégale, celle des clubs. On sait que 
les clubs étaient une arme toujours prête au service du mal, 
un moyen de perpétuelle agitation. 

Dès le jour de leur arrivée à Vannes, les fédérés lorientais 
avaient fondé dans cette ville, sous le nom de « Société des 
amis de la Constitution », un club comme il en existait déjà 
dans un grand nombre de villes de l'Ouest, à Nantes, à Brest, à 
Rennes, à Lorient. Nous trouvons l'action de ce club dans la 
plupart des événementsqui vont suivre. Il exerça une influence 
prépondérante sur les administiateurs et les directeurs du 
département et du district, sur toutes les élections, même 
ecclésiastiques, ainsi qu'on va le voir. 

A peine Mgr Amelot avait-il été enlevé à son diocèse, que 
l'administrateur du département s'empressa de convoquer an 
chef-lieu les électeurs chargés, aux termes de la nouvelle Con- 
stitution, de choisir un évéque en remplacement de celui que 
la lui déclarait démissionnaire, pour refus dn serment. 

Réunis dans l'église cathédrale, le(i mars 17!'!, h neuf hetu-es 
du matin, les électeurs du seconil degré commencèrent i>ar 
donner un témoignage éclatant de leur foi en |)urtant leurs 
voix, au premier tour de scrutin, sur leur évécjue légitime. 



PROSCRIPTION DL' CLERGE. 29 

Mais les meneurs re'volutionnaires, tous affidés au club des 
Jacobins, n'eurent pas de peine à leur faire comprendre qu'un 
pareil clioix était nul aux yeux de la loi qui exigeait de tout 
candidat aux fonctions ecclésiastiques la prestation préalable du 
serment. Or, Mgr Amelot non-seulement s'était soustrait à 
1 obligation du serment, mais plusieurs prêtres de son diocèse, 
subissant son influence, avait rétracté celui qu'ils avaient cru 
pouvoir prêter au premier moment. A un nouveau tour de 
scrutin, le choix des électeurs se porta sur M. Julien Guégan, 
recteur de Pontivy et l'un des vingt-quatre députés du clergé 
breton aux états généraux de 1789. 

L'influence de Grégoire l'avait entraîné à participer aux 
premiers actes révolutionnaires de l'Assemblée. A l'exemple 
du fougueux curé, il avait prêté serment à la Constitution civile, 
le 3 janvier 171*1. Ce serment le désigna au choix des électeurs 
du Morbihan; mais au moment de se précipiter définitivement 
dans le schisme, M. Guégan hésita et consulta Rome avant de 
franchir le pas décisif. La réponse du Saint-.Siége ne laissait 
place à aucune équivoque. Elle renfermait une condamnation 
plus explicite encore de la Constitution civile du clergé que 
toutes celles qui avaient paru jusqu'alors, et exhortait le nouvel 
élu à ne pas souiller sa conscience d'un acte sacrilège en 
s'asseyant sur un siège possédé encore par son légitime évéqiie. 
La conscience du curé de Pontivv ne fut pas sourde à ces 
conseils de la souveraine sagesse. 11 refusa le dangereux 
honneur que les électeurs du Morbihan venait de lui offrir et 
persévéra désormais dans sa résistance aux entreprises révo- 
lutionnaires. Il subit l'année suivante la loi de la déportation. 

La rétractation de M. l'abbé Guégan parvint à l'administra- 
tion départementale le 8 mars, deux jours après réieclion. 
(jrande fut alors la colère des autorités. Le président réunit de 
nouveau les électeurs et leur annonce que celui qu'ils avaient 
élu l'avant-veille au milieu des applaudissements et des plus 
synipatbi(|ues démonstrations n'était plus qu'un ingrat réfrac- 
laire à la loi, sur le front duquel la couronne civique s'était 
instantanénient flétrie. Afin de donner un successeur à l'abbé 



30 CF.OKGKS CADOL'DAL. 

Guégan, une troisième réunion est convoquée pour le 27 mars. 
Ce soir-là, la majorité électorale se porta sur M. Charles le 
Masie, recteur d Herbignac, paroisse ilu diocèse de Nantes, 
assez voisine de celui de Vannes, qui, précédemment, avait été 
signalé au club des Amis de la Constitution par sa propagande 
en faveur de la Constitution civile du clergé. Déjà septuagé- 
naire, le Masle cachait sous des dehors édifiants une conduite 
assez irrégulière qui ne fut révélée qu'après son intrusion. 
C'était, dans tous les cas, un prêtre d'une vulgarité extrême et 
d'une instruction des plus médiocres, ainsi que le prouvent 
ses mandements et lettres épiscopales. 

Elu le 27 mars, le Masle, après que son élection eut été 
confirmée par le Coz, son métropolitain du nord-ouest, fut 
sacré à Paris, le 8 mai de la même année. Le 21 il était à Vannes, 
et dès le lendemain, quatrième dimanche après Pâques, la 
cérémonie de son installation avait lieu avec le concours des 
soldats et de la garde nationale, mais la présence d'un si petit 
nombre d'habitants qu'il ne s'en trouva pas deux cents sur une 
j)()pul;ition de dix mille âmes. 

C'est qu'une immense répulsion, que les événements ne 
devaient faire qu'accentuer, existait déjà au fond de tous les 
cœurs catholiques contre ces parades sacrilèges, par lesquelle-. 
la Itévolulion précédait au culte de la déesse Raison. Appuyé 
sur quclfiues gardes nationaux, le nouvel élu n'avait pour lui 
que les fonctionnaires, les robins, les habitués du club et 
quelques membres de la haute bourgeoisie vannetaise, depuis 
longtemps déshabitués de toute pratique religieuse. 

La masse du peuple qui, à défaut de science théologique, 
avait les lumières que donne le simple bon sens à des âmes 
raturellement droites, et qui, diiiileurs, était jirofondémenl 
iillachée aux pasteurs que la Révolution arrachait à leurs 
fdiictiun^, ne pouvait prendre an sériiuix un évéque sorti 
(Imiic ((jhue électorale, enlourt' d'im conseil composé pour 
la |iliis grande |)ailie de |iirlii's iin|)U(li<|ii('s et de religieux 
ilélio(|nt''>, (|iii lie {levaient |):in larder à lever le masque et à 
dnnnrr rcxcnqilc de tims les scandales. Les ouvriers appe- 



PROSCRIPTION DU (JLKRCÉ. 31 

Inieiit le Masie : E71 Escob plouse, l'évéque de paille. Il était 
cliiinsonné publiquement dans les rues. Les prêtres jureurs 
célébraient leur messe dans une complète solitude; aussitôt 
qu'ils montaient à l'autel, les fidèles s'empressaient de quitter 
l'église. 

Les religieuses des liosjiices et de toutes les communautés 
repoussèrent le prélat que la nouvelle constitution leur impo- 
sait, et donnèrent à leur pasteur légitime des témoignages non 
équivoques de fidélité. Ces témoignages mirent en fureur les 
lionimes du parti révolutionnaire, et le club des jacobins 
retentit des menaces les plus violentes pour en entraver 
l'expression ; mais il est difficile de réj)rimer les manifestations 
(le kl foi, surtout quand elles émanent de la conscience de tout 
un peuple. 

Le malencontreux décret qui avait ordonné aux autorités 
locales de remplacer immédiatement les ecclésiastiques qui 
refuseraient le serment, allait devenir dans le diocèse de 
Vannes l'occasion d'un magnifique élan religieux. Quand du 
haut de la chaire les pasteurs commentaient ce texte de l'Ecri- 
ture : « // vaut mieux obéir à Dieu r/it 'aux /lomnies " , et annon- 
çaient leur résolution de repousser le serment schismatique 
imposé à leur conscience, l'effet produit par ces refus motivés 
était immense, et les sanglots des fidèles interrompaient les 
adieux de leurs prêtres. 

La plus célèbre de ces allocutions, celle dont le souvenir 
s'est perpétué longtemps dans le pavs, fut prononcée le 
l(i janvier 1"1>1 par le recteur de Saint- Matthieu au prône de 
la grand'messe. Nos lecteurs nous sauront gré de leur en offrir 
le texte. 

11 Mes chers paroissien-, 

« Français autant par les sentiments de mon cu-ur (]ue par 
« ma naissance, je déclare que le litre de chrétien, le caractère 
11 auguste de ministre de la religion, sont les plus sûrs garants 
Il de ma soumission, de ma fidélité, de mon patriotisme, mai> 
" ([ue ces titres m'imposent des devoirs essentiels et l'obliga- 
11 tion de refuser le serment à la Constitution dite cirile du 



32 OEOr.GES CADOUDAL. 

" clei'qé; que je veux vivre et mourir dans le sein de la reli- 
11 gion catholique, apostolique et romaine ; que mon refus est 
11 un hommage que je dois aux chrétiens; que ce serment 
<i serait un scandale aux yeux de tous les catholiques dont les 
Il regards sont fixés sur leurs pasteurs ; que je refuse le ser- 
« ment qu'on exige de moi avec d'autant plus de satis- 
11 faction, que je le fais, ce refus, en présence d'un peuple 
11 vertueux à qui rien n'est plus cher que la religion de ses 
11 ancêtres, et qui veut vivre et mourir dans le sein de l'Eglise 
11 romaine. 

11 Je vous déclare, mes chers paroissiens, que je vous suis 
« attaché depuis ma jeunesse par les liens les plus sacrés, par 
Il les sentiments de la reconnaissance et un tendre et respec- 
11 tueux attachement que jamais rien u'a pu altérer. Je n'ai 
« jamais voulu me séparer de vous. J'ai résisté aux sollicita- 
11 lions, aux importunités. Les promesses n'ont pu me tenter; 
Il les offres les plus avantageuses n'ont pu m'éhranler. J'au- 
11 rais peut-être été riche ailleurs, mais je ne pouvais élre 
Il heureux sans vous. 

Il Des motifs encore plus impérieux, mon devoir, ma rcli- 
11 gion, m'imposent l'ohligalion de résider au milieu de vous, 
u et je remplirai ce devoir sacré, à moins que la violence ne 
Il m'arrache à ce que j'ai de plus cher. Vous êtes mes enfants 
Il dans l'ordre de la grâce, je ne cesserai jamais d'être \olre 
n père. Je vivrai et mourrai votre pasteur ; je porterai dans le 
Il tombeau ce titre si cher à mon cœur. Je veux que mes 
Il cendres reposent dans le lieu saint où vos cendres seront 
Il déposées; oui, (|ue la mort même ne inc sépare pas des 
Il cœurs qui m'ont été unis jiar les liens de la charilé. Je por- 
II tarai les titres d'une juridiction que les hommes ne m'ont 
Il pas donnée et que les homnies v\v peuvent m'arracher, au 
Il ]iicd du triliunal oii Jésus, revêtu de gloire et de majesté, 
Il jugera tou^ Icn liiiinme>; ;iu pied de ce Irihunal redoutahle 
Il oi'i j'attends ft uù j iippclic les ciinlV<'res dont la roiiduile 
Il accuse la mienne. 

" .le picnds il trmoin le ■.nji'ij qui nous éclaire, li- Uieii qui 



PROsc[tlPT^o^ du clergé. 33 

K nous voit, que la déclaration que je viens de vous faire est 
;< dictée par ma conscience, qu'elle est aussi sincère qu'ir- 
i révocable; je voudrais en avoir pour témoins tous les chré- 
1 tiens de la France, tous mes confrères dans le sacerdoce, 
c fous mes supérieurs dans Tordre hiérarchique. Ah! quelle 
i consolation pour moi d'être uni de cœur et de sentiments à 
n ces illustres j)rélats de l'Eglise gallicane qui présentent un 
Cl spectacle d'admiration à la France, à 1 Europe, à l'univers 
■ entier! Il est réservé à la vertu seule, à la religion, de pro- 
ie duire de pareils prodiges et d'élever l'homme au-dessus de 
li la nature. 

« Elle sera à jamais consignée dans les annales de la reli- 
« gion, cette année mémorable, par la conduite aussi ferme 
« que »age de tant de pasteurs, pour conserver dans la France 
« la religion de Clovis. 

I' Quoi, mes chers paroissiens, vos cœurs soupirent, vos 
B sanglots m'interrompent, vous versez des larmes, vous 
<i pleurez? Ah ! ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous 
u et sur vos enfants. Ne pleurez pas sur moi! Mon âge et mes 
« chagrins me font entrevoir un terme prochain à mes maux, 
« la mort est un bienfait quand la vie est uii supplice; mais 
B pleurez sur nos temples déserts, nos autels abandonnés, 
" sur cette chaire bientôt muette, sur cette chaire, d'où 
B je vais descendre et où je ne paraîtrai peut- être jamais 
B plus à vos yeux ; ne pleurez pas sur moi, mais pleurez 
B sur tant de pasteurs, sur tant de ministres de la reli- 
» gion ébranlés par la crainte, éblouis par l'intérêt, séduits 
u peut-être par les conseils d'une amitié perfide, ou égarés 
B par l'ignorance et la crédulité. Ah! pleurez, pleurez sans 
B cesse, l'Église de Jésus-Christ baignée pendant les premiers 
B siècles dans le sang des chrétiens, est noyée à la fin du dix- 
« huitième siècle dans les larmes des pasteurs. Ah ! pleurez, 
« peuple vertueux, vous ne pleurerez jamais assez; toutes les 
B larmes de la lerre ne suffisent |>as pmir pleurer les maux de 
» la religion, les malheurs qui désolent l'Eglise de France. 
K Pleurez! pleure/,! l'Eglise de France est couverte de deuil, 



34 GEORGES CADOUDAL. 

« et la religion ne vous demande que des larmes et des 
B prières. » 

Sans être aussi énergique, le recteur de Plœmeur déclarait 
aussi publiquement le 20 février son refus de prêter serment; 
et là le voisinage de Lorient était fort à craindre '; aussi les 
vexations ne tardaient pas à arriver, en attendant la pro- 
scription. 

« Mon petit dome>tique « , dit cet homme éminent qui plus 
tard fut en rapport avec les sommités du parti royaliste, 
« m'a rapporté qu'on lui avait refusé taxe parce qu'étant chez 
« le recteur de Plœmeur, il n'avait besoin de rien. Ce i>ersi- 
« liage serait tout aussi injuste pour le petit malheureux que 
K cruel pour moi. Quand j'avais, je partageais volontiers mon 
« petit avoir; aujourd hui qu'on ne me lai.sse qu'à gémir de 
» n'avoir plus les moyens d'être utile, il est indécent de s'ap- 
B puyer de mon aisance, pour ne pas payer ce qu'on doit aux 
B gens à mes gages. " 

A Baud, le refus de serment fut éclatant. Le recteur, M. Ca- 
radec, monta le premier en chaire, et dans une allocution qui 
rappelle celle du recteur de Saint-Matthieu, en présence de 
toute la municipalité venue pour recueillir une soumission, 
il llétrit énergiquement le schisme. Ses six vicaires, après 
lui, montèrent à l'autel à tour de rôle, trois prêtèrent le ser- 
ment et trois le refusèrent. Malgré les menaces de quel(|ut's 
petits proconsuls de bourgade, se sentant soutenu par sa foi et 
par rap])ui de sa population rurale, le vieux recteur, versant 
des larmes de douleur, prononça l'anathème contre les rené- 
gats, qui durent s'enfuir devant le mépris public*. 

El de même cela se passait partout. On conçoit qu'un ])euple 

' Voir aux PièctsJusllJUulivrx s.i l.llic du 20 fcviirr 1701. 

* > V0118 .ivvz ('te coiivofiiii'S », ilil rnlilir Cnr.ailec, » poiii venir cnliiiilic 
•> voiro cure |ii'è(ei' Hernient îk I.1 consliluliuii civile du clerfjé, iii.ii.s j'('S|u'ir 
u Lion (|<iu p»9 un d'entre vous n'n cru <|n'il le pièterail. > 

I.c premier vicilre reprit le« p.Tr(>I(;s de >on curé, de telle sorte rpie personne 
ne siil Hil .idliér^iil à ti Cunslilulion iiu s'il refusait le sernKnl, Ce n'est 
<|n',ipiès avilir vu <lein de ses iolli'-(;u<s s'incliner devnnl la loi ipi'il priMa le 
Herinent rei|iiis, en IléliissanI eiiix (pii ne l'avaient pas lait. 



PItOSCIilPTION ni' CLElîr.F.. 



ainsi préparé n'était guère disposé à faire bon accueil aux 
intrus qui se présentaient pour remplacer les pasteurs légi- 
times. Dans un très-petit nombre de paroisses, une quaran- 
taine au plus sur deux cents, ces intrus, appuyés par la lie des 
gros bourgs, parvinrent à s'introduire dans le saint ministère. 
C'étaient pour la plupart des prêtres interdits ou des religieux 
apostats. Parmi eux se trouvaient quelques prêtres irrépro- 
chables au point de vue des moeurs, mais contaminés par 
l'esprit janséniste, qui avait été vivace dans le diocèse. 

La persécution contre le clergé et le peuple fidèle n'eut pas 
d'instruments plus actifs, d'auxiliaires plus implacables que 
les prêtres jureurs qui se posaient partout en partisans outrés 
de la Révolution, qui la servaient dans ses vengeances et dans 
ses fureurs. 

L'épreuve du serment était faite. La plupart des prêtres 
étaient sans fonctions et avaient souvent de lourdes charges à 
supporter. Une pension de cinq cents francs était le seul trai- 
tement que le gouvernement accordait à ceux qu'il prétendait 
déposséder. Cependant, ni l'aspect de cette misère pour eux 
et pour leurs proches, ni la persécution que pouvait attirer 
leur refus, ne put ébranler l'immense majorité des curés et 
des vicaires de Bretagne. 

Ce n'en fut pas moins un moment terrible pour le clergé et 
les fidèles, que celui du serment. Si, d'un côté, on eut sous les 
yeux d'admirables exemples de fidélité dans la foi, de l'autre 
on fut aussi témoin de lâches et honteuses détractions qui 
scandalisèrent fout un pays; on vit la cause de l'Eglise trahie 
par des |irêlrcs qui jusqu'à ce moment avaient joui de l'es- 
time publique. Cependant la plupart des esprits judicieux 
furent peu surpris de la conduite des ecclésiastiques de leur 
connaissance, dans cette circonstance importante, et il yen eut 
qui, d'avance, désignèrent dans leurs conversations ou leurs 
Cf>rres[)(mdances ceux qui bientôt s'inclineraient devant les 
hontes qu'on voulait leur imposer. 

Itaremenl ils se trompèrent dans leurs prédictions. On pou- 
vait en effet classer ceux qui juraient en quatre catégories. 

3. 



3G GEORGES CADOUDAL. 

C'étaient, ou des prêtres sans vocation, ou des hommes sans 
mœurs, ou des ignorants ou des esprils timides. Les premiers 
avaient montré leur peu de foi en entrant dans le sanctuaire 
sans y être appelés. Ce même défaut de foi se manifesta 
encore par leur indifférence pour l'Église et la facilité avec 
laquelle ils s'en séparèrent. Les hommes de mo'urs suspectes, 
voyant dans ce serment un moyen de se soustraire à la surveil- 
lance de leurs supérieurs, le prêtèrent avec empressement. Les 
ignorants repoussés des cures dans un pays où elles se don- 
naient le plus souvent aux anciens, crurent que l'Eglise con- 
stitutionnelle leur serait plus favorable, qu'elle leur offrirait les 
moyens de parvenir, et ils ne se trompèrent pas. Enfin les 
esprits timides, effrayés par les menaces de leurs parents 
ou d'autres laïques, furent traînés au serment à peu près mal- 
gré eux et ne jurèrent pour ainsi dire pas de leur plein gré. 

Un fait bien édifiant est qu'il ne se rencontre presque 
aucune apostasie dans les premiers rangs du clergé. Tous les 
vicaires généraux des diocèses bretons refusèrent serment, à 
l'exception de M. de Darchet, doyen du chapitre de Vannes, 
Limousin de naissance; et il en fut de même des chanoines des 
cathédrales et des supérieurs des séminaires. Celui de Vannes, 
M. le r.al, dont nous avons déjà parlé, rétracta presque aussitôt 
le serment qu'il avait prêté. 

Dans le corps si noml)reux et si respectable des recteurs, le 
plus grand nombre confessa courageuNomenl sa foi. Vannes 
n'eut en totalité que vingt prévaricateurs, dont douze du 
clergé de Lorienl. Partout les autorités (surtout dans les villes) 
mirent le plus grand empressement à exiger des prêtres qui 
remplissaient des fonctions publiques, c'est-à-dire des curés, 
vicaires ou professeurs, le serment ordonné jiar le décret de 
l'Assemblée nationale. 

Ce fut principalement parmi les prêtres d'un rang infi-rieur el 
])urmi les religieux que se rencontrèrent les apo-lat>. 

La |)ersécution contre les prêtres fidèles devint, sans tarder, 
violente cl sanglante. Le Iribniial (]ui sie'gcait à l^orieut |)ro- 
iioiira de nniubrcusrs scntcnccsde niiii I, p^irmi l('M|ut'lle.s nous 



l'P.OSCRIPTlON [)\ CLIÎRGÉ. 37 

trouvons J. L. Minier, ainsi que Joseph Maurice el M. Desgrés, 
chez lequel il se trouvait lors de son arrestation. 

Ce tribunal, l'un des plus cruels de cette époque, condamne 
éfjalement au dernier supplice madame veuve Godard de Malan- 
^ac, de la petite ville de Rochefort, comme receleuse de prêtres 
rëfractaires. Le l't mars 1793, il enveloppa dans là même 
proscription M. Jean Ollivier, prêtre de Quistinic, près Henne- 
lioiit, et ^larguerite Pascal, de cette paroisse, domestique dont 
le rrime consistait à avoir aidé M. Ollivier à se soustraire à ses 
jiersécuteurs. On peut juger par ce fait à quel point le tribunal 
poussait la barbarie. 

Il avait pour président un des êtres les plus vils et les plus 
méprisables de cet époque; c'était le nommé Hannoyer, (|ui 
successivement avait été religieux, soldat, déserteur, matelot 
et officier corsaire. Il était animé d'une haine féroce contre 
les prêtres fidèles et les bons catholiques qui comparaissaient 
devant lui. Le 6 mai, il envoya à l'échafaud M. Noël Brient, 
prêtre de Saint-Maurice, et avec lui Marc Dénouai, simple tis- 
serand de Saint-Yincent-sur-Oust, Jeanne Brient, fdie pieuse de 
la même paroisse, et le maire de la commime Pierre Giquel. 
Ces trois derniers étaient coupables d'avoir donné l'hospitalité 
h des prêtres. 

Le 2G du même mois, M. Pierre Mayeux, prêtre du diocèse 
de Saint-Malo, mais qui avait été saisi à Sérent, dans le diocèse 
de Vannes, fut condamné il mort par le même tribunal. Deux 
personnes de la même commune de Sérent, qui l'avaient reçu 
chez elles, les femmes Clénient et Gusmart, subirent la même 
peine. Joseph Hio, maire de Landaul, avait aussi péri sur 
l'échafaud, l'année précédente, mais on ignore si c'était son 
attachement à la religion ou un motif politique qui le fit 
Condamner. 

^L Bertrand Carel, vicaire deGuégon, du diocèse de Vannes, 
et Anne Jean, femme Lemaitre, chez laquelle il avait été 
découvert, fournirent encore bientôt aux juges du tribunal de 
Lorient l'occasion de manifester leur haine contre la religion, 
et allèrent grossir la liste des martyrs. 



38 GEORGES CADOUDAL. 

M. ISIatliuriu le Brelon buccéda bientôt à M. Carel. Il 
était prêtre de Pleucadeuc, le tribunal de Lorient le condamna 
et le fit exécuter le même jour. 

Dom Mathurin Léon, Cbartreux, Angevin de naissance et 
religieux d'Auray, s'était retiré près de Chàteau-Gontier. Ce 
pays s'était insurgé. Peut-être crut-il trouver une plus grande 
sécurité en Bretagne. Toujours est-il que, saisi dans le Mor- 
bihan, il fut, le 27 juillet, condamné à mort comme prêtre 
réfractaire. 

Le martyrologe serait long, et la série des exécutions se 
poursuivit si longtemps que la patience bretonne n'y tint plus. 
L'insurrection des campagnes, sans clore la liste des victimes, 
en restreignit le nombre, en fermant aux bourreaux les chemins 
des hameaux où se réfugiaient les prêtres et les fidèles. 

Mais jusque-là la persécution ne put arrêter le généreux 
élan qui animait les ministres de la religion; tous, au mépris de 
leur existence, continuèrent à protester, et abandonnant leurs 
églises, dont ils étaient chassés, ils continuèrent leur saint 
ministère au fond des canjpagnes, entourés de leurs ouailles à 
qui ils donnaient le plus bel exemple de l'abnégation et du 
courage chrétien. 



CHAPITRE IV 
l'ixsurrectiox de 1703 dans le Morbihan. 

Tel était l'état des esprits dans le Morbihnn, lorsque la loi du 
24 février 1703, prescrivant une levée immédiate de trois cent 
mille hommes, vint apporter une complication nouvelle aujc 
difficultés d'une situation qui ne pouvait qu'altoutir à des 
collisions sanglantes. 

Ces collisions éclatèrent presque simultanément sur divers 
points de la Bretagne dans le courant du mois de mars 1703. 
Si, dés leur début, elles n'eurent pas le caractère formidable 
de l'insurrection vendéenne, ce ne fut point la faute de 
Georges Cadoudal, qui à celte époque était encore trop jeune 
et trop peu influent pour exercer une action efficace en dehors 
de son propre canton. On verra du moins qu'il fit tout ce qui 
était en son pouvoir pour soulever ses compatriotes et les 
entraîner dans une conflagration générale. 

Jusqu'ici l'histoire de cette première insurrection n'a été 
retracée que d'une manière erronée et incomplète. Des 
documents conservés aux archives départementales et con- 
trôlés à l'aide de souvenirs et de témoignages locaux, nous 
permettent aujourd'hui d'en reproduire avec exactitude les 
principaux détails. 

La levée de trois cent mille hommes ne fut pas, comme on 
l'a souvent répété, la véritable cause de la guerre civile en 
Itretagne, non plus qu'en Vendée. 

La mesure était comble. Il y eut comme un tremblement de 
terre qui se fit sentira la fois dans la haute et la basse Bretagne, 
dans l'intérieur des terres et sur tout le littoral, depuis l'em- 



GEOnCES CADOUDAL. 



l)oiicluire de la Loire jusqu'aux portes de Brest; le lac tiau- 
quille rompait ses digues. 

Vannes, chef-lieu de l'administration départementale, qui, 
sons la pression des plus violents clubistes, avait outragé de 
tant de manières les pieuses populations d'alentour, fut tout 
à coup, dans la matinée du 14 mars, investi par des rassem- 
blements tumultueux. La garnison ^e composait d'un bataillon 
de volontaires de Maine-et-Loire, de cent cinquante hommes 
du 100' régiment, de gardes nationaux et de quelques bri- 
gades de gendarmerie. Cette force armée, divisée en pelotons, 
se porta au-devant des insurgés qui pénétrèrent dans la ville 
par les routes d'Auray et du Bondon, les rues Saint- Yves, de la 
Fontaine, de la Boucherie et de Calmont-Haut. Armés de 
simples bâtons, ceu.\-ci demandaient à grands cris qu'on leur 
rendit leurs prêtres. Quelques commissaires municipaux, 
suivis du bataillon de Maine-et-Loire, se portèrent au-devant 
de l'attroupement qui arrivait par la route d'Aurav. Après 
une harangue inutile, la troupe lit feu. Il y eut plusieurs tués. 
Le chef républicain, frapjié d'un coup de bâton à la tète, fut 
jeté à terre le front tout sanglant. Le groupe insurgé gros- 
sissant, les défenseurs de la ville voulurent employer la 
mitraille. Les paysans regardaient sans sourciller les préparatifs 
de rattar|ue. 11 pleuvait à torrents, la mèche était mouillée, et 
le couji ne |)artit |)as. La foule crut à un miracle et cria : Vive 
sainte .\nne ! 

Une seconde troupe venue du côté de S;iint-Avé pour délivrer 
les paysans que l'on disait cernés dans la ville fut rencontrée 
aux abords du cimetière par les commissaires municipaux qui 
lui demandèrent ce qu'elle voulait. « Mourir pour notre reli- 
gion! Il répondit un jeune paysan en se présentant seul et pas 
armé au devant de ses compagnons. On fut obligé de déployer 
le (liapeau rouge, et la troupe fit usage de ses armes. Cela 
snllil pour dissiper le rassemblement, et il en fut de même de ! 
ceux qui s'avançaient dans l'autre |)arlie de la ville par les 
rues de la Boucherie et de la Fontaine, par la Croix-Cabcllo, 
|>ar la rue de Calniont-llaul, etc. 



LIN$L'r.RECTION DE nOS DANS LE MORBIHAN. 41 

A deux heures et demie tout était termine', les pavsans non 
nrmés avaient dû céder à la force régulière, cent cinquante 
prisonniers faits dans leurs rangs furent conduits devant le 
juge de paix. Ils répondirent aux questions des magistrats : 
I Nous n'avons plus de roi, nous n'avons plus de prêtres, nous 
.1 voulons cracher avec la nation; nous voulons savoir avec 

quelle autorité on prétend recruter, nous n'en connaissons 
n plus; nous irons tous' ! » 

Sous irons tous; ces mots retentissaient dans toutes les 
paroisses voisines. Quand on avait voulu procéder au recrute- 
ment, Séné, Meucon, Grandchamp, Saint-Avé s'étaient sou- 
levés au cri de Bac'h ! Rac'h ! tous ! tous ! 

A Locminé, dans la nuit du 1 i au 15 mars, il y eut un attrou- 
pement considérable de paysans. A minuit, les gendarmes 
fondirent sur eux le sabre en main, et il y eut un grand massacre. 
Même mouvement à Ploërmel, mais sans effusion de sang. 

Le chef de ce dernier district écrivait le 15 mars : « Nos 
« paysans sont des furies! Si vous les aviez entendus l'autre 
K jour hurler sur notre place darmes, vous eussiez frémi 
« d'horreur. ^> Tous les rapports s'accordent à dire que le 
désir de sauver leurs prêtres était la principale cause du soulè- 
vement. Dans les campagnes, toutes les maisons étaient 
désertes. Il y eut pendant la nuit du 17 au 18 une tempête 
effroyable qui était favorable aux projets des insurgés. 

Des faits semblables se produisaient dans les départements 
voisins. Nantes était menacée; l'administration de la Loire- 
Inférieure écrivait en toute hâte à celle du Morbihan pour 
l'adjurer de venir à son secours. « Adieu, frères, disait-elle, en 
" terminant sa lettre, peut-être cet adieu est-il le dernier que 
"1 nous vous donnerons. Dans quelques heures [)eut-étre, n'y 
ce :iura-t-il plus de département de la Loire-Inférieure. » 

Four réaliser les sombres pressentiments des administrateurs 
nantais, il aurait fallu que les insurgés des deux rives de la 
l-oire comliinassent leurs mouvements avec ceux d'Ille-et- 

' Archives <Ih Morbihan. 



42 GEORGES CADOL'DAL. 

Vilaine. Ceux-ci, après avoir menacé Chateaubriand et la petite 
ville de Bain, étaient tombés sur Nort, mais ils avaient été 
arrêtés dans leur marche par cinq cents républicains envoyés 
de Rennes à leur poursuite avec deux pièces de canon. Les 
habitants du pays entre Loire et Vilaine avaient couru sur 
Savenay, menaçant de brûler la cervelle à qui refuserait de les 
suivre. A leur tète se trouvaient les paysans de Pont-Chateau ' 
qui avaient déjà exécuté cette menace sur un de leurs chefs 
dont les remontrances pacifiques les avaient impatientés. Cinq 
gendarmes accourus au galop pour faire les sommations préa- 
lables furent accueillis par une décharge qui les étendit roides 
morts sur la grande route. Les cris de joie qui éclatèrent à 
celle vue disaient assez que le moment des sanglantes repré- 
sailles était venu. Les vainqueurs entrèrent à Savenay en 
agitant deux grands drapeaux blancs qui furent plantés devant 
la balle. On s'empara des membres du district, objets d'une 
haine qui n'était pas aveugle, et, comme on avait beaucoup à 
faire le premier jour, les prisonniers furent mis sous bonne 
garde, et l'on ajourna leur exécution au lendemain'. 

Il y avait non loin de là, dans des réduits que la vigilance 
des fidèles avait su rendre inaccessibles , trois prêtres qui 
avaient préféré les chances quotidiennes du martyre au terrible 
ennui de la déportation, et à qui la persécution récente avait 
donné un assez grand ascendant sur leurs ouailles pour qu'il 
leur fiit possible de changer l'exaspération populaire en des 
sentiments de miséricorde. Des émissaires avaient été les infor- 
mer de tout dans leurs catacombes, et au lever de l'aurore, ils 
s'étaient acheminés vers le lieu où les attendait cette multitude 
partagée entre le besoin de la prière et les sentiments de 
vengeance. Dès qu'ils parurent, on fit carillonner toutes les 
cloches, et les trois proscrits, d'autant plus vénérables que la 
souffrance les avait |)lus changée, marchaient en bénissant le 

■ \U rl.nlriil roixliiils p.ir Itoiiô (Hiilinirnl Mil ll.xl iik'I , ipii fut tu.' |..ir lin 
.li'iul.ii'iiii- il II Itix'lii'-lli'rn.ii'il. 

' Il V riil ri'|ii-iiil.iiit i|iii'li|iicH vlrtiini's. \'ciii pniii- ics ili'-laiN I.EDnrx, 
Ifi^lniir ilr S<ii',ii,iy. L\li.ik, les Nr'gocialioiK Je OauJin-Bci illais. 



L'iNSi nREiniON Dr: i-oî dans lk Morbihan. a 

peuple agenouillé dans la boue. Après avoir béni l'église 
-.onillée par tous les genres de profanation depuis son veuvage, 
on alla bénir les drapeaux et les armes de ceu.x qui étaient 
armés et les bras de ceu.\ qui ne l'étaient pas encore. Les trois 
ofliciants répandaient presque autant de larmes que de béné- 
(liclions; les cœurs les plus durs étaient attendris; on ne 
pensait plus aux victimes mises en réserve dans la INIaison de 
ville. 

Le saint sacrifice fut offert trois fois de suite sur un autel 
improvisé, au milieu d'un concours immense de femmes et 
d'enfants venus de tous les villages d'alentour. Avant de ter- 
miner la dernière messe, un prêtre nommé Grau, se tournant 
vers les paysans rangés militairement devant lui sur quatre 
lignes, commença son allocution en les invitant à mourir pour 
Jésus-Christ et la finit en demandant grâce pour les prison- 
niers, au nom de Celui qui avait pardonné à ses bourreaux sur 
la croix. Puis, se faisant acconipngner par les huit fusiliers qui 
étaient en tète, il alla, sans quitter ses habits sacerdotaux, 
mettre fin aux angoisses des détenus, parmi lesquels se trou- 
vaient les plus acharnés persécuteurs, et les amena dans 
l'église, où pas une voix ne s'éleva contre leur élargissement 
immédiat. 

Le troisième jour, cette troupe, grossie par les insurgés des 
cantons voisins, marcha sur la Roche-Bernard, entre deux 
haies de femmes qui bordaient la grand'route et qui les 
encourageaient de leurs gestes encore plus énerjjiques que 
leurs voix. 

Au |)remier bruit de leur approche, la garnison prit les 
armes, et déjà elle se disposait à s'en servir, quand les princi- 
paux habitants, fatigués dujoug révolutionnaire, firent entamer 
des pourparlers qui aboutirent rapidement à une capitulation 
aussitôt violée que conclue. Un coup de fusil, parti des rangs 
républicains au mépris de cette capitulation, mit les paysans 
en fureur'. Leur nombre leur permettant de péniitrer |)ar 

' Ce cou|) de feu fut celui qui tua Ouilieneuf Je PoiUchateau. C'claii iiii 
gendarme de .Muxiilac, aiui de la famille, cjui le lira. On l'avait vu, et il eut 



4i GEORGES CADOUDAL. 

toutes les issues à la fois, ils criblèrent de leurs décharges les 
gendarmes et les soldats du 100' régiment, qui, après avoir 
tenu pendant une demi-heure contre des forces vingt fois plus 
nombreuses, furent enfin obligés de battre en retraite. Mais 
un attroupement qui s'était formé de l'autre côté de la Vilaine 
les força de rebrousser chemin et de se rendre à leurs ennemis, 
qui respectèrent leur courage et se contentèrent de leur donner 
la ville pour prison (15 mars 1703). 

Encore une journée de marche en avant, et un grand résul- 
tat pouvait être obtenu; maisOllivier Bernard, que les insurgés 
avaient forcé de se mettre à leur tête après la mort deGuihe- 
neul, etqui était aussi, lui, sorti de la marine, n'avait pas pris 
son parti aussi résolument que Charette. .Sa plus haute ambition 
était déjouer le rôle d'entremetteur entre les deux partis et de 
mitiger aulant que possible la réaciion contre les vaincus. Si, 
au moment de la prise de Guérande et de celle de Redon', qui 
eurent lieu presque en même temps et qui le rendaient maitre 
de tout le cours de la Vilaine, il avait franchi cette rivière dont 
personne ne lui disputait plus le passage et lancé tout de suite 
sur la route de Vannes les dix mille paysans dont il avait tant 
de peine à contenir l'ardeur, et auxquels plus de dix mille 
autres, tout aussi ardents, étaient prêts à se joindre sur l'autre 
rive, il y aurait eu une assez grande multitude d'hommes armés 
pour emporter la ville de Vannes, et celle de la Uoche-Iiernard 
n'aurait pas eu à gémir sur les scènes qui ensanglantèrent ses 
rues le lendemain'. Miiis la pusillanimité de ce pacificateur à 
courte vue fit avorter tout, même hors de la sphère de son in- 
fluence; du reste, il n'en usa que pour dissiper le plus tôt possible 
cet immense attroupement dont il ne savait plus (|ue faire, et il 



i'i-|icn(iaiil l'audace le Iciidein.iiii (l'.illtr v\ivi \a mite ile sa vicliine 110111,111(1(1 
dvi nouvelles de son tils. Il tut .iltriiv >|ii.ind il vil (lu'ellc s.ivait qu'il ('i.iit 
r.'uueur (le cet assassinai. 

' (HK'iandc tiil pris le 19 mars. 

'- l,a ISiiclic-lîi-iiiard fut a|i|icl('<; nuclic-S.iiivenr, .'i cause d'un paliiiitc de le 
iiiiui (jiii y fui lui-. 

t)e in('-ine lt(i( lu-foi l-en- leur lu( nunuiir lioc lirr.uI-des.Trois ou itorlie-dcs- 
'l'iois, pour un iiiiilif aii.du|;iii'. 



I 



LlNSrURKCTION DL IT9! DA^S LF. MORIÎIHAN. 45 

en vint si bien à bout, que dans la nuit du vendredi 15, la ville 
se trouva presque entièrement évacuée et à la merci d'une cen- 
taine de forcenés restés après les autres, pour piller plus à 
leur aise et pour immoler à leur implacable rancune le prési- 
dent du district et trois de ses collègues. 

L'explosion qui se fit sur la rive droite de la Vilaine fut, par 
sa coïncidence avec les autres, par le voisinage du cbef-lieu, 
et par le caractère singulièrement grave qu'elle prit tout 
d'abord, celle qui jeta le plus d'épouvante parmi les révolu- 
tionnaires de celte partie de la Bretagne. Outre les milliers de 
paysans soulevés contre la réquisition militaire, il v avait tous 
les marins de la cote, depuis Pénerf jusqu'à Port-Navalo, qui, 
après s'être révoltés contre le commissaire des classes et lui 
avoir enlevé un cbeval, étaient venus offrir cette espèce de 
dépouille opime à un brave officier de marine, nommé de 
Francheville du Pelinec, comme au gentilhomme du canton 
qu'ils jugeaient le plus digne de les commander. Malgré ses 
soixante ans, il se précipita dans cette carrière aventureuse 
avec toute lardeur d'un jeune homme; on le vovait, tout voûté 
par un coup d'épée qu'il avait reçu dans 1 estomac, parcourir 
d'un bout à l'autre la péninsule de Rliuys, désarmer les postes 
républicains et arborer sur les clocbers et les forts le drapeau 
de la délivrance. Les emblèmes religieux reparaissaient spon- 
tanément autour du vieux cloître de Saint-Gildas; le carillon 
se répétait dans toutes les chapelles villageoises, et les tulèles 
réunis dans l'église de Sarzeau, trop petite pour contenir toute 
la foule, entonnaient le Te Détint en présence «le leur libéra- 
teur, avec le même enthousiasme qu'il fut entonné jiour la 
jjremière fois par saint Ambroi>c. 

La même cliose avait lieu dans toutes les paroisses qui avoi- 
sinenl Muzillac, Questembeit et Hocliefort. On y sonnnit le 
tocsin, les femmes priant et les hommes courant au plus pressé, 
s'armant de peti bas, de fourches, de faucilles emmanchées à 
de longues perches et de brocs qu'ils se promettaient de casser 
sur la tête des républicains. Fiers cl rares étaient ceux qui 
|)orlaient un fusil avec quelque» cartouches. 



46 r, EOriGl.S CADOl OAL. 

Le premier novau d'.'itti oiijiemeiit setnit |ioiit' de Muzillac 
à Questemhert sans rencontrer aucune résistance". Ils occu- 
paient cette dernière ville le jour même de la prise de la Roche- 
Bernard, et les chefs eurent assez d'ascendant pour empêcher 
qu'on y commit aucun acte de cruaulé. Les insurgés venaient 
de donner pour collègue à Francheville un autre officier de 
marine nommé de Silz, vis-à-vis duquel il avait fallu employer 
la violence et les menaces'. Jl disait au curé constitutionnel 
d'Arzal sauvé par lui : « Soyez sûr que je suis bien plus mal- 
« heureux que vous, et que je n'aurais jamais marciié si ces 
I' gens-là ne m'y avaient contraint. Mais je me console par la 
(i pensée que j'empêche beaucoup de mal. " 

Cette consolaliDU étaitdouce, assurément; maisde Sdz aurait 
pu s'en procurer une plus douce encore, s'il avait suivi les 
inspirations de son collègue de Francheville, et tiré parti des 
dispositions admirables qui animaient alors tout le canton. 
Cejiendant, il ne put pas empêcher les insurgés de marcher, 
le \G mars, tambour battant et drapeaux déployés, sur Roche- 
fort. Il y avait là un vieux château féodal hérissé de créneaux 
et défendu par des murailles qui donnèrent une confiance 
fatale à la garnison. Celui qui la commandait, ayant refusé de 
se replier sur un détachement du 100' régiment qui venait de 
Carentoir, se retrancha précipitamment dans le château avec 
les citoyens les plus com])romis, qui eurent la malheureuse 
idée d'y transporter avec eux tout le butin sacrilège qu'ils 
avaient pris sur les églises, comme des calices, des ciboires, des 
ostensoirs et autres vases sacrés sur lesquels ils avaient commis 
ou permis de commettre des profanations dont la vue de ces 
objets attestaient léellement le terrible souvenir. 

En effet, ce ne fut ni sur le commandant qui avait brisé sa 
baïonnette dans le corps d'un insurgé, ni sur les soldats qui 
en avaient tué deux presque à bcnit poitant, ce fut sur trois 

' Vi.ii ;iM\ l'ii'crs jiislifialires : LcUres du |ii|;i' <lr |i;ii\ ilc llliins, ilc 
M. ilu l-rai..li.villc, <lc I'.kIjiiiI.iiU (;ciu'r.il .\viil.' 

Di'cl.'ir.iiKiii (li'n (',i|>l(:iliio8 ilo navire .'i la iiiiiiii('i|>nliti'- de I, orient. 

" M. 1.1 Haie ilv SiU iir |iril part au sotilrvciiicnl qu'apn''» li's alfalrcii ilf la 
lliii'lir-Ilcrnaid, liirsijiir le» iiisiir|;és iii.ircbc iciil aiir (iiiiraniU', 



L'INSURRECTION' DE 1703 DANS LK MODBIHAX. 47 

bourgeois', membres du district, et réputés profanateurs des 
choses saintes, que se déchaîna la haine des paysans. « Il a 
' crucifié Noire-Seigneur " , criaient-ils, en trouvant une de 
leurs victimes, « il faut qu'il meure! « Et pour que sa mort 
rt'>ieniblàt à un supplice expiatoire, ils l'immolèrent au pied 
du Calvaire mutilé par ses ordres. La femme du sacris- 
t;iin du district crut en vain sauver son mari en lui jetant son 
enfant dans les bras pour lui servir de bouclier. On lui arracha 
l'enfant d'abord et la vie ensuite. 

Mais il y aurait de l'injustice à oublier que sur huit à dix 
mille insurgés qui entrèrent ce jour-là à Rochefort, il y en 
eut à peine une vingtaine qui souillèrent leur victoire par le 
meurtre et le pillage. C'était surtout pour le rétablissement du 
culte et la délivrance des prêtres qu'ils s'étaient mis en marche ; 
an>îi leur premier soin fut-il de purifier les églises et de repla- 
cer le Saint des saints sur le tabernacle. On était précisément 
aux fêtes de Pâques, à l'époque des grandes dévotions popu- 
laires, le Saint Sacrement restait tous les jours exposé sur 
l'autel, et les fidèles, longtemps privés du pain de vie, se por- 
taient en foule aux prédications qui se faisaient dans les églises 
et sur les places publiques. Jamais expédition n'avait tant 
ressemblé à une croisade. On avait vu un paysan, doué du 
même genre d'éloquence (jue Pierre l'Ermite, haranguer un 
nombreux auditoire, qui portait sur la poitrine une image 
représentant un cœur couronné d'épines; c'était la marque 
distinctive de ces nouveaux croisés. 

L'orateur agitait avec feu un drapeau blanc sur lequel était 
tracé une croix, il demandait que s'il y avait dans la foule un 
liomme décidé à mourir pour la foi de Jésus-Christ, il vînt le 
prendre. A ces mots, on vit un cordonnier, nommé Jean 
Thomas, percer la foule en fondant en larmes, et, sans proférer 
une parole, faire un geste expressif comme pour prendre 
le ciel à témoin de son serment. Tous ceux qui étaient 
présents parurent comprendre son langage, et la suite montra 

' Voir l.i note ci-d(.'S;>us au siijcl de l'étyinolojjic de Uocliu-dcs-Tiois. 



48 GEORGES CAIJOU DAL. 

qu'il sut remplir l'engagement contracté ainsi à la face de 
tous. 

Des mouvements analogues à ceux que nous venons de 
décrire eurent lieu à la même époque dans le district de Pon- 
tivy. 

Le 13 mars, l'administration de ce district, prévenue qu'une 
grande effervescence régnait dans la paroisse de Pluméliau, 
envoya, pour protéger l'opération du recrutement, cent gardes 
nationaux, une lirigade de gendarmerie, une pièce de canon, 
et les hommes nécessaires pour la conduire. Tout à coup, la 
vigie qu'on avait placée dans la tour paroissiale annonça 
qu'une multitude considérable de paysans s'avançait vers le 
bourg de Pluméliau. Après avoir mis en fuite gardes natio- 
naux et gendarmes venus pour assurer le recrutement, cet 
attroupement se porta vers la ville de Pontivy. Le tocsin son- 
nait dans toutes les paroisses, et des bandes de paysans parties 
de Locminé, de Baud, de Melrand, encombraient les grands 
cliemins et se dirigeaient vers le chef-lieu, qui était défendu 
par des détachements du 109° et du 77' régiment, ainsi que 
par la garde nationale de Pontivy, renforcée de gardes natio- 
naux venus de Guémenée, Loudéac et Josselin. 

Cette foule, qui n'avait pour armes que des fourches et des 
bâtons, n'était pas redoutable aux gardes nationaux et à la 
troupe de ligne armés de canons et de bons fusils. Avant de 
pénétrer dans Pontivy, elle s'agenouilla au pied d'un Cal- 
vaire situé à l'entréede la ville, et se releva, après une prière de 
quelques secondes, en chantant le Vf.villa Regi.i et le Salve 
Refjtna, dont les échos répercutés sur les rives du Blavet annon- 
ç;iient aux lial)itants de Pontivy plutôt l'iqjproche d'une pro- 
cession que celle d'une force militaire bien redoutable. 

Cepeiidaiil la ville se mit en défense, et bientôt une fusillade 
générale commença sur trois |>oints, et tua un certain nombre 
d'insurgés; quarante-quatre prisonniers reslèrenten outre aux 
mains des vainqueurs et servirent d'alimcntauxexéculions (|ui, 
dans les jours suivants, ensanglantèrent la ville de Pontivy. 

Les cam|)a(;m's de-, enviicnu d'.Vuiay étaient aussi en pleine 



L'INSUPIIECTION Di; n>J:J DANS LE MORBIHAN. 40 

insurrection. Des le 17, un eut, dans celle ville, avis de ces 
mouvements auxquels Georges n'était pas étranger. 

Le lit mars, les cloches de toutes les églises et chapelles 
furent mises en branle dans les paroisses de Plœmel, Carnac, 
Mendon, Landaul, Brech, Landévant et Locmariaker. Les 
paysans affluaient et se [lortaient vers Locmaria-en-Plœmel. 
Ceux de Locmanaquer rallièrent en passant des habitants de 
Crach. Trois mille insurgés se massèrent au sommet d'une 
hauteur, située sur la route de Landévant à Auray et nommée 
Mané Corhoant. A l'exception des marins de Carnac et de 
Locmariaker qui étaient armés d'un simple fusil de chasse, 
toute cette foule ne portait que des fourches, des bâtons et 
des faux. 

Le but de l'insurrection était d'assaillir la ville d'Auray, où 
se trouvait un détachement du régiment du Cap, trois cents 
hommes de la garnison de Belle-ile avec deux pièces de canon. 
Ces forces se portèrent au-devant des insurgés, qui, embusqués 
derrière les haies de la grand'route, soutinrent courageuse- 
ment leur approche et ripostèrent à la fusillade dirigée contre 
eux. L'emploi du canon put seul parvenir à les déloger. 

Quels furent les promoteurs de ces mouvements insurrec- 
tionnels qui éclatèrent le même jour et presque à la même 
heure à Vannes, à la lioche-Uernard, à Sarzeau, à Pontivy, 
au Faouct, à Auray? Y eut-il derrière eux une pensée poli- 
tique? Les drapeaux blancs f|ui furent partout déployés, les 
cris de «Vive le Roi! » (jui, de toutes parts, furent opposés 
aux cris de « Vive la République! » révèlent assez la pensée 
à laquelle obéissaient les masses insurgées. Quant aux instiga- 
teurs de I insurrection, il est à croire qu'il n'y en eut point, 
bien f|ue l'enquête qui suivit s'efforce d'en rejeter la responsa- 
bilité sur les émigrés et les prêtres. L'insurrection de 17'J3fut, 
dans le Morbihan comme en Vendée, une explosion spontanée 
de la fureur populaire (|ui se ruait sur la République, à laquelle 
elle ne reconnaissait |);is le droit de lever des impots, de 
recruter des soldats, en un nidt iracconiiilir un acte de souve- 
raineté. 

4 



50 GEORGKS C.VDOUDAL. 

Sans cloute il est à croire que les inemljres tlu clei-gé fidèle 
qui, plutôt que de s'expatrier, avaient préféré affronter la per- 
sécution en restant au milieu de leurs ouailles, ne furent pas 1 
étrangers à ces premier» mouvements insurrectionnels qui affi- 
chaient un caractère religieux que l'on ne retrouve pas, du 
moins au même degré, dans les mouvements qui suivirent. 
Mais, dans cette première insurrection, on cherche en vain 
l'influence de l'émigration et de la noblesse. 

Georges Cadoudal faisait partie de 1 attroupement de Mané 
Corlioant, et un fait prouve qu'à cette époque il exerçait 
déjà sur ses compatriotes une influence que les autorités 
jugeaient redoutable; il fut dénoncé comme ayant pris part à 
la tentative dirigée sur Auray, et comme il s'était soustrait par 
la fuite aux poursuites qui le menaçaient, son oncle Denis, 
l'aîné de la famille, fut saisi à sa place et emmené comme otage 
à la prison d'Auray. Georges était tout dévoué à son oncle 
qu'il chérissait comme un second père; aussi, dès la nouvelle 
de son arrestation, n'eiit-il rien de plus pressé que de se rendre 
à la prison, malgré les avis de toute sa famille et de son oncle 
lui-même, afin de réclamer sa place et de faire mettre en liberté 
le vieux Denis. 

Il n'y resta que peu de temps. A cette époque, il entrait dans 
le plan des autorités départementales d'user d'indulgence et de 
représenter ces premiers insurgés comme les victimes du fana- 
tisme et de l'aristocratie. 

Georges lecouvra dune sa libertéaprès une délention de quel- 
ques jours. Il en profita |)Our se mettre en rapport avec quel- 
ques-uns de ses camarades du collège de Vannes, aussi indi- 
gnés que lui du cours que prenait la Uévolulion, de la mort 
du Itoi, de la persécution religieuse. Ils déplorèrent l'insuccès 
d'un mouvement qui, mieux dirigé, eût ]>ii ulTrir un point 
d'appui à lu résistance royaliste et catholique, et, appre- 
nant qu'en Vendée ce mouvement avait plus de succès, ils 
prirent la résolution d'aller rejoindre les forces qui, sur la rive( 
gauclie de la Loire, avaient déployé le drapeau blanc. Après' 
«voir reçu la bénédiclioM de m>ii pcic, il partit, accompagnt' île 



L'INSLRRECTION DK 1 -<):5 DANS LE MORBIHAN'. 51 

Mathurin le Thieis et de Michel le Goulic, de Guégon; de le 
Bedesque, Julien Berthelot et Bourhis, d'Auray. Les deux 
premiers revinrent malades, sans avoir pu atteindre le but de 
leur voyage. 

En s'acheminant vers la Vendée, Georges et ses compagnons 
s'arrêtèrent un jour dans une auberge dont les h(Jtes se présen- 
tèrent à eux fondant en larmes. Leur fille était en ce moment 
même au pouvoir de quatre soldats lui faisant violence. Fixant 
aussitôt ses compagnons qu'il engage à le suivre, Cadoudal 
pénètre dans l'intérieur de la maison armé d'un fusil à deux 
coups, tire et abat deux des soldats. Les deux autres eurent 
aussi le même sort, un instant après. 

Les quatre volontaires rejoignirent l'armée vendéenne aux 
environs de Chalonnes. Ils furent incorporés dans une de ces 
compagnies bretonnes qui devinrent la force la plus solide de 
l'armée de Bonchamps. Stofflet était alors major général du 
corps où Georges servait en qualité d'adjudant '. Il admira sa 
force intrépide et l'élan de son courage : « Si un boulet de 
a canon n'emporte pas cette grosse léte », disait-il, «elle ira 
B loin. " 

Il fit toute la guerre : il était à Lavai, à Pontorson, à Dol, à 
toutes ces batailles de géants. A Granville, il fut nommé capi- 
taine dans un corps de cavalerie. Au désastre du Mans, embus- 
qué à Pont-Lieue avec une poignée de Manceaux et Bretons, 
il défendit longtemps les abords de la ville. Trois fois il revint 
à la charge, au moment où les Vendéens étaient en déroute, et 
trois fois il fit reculer l'ennemi. Il coml)attit aussi à la Flèche, 
à Angers, à Nort et enfin à Savenay '. 

Après Savenay, il n'y avait plus d'armée vendéenne. 

Georges avait survécu aux désastres de celte journée, ainsi 
qu'un jeune volontaire avec lequel il s'était lié d'une étroite 
amitié sur les clianqis de bataille vendéens. Né au Lion d'Angers, 
le H) juillet 1774, Pierre Mercier appartenait à une de ces 
famille,', de petite bourgeoisie si communes dans l'Ouest à cette 

' Officier J'él.il-iii.i|oi . 

' Il avait olilunu le i;i,ule dr coiiiin.uul.uil. 



52 GEORGES (J.VDOIDAL. 

époque, qui, clans leurs conditions modestes, avaient su rester 
fidèles au culte des traditions chrétiennes et à la pratique 
des vertus domestiques. Il était au collège de Baupréau quand 
Tinsurrection vint interrompre ses études qui s'annonçaient 
devoir être très-brillantes. Il s'empressa de se joindre à 
l'armée vendéenne, à son passage dans le pays, et voua dès lors 
à Georges Cadoudal une affection fraternelle qu'entretinrent, 
pendant sept années, les ressemblances et les contrastes de 
leurs deux natures. Mercier était dune constitution délicate, 
d'une taille moyenne ; il avait la physionomie douce et les formes 
plutiit élégantes que vigoureuses. Georges, avec sa tête énorme, 
ses larges épaules, sa carrure extraordinaire pour son âge, ses 
traits fortement accentués, avait une apparence tout opposée. 
Mais ces contrastes de la nature physique cachaient la plus 
parfaite conformité de caractère et de sentiments. C'était, chez 
les deux amis, la même foi, la même intrépidité dans l'action, 
la même force d'âme dans les revers, le même don de se faire 
aimer, le même dévouement aux principes de vertu et d'hon- 
neur. 

La Vendée, qui av.iit été le tomlieau de tant de vertus 
héroïques, fut leur berceau. Echappés à l'épouvantable mas- 
sacre qui sui^.'it la journée de Savcnay, ils |):ii vinrent à rega- 
gner à travers landes le village de Kerléano, où les parents de 
Georges le reçurent avec grande joie. Ils croyaient que leur 
fils avait perdu la vie dans les champs vendéens. Ce fut comme 
une résurrection. Georges leur présenta son ami Mercier, qui 
fut accueilli comme le fils de la maison; il fit dès lors partie de 
la famille et se naturalisa dans le pays. Le général Georges et 
le général la Vendée sont restés inséparables dans les souve- 
nirs morbilianais, comme ils le furent pendant lc> (lop courts 
instants de leur passage sur la terre '. 

' Le» icsit?» (Il' .MliiIci ii|himiiI 'i ci'ili' tic cciix lie Georges ,iii iijoiiiiiik'iiI 
«levé à la iMi'iiKiiii' (If 1 r (Irjiiii'i ,t Ki'ili'aiiu. (Voir Ifs i'liii)>ilri'9 wii i il wii.) 



CHAPITRE V 

GEORGES PRISONNIER A BREST. 

Georges n'était pas rentré au logis paternel pour se livrer an 
repos. Loin de l'avoir découragé, les catastrophes de l'armée 
vendéenne n'avaient fait que donner une impulsion aux senti- 
ments fjui remplissaient son àme. Témoin des prodiges de 
linsurreclion vendéenne, il voulait les renouveler dans le 
Morbihan en modifiant ses plans d'après la caractère local. A 
peine arrivé, il se mit à parcourir les campagnes des environs 
d'Aurav en appelant aux armes tous les hommes valides. 

Les autorités du district ' eurent bientôt connaissance de 
son retour et soupçonnèrent son projet. Une nuit ', un détache- 
ment de soixante hommes armés se présente chez son père 
pour faire une perquisition. On y découvrit des moules à balles, 
des munitions et des armes. Celait plus qu'il n'en fallait pour 
amener l'arrestation de toute la famille. Georges, son père et 
sa mère, son oncle Denis, son frère Julien, son ami Mercier, 
fuient saisis, garrottés et conduits dans les prisons d'Auray. 
Plusieurs jeunes gens réfractaires, couchés dans une grange, 
durent leur salut à l'humanité d'un cavalier qui, chargé de 
visiter le lieu où ils s'étaient retirés, les aperçut et déclara au 
péril de ses jours n'avoir vu personne. Au moment de partir, 
la mère de Georges, souffrante et grosse de plusieurs mois, se 
rappela la prédiction du mendiant qui, un soir qu'elle emmail- 
lottait son fils sur le seuil de sa porte, lui avait dit que l'enfant 
auquel elle donnait ses soins serait cause de grands niallieurs 

I L'adinilliitrateiir du distiirt d'Auray iinl les lit arr.Hor se nommait l.aity. 
« Le IS messidor an II, 30 juin 179'*. 



5* r,r.oR(;F,s cadoi'iial. 

pour sa famille. " Ah! s'écria-t-elle, je vois bien que le pauvre 
disait vrai ! » Georges réconforta de son mieux la pauvre 
femme dont les angoisses étaient bien légitimes, car, en ce 
moment même, on pillait son ménage, et elle laissait aux mains 
des bourreaux trois jeunes enfants, deux fils et une fille, qui, 
plus âgés, eussent certainement partagé le sort de leur famille. 
Ils furent rationnés et confiés aux soins d'une servante. Tout ce 
qu'il y avait de bon ou d'utile dans la maison fut enlevé, brisé 
ou jeté aux flammes, la propriété de Kerléano mise sous séques- 
tre. Lesbestiauxconfisqués furent placés à la maison commune, 
où les enfants allaient chaque jour les voir, les caresser et leur 
porter de l'herbe fraîche. Quand elles voyaient s'approcher les 
enfants de leurs miitres, les intelligentes bétes tournaient vers 
eux leurs regards attristés et semljlaient, par leurs beugle- 
ments, compatir à leurs peines. 

Aussitôt que l'on sut que la famille Cadoudal était pri- 
sonnière et conduite à Brest', on forma le projet de la déli- 
vrer. Du fond de son cachot, Georges donna même des ordres 
à ce sujet. Mais un malentendu dans l'exécution de ces 
ordres ne permit pas de faire cette tentative, qui eût été le 
signal d'une levée de boucliers. Il fut surpris et douloureuse- 
ment affecté de ne pas rencontrer, sur le point de la route 
désigné par lui, les libérateurs sur lesquels il était en droit de 
compter. Plus d'espoir de s'échapper désormais des mains de 
ses gardiens! La mort était son sort probable, ainsi que celui 
de tons les siens, et ils l'eussent subie en arrivant à Brest 
si la mort de Robespierre ne fût venue suspendre les exé- 
cutions (\u\ jusqu'alors avaient ensanglanté le sol <le la 
France. 

Dans les prisons de IJresl, (îeorges et Mercier eurent la 
consolation d'occuper le même cachot. Ils y trouvèrent, au 
milieu d'une foule de prosciits de l'un et de l'autre sexe, un 
homme (pii devait puissamment seconder leurs travaux dans 

I Or.lic .!.' l'ntui dr In \l,,ri.r .n ,l.,lr ,1., 7 ll.ein.i.l.M ai. Il (2.'» p.illrt 
170'»). 

lin fuient .'il ,.ii.'-« à llrcHl le 20 lliri inlilnr (10 .ii.ùt). 



GEORGES PRISONNIER A BREST. 55 

Tintérét de la cause royaliste, d'Allègre de Saint-Tronc, feu- 
diste provençal, dont une série d'aventures dramatiques avait 
fait leur compagnon de captivité. 

Né à Marseille, de parents alliés à plusieurs familles distin- 
guées de la Provence, d'Allègre était alors âgé de trente-cinq 
ans; possédant beaucoup d'esprit naturel, il avait reçu une édu- 
cation des plus distinguées; de bonne heure il avait formé le 
projet de devenir l'artisan de sa propre fortune. Dans ce but il 
s'embarqua pour Saint-Domingue, où sa bonne conduite et ses 
travaux lui procurèrent, en peu de temps, une propriété indé- 
pendante et un mariage avantageux'. 

Juste et humain envers ses esclaves, entouré de leur affec- 
tion, il n'en fut pas moins contraint de fuir devant la révolte 
que la Déclaration des droits de l'homme avait suscitée à Saint- 
Domingue, comme dans toutes les colonies françaises. Il partit 
avec sa femme, ses enfants, un domestique fidèle et un enfant 
en très-bas âge adopté par lui, mademoiselle Billaudeau, fille 
d'un de ses amis égorgé par les noirs. A peine arrivé en Fi'ance, 
d'Allègre prit une part active au mouvement départemental 
organisé contre la Convention. Marseille avait succombé, il 
chercha un refuge à Toulon, qui ouvrit ses portes aux Marseil- 
lais fugitifs. A Toulon, il fut membre du comité qui fit procla- 
mer dans celte ville la royauté de f>ouis XVII. Il fut aussi un 
des députés qui se rendirent à bord de l'amiral Hoode, aussitôt 
que la flotte anglaise se montra en vue du port. Echappé au 
désastre de Toulon, sans protection, sans argent, sans amis, il 
parvint à se réfugier à Turin. Là, il s'adressa au marquis de 
.Marignan, beau-père de Mirabeau, qui s'y disait le représen- 
tant des princes français. « Vous êtes émigré, lui répondit 
« celui-ci. Plaisant émigré ! Émigré de Toulon'! » 

L'envoyé d'Angleterre auprès du roi de Sardaigne le dédom- 
magea de cet accueil en lui donnant des lettres de recomman- 
dation auprès de son gouvernement. A Londres, où il se rendit 
en quittant Turin, d'Allègre trouve des ressources en engageant 

' De Pi'rsAVE, it, 540. 
* De PiisiïE, n, 547. 



56 GEORGES CADOl'D\r.. 

à un banquier ses espérances sur sou liabilation de Saint-Do- 
mingue. 

Inquiet du sort de sa famille, qui avait eu cependant le 
bonheur d'échapper à tous ces périls, il en repartit dans l'hiver 
de 171t4- à bord d'une frégate anglaise qui tomba entre les 
mains d'un corsaire jacobin. La prise fut conduite à Brest; un 
décret de la Convention l'avait mis hors la loi; un ordre du tri- 
bunal révolutionnaire le jeta , pour attendre son exécution , 
dans le même cachot où étaient Georges et Mercier. 

Les liaisons sont promptes dans le malheur. Les deux jeunes 
amis devinrent aussitôt ceux de d'Allègre, qui avait sur eux le 
privilège de l'âge et de l'expérience. 

Après avoir échangé leursconfidences, ils mirent en commun 
leurs résolutions, leurs espérances et leurs courages, et ne son- 
gèrent plus qu'à briser leurs fers. Mais, avant de mettre ce der- 
nier projet à exécution, Georges devait être cruellement éprouvé 
dans ses affections domestiques. .Sa mère, accabléededouleur, 
mourut dans sa prison en donnant le jour à un dernier enfant, 
qui, privé des soins maternels, ne vécut pas. Son oncle Denis 
succomba également à l'excès de ses souffrances, avant d'avoir 
pu recouvrer la liberté. Homrne de sens et de droiture, loyal 
et l)on chrétien, il avait pénétré l'àme de son neveu qu'il sen- 
tait prédestiné aux grandes choses. Il avait pour lui des bontés 
particulières et voulait en faire son héritier. Ru attendant, il lui 
avait indiqué pendant leur captivité l'endroit où était déposée 
une somme de ',1,000 francs, trésor bien |)récieux on ces temps 
de malheur, (|iii fut lolaiement consacrée ;\ la cause royale '. 

' Oeorpes éirlvii ilrii\ fois pour rjiic l'on mil en lilieitr si f\riiillc. Pi'nis 
entre le 27 Fructidor h l'hopit.il de Brest, y mcuirnt li- (linixirnie |.hm- ioin|ilt'- 
trii'iitaire de l'an II. 

I.a mère de Georges entra .à l'hOpita! le 27 veiidémi.iire an III, .iceoiulia 
le I"' hrninaire et mourut le 12 brumaire. L'enfant était mort le 3. 

Le père de(îeor(;es sortit de prison le Ifi mars, mais Julien ipii n'avait (pie 
leiie ans y fut maintenu encore (|nelipie temps, et le n est ipie sur les instantes 
pctitionn de son père qu'il fut délivré par ordre des représentanis ilu penpir 
Tiiiiiient, l'alasne Cliampeau, Colomb, le V (jerminal (3 avril). 

{Hii'ur </cM piaviiiifi i/e l'Oiicxl. 0" année, p. 77 et suivantes.) 

Les diiiv lettres de Georges an représentant Trélioiiarl soni ilaiee, ile~ 
2H «.pleudu t 3 ortobre 1794. 



GEORGES PRlSONMKIi A BREST. 57 

Refoulant sa douleur, Georges se voua tout entier avec 
d'Allègre et Mercier à l'œuvre tle leur commune délivrance. 
Après la mort de Robespierre, la Convention feignit d'adopter 
des mesures de modération. Le régime intérieur des prisons se 
ressentit de ces nouvelles dispositions de l'autorité révolution- 
naire. Il devint moins sévère et moins dur. Les prisonniers 
obtinrent de prendre l'air à certaines beures du jour. Georges 
en profita pour se promener souvent sur les glacis des fortifi- 
cations. Un soir, il engagea la conversation avec un fourrier 
d'artillerie de marine nommé Brècbe, jeune homme d'une 
pbysionomie intelligente, qui, de son côté, se sentait attiré vers 
le jeune Breton, par son aspect ouvert et martial. Le jeune 
fourrier conserva le plus vif souvenir de cette rencontre, et, 
quelques années plus tard, étant en garnison à Lorient, il 
déserta son corps, avec plusieurs de ses camarades, pour venir 
rejoindre le chef breton, auquel il voua une sorte de culte. 

Cependant d'Allègre mit à profit les facilités qui lui étaient 
accordées pour lever le plan intérieur de la prison qu'il fit 
passer à quelques amis du dehors. Ceux-ci lui promirent des 
costumes de marin et des moyens d'évasion. Les trois amis 
Georges, d'Allègre et Mercier s'écl)a]ipèrent pendant la nuit, 
et, avant la pointe du jour, ils avaient laissé bien loin d'eux la 
ville de Brest et leurs bourreaux '. 

En chemin ils passèrent non loin du Pont-de-Buis, pou- 
drerie fameuse que Georges nota dans ses souvenirs et qui 
devait un jour être, de la part des chouans, l'objet d'une auda- 
cieuse tentative. 

En arrivant à Kerléano, Georges n'eut rien de plus |)ressé que 
dt^ se rendre à l'endroit où se trouvaient déposés les '.t,0()0 fr., 
que lui avait désignés son oncle. Il les trouva intacts. Ils ser- 
virent à l'orjjanisation des forces royalistes. Cette organis.Ttion 
était déj;'» accomplie sur beaucoup de points en dehors de son 
initiative. 

Le 8 octobre 17!t3, un détachement de bleus sortis de Jos- 

' PUISIVK, II, .').)'*. 



58 GEORGES CADOinAL. 

selin se présenta au presbytère de Saint-Jean-Brévelay pour 
arrêter le curé de la paroisse, l'abbé Lecierc, coupable d'avoir 
refusé le serment schismatique imposé à la conscience du clergé 
français. Fait prisonnier, le vénérable prêtre fut dirigé vers la 
ville, où l'écbafaud devait le punir de son dévouement à lÉglise 
et de sa fidélité à Dieu. 

11 était accompagné d'une escorte de quatre-vingts soldats. 

A la hauteur du bois de Gollédo, situé sur la route de Saint- 
Jean-Brévelay à Josseiin, trente hommes paraissent, se préci- 
pitent sur la troupe républicaine, la mettent en fuite etdélivrent 
le prêtre '. 

Rassemblés à la hâte et armés de quelques mauvais fusils, 
ils étaient commandés par Pierre Guillemot, dont ce coup 
daudace révéla le caractère et l'esprit de décision. 

Guillemot, à cette date, avait trente-cin(| ans. Marié et père 
de famille, il cultivait au village de Kerdall, en Bignan, un 
petit domaine dont il était propriétaire. C'était un homme de 
force et de courage, d'un esprit éclairé, et qui avait reçu de 
solides principes au collège de Vannes, où il avait poursuivi 
jusqu'en quatrième ses études classiques. Chargé de famille, il 
n'hésita pas un moment à sacrifier ses plus chers intérêts à 
une cause deux fois sacrée. 

Après le coup de main du bois de Collédo, il n'y avait plus 
pour lui de sécurité <|ue dans la guerre de Fossés et de brous- 
sailles. Il s'y voua corps et àme. Son bien fut pillé, puis saisi 
au nom de la République, et vendu. Sa femme et ses enfants 
se viiciit réduits à errer à travers champs et de chaumière en 
chaumière. Quant à lui, il ne laissait guère passer de jours 
sans attaquer les détachements républicains. Malheur aux gar- 
nisons des villes et des gros bourgs qui se hasardaient en pleine 
campagne! Les chouans du canton de Bignan, de plus en plus 
aguerris sous la sévère discipline de leur chef, les avaient 
bientôt décimés et refoulés dans leurs cantonnements. 

De noinlirciix f:lil^ ii':irnics, survenus dans le courant di- 



CEOnCES PRISONNIER A BREST. 59 

l'année 1794, établirent bientiM la renommée des soldats de 
Guillemot. 

Au mois d'avril, les bleus, s'étant portés en force au bourg 
de Guéhenno, mirent le feu à l'église, brisèrent le Calvaire, 
et s'emparèrent d'objets précieux. Ils se disposaient à emporter 
triomphalement les produits de leur vol, lorsque parurent les 
hommes de Bignan et de Pleugriffet, ceux des paroisses de 
Billio et de Cruguel. Attaquer les pillards qui osaient porter 
une main sacrilège sur la maison de Dieu, en tuer une partie, 
dissiper le reste, fut pour ces braves l'affaire d'un instant. 

A quelques jours d'intervalle, de nouveaux engagements, 
toujours heureux pour les chouan-;, avaient lieu au Resto, au 
bourg même de Bignan, de Guéhenno, à Colpo, etc. 

Dans toutes ces affaires, Guillemot faisait preuve d'un rare 
courage et d'un remarquable sang-froid. Les républicains qui 
avaient maintes fois éprouvé les effets de sa puissance, n'en 
parlaient qu'avec une terreur respectueuse. D'une voix una- 
nime, ils l'appelèrent le roi de Bignan. 

Dans le même temps Tinsurrection ouvertement encouragée 
par le clergé fidèle, c'est-à-dire par la presque unanimité des 
piètres du diocèse, s'étendait avec rapidité sur beaucoup de 
points du Morbihan '. 

Chaque jour surgissaient de nouvelles bandes qui se grou- 
paient autour d'un chef, sans autre but que de défendre contre 
le pillage leurs églises et leurs chaumières, ou d'arracher des 
proscrits aux bourreaux. 

Jean Jan commandait à Baiid et à Melrand, du Chélas et 
Debar à Gourin. 

A la ïrinité-l'orhoët, plusieurs paroisses s'étaient ralliées 
autour de Boulainviliiers, de Troussier et de Gandin. 

César et Louis du Bouays avaient formé la division de 
Ploèrmel. 

' I.e rinisti'ie ('{[alement doiinnlt des craintes, témoin la letlre de Dubois- 
Crancé au ministre de la (jnerrc (|iie l'on trouvera au\^ l'Iicet juslijHiilivts. 
De même pour les Côtes-du-Nord, on le verra par l'extrait du registre des 
dénonriations et interrogatoires de Laniballe inséré é|;alenient aux Pièces jiis- 
lijicatives. 



60 GEOUGRS CAnolDAI,. 

Rochefort et Malestroit obéissaient à M. de Silz ; Sarzeau, 
au comte de Francheville. 

Enfin, les paroisses situées le long de la Vilaine, depuis 
Redon jusqu'à la mer, reconnaissaient pour chefs le chevalier 
de Cacqueray et de Sol de Grisolles '. 

Mal armés pour la plupart, pauvrement vêtus, lirandissant 
le pen-bas et rejelant leurs longs cheveux en arrière, ces 
premiers insurgés morbihanais rappelaient, à dix-huit siècles 
d'intervalle, ces terribles Celtes, leurs ancêtres, dont Suidas a 
dit : « Hi simt illi qui Thor i hcn (Casse sa tête) vocitm vobis 

« in prœlio emittant et comas jactant. « «Voilà ceux qui 

Il dans la mêlée vous jettent le cri de « Thor i ben » en 
1' secouant leurs chevelures. » 

Certes, il v avait là tous le> éléments dune véritable armée, 
capable de tenir tête à des forces considérables, de vaincre 
les ennemis du dedans et du dehors et de soustraire tout un 
pavs au joug de la Révolution. Mais la plupart des divisions, 
livrées à elles-mêmes, combattaient isolément sans plan général, 
sans méthode de guerre. L'unité d'impulsion et d'action leur 
manquait. En vain la Rouerie et après lui Puisave essayèrent-ils 
de réunir toutes ces forces éparses, de les soumettre à un chef 
et à une même discipline. Leurs efforts vinrent échouer devant 
l'esprit de clan, qui est par essence celui de la race bretonne 
et qui se retrouve à toutes les dates de son histoire, depuis les 
invasions des cinquième et sixième siècles jusqu'aux guerres 
de la Ligue et de la chouannerie. 

Georges n'ignorait pas qu'en Bretagne l'influence des ecclé- 
siastiques, qui. en masse, avaient refusé le serment à la con- 
slitulion civile du clergé, était sans bornes. Ils la devaient à 
un zèle et à une charité pastorale qui ne le cédaient en rien à 
ceux des premiers apôtres. Déguisés, ils parcouraient les cam- 
|)agi!es pour y exercer les actes du saint ministère, profilant 
des ombres de la nuit pour réunir les fidèles; ils célébraient, à 



I Aii\ l'icves Jiuiificalifft un Iroiivui-.i iiiii- drc 
Lili;iii r.inseinlilé en conneil de pin'i. i-, Ir iI(imIii];iii- 
rniii|i.ieneii, Icn pinilmintioiiK dr Sh.lll. i , i ,-,ll,. ,lii 



Il cnlis.'ll <lll M,.i' 
[I' n'iiaiiilii il.ni'i Ir 
I .!<■ ni<.-(.i,;i<r. 



GEORGES PRISOSMEU A BREST. 61 

l'exemple des premiers chrétiens, la messe dans des granges, 
et recevaient au coin d'un champ l'aveu des fautes. 

On conçoit facilement que de tels pasteurs ne pouvaient 
s'adresser à une population essentiellement religieuïC sans 
en être écoutés. C'était le temps de leurs triomphes : on 
était malheureux. Aussi, plus la persécution augmentail, et 
plus se fortifiaient l'amour de la religion et l'attachement au 
trône. 

Ce fut à ce clergés que George s'adressa. Tous les prêtres 
de sou pays avaient refusé le serment, et n'avaient pas voulu 
abandonner leurs ouailles. Beaucoup étaient restés dans la 
contrée, et leur action sur l'esprit public était sans bornes. 
MM. le Bodo, recteur de Mendon ; Allano, de Locoal ; le Marec, 
d'Erdeven; Philippe, de Locmariaker; le Guennec, de Crach ; 
Lomenech, de Plœmel; Auffret, de Quiberon; Mahéo, de 
•Pluvigner; Guillemot, de Merlevenez ; Kerneur et Stephan, 
de Plouhinec; le Formai, de Riantec; Yary, de Nostang; le 
Leslé, de Kervignac; le Caivé, de Languidic; le Glohaëc, de 
Carnac, secondèrent les efforts de Georges au delà de ses espé- 
rances. Grâce à eux, l'impulsion qu'il voulut donner aux esprits 
se propagea d'une manière terribie. 

George-i était un jour en conférence avec le recteur de 
Plœmel, l'abbé Lomenech; on vint leur annoncer l'approche 
des bleus. L'abbé Lomenech désigna à Georges un réduit 
secret où il avait souvent, en pareille occasion, trouvé un asile 
inaccessible à toutes les recherches. Le chef breton refusa 
d'en profiter, mais l'abbé insista tellement qu'il finit par se 
rendre et par accepter le sacrifice du vénérable prêtre, qui 
fut aussitôt saisi, conduit à Auray et de là à Lorient pour y 
être guillotiné. Mais à un embranchement de la route, l'escorte 
r|ui le conduisait est assaillie [)ar un détachement qui la met 
en fuile et délivre le prêtre. C était Georges qui n'avait accepté 
le sacrifice de l'abbé Lomenech que pour larracher à ses 
bourreaux. « Vous êtes trop bon, général », lui dit l'abbé 
Lomenech, quand il eut recouvré la liberté, «je n'ai fait que 
n mon devoir, il ne fallait pas vous ex[)oser pour moi. « 



62 GKOllGES CADOIDAL. 

La guillotine était le lot inévitable de tous les prêtres fidèles 
qui tombaient entre les mains des révolutionnaires '. 

Dans le courant de cette même année 1794, un reli{;ieux, 
appartenant au monastère de Chartreux d'Auray, s'était dérobé 
aux poursuites en se réfugiant à l'étage supérieur d'une petite 
chapelle voisine, connue sous le nom de chapelle de Saint- 
Guérin. Il ne sortait guère de sa cachette que pour prendre 
l'air. Il se trouvait un jour dans un champ voisin de la chapelle 
et situé près de la grande route de Pluvigner à Auray, quand 
il fut aperçu et reconnu par deux patriotes de cette dernière 
ville qui passaient à cheval sur la route. Appréhendé par eux, 
il fut incarcéré à Lorient. Il était réfi'actaire, son procès ne 
fut pas long. Conduit à l'échafaud, il demanda à parler à la 
foule qui se pressait sur le lieu du supplice. 

<i Bénie soit la République ", dit-il, « qui m'ouvre aujour- 
d'hui la porte du ciel ! » Et il se livra à l'exécuteur. 

Georges était aidé dans son organisation par Joseph Botberel, 
de Kermillard en Brandivy; Joachim Kerniorvant et le Prado, 
de Brecb ; jTburiau le (jlohanic et Jean le Bourdiec, de 
Crach ; André Guillemot, de Baden ; Pierre Ezano et Joseph 
Eveno , de Laiidaul; le Biorck, de Pluvigner; Joseph le 
Cran et Jean-Marie Hermely, de Locmariaker. 

Tout en donnant ses soins à la divisionde Vannes, dont les dif- 
férents bataillons faisaient isolément la guerre, Mercier portait 
son attention sur les autres parties de l'armée du Morbihan. Il 
parcourait particulièrement les divisions du district de Ponlivy, 
et s'cffoirait de leur donnei- l'unilé d'action qui leur manquait. 
Ce fut grâce à son initiative que fut prise, le 28 janvier 1795, 
la ville de Guémenéc, malgié la plus vive résistance de la part 
de la garnison, parmi laquelle se trouvaient trois cents jjrena- 
diers,quised<'-Fen<lirenl vaillamment. I.a divisiondcM. du Cbélas 
et (flic (If .Ican Jan vinrent rejoindre les soldats de Mercier, 

' Voir a\i\ l'Ièccx jiislijiciilii'is uue unie iil.it.iiit l.i Icliii' ilf llriii' an siijiM 
(Ica iiiS'<Ha(;rc( de Vaiinc». 

I.a li'llre ii'lal.'iiu r('ial)liiis(!i t d'un trilxinal rcvolutionnaire it (ïuéraiide, 

rt c(.-llc du aiviii' Puuisiii, |iali'iiilu (:iii|>ri»uiiiiv avec li'S iuyalis(C!i à Vannes. 



GEORGES PRlSONMEn A BREST. 0:t 

et, grâce à ces forces, la ville tut prise, et la garnison, mise en 
déroute, se dispersa dans la campagne et s'enfuit jusqu'à Pon- 
tivy. Mercierfaillit payer cet avantage de la vie, en luttant corps 
ù corps contre un des grenadiers qui avait saisi le canon de 
son fusil. Heureusement pour lui qu'un de ses braves donna 
une si rude secousse au grenadier que celui-ci, obligé de lâcher 
prise, fut culbuté et qu'il alla augmenter le nombre des prison- 
niers faits par les royalistes. 

Jean Jan fut moins heureux : il reçut deux, coups de feu qui 
le blessèrent grièvement, l'un à la jambe gauche et l'autre au 
jiied. 

Deux pièces de canon restèrent aux mains des vainqueurs. 

Le lendemain, l'armée royaliste se dirigea vers le Faouët où 
ils tentèrent un coup de main, semblable à celui qui avait livré 
la ville de Guémenée. Mais la garnison du Faouët, renforcée 
des habitants républicains de celte ville, lui opposa une invin- 
cible résistance et lui fit même des prisonniers. L'un d'eux était 
un garçon de ferme de Pluméliau, Calan, surnommé Salomon, 
parce qu'il parlait avec sagesse et passait dans le pays pour être 
doué de facultés prophétiques. 

Cette crovance lui avait assuré une grande popularité dans 
son canton. 

Arrêté le lendemain de l'affaire du Faouët, au château de 
Kerdréau, commune de Plouay, il était nanti de plusieurs 
objets qui le firent prendre pour un chef important. C'est ainsi 
qu'il est représenté dans une lettre du conventionnel Bruë, en 
date du 2(> pluviôse an 111, qui rend compte à ses collègues 
du Comité de salut public d'une attaque dont fut l'objet 
l'escorte qui accompagnait les prisonniers faits au Faouët. 

Ces prisonnier^ furent amenés à Quimperlé, d'où le conven- 
tionnel Bruc se chargea de les conduire à Vannes. Près de 
trois cents hommes coinpos. lient l'escorte, qui protégeait en 
outre un transport de cartouches et d'effets miliiaires. Le 13 fé- 
vrier vers midi cette escorte fut attaquée en deçà de Landévant 
par les chouans des paroisses de Saint-Hélène et de Nostang 
commandés par François le Gouriff, leur capitaine. Calau fut 



64 GEORGES CADOLDAL. 

délivré. Il était chargé de chaînes, et le Gouriff le conduisait à 
Landaul, où il comptait trouver un forgeron pour l'en débar- 
rasser, quand les chouans furent poursuivis par quelques esca- 
drons de cavalerie qui accompagnaient le représentant Bruë. 
Ils se virent forcés d'abandonner le pauvre Salomoii, qui fut 
massacré et ensuite pendu à un arbre, sur le lieu même, par 
ordre de Bruë '. 

' Pour justifier le làclie assassinai de Calan, Bruë dit qu'il était convenu 
avec ses collègues Guesno et Guermeur d'agir ainsi en cas d'attaque; il se 
sentait d'ailleurs placé dans un mauvais cas, même visrà-visdela Convention, 
car son rapport n'est qu'un long factuin où il étale complaisainmeûl ses senti- 
ments d'humanité. (Voir aux Pièces /u^iti/icativen ce rapport.) 



CHAPITRE VI 

LE COMTE JOSEPH DE PCISAYE. 

Georges en était là de son organisation, quand la rumeur 
publique lui apprit que sur la lisière du Morbihan et de l'Ille- 
et-Vilaine, un chef avait paru qui se chargeait d'organiser la 
défense des campagnes, et qui, à la tète d'un petit corps per- 
manent, très-mobile, se portait avec une étonnante i-apidité 
dans les cantons où l'on était disposé à un soulèvement. Il se 
faisait nommer le comte Joseph. Doué d'une intelligence fort 
pénétrante, il comprit bientôt que la Bretagne pouvait offrir à 
la cause royaliste des ressources non moins importantes que 
celles de la Vendée. En parcourant la province dans tous les 
sens, il ne tarda pas à reconnaitre qu'elle renfermait (rois élé- 
ments de résistance, qu'on pouvait facilement mettre en cause : 
les paysans catholiques, les habitants royalistes des châteaux, 
enfin les contrebandiers réfractaires et autres proscrits, qui com- 
mençaient à faire parler d'eux en prenant le nom de chouans. 

Malheureusement, le comte Joseph de Puisaye n'était pas 
Breton, et il ne fut pas tout d'abord royaliste. Député aux 
états généraux comme représentant de la noblesse du Perciie, 
il avait commencé à figurer parmi les partisans des réformes. 
En outre, son extrême finesse pouvait passer pour dujdicité 
dans un pays où l'extrême franchise était surtout estimée et 
appréciée'. Tout ceci explique les défiances, les animosités 
qui le poursuivirent sans relâche dans le parti auquel il s'at- 
tacha dérmitivemeiit. Son discrédit au|)rès (les princes, et après 

' «On (Iciit se détiei d'iiii espi il liop fin, [paire r|iic «loi tliii.ilie il est fnn\ • , 
dit un moraliste. 



C6 GEORGES CADOUDAL. 

Quiberon les accusations injustes dirigées contre lui, en furent 
aussi la conséquence. 

Georges députa vers Puisaye son ami Mercier et Julien Ber- 
ihelot, un des trois camarades qui l'avaient accompagné en 
Vendée. Ils étaient chargés de lui exposer les ressources 
que pouvait offrir à la résistance le parti armé de l'intérieur. 

Ces ressources étaient considérables. Quatorze divisions 
armées tenaient la campagne et ne demandaient que des 
secours réguliers pour prendre plus d'extension. Par leur 
position sur la côte, les divisions de Georges, de Mercier et de 
d Allègre étaient en mesure de protégt-r les débarquements 
d'hommes, d'argent, d'armes et de munitions. Tous les cœurs 
étaient au Roi, et il suffisait à un prince de se présenter, appuyé 
d'une force, pour les rallier tous. 

Tout était possible avec une telle unanimité de dévouement; 
Puisaye eut la gloire de le comprendre. On peut dire que 
l'expédition de Quiberon était en germe dans cette conférence. 

Puisaye était alors sur le point de partir pour l'Angleterre. 
Espérant décider le gouvernement britannique à un débarque- 
ment dans l'Ouest, il désirait resserrer dans des conférences 
personnelles ses rapports avec lui. Mais avant de s'éloigner, 
il voulut laisser un homme tout à lui pour le suppléer. Un 
nouveau personnage arrivé depuis quelque temps en Bretagne 
avait gagné toute sa confiance : cet homme était Pierre-^Iarie- 
Félicité Désoteux, ])lus connu sous le nom de baron de Cormatin. 

Fils d'un chirurgien bourguignon, nommé Désoteux, Cor- 
matin avait fait la guerre d'Amérique, attaché à MM. de 
Laineth. Revenu en France, il se maria et prit le nom de 
Cormatin, (|ui était celui d'une proj)riétéde sa femme. En 1780, 
il suivit la ligne politique de ses patrons. Cependant, employé 
à l'état-major du comte de Bouille, lors du malheureux 
voyage de Varennes, il émigra. Rentré en France, il fut lieu- 
tenant dans la garde constitutionnelle de Louis XVI. A la suite 
du 10 août, il émigra df nouveau; il ne s enrôla pas dans les 
b:i(aill<iris de réniigralion, mais dans sa diplomatie subalterne; 
il »e jeta <laiis la sphère de ce» missions secrètes qui aux mains 



LE COMTE JOSEPH 7)1. PLISAYE. 61 

des hommes dévoués sont du dévouement, tandis qu'aux mains 
des intrigants elles ne sont que de linlrigue. 

Le baron de Cormatin avait la parole facile et Lrillante, il 
savait se pousser, s'insinuer, se rendre nécessaire. Il se pré- 
senta auprès de Puisaye, qu'il séduisit. Puisaye vit dans Cor- 
matin un agent utile, pour son système de guerre diploma- 
tique. 11 créa major général de l'armée de Bretagne, pour le 
représenter en son absence, un homme étranger comme lui à 
cette province et qui n'avait jamais vu aucun champ de bataille. 
Il lui adjoignit un conseil particulier où figurait Boishardy, 
Chantreau et Jarry; il avait adjoint à ce conseil le Deist et 
Botidoux et le colonel fédéraliste Leroy. 

Une fois son chef parti, Cormatin voulut devenir un impor- 
tant personnage. Inlrignnt et vaniteux à l'excès, le nouveau 
major général ne se sentait pas de vocation pour acquérir la 
retiommée par les voies guerrières, il la chercha dans le rôle 
de pacificateur. Son amour-propre fut flatté de se poser en 
arbitre vis-à-vis de la République, de traiter avec elle comme 
de puissance à puissance; il abusa de la position que Puisaye, 
fort imprudemment, lui avait faite. Il supposa même des 
pouvoirs qu'il n'avait jamais eus. Il sut circonvenir Boishardy, 
qui, hors du champ de bataille, se laissait facilement dominer 
par des influences habiles; il le fit consentir à une suspension 
d'armes qui fut conclue le 3 janvier 1705'. 

Grâce aux démarches et aux efforts de Cormatin, une 
soixantaine d'officiers royalistes se trouvèrent, le 30 mars, réu- 
nis à Rennes. Le lendemain, les conférences s'ouvrirent au châ- 
teau de la Prévaiaye. D'autres officiers en grand nombre vinrent 
successivement grossir la réunion. Les rues, les auberges, les 
cafés de Rennes étalent remplis de ces hôtes inaccoutumés 
qui mon Iraient ouvertement la cocarde blanche à leurs 
chapeaux militaires. Les plus élégants avaient revêtu l'uni- 
forme chouan, consistant en vestes et pantalons gris à revers 

' Voir la ieUre de Conn.itln du 2 février suivant (Pièces JHSl.), ainsi que 
celle ilii 22 {jenninal au sujet de de SWi et celle du conseil de Bi{;iian à 
\I. lOonet. 



GEORGES CADOUDAL. 



et bandes noires, qui avaient été conimantlés aux tailleurs de 
la capitale bretonne ; les femmes les applaudissaient et les 
fêtaient à Tenvi. Des cris de « Vive la paix! » « Vive l'union! » 
retentissaient de toutes parts. Tous les chefs, croyant obéir aux 
ordres de l'uisaye transmis par son major général, étaient 
présents : de Frotté, de Scépeaux, Georges Cadoudal, Guil- 
lemot, de Chantreau, de Boisliardy, de Soliliiac, de la Vieu- 
ville prenaient part aux conférences. 

Deux ou trois cents chouans, commandés par un nommé 
Galiillard, campés près de la Prévalaye, faisaient un service 
d'honneur et de sûreté, comme une force régulière. 

Les représentants du peuple, les généraux républicains, se 
trouvaient chaque jour dans ces réunions en présence des 
chefs royalistes. Cormatin trônait au milieu de tout ce monde. 
Vêtu avec recherche, il menait grande vie et grand train; sa 
table était toujours luxueusement servie; même pendant la 
semaine sainte, le bal succédait aux festins. Gormaliii rame- 
nait de Hennés, dans sa propre voiture, des femmes suspectes 
qui étaient l'ornemeul peu édifiant de ces fêtes. 

Une telle vie commença par frapper de discrédit le négo- 
ciateur, aux yeux des vrais chouans, qui ne sé|)araient pas la 
morale et la religion de leurs convictions royalistes. 

Froissés dans leurs sentiments intimes d'une telle manière 
d'agir, ils observèrent les allures de Cormatin et se tinrent de 
plus en plus sur la réserve. Aussi, quand on en vint aux signa- 
tures, la plu|)art les refusèrent. Sur cent vingt-cinq chefs roya- 
listes qui s étaient rendus il la Prévalaye, vingt et un seulement 
signèrent la paix, le I!' avril. 

Le traité de la Prévalaye, conune celui de la Jaunaye, con- 
tenait cinq articles. La Convention accordait aux Bretons le 
libre exercice du culte catholi(pie; elle s'engageait à payer 
L5,0()() francs d'indemnilé; elle consentait à entretenir à ses 
frais un corps de deux mille chasseurs ù pieds, choisis parmi 
les Iroupes loyalistes, et levait le sé(]uestre de tous les biens 
d'émigrés. Mais, en revanche, les chefs bretons recoiniaissaieut 
la Itépublique, se sonmellaient i^ ses lois et renon(;aien( à porter 



LE COMTK JOSEPH DE PUISAYE. 69 

les armes contre elle. Les chefs qui signèrent ce traité, réduits 
à une infime minorité, furent désavoués par leurs soldats. 
Plusieurs des signataires n'osèrent rentrer dans leurs canton- 
nements, de peur d'être fusillés comme traîtres. 

Georges avait refusé sa signature au traité ; pour éviter toute 
équivoque, il était même parti pour retourner dans ses can- 
tonnements avant la fin des conférences. Mais le regardant 
comme l'œuvre de son chef, il en accepta l'esprit. Rentré chez 
lui, il s'efforça même de faire prévaloir ses principales dispo- 
sitions. Cet'e preuve de sa modération se rencontre dans les 
lettres qu'il échangea avec le général Mériage, commandant 
le département et le hurean central établi à Vannes. Le 
général Mériage était un homme droit et humain, qui s'était 
fourvoyé dans le camp républicain. Georges se mit en rapport 
avec lui, mais il n'usa de la bienveillance de Mériage pour lui 
que dans un intérêt d'humanité, notamment pour faire relâ- 
cher les prisonniers que la République, malgré les conven- 
tions de la l'révalaye, s'obslinait à détenir. 

Nous extrayons de cette correspondance, qu'un heureux 
hasard a mise entre nos mains, un certain nombre de lettres 
que l'on trouvera aux Pièces justificatives. 

Le conseil du Morbihan, dont les membres n'avaient pas 
adhéré au traité de la Mabilais', avait décidé d'envoyer en 
Angleterre deux d'entre eux, La Bourdonnaye et d'Al- 
lègre, pour y faire connaître l'état réel des choses, 1 impa- 
tience belliqueuse des populations, et pour presser l'envoi des 
secours. .Avant leur départ, ils virent Cormatin^ qui fit tous ses 
efforts pour empêcher leur voyage. Par décision du Conseil 
supérieur de Bretagne, nulle personne en état de porter les 
armes ne pouvait s'embarquer sans passe-port. Cormatin 
profita de cette disposition pour entraver le départ des deux 
émissaires. Il leur refusa des passe-ports, et ils durent se cacher 
pour partir. La Bourdonnaye fut arrêté par les répul)licains, 

' l.a M;iljilai.< esi une fcnn:- où fut signe le nain; qui avait éié ili-iciiif i la 
Piévalayc, Elle clait plus rap|>rocliée de Rennes. 



■;0 r.EOBGES CADOUDAL. 

mais relâché peu de temps après, grâce à la trêve invoquée en 
sa faveur. D'Allègre seul, ayant gagné la côte, parvint à Jersey, 
puis en Angleterre. 

En apprenant les négociations entamées par Cormatin, Pui- 
saye déplora son aveugle confiance dans cet aventurier, et 
redoubla ses démarches près du gouvernement anglais pour 
une expédition en Bretagne. Depuis le traité de la Mabilais, 
un grand coup devenait nécessaire pour mettre à néant cette 
paix trompeuse où l'on essayait d'endormir le parti royaliste. 

Mais la situation des choses était modifiée. LesCôles-du-Nord 
avaient d'abord été désignées comme la base principale des 
opérations; depuis le traité de la Mabilais, ce pays, principal 
siège de l'influence de Cormatin, était désorganisé. D Allègre 
dans sa mission près de Puisaye et du cabinet britannique avait 
vivement insisté pour que le grand effort fut dirigé dans le 
Morbihan, qui restait en dehors de la pacification, puisque 
tous les chefs de ce département avaient refusé leur signature 
au traité. Le plan dut être modifié en conséquence. La côte 
morbilianaise fut substituée aux Côle--du-Nord dans les pro- 
jets de l'expédition. 

T..a nouvelle de cette résolution fut apportée à (jeorges par 
d'Allègre et le comte du Boisberthelot : le conseil du Morbihan 
fut aussitôt convoqué. Composé comme il suit, il s'assembla 
le 20 mai au bourg de Grandchamp : le comte de Silz, général 
commandant; — l'abbé de Boutouillic; ■— Bellec; — l'abbé 
(fuillo; — Lemercier, membres du conseil ; — le chevalier de 
Silz; — (reorges Gadoudal; — Berthelot; — (îuillemot; — 
de Troussier; — du Chélas; — l"'onnet; — Bontils de Saint- 
Loup ; — Jean Jan ; — Lantivy de Kerveno, — tous chefs de 
division, et le comte du Boisberthelot ' . 

MM. de la Bourdoiuiaye et du Bouays n'étaient pas encore 
rentrés à leur poste. Le conseil résolut d'envoyer sans délai 
uii de ses membres auprès de M. de .Scépeaux pour l'engager 
à s'entendre avec Charette, Stofflet et Sapinaud pour une 

' Voir .-iii\ l'ii'cesjiiMliliralivcs l.i liilir du li iii.ii l"i)."), si|;ii('-c tic SU/., elr. 



LE COMTE .IOSFPH DE PlISAYE. 71 

diversion favorable à la descente. L'abbé Guillo, chargé de 
cette mission, partit le 22 mai. Après cinq jours de marche à 
pied, par des chemins détournés, il arriva en Anjou. Près de 
Segré il trouva M. de Scépeaux, qui aussitôt convoqua en 
assemblée générale ses principaux officiers. Leur avis ne fut 
pas douteux. Pour donner plus de poids à cette démarche et 
ne rien confier au papier, il fut convenu que le général lui- 
même se rendrait en Vendée. Dès la nuit suivante, Scépeaux 
traversa la Loire; ses lieutenants en son absence devaient tout 
préparer pour la guerre. 

Sa mission remplie, l'abbé Guillo se mit en route pour le 
Morbihan. Quand il y arriva, les hostilités venaient de s'ouvrir 
de la part des républicains par une véritable trahison. 

Le 27 mai, les représentants du peuple Guernieur et Brue 
rendirent à Quimperlé larrété qu'on va lire : 

« Mus par des causes majeures, nous arrêtons : 

Cl Art. 1" : Que tous les individus connus pour avoir été 
« ou pour être, soit chef, soit sous-chef du parti désigné sous 
« le nom de cliouans, ou de tout autre parti quelconque 
« ennemi du gouvernement républicain, seront sur-le-cliamp 
(1 mis en arrestation, et les scellés apposés sur leurs papiers, 
« meubles et effets. 

« Art. II : Les lieux et retranchements des rebelles à Grand- 
K champ, Pluvigner, Lanvaux, seront sans retard attaqués et 
« investis s'il se peut aux mêmes heures. On s'emparera des 
Il personnes qui s'y trouveraient rassemblées. 

« Art. III : Le procureur général syndic fera faire à la 
Il même heure une percjuisition chez les pères, mères, et 
« autres parents de ceux qui, depuis un mois, ont abandonné 
« leur poste et quitté leur domicile de la cité de Vannes. On 
« s'assurera des personnes suspectes, et les scellés seront appo- 
« ses sur leurs papiers et effets. " 

Le 28 mai, en exécution de ces ordres, le général Josnet la 
Violais dirigea trois colonnes de Vannes sur Grandchamp. Le 



-■2 GEORGES CADOUDAL. 

comte de Silz y était encore. A trois heures du matin le bourg 
fut cerné, septà huit cents chouans se trouvaient dispersés dans 
les maisons, l'ennemi était le double en forces. A la première 
alarme, le comte de Silz s'élance au-devant des bleus; un coup 
mortel l'atteint, treize des siens succombent avec lui ; les prison- 
niers de guerre qu'il tenait sont délivrés. Au moment de l'atta- 
que, Georges Cadoudal se trouvait à l'abbaye de Lanvaux. 
Accouru à la hâte, il dirige la retraite sur la forêt du Camors. 
Ses soldats s'y réunirent au nombre de trois mille hommes, 
mais on en licencia la plus grande partie, et il ne resta quelques 
jours après que cinq cents hommes à la division de Georges. 
Prévenu par M. de Francheville que les troupes de Vannes de- 
vaient venir l'attaquer, Georges prit ses dispositions de défense. 
L'ennemi caché par un coude du chemin arriva tout prés des 
chouans avant que ceux-ci aient pu le voir. Au commande- 
ment de « Feu ! » qui fut exécuté par les hommes des différents 
partis, les bleus jetèrent un cri épouvantable, et plusieurs 
tombèrent, entre autres l'officier qui marchait en tète. La 
colonne ennemie fit un mouvement en arrière. Georges, qui 
avait une troupe infiniment inférieure en nombre, au lieu de 
les charger, garda sa position. L'ennemi, bien dirigé, se jeta 
dans le bois vers la droite et vers la gauche, se conten- 
tant d'employer un petit nombre d'hommes h l'attaque de 
front; il fusilla alors les chouans placés derrière des fascines, 
(jeorges eut deux tués et neuf blessés, qu'il fit conduire au 
village de Kerneur en Pluvigner, où ils furent pansés et guéris 
par M. Cocliin, officier de santé, natif de Vannes. 

Dans cette affaire, Georges reçut lui-même une balle dans la 
cuisse. Ce fut là l'unique blessure qui l'atteignit pendant le 
cours de ces guerres où il assista h plus de cent combats, tant en 
Hrelagne qu'en Vendée. Ses soldats qui le voyaient toujours au 
j)remiei- rang, sain et sauf au milieu d'une pluie de balles, le 
crnynieni invulnérable, n Vive le Roi quand mc^me!" s'écria- 
t-il en sentant couler son sang, se souvenant du cri vendéen. 
I,esjnin-s suivants il se rendit h I^ocoal-Mendou pour faire 
panser sa bieNsnro. Dans la suite nmis l'y reverrmis. 



GHAPI THE Vtl 

QUIBERON. 

L'attaque de Grandchamp par les troupes républicaiues suffi- 
sait pour démontrer combien la trêve et la paix de la Mabilais 
étaient mal assises. De la part des chefs morbihanais, il n'y 
avait rien d'étonnant qu'ils se considérassent toujours comme 
en état de guerre; ils avaient obstinément refusé leurs signa- 
tures à un traité, qu'ils ne pouvaient prendre au sérieux. On 
ne pouvait leur reprocher de se tenir sur la défensive et de 
prendre leurs précautions en vue de la réouverture des hosti- 
lités, que tout représentait comme très-prochaine. C'est alors 
qu'ils accomplirent une des plus audacieuses expéditions dont 
fasse mention l'histoire de ces guerres. 

On se rappelle qu'en revenant de Brest, Georges avait passé 
près de la manufacture de poudre établie au Pont-de-Buis sur 
la route de Chateuulin à Landerneau. Il remarqua soigneuse- 
ment cet établissement et mit ce souvenir en réserve pour s'en 
servir h l'occasion. 

D'après ses conseils, deux ofliciers de la division do Jean Jan, 
Lantivy-Kerveno et Leissègues, réiiniient cinq ou six cents 
hommes, qu'ds dirigèrent sur le Pont-de-Buis, par le Faouët 
et Gourin, et de là sur Chateauiin. 

En route, ils furent rejoints par l'abbé Guillo, qui, porteur 
d'une carte de Bretagne, se chargea de diriger les expédition- 
naires à travers les cantonnements dont regorgeait le pays. 
Dans leur marche rapide, ils tournent les villes gardées par 
l'ennemi, et laissant Garhaix au nord et Scaër au sud, ils 
atlei(;iient le village d'Edern le IG juin 1795. Là, comme à 



7i CF.ORGES CADOLDAL. 

lîriec et Saint-Segal, le lendemain, ils fusillent le curé jureur. 
Puis, réquisitionnant toutes les charrettes et chevaux qu'ils 
peuvent trouver, ils s'engagent dans les profondes gorges des 
montagnes de Cornouailles, et arrivent le 17 juin au Pont-de- 
Buis. 

A huit kilomètres au nord de Chaleaulin, la route qui mène 
de cette petite ville à Landeriieau, puis à Brest, en contour- 
nant la rade, descend à pic, pour franchir un petit ruisseau 
encaissé et remonter ensuite les pentes boisées qui mènent à 
Quimerch. Ce ruisseau qui vient des hauts marécages des 
montagnes d'Arrée, prend sa source près de la chapelle 
Saint-Michel deBrasparts, et coule clairet rapide se jeter dans 
un coude de la rivière de Chateaulin, l'Aulne, non loin de 
Logonna. C'est là qu'était placée la poudrerie qui alimentait 
les arsenaux de Brest. A l'abri des entreprises extérieures, 
l'établissement trouvait un moteur parfait dans le ruisseau à 
cours rapide sur lequel on l'avait installé, et le transport facile 
de ses matériaux par la rade de Landévennec. On était si loin 
d'y redouter une attaque, que la garde de la manufacture avait 
été confiée à douze ou quinze vétérans. 

L'enceinte fut envahie par deux cents chouans. Le reste de 
la troupe gardait les hauteurs, tandis qu'on enfonçait la porte 
principale de l'établissement et deux autres portes du parc. 
Le poste qui gardait la manufacture opposa quelque résis- 
tance; mais, sur les sommations réitérées de l'abbé Guillo, il 
dut céder à la force et fut bientôt désarmé. Les poudres sont 
chargées sur les charrettes, ainsi que la caisse renfermant dix- 
hnil mille et quelques cents livres ; les ustensiles et matériaux 
que l'on ne peut emporter sont noyés dans le canal , pui-;, 
sans faire aucun mal aux soldats, (^.uillo et ses com|>agnons 
reprennent la route du Morbihan. 

Ils étaient à Pleyben, lorsqu'ils apprirent que des colonnes 
parties de Quimperlé s'étaient mises h leur poursuite. Mais 
pour les atteindre nul ne savait quelle route tenir; tous les 
rapports reçu^. étaient contradictoires ou incertains. Cependant 
les choii.'ins, enibarras-ié-i |)ar les charrettes qu'ils conduisaient 



QL'IBERON. 75 

et engagés dans des chemins affreux, semblaient voués à une 
perte certaine. Des amis dévoués leur servaient d'éclaireurs. 
Il Ils avaient soin » , lisons-nous dans le rapport républi- 
cain, K de se faire précéder par des gens portant des instru- 
« ments aratoires et ayant l'air de cultivateurs, qui, par leurs 
« rapports, cherchaient toujours à détourner la direction de 
« nos colonnes. » 

Les chefs ennemis rassemblés à Carhaix combinèrent leurs 
mouvements vers Oourin et le Faouet, présumant que le- 
Morbihanais entreraient dans leur pavs par les environs de 
Pontcallec. Mais ceux-ci étaient à Olomel et à Trégarantec, et 
pendant que les colonnes républicaines passaient derrière leur 
convoi, ils atteignaient le Morbihan sains et saufs, après avoir 
heureusement accompli une des expéditions les plus extraor- 
dinaires dont fasse mention l'histoire des guerres de l'Ouest. 
La poudre fut partagée entre les divisions qui avaient con- 
couru à cette prise'. C'était pour les Morbihanais un trésor 
inestimable. Tout ce qui ne combattait pas, femmes, enfants, 
se mit à l'ouvrage pour la convertir en cartouches. Quant au 
plomb, il ne manquait pas ; les toitures des châteaux, celles 
des églises offraient une mine toujours prête. 

Pendant que s'accomplissait l'expédition du Pont-de-Buis, 
une eipédition d'une bien autre importance avait lieu sur les 
cotes du Morbihan. 

Les démarches de M. de Puisave auprès du ministère britan- 
nique avaient été couronnées d'un plein succès. A force 
d'instances, il avait obtenu de puissants secours. Le cabinet de 

' Du CIikI.is, clief de la ili vision ilii (iiiémenée, reçut J,.ÎOI( livre» de |ioudre; 
après en avoir employé ^iOO h f.iire des cartouches, il voulut déposer le reste 
dans un endroit sûr. Un sous-ofticier du la paroisse de Lanyoëlan, nommé le 
Saint, se chargea de ce soin; il caclia les sacs sous une boiserie, dans l'église 
du Mercer. Au mois de décembre suivant il arriva une colonne républicaine 
que le mauvais temps empêcha d'aller coucher à Guémenée, où elle se rendait. Let 
bleu» s'établirent pour la nuit dans r<'(;lise. Comme il y faisait froid, ils y tirent 
plusieurs feux. L'iui fut allumé dans l'endroit où était la poudre. Il était si 
fort <]ue la boiserie en fut tonte noircie. Certes, jamais troupe ne courut sans 
le savoir un plus jjiand péril. (Note extraite de Vflittoire drs i)ueries tie 
l'Ouest, par Théodore .MrBKi, t. IV, p. 24) 



16 GEORGES CADOl'DAL. 

Saint-Jame> équipa une flotte considérable, enrégimenta le-; 
émigrés qu'il appela de tous le-; points de l'Europe, promit de 
l'or aux prisonniers républicains qui voudraient servir la cause 
rovale, et prit les uns et les autres à sa solde. 

L'expédition fut fractionnée en trois parties. La première 
s'embarqua à Portsmoulh le 10 juin 1705 et comprenait 
trois mille six cents hommes. A peu de distance, mille cinq 
cents émigrés sous la conduite de Sombreuil devaient suivre 
cette première expédition; et après eux devaient enfin mar- 
cher plusieurs i-égiments anglais qui accompagnaient le 
comte d'Artois. 

Lorsque l'escadre, sortie de Porlsmouth, parut dans la baie 
deQuiberon, (ieorges, d'Allègre et Mercier, à la télé de leurs 
divisions, balavèrent la côte de Vannes à Lorient, et l'on vit 
toute la population se pnrter en foule pour recevoir des 
armes, au-devant de ceux qu'elle appelait ses libérateurs. 
L'enthousiasme était à son comble; le peuple, jusqu'alors si 
malheureux, ne douta plus de la victoire; il entrevoyait déjà 
un avenir plus consolant dans le triomphe des ])rincipes 
auxquels il était resté fidèle. On s'adressait des félicitations 
réciproques avec un air de lionheur et de satisfaction. On eût 
dit I équipage d'un navire arrivé au port de sûreté, après une 
cruelle tempête. 

Le 27 juin 17'.t5, les cris de : Vive la relit/ion! Vive le Uni! 
dont l'air retentissiiit, annoncèrent le débarquement sur la 
plage de Carnac. La multitude qui s'y était rendue était ivre 
de joie ; sou allé{;resse remplit les républicains d'épouvante. 
Déjà les partisans de la Révolution, croyant leur parti perdu 
sans ressource, cherchaient à se réconcilier avec les roya- 
listes; déjà les fonctionnaires et ceux (|ui pouvaient craindre 
des vengeances, saisis de frayeur en voyant ce qui se passait 
autour d'eux, quittaient le pays et se retiraient à H(*nnes. 
Hoche lui-même avait donné à sa troupe l'ordre de se replier 
sur cette même ville. 

Supposer que l'armée auxiliaire réunie à celle du pays allait 
prnmptemeiit pénétrer dans l'intérieur, avancer sans hésiter, 



QUIBERON. 77 

tel était le plan fie M. de Puisaye. Protiiant du bon effet |iro- 
duit par le débarquement de l'expédition dont on exagérait 
les forces, on se tVit facilement porté jusqu'aux environs de 
Rennes sans coup férir. Telle était aussi la pensée de Georges, 
et il ne se gênait pas pour l'exprimer avec véhémence. 

K Ce mouvement ne compromettrait rien, disait-il, puisque 
Il l'on n'avait pas à craindre d'attaque sur les derrières. Il 
« déterminerait facilement une prise d'armes dans la Vendée, 
« calme à cette époque. Il mettrait toute la presqu'île nor- 
« mande en agitation et placerait 1 armée royale dans la posi- 
II tion la plus avantageuse, appuyée sur les deux mers, le 
Il golfe de Gascogne et la Manche, et par conséquent à même 
Il de recevoir de l'Angleterre de fréquents et faciles secours. » 

Pendant que Georges, avec le souverain bon sens qui le 
caractérisait, déduisait ainsi les raisons d'aller en avant, le 
parti de l'inaction triomphait chez les chefs de l'expédition. Ils 
passaient le temps le plus précieux à se disputer l'autorité; 
tandis que 1 ennemi, plus actif et mieux avisé, en profitait pour 
rassembler ses forces. 

Malgré la mésintelligence des chef-;, les débuis de l'expédi- 
tion s'annoncèrent sous de favorables auspices. La flotte 
anglaise sous les ordres du commodore de Waren battit et dis- 
persa l'armée navale de Brest, aux ordres de l'amiral Villaret- 
Joyeuse, que surveillait le conventionnel Topsent. Ils perdirent 
trois vaisseaux : le Formidable, le Tifjre et Y Alexandre; les autres 
se réfugièrent dans le port de Lorient. Un grand nombre 
de matelots, enfants du Morbihan, désertèrent |)Our aller 
rejoindre les royalistes. 

Les émigrés se livraient à la joie ; ils contemplaient la cote 
morbihanaise, dont les campagnes verdoyaient sous l'éclat 
d'un ciel serein, avec un véritable ravissement. C'était pour 
eux la Terre promise, et ils n'attendaient plus que l'instant 
favorable pour la Fouler. 

Cependant les divisions de Georges, de Mercier, de d'.U- 
lègrc défilaient sur la plage aux cris de » Vive le Hoi ! » Ceux 
qui les composaient ne se faisaient pas remarquer par d'élé- 



78 GEORGES CADOUDAL. 

gants costumes et par une tenue desplanade. Les vêtements 
déchirés, les souliers percés de plusieurs attestant leur dévoue- 
ment et leur constance dans la misère, étaient sans doute pour 
eux des titres à la reconnaissance des émigrés et au respect de 
toutes les âmes nobles. Tout le monde n'en porta pas ce juge- 
ment. M. de Puisaye entendit autour de lui quelques plaisan- 
teries sur ces tenues en désordre, qui lui apprirent qu'il y avait 
parmi les émigrés trop de personnes que la Révolution n'avait 
pas corrigées. Il feignit de n'avoir pas prêté l'oreille et s'em- 
pressa de présenter les chefs au commodore de Waren. La dis- 
tinction avec laquelle ce dernier les accueillit prouva à Puisaye 
que le chef anglais saurait mieux que bien d'autres apprécier 
les dévouements. 

il Combien d'hommes nous amenez-vous ? demanda Pui- 
saye à d'Allègre. 

— Dix-huit cents, répondit celui-ci, tous jeunes, vigou- 
reux et pleins de zèle. » 

C'étaient pour la plupart des matelots. 

<i Tant mieux, répliqua Puisaye, il faut les faire habiller et 
armer demain. 

— Demain, oui! Mais après-demain nous coucherons à 
Vannes. » 

Sur-le-champ l'uisaye donna l'ordre de distribuer des 
armes aux divisions arrivées les premières. 

Malheureusement, les officiers émigrés n'agissaient pas 
ainsi, et avaient pour les insurgés des procédés bien différents. 
Voici cl ce sujet un fait bien caractéristique que rapporte en 
ses mémoires Hohu, officier à la division de Georges : 

Oeorges m'envoya |)orter une lettre au général d'ilervilly, 
" commandant en chef des lri)upes débarquées, et qui avait 
1' établi son rjuartier général au bourg de Carnac. Je fus bien 
.' accueilli par ce général, qui me fit passer au salon, où l'on 
" nie servit à boire et à manger en attendant la réponse. 
« L'homme qui m'avait servi était remonté près du général, 
« deux messieurs entrèrent dans le salon, et, faisant le tour de 
Il la taille, l'un d'eux dit à l'autre; Qu'est-ce que cela? — Un 



QLIBERON. 79 

« chouan «ans doute, répondit l'autre ; on ne voit que cela, 
B ici. 

« Me levant alors, je leur dis : Prenez patience, messieurs, 
« avant longtemps vous en verrez dune autre couleur, plus 
« que vous ne voudrez. 

« Là-dessus ils sortirent, et je retournai près du général, à 
a qui je racontai ce qui venait d'avoir lieu. Il me parut très- 
ci mécontent de ce qui s'était passé et envoya son ordonnance 
« s'informer de ces personnages. En m'expédiant, il me pria 
K d'oublier ce petit désagrément et de venir hardiment le 
« trouver quand les besoins de service l'exigeraient, m'as- 
« surant qu une pareille chose ne se renouvellerait plus. » 

Mais revenons au débarquement de l'armée des émigrés; 
la beauté du temps, les acclamations des populations rive- 
raines, tout semblait favoriser les proscrits au début de la 
campagne. 

La baie de Quiberon est l'extrémité du « Ma?-e Conclnsuin » 
de César; rade superbe pouvant contenir toutes les flottes de 
l'Europe, elle est protégée des grands vents d'ouest par la 
presqu'île de Quiberon même, et de ceux du sud par Belle-Ile 
au fond, et plus prés par les îlots d'Houat et d'Hœdick. Une 
mer difficile à naviguer, des récifs dangereux, des courants 
rapides, font tout autour une sorte de circonvallation facile à 
surveiller, et la plage de Garnac forme à marée haute un point 
de débarquement étendu et sans obstacles. 

La flotte anglaise ne possédait pas assez de bateaux plats 
pour débarquer toutes les troupes à la fois; les régiments de 
Loyal-Emigrant et de Royal-Louis furent les premiers que 
l'on transporta sur la terre, ferme. .Six chaloupes canonnières 
les accompagnaient. Sir John Waren voulut tout conduire 
lui-même. 

Le pays était semé de garnisons. Landévant et Mendon 
étaient occupés par des troupes de ligne; le chef de demi-bri- 
gade Homan commandait à Aui-ay; Garnac avait pour le 
défendre deux ou trois cents hommes, dont une partie était 
|>lacée sur le mont Saint-Michel, antique gall-gall druidique. 



CF.ORGES CADOUUAL. 



dominant tout le pays environnant. Mais les Morbilianais 
étaient aussi sous les armes, et bientôt des bâtiments de l'es- 
cadre on entendit la fusillade. Georges Cadoudal et ses chouans 
attaquaient Carnac. Les bleus ne firent qu'une faible résistance ; 
Tinténiac enleva de son côté le poste du mont Saint-Michel. Le 
chef de demi-hrigade Roman, averti que la population s'agitait 
et se dirigeait vers la côte, et présumant qu'un débarquement 
se préparait, accourait, à la tète de neuf cents hommes, au 
secours de la garnison de Carnac. Il arriva pour recueillir les 
fuyards et repoussa les premiers tirailleurs royalistes. Georges 
Cadoudal et d'Allègre l'attaquaient de front. La résistance fut 
d'abord assez vive, l'ennemi chargea à la baïonnette. Alors 
Mercier, usant d'une manœuvre qui lui était habituelle, se 
porta par un mouvement tournant sur les derrières des répu- 
blicains, qui, pris entre deux feux, furent écrasés. Ils perdirent 
deux cents hommes tués ou blessés; ceux qui réussirent à 
s'échapper s'enfuirent en désordre, abandonnant leurs chefs. 
Le colonel Roman s'égara au milieu du labyrinthe des 
champs entourés de talus, et ne rentra que fort tard à Auray, 
où son absence excita une vive inquiétude. C'est après ce 
hrillant début qu'eut lieu le débarquement de I armée émigrée. 
L'empressement de la foule, les cris d'enthousiasme, répétés 
par d'immenses populations qui se pressaient sur la plage, 
pour faire accueil aux émigrés, importunaient le comte d'Her- 
villy, homme méthodique et compassé, qui voyait dans cette 
cordiale expansion une grave atteinte aux lois de la discipline 
militaiie. Aussi gardait-il un silence glacial et une roideur de 
formes contrastant avec les manières engageantes du comte de 
Puisaye, qui, mieux avisé, se livrait à l;i joie et ne craignait 
pas de ^e mêler à la foule. 

A peine les troupes expéditionnaires lurent-elles débarquées 
que le comte d'Hcrvillv les torma et marcha en bel ordre sur 
Carnac, où il établit son i|uarlicr général. L'armée royaliste 
grossissait sans cesse, un hù distribua iin/.t> mille fusils; lo 
nombre des insurgés armés s'éleva l>ienti'>t à quin/c nulle. On 
forma six divisions, qin tmeiil cliacuni- i>la<ées son^ les ordie» 



I 



QUIBERON. 81 

de Georges Cadoudal, d'Allègre, Jean Jan, Mercier-la-Yende'e, 
de Lantivy et de Saint-Ré{;eant. 

Ces divisions ' furent partagées en trois brigades, sons le 
commandement des généraux de Tinténiac, comte de Boisher- 
thelot et vicomte de Vauban '. Toutes les trois se mirent immé- 
diatement en marche. Le chevalier de Tinténiac sempara de 
vive tbrce de Landévant; le comte de Boisberlhelot pénétra 
dans Auray, non sans quelque résistance; Vauban s'établit 
sans coup férir au centre, à Mendon, excellente position, pro- 
tégée par trois bras de mer. Ainsi placée, cette brigade devait 
porter des secours suivant les circonstances à Tinténiac ou à 
Boisberthelot. A toutes on promit de les faire soutenir par de 
l'artillerie et des troupes soldées. Vaine promesse, M. d'Her- 
villv, prétextant les ordres qui lui confiaient la disposition de 
ces dernières troupes et mettant en avant sa responsabilité, 
refusa constamment fout secours. 

A Auray, les insurgés prirent possession de la ville, au 
milieu des manifestations de la joie publique; la garde 
nationale, forte de quatre cents hommes, se joignit, tout 
équipée et tout armée, aux royalistes. Elle était commandée 
par un des hommes les plus justement estimables de la ville, 
et dont nous avons déjà cité le nom, M. Glain Tainé. Elle 
forma un corps particulier qui conserva le nom de bataillon 
d'Auray. 



' La division étjnivalait à un régiment. 

2 Vauban (Anne-Joseph le Preslre, comte de), arrière-pelit-neveu du maré- 
chal, né à Dijon le 10 mars 175V, morl dans le Cliarolais le 20 avril 1816. 

On a publié de lui : Mémoires pour servir à Chistoire de la guerre de la 
Vendée. Paris, 18U0, in-8". 

On a dit cpic cotte publication n'était qu'une manœuvre de la police impé- 
riale pour discréditer la cause des Bourbons. Une seconde édition a paru en 
1814. Malgré cette réimpression, l'ouvrage est devenu fort rare, la Restauration 
en ayant fait rechercher et détruire beaucoup d'exemplaires. 

M. fie Heauchamps en a cité et réfuté quelques passages dans la préface de 
la 4" édition de son Histoire des guerres de la Vendée. Les auteurs de la 
Bililiolhèi/ue liist(in</uc en ont rapporté et commenté, avec beaucoup de 
mali{'nité de longs fragments dans leurs tomes IX et X, année 18li). 

La Jlioi/rapltie Michaud (l. XLVIll) consai rc au comte de Vauban un 
article d'où sont extraits les détails qui précèdent. 



GEOIIGI-S CADOLDAL. 



Dans toute l'étendue des pays occupé» par les forces royales, 
les églises se rouvrirent bientôt, le culte fut rétalli, et la foule 
put enfin se prosterner librement au pied des autels. De 
toutes parts les prêtres accouraient saluer dans l'évéque de 
Dol un confesseur de la foi, un évéque légitime. Pour l'ad- 
ministration civile le comte de Botherel reprit son ancienne 
qualité de procureur général syndic des étals de Bretagne. 

L'incertitude qui résultait des funestes contestations entre 
d'Hervilly et Puisaye consuma dans l'inaction cinq jours 
d'un temps précieux. L'entbousiasme du premier instant fit 
place à un mécontentement nnrqué, et l'on vit paraître le 
germe des divisions qui devinrent par la suite si fatales. L'an- 
tagonisme qui s'était montré parmi les chefs ne tarda pas à se 
faire sentir chez les soldats. Les émigrés soutenaient d'Hervilly 
dont ils sentaient la grande expérience et les talents militaires, 
et ne voyaient dans Puisaye qu'un général parvenu sans avoir 
fait aucun apprentissage du métier si difficile de la guerre. De 
leur côté, les gens de l'intérieur, séduits par les formes et l'élo- 
cution facile de Puisaye, rebutés par les manières roides, le 
ton brusque et hautain de d'Hervilly, témoignaient hautement 
de leur attachement pour le premier et ne faisaient pas mystère 
de leur antipathie pour le second. Quand une armée discute 
ses chefs, elle est prête pour rindisci|)line et la défaite. 

Cependant il fut décidé que Ton s'emparerait du fort Pen- 
thièvre et de la j)resqu'ile de Quiberon pour atteindre le Init 
que les instructions britaïuiiques avaient prescrit à d'Hervilly, 
d'occuper d'abord un point fortifié sur la côte pour en faire 
une place d'armes et un dépôt d'approvisionnements. C'est à 
ce système bien appliqué que Wellington dut plus tard son 
succès en Portugal, aux lignes de Torrés-Védras. 

Avant de poursuivre le récit des événements, il est néces- 
saire d'examiner le terrain sur lequel ils vont se déroulei'. 

A dix-huit kilomètres à l'ouest de l'entrée de la rade de 
FA)rient, la cote nioibihanaise basse et sablonneuse, après 
avoir couru du nord-ouest an sud-est, s'inlléchit brusi|uement 
au sud, fiirnic une j)re>qu'il(' d<' quinze kilomètres de long et 



QLIBEEON. 83 

revient à trois kilomètres du point où elle a changé tout 
d'abord de direction reprendre son inclinaison vers le sud-est. 
La presqu'île elle-même est formée de deux parties bien 
distinctes. La partie qui se rattache au continent, sur un 
espace de huit kilomètres, est basse, sablonneuse, mamelonnée 
de dunes recouvertes d'une végétation courte et serrée à fleur 
de terre. Au nord, les hauteurs de Sainte-Barbe et de Plou- 
harnel la dominent; au sud est une isthme que défend le 
fort Penthièvre. La largeur moyenne de cette partie n'excède 
pas huit cents mètres, et sous le fort Penthièvre, dans les 
grandes marées, les eaux de la baie se mêlent à celle de la 
grande mer, de la mer sauvage, comme disent les habitants. 
Toute cette zone est appelée dans le pays « la Falaise », sin- 
gulière antithèse de l'expression géographique. 

A partir du fort Penthièvre commence la seconde partie, 
véritablement la presqu'ile. Le terrain s'élargit, la côte s'élève 
entre les deux mers; déchiquetée, sauvage à l'ouest, elle est 
plus régulière sur la baie. Curieux pays à l'intérieur, sans le 
moindre arbuste que quelques figuiers abrités par des murs. 
Les villages agglomérés pour être moins battus du vent; les 
champs protégés par des murets de pierres sèches; les femmes 
labourant, les hommes à la mer; puis partout où le travail 
n'est pas victorieux des éléments, le sable, toujours le sable 
courant sa course, accompagné d'écume et d'embruns. C'est 
une petite, mais fidèle image saharienne. Telle était la place 
d'armes que les émigrés allaient choisir, faute stratégique au 
premier chef, car sa sortie étranglée ne permettait pas de 
prendre l'offensive en présence de l'ennemi. 

Le ;îO juin, de grand matin, d'Hervilly réunit quinze cents 
hommes, et, suivant la falaise, marche à leur tête pour assaillir le 
fort. Ce dernier était occupé par une garnison de six cents 
hommes provenant du régiment de la Reine et qui n'avait pas 
oublié les traditions de son ancien corps. Aussi, dès qu'il fut 
sommé de se rendre au Roi, le commandant se rendit à dis- 
crétion. Quatre cents hommes demandèrent à servir sous leur 
ancien drapeau. Les oftiricrs et deux cents autres soldats repu- 



84 GEORGES CADOL'DAL. 

blicains furent déclarés prisonniers de guerre, et comme tels 
envoyés en Angleterre. 

Cependant, Hoche, revenu de sa première surprise, mettant 
à profit le temps que les émigrés, malgré les instances de Pui- 
saye et de Georges, perdaient avec une si fatale insouciance, 
devant la longue inaction des royalistes, commença à croire 
que tout espoir de résistance n'était pas perdu. 

Rentré à Vannes à la tête de deux cents hommes évacués de 
la côte, il ordonna aux généraux Humberl, Crublier, Mermet 
et Dejeu, de lever et de réunir les petits cantonnements; à son 
chef détat-major à Rennes, le général Chérin, de lui envoyer 
à marches forcées six mille hommes, six pièces de canon et 
six obusiers. Il demanda des secdurs au général Canclaux, à 
Nantes, et au général Auberl-Dubayet , en Normandie. Le 
30 juin, Hoche n'avait à sa disposition que deux mille hommes ; 
il en comptait treize mille le 5 juillet. En attendant l'arrivée 
de tous ces secours, il se porta vers Auray, qu'il attaqua de 
front, avec ses deux mille hommes. Cette attaque fut infruc- 
tueuse ; le général du Boisberthelot la repoussa vivement, 
et poursuivit même les ennemis assez loin sur la route de 
Vannes. 

Une seconde attaque ne réussit pas mieux que la première; 
mais grâce aux renforts qui lui arrivaient de toutes parts avec 
célérité, Hoche put enfin combiner une attaque sérieuse. Il 
attaqua encore Auray de front et de flanc à la fois, ayant réussi 
il tourner la rivière au nord. Le général de lioisberlhelot fut 
forcé d'abandonner la ville, et de se replier sur Locmariaker 
et Carnac. Maîtres d'Auray, les républicains se portèrent sur 
Landévant, d'où ils délogèrent Tinténiac, qui, pris entre deux 
feux par le généralJosnel-Laviolais, venu d'Hennehont, ne put 
faire qu'une résistance de quelques heures. Le malin de ce 
même jour, un habitant de Lorient s'était présenté au (juarlier 
lie Mcndon, demandant à parler au commandant en chef. 
Vaiiban le lit conduire par le comte de liolherel au cpiarlier 
général de Puisaye. Ccl homme se présentait au nom des pei^ 
sonnes (|ui s'étaient déjh mises en rapport avec de Puisaye, 



QCIBERON. 85 

pour la reddition de Lorieiit. Sa démarche toute spontanée 
était faite au nom des habitants, de la garde nationale et d'une 
partie de la garnison, dont la plupart avait servi en Normandie 
sous les ordres de Puisaye. Leur envoyé assura le général qu'il 
pouvait compter sur eux, s'il leur garantissait l'effet des 
promesses contenues dans la proclamation; qu'aussitôt qu'il 
aurait pénétré dans l'intérieur de quelques lieues, ils arbore- 
raient le drapenu blanc, et ouvriraient leurs portes aux déta- 
chements qu'il enverrait pour en prendre possession. Puisaye 
fit amener ce député devant lui, et après l'avoir traité de la 
manière la plus honorable, il le congédia, en le chargeant de 
porter à ses concitoyens les paroles les plus propres à les 
affermir dans leurs résolutions et à entretenir leur zèle. Il 
importait de reprendre les postes que Tinléniac et de Boisber- 
thelot avaient été forcés d'abandonner. Le 4 juillet, Puisaye 
pressa d'Hervilly de concourir à ce mouvement pour calmer les 
insurgés, qui avaient des causes trop réelles de mécontente- 
ment. Toujours dépourvus d'artillerie, que d'Hervilly persis- 
tait à leur refuser, ils avaient seuls jusqu'à ce moment supporté 
le poids de la campagne. N'était-il pas juste que les troupes 
soldées se montrassent à leur tour au premier rang. Puisaye pro- 
posa à d'Hervilly de mettre Loyal-Emigrant et Royal-Louis, 
comme tètes de colonne, avec dix mille insurgés en première 
ligne; de placer en réserve quatre mille autres chouans, que 
soutiendraient du Dresnay et Uoyal-Marine, et de marcher 
ainsi contre l'ennemi. 

Au premier abord, d'Hervilly parut se rendre à cet avis. Il 
donna l'ordre à Vauban de se rapprocher et de prendre posi- 
tion à trois quarts de lieue en avant du quartier général. 

M. de Vauban se replia, Hoche le suivit; de Rennes, de 
Brest, de Nantes, ce dernier avait reçu des troupes de toutes 
armes et une nombreuse artillerie. Lemoine, Humbert, Valle- 
taux étaient accourus à son aide. 

Le 5 au matin, M. de Vauban, ayant fait connaître l'imjjos- 
sibilité où il était de se maintenir dans sa nouvelle position, 
reçut l'ordre de se replier sur Carnac, et de s'y défendre Jusqu'à 



86 GEORGES CADOUDAL. 

la dernière extrémité, avec l'assurance positive que toutes les 
mesures pour le soutenir étaient prises. 

M. de Vauban exécuta cet ordre sans être inquiété. Dans 
cette position son centre était à Carnac, sa gauche à Sainte- 
Barbe occupé par Georges Cadoudai, avec trois mille chouans; 
le corps du général de Boisberthelot, commandé par d'Allègre, 
formait la droite au Mont Saint-Michel. 

Cependant M. d'Hervilly se mit en route avec un régiment. 
Puisaye, de son cùté, monta à cheval, accompagné de MM. de 
Contades, de la Jaille, de Gras et d'un palefrenier anglais. 
Les insurgés l'accueillirent par un silence glacial; la frayeur et 
le mécontentement se peignaient dans tous les regards ; en vain 
chercha-t-il à calmer les esprits et à ranimer l'espérance, il ne 
persuada personne. Il revenait avec l'espoir qu'un succès pro- 
chain ne tarderait à faire cesser les alarmes, lorsqu'il rencontra 
d'Hervillv, à la tète des troupes soldées, qu'il faisait rentrer 
dans la presqu'île. 

On se figurera aisément quels furent son mécontentement 
et sa surprise. D'Hervilly vint à Puisave. Celui-ci l'interrogea 
vivement pendant une demi-heure qu'il employa à faire défiler 
ses troupes, et à gourmander ceux des officiers qui ne saluaient 
pas ensemble. 11 avait l'air de ne pas se posséder. M. de 
Puisaye lui demanda pour la vingtième fois au moins si c'était 
comme cela qu'il exécutait les dispositions dont ils étaient con- 
venus ensemble. Pour toute réponse, d'Hervilly se répantliten 
invectives contre les insurgés, disant qu'on ne pouvait pas faire 
la guerre avec de pareilles troupes, qu'il n'exposerait pas à une 
défaite celles qui lui étaient confiées, et qu'il n'y avait rien 
autre chose à faire que de rembarquer sur-le-champ, ou de 
s'enfermer dans la presqu'île, pour y attendre les ordres du 
gouvernement britannique et ceux de M. le comte d'Artois. 
« Ces reproches, continue Puisaye, adressésaux insurgés étaient 
" aussi dans la bouche d'nn grand nombre d'officiers, qui, 
« cependant, n'avaient pas tiré encore un coup de fusil; tandis 
" que tout le poids de la (fuerre avait pesé sur les seuls objets 
K de celte criante injustice. » 



QVIBEr.OiN. 87 

Les premiers efforts des chouans, avaient été couronnés de 
succès; à Landévant, à Auray, à Mendon et à la prise de la 
presqu'île. S'ils avaient été forcés de se retirer devant des 
troupes régulières soutenues par de l'arlillerie, ils s'étaient 
retirés en bon ordre, et ne l'avaient fait que parce qu'on leur 
avait ôté leurs armes et le faible détachement qu'on semblait ne 
leur avoir donné, pendant douze heures, que pour leur faire 
penser qu'on se jouait de leur sacrifice et de leur dévoue- 
ment. 

Au moment où les insurgés apprirent que les troupes soldées 
étaient rentrées dans la presqu'île, leur irritation ne connut 
plus de mesure. Confondant les innocents et les coupables, 
leur indignation s'exhala contre les émigrés, à l'exception de 
ceux qui depuis la descente étaient dans leurs rangs, et qui 
avaient gagné leur confiance. Déjà toute la campagne était 
couverte de vieillards, de femmes et d'enfants, éplorés et 
fuyants, chargés de ce qu'ils avaient pu sauver de leurs chau- 
mières, chassant devant eux leurs bestiaux, et invoquant la 
vengeance du ciel contre ceux qu'ils accusaient de les avoir 
trahis. 

Les chefs des insurgés ne prenaient pas soin de dissimuler 
leur rage. " Georges » , dit Puisaye dans ses Mémoires, k qui 
« était singulièrement aimé de ses soldats et qui avait encore 
» la candeur et la rudesse de l'élat dans lequel il était né, et 
« Mercier-la-Vendée, son ami, qui avait toute l'impétuosité 
K de la jeunesse, se montraient les plus furieux : Les monstres, 
11 s'écriait le premier, auraient dû être engloutis dans la mer, 
11 avant d'être arrivés à Quiberon ' . n 

Les esprits étaient donc montés à ce point que la perspec- 
tive du danger pouvait seule empêcher les chouans de se 
débander et de fuir de toutes parts. 



' • Ceci a rté trop pulilic el il a sui véiii lro|i de témoins pour ipron ail le 
« droit d'en exljjer d'.uilrcs preuves, ninisj'.mrai bientôt à cojiier les lettres de 
" Georges et de .Mercier où ils tn'écriviiient la nième chose et d.ins les mêmes 
Il termes. Ce mot leur était devenu si familier ipie Georges le répétait encore 
" plusieurs années après, n (.Vofe Je l'uiwye, \.. IV, p. 281. 



88 GEORGES CADOUDAL. 

M. de Vauban, dans sa position, n'avait de retraite que sur 
la presqu'île, et si l'ennemi parvenait à forcer le poste de 
Sainte-Barbe, celte retraite était coupée. 11 prit le seul parti 
qu'il y avait à prendre. Il envoya à d'Allègre l'ordre de se re- 
plier sur lui, et lorsque cet officier l'eutrejoint avec sa division, 
il se mit en marche pour Sainte-Barbe. En arrivant là, il y 
trouva Georges qui commandait un corps d'excellentes troupes. 
Peu d'instants auparavant, il avait reçu une lettre de lui qui 
signalait l'ennemi à Plœmel, et disait que des prisonniers 
faits par un détachement de son corps lui avaient annoncé 
qu'à la pointe du jour les bleus marcheraient en trois colonnes 
pour attaquer la droite, la gauche et le centre de la division. 
M. de Vauban fit sortir Georges du village pour reconnaître 
l'ennemi qui commençait à se former à une courte distance et 
dans une médiocre position. « Réunissons ce que nous avons 
« de meilleur, lui dit-il, attaquons sur l'heure; nous battrons 
« l'ennemi, nous le poursuivrons, cela sauvera Sainte-Barbe et 
B peut-être la presqu'île et l'armée. » 

Georges lui répondit « qu'il ne pouvait ni ne voulait atta- 
« quer, que ses gens étaient furieux, découragés, qu'ils ne con- 
n sentiraient pas à se battre, qu'ils étaient indignés des troupes 
I' de ligne, de n'être en rien aidés; pourquoi et pour qui donc 
K sont venus tant de secours de l'Angleterre, si l'on ne veut 
« pas s'en servir? Je me reproche bien, ajouta-t-il, d'avoir 
Il protégé cette descente, qui ne tend à rien moins qu'à faire 
« écraser le parti par le système destructeur que l'on a 
« adopté '. " 

Ayant deux lieues de sables à traverser, et craignant que 
l'ennemi n'eût de la cavalerie, Georges pensait que la seule 
extrémité possible, dans la circonstance, était une retraite 
immédiate et pri'xipitée, une retraite à (|ui marcherait le |)lus 
vite jusque dans les forts. 

Vauliaii s'éleva follement contre cet avis, aflirmant, à juste 
liltc, iin'il était toujours dangereux de prendre ini tel jiarti à 

' Vauii»:», Mcmoiif! fur la Vindcr ; Horcj.r DK i.'lsi.K, llhlorii/ur il souvi: 
nirs de Qiiilirruii. 



QlIBERON. 89 

la guerre. Alais il vit bientôt, par la disposition dans laquelle 
il trouva Georges et les siens, que toute offensive était pour 
l'instant impossible à espérer. Toutefois, il lui prouva qu'une 
boDne retraite était impérieusement nécessaire. 

Il ajouta une observation bien propre à faire impression sur 
le cœur compatissant de Georges. Qu'allait devenir cette multi- 
tude de vieillards, de femmes et d'entants que l'armée des 
chouans laisserait après elle? Cette observation ramena Georges 
à l'idée d'une retraite en règle. 

Elle fut ordonnée par M. de Vauban, et se fit en ordre parfait 
et avec un aplomb remarquable, digne des meilleures troupes 
de ligne. Les chouans étaient presque toujours à demi-portée 
de fusil de leurs ennemis ; la fusillade était des mieux nourries, 
et l'ardeur fut telle de part et d'aulre qu'il y eut des hommes 
tués à la baïonnette. 

Georges, qui dès lors par sa présence savait électriser le 
courage de ses soldats, formait l'arrière-garde et était toujours 
au point le plus menacé. « C'est aujourd'hui , disait-il, que les 
u chouans doivent prouver aux troupes de ligne quils savent 
« combattre aussi régulièrement gu elles ! « 

Cette retraite dura trois heures, en défendant pied à pied le 
terrain, presque jusque sous le canon du fort de Penthièvre, 
qui n'est qu'à deux petites lieues de .Sainte-Barbe. Elle devint 
le fondement de la réputation militaire que Georges s'est 
acquise depuis, et de la confiance que ses soldats lui ont tou- 
jours témoignée. 

Chassée par l'effroi que lui inspirait les bleus, la po|>ulation 
s'était réfugiée sous la protection des armes de Cadoudal. Plus 
de dix mille individus des deux sexes entravaient la marche de 
ses colonnes et le mouvement de ses soldats. Aussitôt que la 
retraite commença, toute celle population se mit à fuir vers le 
fort Pentilièvre. Les cris des bestiaux se mêlant à ceux des 
enfants et des femmes redoublaient la confusion. 

Un petit bras de mer qui remonte jusqu'à Sainte-Barbe 
sépare la Falaise de Plouliarnel. 

La route d'Auray à Quiberon |)assait à gué le bras de mer et 



00 GEORGES CADOUDAL. 

au sortir du petit bourg de Plouharnel descendait directement 
sur la plage, au lieu de contourner la base des hauteurs comme 
elle le fait maintenant, en se servant de l'ancienne chaussée du 
Bëgo qui n'était utilisée qu'à marée haute. Les habitants du 
bourg se précipitaient pour traverser le gué de Saint-Guenhaël 
et la chaussée, chacun se pressait pour franchir les passages 
encombrés, pour se mettre sous l'abri de la dernière colonne 
des combattants. Le bataillon d'Auray se dévoua pour sauver 
ces malheureux. Le commandant Glain se porta aux moulins 
de Kergonnan, à l'est de Sainte-Barbe. Retranchée dans les mou- 
lins et derrière quelques clôtures, la petite troupe ouvrit une 
fusillade incessante qui arrêta l'ennemi pendant assez long- 
temps pour permettre à la foule fugitive de s'écouler. Mais 
déjà l'intrépide bataillon était tourné sur s-a gauche par la 
colonne ennemie, qui avait attaqué Sainte-Barbe et dépassait 
l'étang du Bégo. Georges Gadoudal, déjà arrivé à la moitié de 
la Falaise, voit le péril de ces braves et retourne sur ses pas. Il 
prend position au bord de la baie pour attendre le bataillon 
que les bleus serraient de trop près, et le protéger à mesure 
qu'il franchirait le passage dangereux. Ils s'y lancèrent sans 
hésiter malgré la marée montante; au milieu du passage ils 
avaient de l'eau jusqu'à la ceinture. Les républicains durent 
faire le tour par la chaussée du Bégo. Pendant ce temps, 
Georges et le bataillon d'Auray rejoignaient le gros de la 
colonne et, comme nous l'avons dit plus haut, parvenaient heu- 
reusement sous le canon du fort Penthievre. Georges avait fait 
passer entre lui et la presqu'île les habitants désarmés; à leur 
arrivée dans le fort il fut aussi surpris qu'irrité de voir que les 
barrières avaient été fermées. Alors son indignation ne connut 
plus de bornes, les chouans se précipitèrent sur les palissades, 
et, en un clind'œil, ils ouvriront un passiigeà leurs m;ilhenrt'iix 
conipalriofes. 

Pour C.adoudal, celte retraite du (i juillet fut aussi glorieu-e 
fpie bien des victoires. Hoche voy.intque le fracas des boulets, 
les charges de cavalerie ne causaient pas le plus léger désorrire 
dans les rangs des paysans bretons, admirait leur courage et 



QXJIBERO.N. 91 

exprimait bien haut le regret de ne pas voir tous ces Français 
combattre sous le même drapeau '. 

Les chouans ne perdirent qu'un homme et n'en eurent que 
trois de blessés; la perte des républicains fut bien autrement 
considérable. 

A mesure que ceux-ci avaient envahi le terrain qu'on leur 
avait abandonné, leur passage avait été signalé par toutes les 
cruautés qui leur étaient familières. Des maisons incendiées, 
des personnes coupées en morceaux, des enfants embrochés à 
la pointe des baïonnettes, partout des traces de la plus affreuse 
dévastation, tels sont les horribles souvenirs, encore vivants au 
bout de quatre-vingt-dix ans, que l'armée républicaine de Qui- 
beron a laissés derrière elle dans cette campagne. 

Une partie des cantonnements du général Hoche avaient été 
mobilisés sous la direction des chefs actifs; ils parcouraient les 
campagnes pour les contenir et dissiper les rassemblements. 

Plusieurs de ces colonnes épouvantèrent le pays par les 
excès auxquels elles se livrèrent. L'une surtout, celle de Cru- 
blier, acquit en ce genre une terrible célébrité. Non-seulement 
elle pilla les fermes, mais elle les incendia et sembla prendre 
à tâche de renouveler toutes les horreurs commises en Vendée. 
Quelques jours avant la retraite du 5 juillet, un détachement 
de la division Yauban entrait dans le bourg de Belz, que les 
bleus avaient quitté depuis à peine un quart d'heure. Un 
homme de cette paroisse, sergent de sa compagnie, voulut en 
passant embrasser sa famille. Quel horrible spectacle! Dans 
des flots de sang gisaient sa mère, sa femme, sa sœur, ses 
deux petits enfants! tous morts et criblés de coups de baïon- 
nette! Presque fou de désespoir, ce malheureux sort, en pous- 
sant des cris affreux : « Heureusement j'ai des armes » , dit-il, 
« marchons! marchons! » Aidé de ses compagnons, il place 
dans la rue les cadavres, et met devant sa porte ces témoi- 
gnages de la férocité de l'ennemi. Comme lui, tous ne respirent 
que vengeance et courent la chercher; des femmes accom|)a- 

' Coi rrsjwiijaiicc de l/nche. 



92 GEORGES CADOUDAt,. 

gnent la colonne et les excitent encore de leurs cris furieux. 
La troupe royaliste rencontre un parti répuljlicain, l'attaque 
avec rage et lui fait expier ces massacres odieux. 

De pareils brigandages sont attestes à chaque instant dans 
la correspondance même de Hoche. 

" J'ai l'àme déchirée •' , écrit-il à Berquet, commissaire du 
de'partement, « de voir la conduite de la malheureuse armée 
Il que je commande. Tous mes ordres, tous les arrêts pos- 
« sibles n'en changeraient pas l'esprit; c'est la peine de mort 
" qu'il faut faire subir sur-le-champ aux scélérats qui se sont 
Il familiarisés avec l'assassinat, le vol et l'incendie. La loi n'a 
« aucune puissance dans nos mains, et c'est cependant à nous 
ti qu'on s'en prend des désordres des autres qui me tuent. » 

Puis au Comité de salut public : 

R J'ai l'àme déchirée des horreurs qui se sont commises 
K dans les campagnes; il n'est sorte de crimes que n'aient 
Il commis les soldats de l'armée. Le viol, l'assassinat, le pil- 
II lage, rien n'a été excepté. Mon pouvoir se borne à faire 
« arrêter les délinquants et à les envoyer à un tribunal mili- 
« taire, qurjnge l'intention, ce qui ne produit pas grand effet. 
Il Cependant beaucoup de coupables sont arrêtés. Ce sont 
Il principalement les officiers que je rends responsables. 
Il L'unique remède est d'établir à cette armée, ainsi qu'on l'a 
« fait à celles de l'Ouest, une commission qui juge à mort le 
Il scéiéi-at qui quitte son rang pour aller porter la désolation 
Il dans les campagnes. » 

F]nfin au représentant Lanjuinais : 

« On ne vous a pas dit toute la vérité : en accusant mes sol- 
• dats de piller, on aurait dû ajouter : ils assassinent, ils 

Il violent Les lois sont impuissantes, et le malheureux 

« général est obligé d'en faire justice le sabre h la main Je 

Il ne roiniais pas «le métier plus horrible que de commander à 
« des scélérats qui se repnissent de tous les crimes '. » 

Ces liorreurs, non moins que l'exécution des vir-.times de 

• Cn,r,;pofula-icc ,L llu.hc, de* 8, 9 ,1 (I jnlllel 179.5. 



QUIBERON. 93 

Quiberon, eurent un long retentissement dans le pays. Elles 
imprimèrent à la guerre civile un caractère d'atrocité dont le 
souvenir existe encore. On sait qu'en représailles des victimes 
de Quiberon, Charette fit fusiller plusieurs centaines de pri- 
sonniers dans la cour du cbâteau de Belleville. De même 
Georges, à partir de cette époque, ne fit plus pendant quelque 
temps de prisonniers; ceux qui tombaient entre ses mains 
étaient envoyés à la mort en expiation des torrents de sang 
versés à Vannes et à Auray, au mépris de la foi jurée. De là 
ces accusations de cruauté et de férocité qui lui ont été pro- 
diguées par des historiens n'envisageant que les effets sans 
analyser les causes. Ils n'ont pas su la tendresse et l'ineffable 
bonté dont son âme était remplie; dans les rares occasions où 
il s'est montré inexorable, c'est à la justice qu'il a sacrifié la 
commisération. Il cessa du reste bien vite d'user de repré- 
sailles, et nous le verrons par la suite étonner les ennemis par 
sa clémence. 



CHAPITRE VIII 
l'armée rouge. 

En arrivant à Quiberon, les Bretons qui avaient combattu 
toute la matinée, accablés de fatigue et d'épuisement, sans 
avoir pris aucune nourriture depuis la veille, s'étaient couchés 
par terre et attendaient des vivres, La distribution ne se faisant 
pas, leurs capitaines réclamèrent auprès du commissaire 
chargé de ce service. Celui-ci répondit par un refus, préten- 
dant qu'il ne pouvait livrer aucune ralion sans l'ordre de 
M. d'Hervilly. Pleins de fureur, Vauban et d'Allègre se 
rendent chez Puisaye, suivis d'une troupe de chouans, non 
moins irrités qu'eux. Sur-le-champ Puisaye leur remet un 
ordre pour le commissaire des vivres. Cet employé persistant 
dans son refus, d'Allègre, hors de lui, menace d'en venir à 
des extrémités violentes. La résistance cède enfin devant cet 
argument, et les vivres sont distribués. 

Désormais la presqu'île, outre ses iiabitants et trois mille 
hommes de troupes soldées, renfermait huit mille chouans et 
au moins pareil nombre de vieillards, de femmes et d'enfants 
réfugiés. Or, la presqu'île nourrit à grand'peine sa population, 
el la Motte n'avait emijarqué que si.x mois de vivres pour une 
armée de dix mille hommes. Il n'était pas possible cependant 
de laisser toute celte foule mourir de faiiu, d'Hervilly donna 
l'ordre que tous les liommes recevraient la demi-ration des 
iiommes soldés ; les femmes et les enfants devaient recevoir 
quatre onces de riz, mais sans aucune solde. Le comte de 
Vauban en parla à Puisaye et fit les plus vives représentations 
en faveur des royalistes indignés. Puisaye exprima son 



LARMKE ROUGli. 95 

mécoDlentement avec beaucoup d'amertume dans la feuille 
d'ordre et fit augmenter la distribution des royalistes. D'Her- 
Tiliy leur proposa ration et solde entière, à condition de 
s'engager dans les troupes soldées à ses ordres. C'était dévoiler 
sa pensée secrète, et l'on peut juger que si l'on avait refusé 
jusque-là aux insurgés des secours accordés aux troupes de 
ligne, si l'on n'avait pas permis aux premiers d aller en avant 
et de faire la guerre qui leur était propre, qu'enfin si l'on avait 
entravé de mille manières les chefs et les opérations, c'était 
pour se former une armée soldée qui eût agi directement sous 
les ordres de M. d'Hervilly. 

Jamais idée plus fausse et plus inacceptable ne fut inspirée 
par des calculs plus étroits et plus personnels. Ce qui fait un 
chef en temps de révolution, c est la confiance; or, M. d'Her- 
villy ne lavait pas et ne pouvait l'enlever au comte de Pui- 
saye, qui l'avait conquise, au moins momentanément, par son 
habile pénétration des véritables instincts du pays. L'homme 
en qui la confiance pul)lique devait s'incarner avec une colos- 
sale puissance, la conquérait en ce moment à son insu en 
combattant à côté de ses compatriotes, en partageant sans se 
plaindre leurs souffrances, en leur donnant à tout instant 
l'exemple du courage, de la résignation, de la patience dans 
les revers et de l'abnégation la plus complète. Mais Georges 
Cadoudal ne s'était pas encore complètement révélé. 

Au moment où les rovalistes furent enfermés dans la pres- 
qu'île de Quiberon, l'absence du commandement laissait tout 
dans le désordre et la confusion, tout le monde accablé de 
lassitude et d'épuisement demandait à grands cris des vivres 
fjue personne ne fournissait, ils perdirent l'espoir qu ils avaient 
gardé jusque-là de sortir vainqueurs de cette lutte. 

Il restait encore une ressource, et dès l'entrée dans la 
presqu'île, Georges avait proposé de l'employer, observant 
que, dans aucun cas, on ne pouvait rester dans une si mauvaise 
position, et que se borner à la défense de bi place serait 
une grande faute, qui ne manquerait pas d attirer de funestes 
conséquences. Il s'agissait d'opérer une diversion à l'intérieur 



96 GEORGES CADOUDAL. 

et pour cela de débarquer sur la terre ferme deux corps de 
troupes, qui se réuniraient pour attaquer les derrières de 
l'armée de Hoche, pendant que les troupes de Quiberon 
l'attaqueraient en face. 

Toutefois, quelques jours avant cette diversion, Puisaye 
retint les chouans auprès de lui pour faire une reconnaissance, 
dont le but était de surprendre l'ennemi dans les positions de 
Sainte-Carbe. Il avait déjà remarqué, du fort, l'activité avec 
laquelle les républicains travaillaient aux retranchements. 
Dans les travaux, les officiers et les soldats rivalisaient 
d'ardeur; ceux-là, en manches de chemise, n'étaient distingués 
que par le hausse-col. Mais ce jour-là Puisaye était d'autant 
plus décidé à les attaquer à l'improviste, qu'ils avaient négligé 
les précautions les plus élémentaires pour se garder, et 
n'avaient pas un seul poste en avant. L'attaque fut donc 
résolue. 

A onze heures du soir, les troupes soldées et un corps 
d'excellents chouans sous les ordres de Georges, de d'Allègre 
et de Mercier, le tout formant environ qviatre mille hommes, 
se mirent en marche, sur quatre colonnes. L'avant-garde était 
formée par un autre corps de chouans et le régiment Loyal- 
Emigrant. Cette petite armée parvint à s'approcher de l'ennemi 
avant d'être aperçue. A deux heures et demie du matin, 
l'avant-garde avait pénétré dans le camp de Sainte-Barbe sans 
avoir été reconnue. Alors une des vedettes réj)ublicaines placée 
entre cette avant-garde et la tète d'une des colonnes royalistes 
donna l'éveil en tirant un cou|) de fusil. 

« Nous fûmes témoins du désordre dans lequel l'ennemi fut 
« jeté », ajoute M. de Puisaye, «nous en vimes plusieurs courir 
" en chemises ou sans armes dans toutes les directions, et je 
" les entendis distinctement crier : Allons! Allons-nous-en, nous 
« ne pouvons pas tenir ici. » Les chouans chargent aux cris 
(le : Vive le Hoi ! Mais ils ne sont pas secondés, un peloton 
rniicmi formé h la iiàle arrête leur poursuite par un feu de 
lile bien nourri. Dés la jiremièro décharge, le désordre s'était 
mis dans une des compagnies du ré(;iincnt d'IIcrviily, formé 



L'AIIMF.E UOUGE. 



de prisonniers de guerre. Ce désordre fut promptement rétabli, 
et les grenadiers ayant demandé à leurs chefs la permission de 
charger : « Non, messieurs, leur répondit d'Hei villy, imitant 
Il d'une façon bien inopportune le mot du maréchal de Riche- 
" lieu, je ne suis pas assez content de vous aujourd'hui pour 
.. vous faire ce plaisir. » 

L'attaque était manquée, il n'était plus possible de la 
renouveler. Les troupes royalistes avaient perdu tous les avan- 
tages que donne la surprise. La retraite se fit en bon ordre, 
conduite par du Dresnay, sans poursuite de la part des répu- 
blicains heureux d'en être quittes à si bon marché. 

Cependant la disette se fnisnit sentir à Qniberon, surchargé 
de vingt mille hôtes étrangers à la population; force fut alors 
de revenir à la pensée de (ieorges, de transporter sur la grande 
terre une partie des forces royalistes. 

Il fut décidé que Tinténiac aurait sous ses ordres deux mille 
cinq cents insurgés conduits par Georges, d'Allègre et Mercier 
la Vendée, qui les avaient choisis dans l'élite de leurs divisions. 
Ces troupes seraient embarquées sur des chaloupes au Port- 
Haliguen pour être transportées dans la presqu'île de Itbuys; 
et les hommes devaient être revêtus d'uniformes rouges, pour 
figurer des soldats anglais et a(;ir par ce moyen sur l'imagina- 
tion des populations bretunnes. 

■•".n même temps, un nombre égal d'insurgés, aux ordres de 
^1^L Jean Jan et de Lantivy-Kerveno, devaient descendre an 
nord de Lorient et débarquer à l'embouchure de la rivière de 
QuiiTiperlé. 

Puisaye, d.ms ses Mémoires, prétend que ces deux divisions 
avaient reru la mission de battre le pays, de soulever tous les 
royalistes et de revenir, ainsi grossies, le l-i juillet, faire leur 
jonction dans la petite ville de Haud, pour se trouver, le l(i au 
matin, sur les derrières de Hoche, tandis que les émigrés l'atla- 
queraient de front du côté de la pre^qu'de. Nous verrons plus 
loin que ni ^L de Vauban, l'ami de Puisaye, ni Georges Ca- 
doudal ne racontent le? faits de cette manière. 

Le 10 juillet au soir, quand le commodore Wrren eut achevé 



98 GEORGES CADOrDAL. 

tous ses préparatifs, les deux mille cinq cents hommes aux 
ordres de Tinténiac s'embarquèrent à bord de cbasse-inare'e, 
qui furent escortés par une chaloupe canonnière, commandée 
par M. Smith, lieutenant delà marine anglaise. Sous les ordres 
de Tinténiac, Georges, d'Allègre et Mercier les commandaient 
en personne. Hermely conduisait une colonne; une compagnie 
de Loyal-Emigrant, commandée par M. Boquet, auquel Pui- 
saye donna le grade de capitaine, était attachée à l'expédition. 
Puisaye prétend avoir donné à Tinténiac des instructions écrites, 
dans lesquelles la marche qu'il devait suivre était tracée jour 
par jour; il ajoute que Tinténiac lui donna sa parole d'être à 
Baud le ] i, et le IG d'attaquer le camp de Sainte-Barbe avant 
le lever du soleil. Le comte de Chàtillon, Georges, d'Allègre 
et Mercier eurent, dit Puisaye, connaissance de ces instruc- 
tions. 

Indépendamment de ces chefs, le général de Tinténiac fut 
suivi par neuf ou di.\ officiers émigrés, le comte de Pontbel- 
langer, le chevalier de la Marche, le marquis de Busnel, 
MM. de la Houssaye, de Guernisac, de Keroulas, de Clos- 
madeuc, etc. Il distribua à ces messieurs les emplois de son 
état-major et fit son second du comte de Ponibellanger. 

Tinténiac débarqua très-heureusement au j)ort Saint-Jacques, 
près Sucinio, dans la presqu'île de Rliuys; il repoussa victo- 
rieusement les troupes qui défendaient la presqu'île et qui 
furent contraintes de se replier surSarzeau. Bien que renforcées, 
celles de cette ville firent également peu de résistance, et 
l'Armée rouge put continuer sa marche, sans rencontrer l'en- 
nemi, jusqu'au château de Callac, où elle passa la nuit et la 
journée du lendemain. Pendant ce temps on plaça des trouiies 
di' Loyal-Emigrant dans chaque compagnie, les uns comme 
officiers, les autres comme sergents instructeurs '. 

Ce fut dans cette journée que M. de Margadel, oommis- 
siomié par l'abbé (K; Villcgommau, vint, «le la part du comité 
royaliilc de Paris, apporter au généi'al de Tinténiac des dépêches 

I .\frmnires d.- //../ir, (iin'diis). 



I/ARMEE ROUGE. 99 

. qui, d'ajués Puisaye, furent cause de l'abandon du plan con- 
venu. A l'entrée de la nuit, la colonne partit de Callac pour 
Elven, où elle arriva au point du jour. La division de Georges 
entrant au pas de course dans le bourg, surprit un faction- 

• naire endormi, qui n'eut pas le temps de donner l'alarme à la 
garnison, en sorte que les soldats ne purent se mettre en dé- 
fense. Aussi furent-ils complètement battus et dispersés sans 
queTinténiac eût perdu un seul bomme. 

L'armée ne séjourna pas à Elven, elle prit la direction de 
Plaudren et s'arrêta à l'Ermitage, oii des jeunes gens delà 
division de Guillemot vinrent la rejoindre, mais sans leur chef. 
Celui-ci n'était pasencoreremisdesblessuresquelui avait faites, 
quelques semaines avant la de^centede Quiberon, l'explosion de 
plusieurs barils de poudre; blessures qui l'empécbaient de 
prendre part à cette expédition où, en raison de son courage 
et de son influence sur les soldats, il eût, sans nul doute, joué 
un rôle |)répondérant. Quoi qu'il en soit, ces jeunes gens dont 
la bravoure et les aptitudes militaires étaient coimues, furent 
considérés, dans l'armée de Tinténiac, comme d'excellentes 
recrues et un renfort précieux '. 

De l'Ermitage, Tinténiac ordonne à ses soldats de se diriger 
sur Josselin. Ce n'était plus, toujours d'après Puisaye, la route 
tracée par ses instructions. Georges lui rappelle en vain l'iti- 
néraire qu'il s'est engagé à suivre, il s'oppose à ce cliange- 
ment de direction au nom de la discipline militaire; Tniténiac 
allègue les volontés du Roi que le conn'té de Paris vient de lui 
transmettre. « Le Roi, répond brusquement Georges, c-'t à 
11 Vérone et n'a pas pu, à l'iieme dite, tout prévoir de si loin. " 
Les émigrés qui accompagnent Tinténiac lui conseillent, au 
contraire, de se conformer à ses nouveaux ordres. 

Tinténiac, qui vient de recevoir de l'abbé de Routouillic un 
billet où il lui est annoncé qu'au cbàteau de Coëtlogon il est 
attendu par des dames chargées de lui remettre d'importantes 
dépêches, se range à l'avis des émigrés et donne l'ordre de 

' Mémoires de Bohu (inédits). 



GEORGES CADOUDAL. 



marcher sur Josselin. A l'approche de l'Arméerouge, un déta- 
chement de la garnison de Josselin, sorti de la ville, se ren- 
contra avec les Morbiliannais près de Saint-Jean-des-Bois. Ce 
détachement fut repoussé dans la ville, ainsi qu'un second 
envové pour le soutenir. Les faubourgs furent occupés facile- 
ment, mais la garnison, s'étant retirée «i l'intérieur, fit pleuvoir 
sur les insurgés une grêle de balles qui les fit beaucoup souffrir. 
Tinténiac somma en vain les républicains de se rendre; en vain 
le feu fut-il mis à une maison occupée par des gendarmes et 
qui était à la porte Saint-Martin. Cette porte résista. Contre les 
tours et les murs, les chouans prodiguent inutilement leur 
temps et leurs cartouches. Sur la route de Plocrniel, la division 
de Georges fut assaillie par des troupes sorties de cette der- 
nière ville. Les hommes de cette division gardèrent la conte- 
nance de troupes expérimentées. Sautant dans les champs qui 
bordent la route, ils parvinrent à tenir tète à la garnison de 
Ploërmel et à la mettre en pleine déroute. 

Tinténiac se retira vers cinq ou six heures, emportant une 
assez grande quantité de blessés; il avait dépensé cinq heures 
à cette stérile attaque. 

A une courte distance de .losselin, l'armée fut rejointe par 
Saint-lîcgeant qui, prévenu de son passage, lui amenait trois 
ou quatre cents hommes. L'armée républicaine en recevait 
autant de son côté, qui lui étaient envoyés de Loudéac. Ainsi 
renforcée, elle voulut inquiéter l'arrièrc-garde royaliste, mais 
d'Allègre la repoussa vivement. 

Après cette laborieuse journée, l'Armée rouge coucha h 
Mohon. Le lendemain 17, elle marchait versles Côtes-du-Nord, 
(|uan(l elle fut rejointe à la Trinilé-Porhoèt, par le général 
Clianq)eaux qui, à la tête de trois mille hommes, se jeta sur 
elle. Les forces des deux troupes étaient à peu près égales, 
l'action fut vive et opiniâtre. A la fin les républicains cédèrent 
le terrain et lurent poursuivis pendant deux lieues. La colonne 
reprit ensuite sa marche vers le château de Coètlogon, daus 
la comnninc de Plumicux. 

A quatre lieues de l^oudéac, sur la lisière des Cotcs-du-Nord 



L'ARMEE nOLGE. lOi 

et du Morbihan, Goëtlogon est entouré de bois épais. II était 
alors habité par des dames, madame et mademoiselle de Guer- 
nisac et mademoiselle Quintin de Kercadiou, dit-on. Elles 
accueillirent avec empressement Tinténiac et son état-major, 
qui prirent place à un repas, tandis que les chouans bivoua- 
quaient aux alentours. Georges, d'Allègre et Mercier ne quit- 
tèrent pas leurs hommes, et cette circonstance fut heureuse, 
car, au milieu du dîner, le cri : « Aux armes! « se fit entendre, 
et une colonne de trois mille hommes, aux ordres du général 
Crublier, vint attaquer les royalistes. Après un léger désordre 
causé par la surprise, Georges fit les préparatifs de défense : il 
plaça ses hommes derrière des haies, sauf la compagnie de 
Rohu qu'il rangea devant l'ennemi, sur une seule ligne, les 
hommes à deux pas d'intervalle les uns des autres. Au cri de : 
« En avant! » poussé par Georges, Rohu, suivi de sa compagnie, 
se précipita sur l'ennemi avec un tel élan, qu'il mit toute 
l'armée en mouvement. Les bleus furent étonnés, à tel point 
qu'ils se débandèrent aussitôt et prirent la fuite, laissant sur le 
terrain des morts, des blessés et des prisonniers. 

Aux premiers coups de feu, Tinténiac était accouru. Oubliant 
les devoirs d'un général, il s'élance impétueusement sur les 
bleus déjà en pleme déroute, et s'abandonne témérairement à 
la poursuite. 

Derrière une grosse haie, il aperçoit un tirailleur ennemi 
auquel il crie de mettre bas les armes. Pour toute réponse, le 
tirailleur le couche en joue, et Tinténiac tombe sans vie dans 
les bras' de Julien Cadoudal, frère de Georges'. Au même 
instant, Joseph Madec, capitaine de la compagnie des paysans de 
Carnac, ajustait le grenadier républicain. .Son coup part, mais 
une seconde trop tard. En tuant le bleu, il ne peut que venger 
son général '. 

Ainsi périt à la fleur de l'âge le chevalier de Tinténiac; sa 
perte inspira aux Morbihannais, à la tète desquels il ne parut 
que quelques jours, les regrets les plus profonds. Modeste, 

' Voir aux Pirces jiisliticallvfi l.i i jj.nn^nn itiilmli'c : /et C/ioiiniit. 
2 Meinoîfex inédits de liohu. 



10-2 GEORGES CADOUDAL. 

loyal, généreux et plein dedévouement à la cause qu'il servait, 
il avait la bouillante intrépidité et la valeur chevaleresque 
de Henri de Larochejaquelein. A la différence de beaucoup 
d'émigré», il admirait le courage désintéressé qui avait armé 
contre la République le bras des insurgés brelons. 11 plaidait 
leur cause contre d'Hervilly et les hommes de son parti; aussi 
était-il singulièrement aimé de ses soldats et a-t-il laissé der- 
rière lui un durable souvenir. 

Quelles étaient les instructions nouvelles reçues par Tinté- 
niac? Nul ne le sait encore, et nous n'avons pu trouver la 
source d'intrigues qui aurait fait commettre à cet homme 
loyal, à ce militaire éprouvé, la faute de manquer à un ren- 
dez-vous d'honneur. 

Les mémoires de Puisaye sont tellement remplis de contra- 
dictions et d'ine.xactitudes qu'il est difficile d'ajouler foi à »on 
dire, d'autant que Vauban, qui était, d';tprès Puisaye lui- 
même, son meilleur ami, dit dans ses mémoires : « Depuis 
Il plusieurs jours M. d'Hervilly méditait l'attaque de la posi- 
« lion de Sainte-Barbe. Il était décidé à la faire le 16. L'arrivée 
Il du détachement aux ordres de M. le comte de Sombreuil, la 
Il réjjutation des troupes qui le composaient, détermina M. le 
ocimte de Puisaye, nui n'était nullement d'avis de foire cette 
Il uHaque, à renouveler ses instances pour qu'au moins elle fût 
Il différée jusqu après le débarquement de ce renfort. ^L l'ami- 
« rai Waren se joignit à RL de Puisaye, dont il partageait les 
Il opinions; tout fut employé, mais inutilement. M. le comte 
"d'Hervilly résista avec obstination ^et ne permit pas de dé- 
« lai. » Si Puisaye avait attendu Tintéiiiac, le J(i, il n'au- 
rait pas tant insisté pour retarder l'attaque des troupes 
soldées, ou sanscela l'accusatinu qu'il jctti; à la face des autres 
lui était im|>utable. 

Mais quel était donc le but de la diversion? Vauban nous dit: 
« M. le général chevalier de Tinléniac lut embarqué avec 
«trois mille royalistes, ayant avec lui M. (leorgos. H reçut 
• l'ordre de faire la guerre en Bretagne, et de s'altachcr parti- 
« culiércmcnt à incommoder l'ennemi sur ses derrières, sur- 



L'ARMÉE ROLGE. 1U3 

«tout de faire l'impossible pour opérer quelque diversion 
« utile'. » 

Il y a loin de là aux dates si positives indiquées par Pui- 
saye. 

Ecoulons mainlenant Georges lui-même : 

« C'est avec la plus grande répugnance que j'avais vu nous 
« engouffrer tous le 6 juillet dans Quiberon. Ce fatal engouf- 
« frement me parut une faute impardonnable, s'il ne me sera- 
K bla pas quelque cbose de pire encore, peut-être. Il éteignait 
« l'entbousiasme cbez nous, cbez nos partisans l'espoir, et les 
« reportait sur un ennemi qui s'enricbissait de nos pertes et 
(1 saurait s'en prévaloir au besoin. J'en gémissais amèrement, 
Il mais j'étais loin d'en pressentir le principal objet. 

« A peine fûmes-nous ri'nfermés dans cette malbeureuse pé- 
« ninsule, qu'il me frappa tous les sens à la fois, cet o1)jet in- 
11 fernal. Se croyant déjà les maîtres, on (les émigrés) avait 
« bientôt jeté le masque. 11 fallait compléter les régiments qui 
« n'étaient pas complets, ajouter à celui qui l'était, en recréer 
Il un autre; on avait recouru à la faim même pour asservir des 
Il bras que la générosité avait tendus au malbeur, mais que 
Il l'indignation retirait à la violence. 

if ...Je pris texte des enrôlements arracbés ou surpris à nos 
Il soldats et signifiai sans plus de détour que je les avais tous 
11 déclarés nuls. Nos enrôlcurs sourirent de pitié. .Je m'y atten- 
« dais. Ce n'est pas tout, ajoutai-je, nos bonnes gens ne nous 
Il ont pas suivis à Carnac pour s'ensevelir à Quiberon ; impa- 
II tients de ce qu'ils souffrent, outrés de ce qu'ils entendent, de 
Il ce qu'ils voient, ils veulent en sortir; je le veux comme eux, 
Il et nous en sortirons. 

11 ...On me représenta que si je retirais ilc Quiberon tout 
Il ce qui nous y avait suivi, la presqu'île, dégarnie de ce qui 
Il faisait sa principale force, ne serait plus des lors à l'abri d un 
(1 coup de main. Je répondis que mon projet était d'empêcber 
11 le ni:i! et do n'en pas occasionner, que mon plan parerait à 

1 .l/p»;<,/;f< ,/<■ .1/. i/f Vanban, 6ililii)ii ilc tSOf), i..i(j.vs lOt, 11):! et lOV. 



104 GKORGES CADOUDAL. 

«1 tous les inconvénients el satisferait à tout ce que l'on pouvait 
Il raisonnablement exiger de nous. 

Il Ce plan était de faire sortir de Quiberon : 1° le plus que 
« l'oa pourrait de bouebes inutiles; 2' un corps cboisi de 
11 trois mille cinq cents chouans, ayant à leur tète leurs chefs 
" immédiats, sous le commandement général du chevalier de 
.' Tinténiac, qui devaient descendre à la côte de Sarzeau, en 
11 culbuter et balayer devant eux tous les petits cantonnements, 
Il ainsi que la garnison de la ville et toutes les garnisons qui se 
" trouveraient sur son passage, électriser les courages par leur 
11 succès, faire apprêter toutes les armes et disposer tous les 
Il hommes pour leur retour, rendre aux campagnes la liberté 
" de rassemblement, se porter vivement aux Côtes-du-Nord, 
Il pour y recueillir et raviver ces restes presque éteints de la 
Il brave armée de Boishardy; provoquer dans la baie de Saint- 
II Brieuc et y protéger le débarquement de munitions, d'armes 
Il et d'émigrés que Ton y avait promis de Jersey et deGuerne- 
11 sey, dès qu'on s'y j)résenterait pour les recevoir; de là, tou- 
11 jours se grossissant de tous les hommes armés qu'elle se se- 
II rait assurés et de ceux qui auraient eu l'ordre de se tenir 
Il prêts à son p issage, cette armée devait se rabattre sur le 
Il Morbihan avec toute la rapidité de l'éclair, l'impétuosité de 
Il la foudre, et y fondre au nombre de vingt mille combattants, 
Il au moment dont on conviendrait, sur les derrières de Hoche, 
Il que, de concert avec l'armée de Ouiberon, on écraserait 
Il dans son camp, on exterminerait dans sa retraite. 

Il La colonne des bouches inutiles se composait de trois 
» mille chouans, en majeure partie des pères de fii mille pres- 
11 ses de retourner chez eux. Sous les ordres de Lautivy et 
Il Jean Jan, ils devaient débarquer au bas de la rivière de Pont- 
•I Aven, après Tinténiac, de façon que les républicains, sur- 
11 pris par le premier débarquement, ne songeassent pas à 
■• s'opposer au second. Aussitôt h terre, les |)ères de famille 
» devaient se disperser, afin de regagner leur logis, el MM. Jean 
Il Jan c;t Luntivy ne conservaient avec eux qu'une force res- 
« (reinte, sullisantc pour (jaiantir leur sécurité et les aider à 



I.'AIIMÉE liOUGK- 105 

« préparer le pays à se joindre à Tinténiac, au retour des Côtes- 
« du-Nord. 

Il Ce plan n'exigeait pas plus d'un mois pour sa pleine 
Il exécution, et les officiers du génie garantissaient la pres- 

* qu'ile pour six semaines à compter du 3 juillet, que l'armée 
«royale y était entrée. Aussi il fut unanimement arrêté qu'à 
Il l'instant même on se disposerait à réaliser ce phin dans toutes 
« ses parties. 

Il Cet arrêté fut pris le 9 juillet, et, dès le 10 au soir, ^I. de 
« Tinténiac mit à la voile pour débarquer le 11 sur la côte 

• de Sarzeiiu. 

Il MM. de Lantivy et Jean Jan durent descendre dans la nuit 
■1 du 12 au 13 il l'entrée de la rivière de Pont-Aven. Ces deux 
'< messieurs réussirent complètement dans leur mission. 

Il L'infortuné Tinténiac n'eut pas le même bonheur dans la 
11 sienne. » 

Ces lignes sont copiées sur le manuscrit même que l'abbé 
Guillevic écrivait sous la dictée de son cbef. Au point de vue 
militaire, ce plan est certainement plus juste que celui déve- 
loppé dans les mémoires de M. de Puisaye, et il répondait ad- 
mirablement au caractère du pays et aux besoins du moment. 

Reprenons le récit des événements et suivons l'Armée rouge 
dans sa marche vers le nord. 

Après la mort de Tinténiac, Pontbellaiiger convoqua un 
conseil |)Our élire un général, ou plutôt, ainsi que le remarque 
Puisaye, « pour donnera l'usurpation (|u'il fit du commande- 
B ment la forme d'une élection » , car, de tous les chefs insur- 
gés, il n'admit à ce conseil que les chefs de division Georges, 
Mercier et d'AlIcgre, à qui il adjoi;jni4 les officiers émigrés qui 
avaient suivi Tinténiac, ce qui lui assurait une majorité de 
neuf voix contre trois. Les chouans, informés de ce qui se pas- 
sait, demandèrent que le généralat fut confié à Georges, 
Mercier ou d'Allègre, et prièrent ce dernier de le demander 
au conseil en leur nom. 

D'Allègre pru[)0sa Georges Cadoudal, le seul des trois qui 
fût né dans le Morbihan, qui parlât la langue du pays, et qui 



106 GKOliGES CADOUDAL. 

venait de prouver à Goëllogon qu'il possédait, avec l'art 
d'entraitier les hommes, assez de connaissances militaires pour 
faire face à toutes les exigences de la situation. 

Cet avis conforme à la politique fut rejeté par le nombre. 
Georges et ISIercier, trop jeunes encore pour montrer du cou- 
rage ailleurs que sur les champs de bataille, cédèrent faci- 
lement à la représentation qui leur fut faite, que Ponlbellanger 
était plus ancien colonel qu'eux. 

Ponlbellanger fut donc acclamé, au grand mécontentement 
de tous les insurgés, parmi lesquels la désertion se mit aussi- 
tôt qu'ils eurent appris l'élection. Ceux qui avaient rejoint 
Tinléniac dans sa marche, et qui n'étaient pas du Mor- 
Iiihan, se dispersaient dans les campagnes et rentraient chez 
eux. 

Le premier usage que fit le nouveau général de son auto- 
rité fut de donner l'ordre de se porter vers la baie de Saint- 
Brieuc, où il espérait un débarquement des émigrés cantonnés 
à Jersey. La colonne royaliste laissa Loudéac à sa gauche, et 
arriva le 20 au bourg de Pl'œuc, d'où elle chassa un canton- 
nement républicain, PIreuc est un gros bourg situé au versant 
méridional des montagnes d'Arrée, à une courte distance des 
forêts de Lorgcs. L'Armée rouge arriva le même jour au 
château de ce nom, où elle fit une halte de f|aelques heures. 
Puis elle se dirigea à travers d'affreux chemins, et sous une 
pluie battante, vers Quintin, ville close et riche, qui avait au 
levant un fort, où se tenait la garnison. 

L'armée s'arrêta sur la grande route, où elle se forma en 
colonne par sections, et elle arriva au bas du fort, au moment 
où les bleus l'abandonnaient. Klle fut accueillie par quelques 
coups de fusil, qui ne produisirent aucun effet. Les chouans 
poursuivirent l'ennemi jusqu'à la sortie de In ville, par la 
porte du couchant. Pendant ce temps, le reste de l'armée 
avançait par la (Îrande-Rue, en colonne, par le flanc, un rang 
de chaque côlé des niaismn, |)()ur éviter les balles, qui, de 
cette! porte, enfilaient la rin; <laii' tonte sa longueur. M. de la 
Marclie venait d'être blessé aux pieds, (piand (îeorges, arrivant 



L'ARMEE ROUGE. 



par les derrières, dit à Rohu qu'il fallait passer cette porte. A 
cette injonction, Rohu promène son regard sur ses braves, et 
les voyant prêts à se jeter au milieu de cette grêle de balles, 
il se lance en avant. Il commandait à des hommes trop attachés 
à sa personne pour se contenter de le suivre; ils le devancent 
à qui mieux mieux, et les bleus épouvantés n'eurent pas le 
courage ni le temps de tirer un seul coup de fusil. 

Dans le faubourg extérieur, Rohu remarqua par une fenélre 
du rez-de-chaussée une salle basse où plusieurs hommes en 
écharpe tricolore étaient assis autour d'une lable. C'étaient le 
maire et son conseil municipal, qui délibéraient. Sur l'indica- 
tion de Rohu, Georges entra dans cette salle, et obtint que 
des billets de logement et des vivres seraient distribués à 
l'armée, ce qui eut lieu à l'heure même. Une contribution de 
cent mille livres en argent, toiles et aulres effets Fut imposée 
aux patriotes, mais elle fut loin d'être acquittée en totalité. 

L'armée séjourna quarante-huit heures à Quintin, et ren- 
forcée d'une pièce de canon, qui fut montée sur une charrette, 
elle prit la route de Chatelaudren, laissant à Quintin la divi- 
sion de Saint-Régeant. Elle arriva le 23 juillet à Chatelaudren. 
Saiiit-Régeant fut att;iqué, à Quintin, par le général Cham- 
peanx, qui y avait suivi la colonne royaliste; mais sa division 
se gardant militairement, le général ennemi ne put que 
s'approcher de la ville sans y entrer. Saint-Régeant avait 
formé une compagnie de cavalerie, et les vedettes de nuit 
faisaient le coup de pistolet avec les républicains. Cependant, 
on était en grande alarme à Saint-Brieuc qui n'est situé qu'à 
cinq lieues de Chatelaudren. Il est probable que l'armée roya- 
liste serait entrée dans cette ville sans coup férir, si elle s'y 
était portée. La marche de la plupart des garnisons républi- 
caines sur le Morbihim avait dégarni les places des Cofes- 
du-Nord. A Chatelaudren, on apprit que les vaisseaux anglais 
ne paraissaient |)as sur la côte. Se voyant dépavsés, les Mor- 
bihaniiais commencèrent à murmurer. 

.\rrivé aux environs de Saint-Riieuc à la tète de quatre 
mille hommes, rien n'annonçant I approche des vaisseaux 



108 GEORGES CADOUDAL. 

anglais, pour se tirer d'embarras Potitbellanger convoque un 
conseil où sont admis Georges, d'Allègre et Mercier. A la 
suite de ce conseil, une pétition est adressée au gouverne- 
ment anglais, pour lui demander que l'escadre annoncée soit 
expédiée sans délai dans la baie de Saint-Brieuc. D'Allègre, 
cédant aux instances de Georges et de Mercier, part pour l'An- 
gleterre et remet celte pièce au ministre Windham, auquel 
il fait connaître toute la vérité. 

Quelques jours après le départ de d'Allègre, la nouvelle de 
la défaite de Quiberon arrive à l'armée de Pontbellanger. A 
cette nouvelle, la consternation devint générale; une émeute 
violente se forme contre Pontbellanger, qui perd la télé et dis- 
parait avec les émigrés de son état-major. Pontbellanger est 
repris par ses soldats, qui l'emprisonnent, pendant qu'un 
conseil de guerre prononce contre lui la peine des déserteurs. 
L'arrêt ne fut pas exécuté, grâce à Georges, qui, par égard 
pour la noblesse qui venait de perdre lant de braves, fit 
secrètement évader Pontbellanger'. 

Cependant, les Morbibannais, dont les volontaires de 
Loyal-Lmigrant étaient restés les fidèles compagnons d'armes, 
se trouvaient sans cbef, loin de leur pays, entourés de toutes 
parts par un ennemi que la victoire de Quiberon mettait en 
mesure de les écraser. Hoche était le 27 à Uzel, d'où il 
dirigea contre les royalistes quatre bataillons dirigés par 
Ménagé et Crublier; Cliampeaux et Chabot les menaçaient 
sur d'autres points, de telle sorte qu'en rentrant à Reunes, 
Hoche put se croire certain de la destruction de cette co- 
lonne. Dans ces circonstances critiques, tous les yeux se 
tournèrent vers Georges Cadoudal, dont la bravoure et 
la ca[)acilé étaient dès lors connues de (ous, et qui sem- 
blait le seul capable de reconduire dans le Morbihan les 
divisions qui sont si gravement engajjées. (îeorges, con- 
fiant en lui-même, n'hésite pas à prendre la charge que lui 
impose le suffrage de tous. 11 exige seulement une obéissance 

I Papi,rt de l'iMr Cuillcvlc. 



L'ARMEE ItOUGE. 109 

passive, et, sous celle seule condition, il s'eufjage à ramener ses 
compatriotes sains et saufs dans leur pays. On part, Georpes 
mène la colonne; en passant sur la chaussée d'un élang, les 
chouans y jettent leurs uniformes rouges, qui les auraient 
trop signalés, quand il fallait au contraire dérober leurs 
traces. 

Au soleil levant, ils arrivent à Corlay. La forêt de Qué- 
nécan voile ensuite leur marche, partout Georges trompe 
l'ennemi et met en défaut les généraux républicains qui 
le poursuivaient. Quelques coups de feu seulement sont 
échangés entre les éclaireurs royalistes et les éclaireurs 
républicains. A Mur, les divisions de Saint-lîégeant et de 
Troussier se délacbent du gros de la troupe, pour rentrer 
dans leurs foyers. A Gléguérec, Georges engage ceux de ses 
hommes qui, pendant la marche, passeront près de leur rési- 
dence, à rentrer chez eux. Aussi, dès le lendemain, la colonne 
fut-elle singulièrement réduite, bien que son licenciement 
définitif n'eût lieu qu'àMou stoir-Locminé. 

Tous ceux qui ne pouvaient pas rentrer chez eux, soit faute 
de moyens d'existence, soit parce que leur domicile était 
envahi par les troupes républicaines, furent autorisés à rester 
réunis sous le commandement de Rohu. Cette petite troupe 
vécut au moyen de bons remboursables qui ne manquaient 
jamais de trouver crédit près d'une population toute dévouée 
à la cause de la religion et de la monarchie. Rohu toutefois 
commençait à s'inquiéter des moyens de rembourser celte 
dette, quand Joseph Botherel, ancien condisciple de Georges 
au collège de Vannes, qu'une maladie avait empêché de faire 
la campagne, vint lui dire qu'avant la descente des émigrés, 
Georges avait déposé chez lui une somme de 4,500 francs, que 
cette somme était encore entre ses mains, et qu'il la tenait h 
la disposition du dépositaire. 

Avant de se remettre à l'œuvre, Georges laissa quelques 
jours de repos à ses soldats, pour qu'ils pussent voir leurs 
familles. Mais ne jugeant pas que l'acclamation qui l'avait 
proclamé général fût une investiture suffisante à son grade, 



110 GEOnCF.S CADOrDAL. 

il convoqua à Grandchanip une réunion de fous les chefs de 
canton, pour nommer un général divisionnaire el un major 
général. Il réunit la plupart des suffrages pourle généralat, et 
la Vendée fut nommé major général à une majorité non 
moins imposante'. 

Bientôt la plupart des hommes qui avaient profité du 
licenciement de l'armée pour rentrer chez eux, revinrent au 
quartier général. Les nouvelles qu'ils apportaient sur la prise 
de Quiberon étaient épouvantables et bien propres à faire pâlir 
les plus intrépides. 

La division Jean Jan et Lantivy avait eu un sort moins 
lamentable que celui de l'armée de Tinténiac. Descendus à 
l'entrée de la rivière de Quimperlé, les chouans s'emparèrent 
sans obstacle des batteries de la côte, et occupèrent la petite 
ville de Pont-Aven. Us s'y ravitaillaient, quand trois cents répu- 
blicains, commandés par le capitaine Huard, passèrent la 
rivière et se portèrent rapidement en arrière de la ville, qui 
fut en même temps attaquée de l'autre côté. Surpris, les 
chouans firent retraite sur Tremeven et Arzano; la nuit sui- 
vante, ils gagnèrent Plouay, rentrèrent dans le Morbihan et 
se di.spersèrent dans leurs foyers sans autres pertes, mais aussi 
sans autre résultat. 

Tel fut le sort de ces deux divisions sur Irsquelles Puisaye 
comptait beaucoup, poiu- rétablir les affaires de sou parti. Le 
plan était sans doute fort lieau sur le papier, mais le général 
avait compté sans les mille incidents qui, presque toujours, 
surgissent à la guerre et viennent déranger les plans les mieux 
conçus. Pour sa justification devant l'histoire, il a mis en 
avant une infernale intrigue, nouée par ses ennemis du comité 
de Paris, et dont l'abbé de Boutouillic, mesdames de Guernisac 
et la Vieuville, auraient été les instruments. L'histoire ne doit 
s'écrire que sur des documents positifs, et ici tout ressemble 
Ji un roman invcnt(> pour les besoins de la cause. 



' I,a (l.ilc <lr ce-tlr rlcrdon est fixrr pnr uni- Icltie adicsat'u le '» friiclidor 
an III !> l'iiilinitiinlrntiun ilii Moihilinii. Voir .lux l'irics jiiadfuMlIvcs. 



L'ARMEE ROIGE. 111 

Nous ne raconterons pas les tristes journées où l'imbécil- 
lité, la trahison et le parjure se réunirent pour accabler les 
royalistes. Nous écrivons la vie de Georges Cadoudal, et il ne 
joua à Quiberon qu'un rôle secondaire que nous avons suffi- 
samment caractérisé. Nous devons le suivre sur un théâtre oii 
désormais il allait jouer le premier rôle. 

A cette époque, Georges Cadoudal n'avait que vingt-quatre 
ans, il était dans tout le développement de sa force physique 
et intellectuelle. Sa vigueur était telle qu'il saisissait par les 
pieds de derrière un poulain de vingt mois pendant que deux 
hommes fatiguaient l'animal à grands coups de fouet et que 
tous ses efforts ne pouvaient triompher de la force de Georges. 
On montre encore à Locoal-Mendoii un puits dont il soule- 
vait la margelle à bout de bras et qu'il remettait ensuite en 
place par manière de jeu. On l'a vu souvent renouveler le 
tour du maréchal de Saxe et briser comme lui un écu de six 
livres entre ses doigts. Mais la force muculaire n'enlevait rien 
à ses facultés intellectuelles. Sa mémoire était prodigieuse; 
par prudence et par habitude de proscrit, il ne conservait 
jamais une lettre, mais toutes celles qu'il recevait, une fois 
lues, étaient à jamais gravées dans son puissant cerveau. Tous 
ses loisirs étaient consacrés à l'étude. On le vovait constam- 
ment, avec son ami Mercier, penché sur des cartes de Bre- 
tagne, absorbé dans des plans et des méditations straté- 
giques. 

Pendant les quelques jours qu'il fut enfermé à Quiberon, 
tout en partageant l'irritation de ses compatriotes contre les 
émigrés, tout en se plaignant amèrement de l'abandon où ils 
l'avaient laissé sur les routes de Lorient, de Vannes et de 
Sainte-Barbe, il n'en rendait pas moins justice à leur valeur. 
Il admirait leur excellente tenue militaire, supérieure même à 
celle des républicains, et metlait h profit pour son éducation 
le spectacle qu'il avait sous les yoiix. Il observait minutieuse- 
ment toutes les manœuvres, étudiait avec Mercier tous les 
détails du service, de l'armement et de l'équipement. Il appré- 
ciait à sa juste valeur l'avantage d'une sévère discipline et d une 



112 GEORGES CADOUDAL. 

organisation régulière, qu'il se réservait d'imiter d'une certaine 
manière et autant que possible dans l'armée insurrection- 
nelle. 

On l'a sous'ent entendu dire : « J'ai appris des émigrés à 
« commander, à me faire mieux garder qu'eux et surtout à ne 
" pas confier ma garde aux déserteurs; voilà pourquoi je n'ai 
" jamais été trahi, ni surpris. « 

Voici le portrait qu'en trace un homme qui, bien (ju'étranger 
au Morbihan, y a longtemps habité, qui a vécu avec les vieux 
compagnons d'armes de Georges Cadoudal et qui a recueilli 
leurs impressions et leurs souvenirs. 

Il C'était, dit-il, un homme d'un caractère grave et réfléchi, 
Il à la parole brève et concise, à l'œil sévère, d'une brusque 
Il et rude franchise. Ses profondes convictions, l'énergie et la 
u ténacité toute bretonne de sa volonté, lui donnaient de 
.' l'ascendant jusque sur ses chefs. Sa physionomie froide et 
" habituellement calme, son regard fixe et scrutateur, sa noble 
Il confiance dans sa force extraordinaire et dans son courage. 
Il en imposaient involontairement à ceux qui l'approchaient 
Il avec la prétention d'une supériorité quelconque sur le fils 
" d'un petit cultivateur. Il avait la dignité et la fierté que 
« donnent une bonne conscience et un dévouement désinlé- 
« ressé. Les paysans l'adoraient; aujourd'hui encore, les sou- 
II venirs sont vivants; leur cœur en est rempli. Tous ceux qui 
il ne l'ont pas vu le connaissent comme ses vieux et désormais 
'I rares compagnons. Sa vie fait l'objet de leurs continuels 
.1 entretiens, et son nom est toujours une puissance, tant il 
H a frappé profondément les imaginations '. « 

Citons aussi l'opinion d'un émigré, M. le baron deOuilhcrmy, 
attaché à la légation du Itoi à Londres, ({ui eut l'occasion de 
le voir dans cette ville et sut l'apprécier : 

n Cadoudal, ayant jadis étudié pour être prêtre, avait reçu 
Il une excellente instruction; doué d'une bonne tcte, de beau- 
« coup d'esprit, d'une (rès-grande pénétralion, il avait, en 

> Cli,Mlf <lc 1.1 Tuiiche. 



L'ARMEF. nOUGi;. 113 

« outre, une constance opiniâtre, qui s'accroissait avec le 
<■ danger et s'échauffait en face des difficultés, un caractère 
" de fer, une intrépidité à toute épreuve et une force de corps 
" à l'avenant. 

« De toutes ces qualités précieuses, il résultait nécessaire- 
ic ment des défauts. Il était susceptible d'un ressentiment 
(1 profond, et n'était pas facile à manier, surtout quand on 
(1 l'avait choqué; mais c'était un homme essentiel pour le 
11 temps et la chose. Le comte de Woronsof en portait le 
« même jugement '. " 

Et enfin celle des auteurs de la Vie de Hoche, dont l'opinion, 
comme adversaires des idées monarchistes , acquiert par la 
même une plus grande valeur : 

II Puisaye, avec beaucoup de sens, avait choisi le Morbihan, 
11 préféré cette côte. La chouannerie y était foute neuve et 

Il dans la plus rude Bretagne, tenace et violente De plus, 

11 chose assez rare, il y avait un homme. Lie féroce Georges 
11 Cadoudal fut l'homme vrai de la contrée. Ce n'est pus ici 
«1 un Charetle (Méridional par sa mère). Georges était le Mor- 
11 bihan même, aussi identique avec le pays que lescailloux, les 
11 chênes trapus, biscornus de la lande, que les cairns sinistres 
11 des grèves désolées de Garnac. 

„ Puisaye avait foi à la Bretagne, à sa chouannerie, à 

11 l'énergie sauvage de Georges, qui n'était pas encore le chef 
11 titré de la contrée, mais y avait déjà un grand ascendant 
Il populaire. Georges semblait taillé sur le patron des juges 
11 d'Israël, d'Aod qui frappait des deu.x mains ou du vaillant 
11 et sanguinaire Jéhu'. » 



' l'apiers d'un éinii/rr, I789-1S29. LiHtros et noies e.vtraites du [loilr- 
fiuillfclu baron de Giiillieiiny, di-piité ,mx Étals j;c'iiéiaux, etc., etc., mises cii 
ordre p^r le colonel [lE Girii.iiEnMY. Paris, librairie Pion, 1886. 

2 i;d. DuTEMPi.E et L. L\L!NAV, Vie du ijc'uéiul Ihche. Paris, 1883. Charles 
Bayle et Auguste Gliio. 



CHAPITRE IX 

INTRIGUES CONTRE PUISAYE. 

n Heureux qui réussit en ce inonde, heureux non-seule- 
li ment parce qu'il réussit, mais parce que ses fautes s'oublient 
" ou s'ajoutent au mérite! Malheur, au contraire, à celui qui 
Il échoue; il devient l'âne de la fable; c'est à qui criera haro 
n sur ses moindres torts', u 

Après la catastro|)lie de Quiberon, le comte de Puisaye res- 
sentit douloureusement les effets de celte cruelle vérité. Il avait 
dans le parti royaliste de nombreux ennemis qui se réunirent 
pourTaccabler et le rendre responsable de la défaite des émijjrés, 
bien que sauf un jour il n'eût jamais commandé en chef et que son 
titre eût toujours été méconnu quand il voulut en faire usage. 
Mais il avait eu le tort de siéger dans la minorité de la noblesse 
aux États Généraux, de s'être montré partisan des réformes 
nécessaires, et cela ne lui fut pas pardonné. Il avait, en outre, 
un grand charme personnel, une éloquence qui exerçait un 
vérilalile prestige autour de lui'. Or c'était autant de qualités 
suspectes à l'émigration, et que celle-ci transformait volontiers 
en défauts. Une circonstance malheureuse vint donner une 
appiirencede vérité aux accusations dont il était l'objet; c'est son 
embarquement précipité après la défaite de Quiberon, alors 



I M. le (lui: ni; BiKici.ii:. Discours cli^ rricpiiiin à l'Acnilûiiiie rraiii^nidc, 
* u l'un il'liDiiiinoH ont |iliis d'esprit (]iic ,M. le roiiilc du Puisaye; il pnrle à 
UKTVcilli', l'I i|iLiiid il est sliiiiidi- par le sujet ipi'il traite, il est dilKciie d'èlrc 
plus élufpii'iit, t>u nii^nie aussi quand il veut, il est tlifticile d'avoir des (uMiics 
plus a|;réal>lcs. . Alrinniri-t pour irifir ù l'histoire Je la Vendée, par If comte 
lu: Vii'O»:». P..ri>, IHOO, iu-*", p. 1!)(S. 



INTlilGLES CONTRE PUISAYE. 115 

qu'il exerçait incontestablement le commandement en chef. 
La justification de Puisaye, dans ses 3Iéiiioires, n'a convaincu 
que peu de personnes; on a persisté à croire que rien, dans 
une pareille circonstance, ne pouvait justifier l'absence du chef 
qui devait être le dernier à parlir, comme le capitaine du navire 
en détresse '. 

Quant à la lettre de Sombreuil au commodore Waren, elle 
n'accuse que son auteur. Rien ne peut l'excuser d'avoir écrit 
cette accusation, sans l'ombre d'une preuve. Tout ce qu'on 
peut dire, c'est que l'affreuse position où se trouvait Sombreuil 
lui avait fait perdre la tête, et qu'il a écrit sous le coup de la 
ra{;e et du désespoir le document qui a été d'autant plus 
fatal à la mémoire de M. de Puisaye qu'il ^tombait de plus 
haut". Mais le temps en a fait justice. 

Une accusation plus grave, parce qu'elle est méritée, c'est 
celle qui porte sur les tendances orléanistes de M. de Puisaye, 
telles qu'elles se sont révélées à Houal, même dans une cau- 
serie intime avec M. de Vauban. 

Il Un jour, dit ce dernier, je me promenais seul avec M. de 
« l'uisaye, notre marche nous conduisit dans un bout de l'île, 
n endroit très-écarté. Nous nous assîmes sur des rochers 
■I escarpés, d'où nous découvrions la presqu'île de Qiiiberon, 
« qui entoure l'immense baie de ce nom. 

Il M. de Puir-aye avait reçu beaucoup de let(res de sa cor- 
II respondance secrète. Il y en avait plusieurs de Paris, écrites 

I La condiiile ilf Piii-ayn dans celle tatastroplii' prouve iiiviiK'ililement que 
son courage n'éyalail |>as sa Hnissc cl son liabilelù. Il y avail en lui l'éloffe 
d'iiii diploinale, d'un or|;,inisaleur, d'un homme d'Klnt, et non d'un niililaire. 
A la pensée qui conçoit, il ne joignait pas le? cœui et le liras (jtii exécutent. 
Appelé dans les conseil> de Louis XVIll, il aurait rendu peut-être de grands 
services, car il voit et parle juste toutes les lois qu'il n'est pas fourvoyé par 
des questions et des inti'rcts personnels. >Liis pour l'affaire de Quiberon, le 
besoin de se justifier le jette dans les sophisnies les plus étranges. Le ralcul 
politique qu'il met en av.int ne prouverait qu'un excès de sang-froid dont on 
lui sait peu de gré. La conservation de ses plans a\ ait ici moins de prix qu'un 
élan généreux. C'est une triste page pour un chef de n'avoir pas su exposer sa 
vi» un moment, lorsque son armée périssait. (//is/oiVc îles ijuerrcs de COucsl, 
Théodore MunKT.) 

' Mrmoires de Vauban, Vendée mililaire, Histoire des guerres de l'Ouest. 



GEORGES CADOUDAL. 



« par des personnes prépondéranles dans les factions qui gou- 
« vernaient la France. On lui offrait des secours et des moyens 
tt pour soutenir le parti, mais tout cela sous la condition de 
Il M. le duc d'Orléans que l'on voulait faire arriver parmi 
" nous. Le parti qui le soutenait était mené par les gens qui 
« étaient alors le plus en crédit et qui pouvaient le plus dans 
« le gouvernement. 

« Nous passâmes quelques heures sans quitter cette con- 
« versation. Le sujet m'en déplaisait et m'était fort désa- ^ 
gréable : il déplaisait aussi à M. de Puisaye. Cependant, 
Il avec une sorte de résignation, il me dit : Enfin, s'il arrive 
« par nos formes, nos lois et nos usages, nous ne pouvons pas 
Il le renvoyer. Cette terre met sous sa sauvegarde le criminel 
« qui se repent et vient servir la cause. Il sera le premier 
11 Bourbon qui viendra mettre l'épée à la main parmi nous. 
= Il est brave, et malgré nous il deviendra roi. D'ailleurs, tôt 
» ou tard, il est probable que nous deviendrons forcés de servir 
Il la royauté plus que le Roi. Il faut espérer que les véritables 
Il viendront, mais le premier Bourbon qui combattra à 
« notre tête, forcément, deviendra roi'. » 

Cetle pensée était du reste à cette époque la pensée domi- 
nante même chez Louis XVIII, que l'Angleterre empêchait 
d'aller se mettre à la tète du mouvement insurrectionnel en 
France. Le 28 septembre 1795, il écrivait à ce sujet une longue 
lettre au duc d'IIarcourt, où il disait notamment : « Mon inacti- 
« vite forcée donne occasion à mes ennemis de me calomnier. 
« Elle m'expose même à des jugements défavorables de la 
« part de ceu.x qui me sont restés fidèles , jugements que je 
Il ne puis appeler téméraires, parce que ceux qui les portent 
Il ne sont pas instruits de la vérité. 

B Si je reste en arrière, si je n'em|iloie j)as non-seule- 

II ment ma tête, mais mon bras |)our monter sur le trône, je 
» perds toute considération pcrscjunelle ; et si l'on jiouvait 
« penser que ce fût de mon plein gré que je n'ai pas joint mes 

I Mémoires ilr V„„b,ni, p. 195. 



INTRIGUES CONTllE PUISAYE. 117 

« fidèles sujets, mon régne serait plus malheureux que celui 
« de Henri III '. « 

Cette lettre, qu'il serait trop long de citer intégralemeut ici, 
commençait ainsi : « Je ne peux qu'être très-reconnaissant de 
* lintérêt que le gouvernement anglais prend à ma conser- 
« vation, mais je crois en même temps qu'il est dans l'erreur 
« sur rimporlance qu'il y met. » 

Quelques jours après la conversation que nous avons men- 
tionnée plus haut, M. de Puisaye, puis ensuite sir John Waren, 
insistèrent beaucoup près du comte de Vauban pour qu'il con- 
sentit à débarquer en Bretagne et à prendre la direction du 
parti royaliste. M. de Vauban rejeta toutes espèces de propo- 
sitions, mais il acquit la conviction que l'Angleterre n'était 
nullement contraire aux idées exprimées par Puisaye sur la 
branche d'Orléans. 

Dans les premiers jours de septembre, le convoi qui portait 
le comte d'Artois parut dans la baie de Ouiberon; il se com- 
posait de quatre-vingts voiles et avait à bord dix mille hommes 
de troupes anglaises et cinq cents cavaliers montés. De quelle 
utilité n'eùt-il pas été à la cause royaliste s'il avait paru quelques 
semaines plus tôt! Mais l'Angleterre ne voulait pas la victoire 
du parti royaliste, ni le retour des Bourbons. 

Des correspondances étaient ménagées sur la côte, et elles 
n'avaient pas d'agent plus actif et plus entreprenant que l'abbé 
Philippe, dit Kernitra, vicaire de Locmariaker. Velu en men- 
diant, portant le chapeau à larges bords, la casaque de toile 
et la besace de manière à tromper les yeux les plus vigilants, 
ce digne prêtre, qui, pendant la Terreur, avait été la provi- 
dence du pays, continuait à rendre d'inappréciables services à 
la cause catholique et royaliste. 

' B.iron DK Grii.uF.nsiY, Papiers d'un émirjré,\t. 53. Pion et Nourrit, 1886. 
M. (le (lulllicriny donne in extenso la lettre de Louis XVI 11 au comte 
d'Harronrl. 

Les pa|iipr,s de M. l'ablté Guillevic renferment une copie ccrtitiée conforme 
de coite lellre. Kt nous trouvons en 180G une adresse des chouans réfugiés 
en Aiifjlclcrre rpii s'ajipiiie sur les termes mêmes de la lettre royale pour 
réclamer la présence du monarque. 



118 GKORGF.S CADOUDAL. 

Le comte d'Arlois ne resta que quelques jours en vue de 
Quiberon; il assista dans l'île de Houat à un service célébré 
en l'honneur des victimes. Mais toutes les correspondances 
annonçaient que sous l'impression de l'affreux désastre, il était | 
impossible de rien tenter sur la côte morbibnnnaise '. Charetle 
d'ailleurs réclamait avec instance la présence du tVère du lloi. 
Le malheur de Quiberon ayant désorganisé la Bielagne, la 
Vendée restait. Monsieur, après avoir rassemblé les débris clés 
corps émigrés qui se trouvaient à Houat, monta sur le Jason, 
et la flotte, escortée par ,sir John Waren, se dirigea vers le 
Poitou pendant qu'une croisière restait devant Quiberon. 

Puisaye quitia l'ile de Houat avant l'arrive'e du coniie 
d'Artois. Le 8 septembre, il sembarqua sur une chaloupe et 
se fit débarquer dans la presqu'île de lUiuys. Outre Laurent, 
son domestique, trois personnes l'accompagnaient : ^L Le Roux, 
maire de Houat, qui s'était offert à lui servir de guide; ^L du 
Rousseau, lieutenant de vaisseau, qui plus tard servit parmi 
les chouans de la division de Vannes en qualité d'officier, et 
l'abbé lioyer, prêtre sexagénaire. Après avoir traversé une 
demi-lieue de pays parsemé d'ennemis et répondu aux diffé- 
rents <i Qui vive? » des sentinelles, Puisaye et ses compagnons 
arrivèrent h une maison royaliste, où des guides les attendaient 
pour les conduire plus loin. Un de ces guides lui remit, de la 
part du recteur d'Arzon, ini billet i|ui ne conleiiail (jue ce peu 
de mots : 

II Mon général, je vous conjure au nom de Dieu de ne pas 
Il suivre la route que vous vous êtes proposé de suivre, mais 
« laissez-vous conduire par l'Inmime qui vous remettra ce 
« billet. Je vous attends à une lieue de l'endroit où vous êtes; 
• je vous expliquerai tout. » 

Sous la conduite de l'homme envoyé par le recteur d'Arziui, 
les voyageurs se min-nt en icmte. 



' Il stT.\\i |>iiHsil>lr ijni' l:l li.liill' viiiu'l' |i.ll' ri'lllolir.ljjc illl |>rlllCC .'l M. (le 
Ptiin.iyi- .lil l'd' 1,1 iMiisr iliinilii.iiili' (lu ili''|>;irl du ooiiitc d'Arlois <le llount 
pour l'île il'Vrii. Vi)ii les murs aux l'usées jiislilIc.iCivi'S vpn.int lies ilix-uiiiciits 
de M. riiislavc IIdiiI 



1NTH1GIES CO.NTRK PUISAYE. 119 

Le respectable recteur les attendait. 

— Si vous n'étiez pas venu par ici, ilit-il à Puisave, vous 
ne vivriez plus au moment où je vous parle. Quatre émigrés, 
venus de la flotte, vous attendent derrière une haie, leurs fusils 
chargés de plusieurs balles. Ils doivent être cachés de manière 
que vous n'eussiez pas pu les apercevoir, et ils auraient tiré 
sur vous à bout portant. 

— Mais comment, dit Puisave, avez-vous pu être si bien 
instruit? 

— C'est d'eux-mêmes que je le tiens, répondit le recteur, 
j'ai soupe hier avec eux chez M. du Quengo; ils savaient à 
point nommé l'heure à laquelle vous deviez partir aujourd'hui. 
Us n'ont fait aucun mystère de leurs desseins auxquels ils se 
disaient autorisés. 

Puisave ajoute que, deux ans plus tard, le président de la 
Houssaye, chargé de la distribution des secours que le gouver- 
nement anglais accordait aux émigrés, reçut une pressante 
demande d'un jeune homme, auquel il fit observer qu'il n'était 
pas dans la catégorie des personnes à secourir : 

— Après les dangers que j'ai courus, répondit le jeune 
homme, après m'étre exposé comme je l'ai fait pour rendre 
un grand service, il est bien dur d'être abandonné par ceux 
qui vous ont employé et d'être réduit à mouiir de faim. On 
m'allègue que je n'ai pas l'âge requis pour participer aux 
secours, on ne m'a pas parlé d'âge quand on a eu besoin de 
moi. 

— Pourrais-je savoir quel est le service si grand dont vous 
parlez? demanda M. de la Houssaye. 

— Oui, monsieur, j'étais un des quatre qui étions parlis de 
Houat pour aller fusillt-r M. de Puisave, quand il est rentré 
en Hretagne. 

« Je remerciai le bon recteur, ajoute Puisaye en tenni- 
« nant son récit, et je ne puis dire quel soulagement j'éprouvai, 
i< en apprenant qu'aucun chouan, du moins, n'avait trempé 
« dans ce complot. Nous passâmes le reste de la nuit dans cette 
11 maison, et je me rendis le lendemain au château de la Grand- 



1-20 GEORGES CADOUDAL. 

Il ville OÙ se tenait le conseil du ÎSIorbiban, dont j'avais fait 
« provisoirement mon conseil général. » 

A la Grandville, Puisaye trouva Georges et le Mercier, 
membres du conseil, auxquels il prodigua les dénionslrations 
polies et conciliantes. Tous deux lui rendirent politesse pour 
politesse. Du reste, au moment même où l'émigration était si 
montée contre Puisaye, le conseil du Morbiban et ses cbefs lui 
témoignaient la plus grande confiance. 

A la date du G août l"9.i ce conseil lui écrivait : 

Il Nous ne sommes pas déconcertés, malgré la trabison de 
Il Quiberon, nos cbouans ne demandent qu'à se battre. » 

Et Georges, le K! du même mois : 

Cl 11 en est grand temps, général, de réparer d'une manière 
K impérieuse l'écbec de Quiberon. Nous attendons vos ordres 
Il pour nous porter où vous le jugerez à propos; paraissez, et 
Il les cbouans se montreront comme à Carnac, mais il faudrait 
(1 quelques pièces de canon. 

Il Ni Brest, ni Lorieiit, ni le Port-Louis n'ont de fortes gar- 
« nisons. De la promptitude, un secours puissant, et ces places 
Il seront bientôt au pouvoir des royalistes. » 

fjeorges et Mercier lui écrivaient encore, à la date du 7 sep- 
tembre 1795 : 

(1 OÉNÉnAL, 

« H serait impossible de peindre notre élonnement à la 
Il lecture de votre lettre. Vous ne nous connaissez pas encore, 
« et vous ne savez pas ce que nous avons eu nous-mêmes à 
souffrir des sottises et des calomnies de ces monstres qui 
Il auraient dû être engloutis par la mer avant d'arriver à Oui- 
II beron. Vous pouvez compter sur notre amitié pour vous, 
Il elle durera toute notre vie, n'écoutez plus les propos de ces 
Il monstres. Les scélérats ont aussi fait leur possible pour 
Il décourager nos soldats. Général, encore une fois comptez 
( sur notre amitié, nous sommes les mêmes que vous nous 
Il Bvez vus à Quiberon. Nous savons vous rendre justice, nous 



INTlllGtlKS CONTRK PLISAYE. 121 

" savons que c'est « vous seitlque notre parti doit sa naissance, 
• et nous aurons pour vous jusqu'à la mort la reconnaissance 
'. qu'on doit avoir pour un homme qui a fait et qui fait encore 

son possible pour nous sauver. 

I" Général, nous sommes, etc. 

« Signé : Mercier, Georges. » 

Kn ce moment l'Europe tout entière avait les yeux fixés 
>iir les rochers de l'ile d'Yen où la présence du comte d'Artois 
ii\;iit frappé de terreur la République et surexcité les espé- 
i.iiices de ses ennemie. Chaque jour il arrivait dans cette île 
lies députations des différents conseils royalistes, réclamant avec 
iiislance la présence du frère du Roi. Stofflet avait envoyé son 
second, M. d'Autichamp, pour engager Monsieur à venir. 
Scépeaux avait envoyé, pour le même objet, M. Lemaîlre, un 
de ses officiers d'état-major. Charette le désirait vivement 
aussi chez lui et faisait des préparatifs pour le recevoir. Dans 
les derniers jours d'octobre, Georges Cadoudal avait dépéché 
vers le comte d'Artois, avec mission de lui faire connaître toute 
la vérité, son second et son ami Mercier la Vendée. Il était 
en outre chargé de réclamer, pour Georges et pour lui, la con- 
firmation des grades de général divisionnaire et de major 
général, qu'ils tenaient de la reconnaissance popuhiire et de 
l'élection des autres chefs de division. Il fut parfaitement reçu 
du prince et de son ent(jurage. 

Le conseil général de Bretagne, présidé par M. le comte de 
Puisaye, après avoir arrêté le texte des choses à dire et à faire 
connaître à Monsieur, décida qu'il enverrait comme député à 
l'ile d'Yeu M. le comte de Vauban, comme marixlial général 
des logis et second chef des armées catholiques et royales de 
Bretagne. 

Nous devons ajouter que le général Georges, en qualité de 
commandant en chef de l'armée du Morbihan, se trouva pré- 
sent h cette séance, et non-seulement il appuya l'avis général, 
mais il y fit une demande formelle, (ju'il signa sur le registre 



122 CEOIIGF.S CAD0I;DAL. 

des délibérations, iiinsi que la lellre adressée à Monsieur, frère 
du Roi. 

Yauban partit le 15 septembre 1705, pour se rendre à la cote 
sur laquelle il fut six jours errant au milieu de l'armée répu- 
blicaine, ayant été plusieurs fois sur le point d'être pris. La 
troisième nuit, le b;>.teau qui, à son retour de l'ile d'Yeu, mettait 
à terre Mercier la Vendée emporta Vauban à bord du Stan- 
dard, dont le capitaine commandait la station dans la baie de 
Quiheron. Il ne vit pas Mercier. L'organisation de ce service 
était telle que ceux qui s'embarquaient pouvaient fort bien ne 
pas se rencontrer avec ceux qui débarquaient. 

Pendant que M. de Vauban se dirigeait sur l'ile d'Yeu, le 
général Mercier se mettait à la recberche de Georges, (pi'il 
rejoignait à Grandchamp. 

Il trouva celui-ci soucieux et inquiet. Il venait d'apprendre 
que Puisaye, vivement irrité de la mission de Mercier, avait 
assemblé son conseil et fait condamner l'envoyé de Georges à 
mort, en vertu d'une clause d'un arrêté de son conseil intime, 
portant que tout individu tenant aux armées royalistes ne pour- 
rait s'embarquer pour l'Angleterre ou passer à l'escadre 
anglaise sans un passe-port signé de lui, Pnisaye. 

Georges eut soin toutefois de dissinuiler et de ne pas com- 
muniquer à Mercier ses griefs contre Puisaye. Mais Mercier le 
mil bientôt à l'aise, en lui disant qu'à l'île d'Yeu le discrédit 
de Pui->aye était aussi complet que possible, que la plus vive 
irritation existait contre lui dans l'entourage du comte d'Artois, 
et qu'on avait été jusqu'à lui faire comprendre que ce serait 
rendre un véritable service au prince que de le débarrasser de 
ce personnage Sur-le-cbamp et sans communiquer ses mo- 
lifs, Georges donna trente liommes sûrs à Mercier, avec l'ordre 
d'arrêter Puisaye et même, as>ure-t-oii, de le fusiller'. 

Mercier arriva le lendemain matin vers dix lieures à l'en- 
droit où se Icnnient Puisaye et son étal-major; ils étaient à 
table. Aprè-i s'être assuré des avenues de la maison, il envoya 

' L iiljbr Oiiillrvir a l.iisar iinc note inti'rcssante sur les (Icslitiuionii el Ips 
ronilatnii.iiioni di- chefs ilan» le« année» royale», (l'ièeeit jiislIHoalive».) 



INTlilGUES CONTRE PlISAYE. 123 

un o!ficier suballerne demander à Puisaye son épée. Ce der- 
nier fait valoir ses titres, ses qualités, son rang suprême que 
Ion ose méconnaître et outrager, il s'indigne et menace; mais 
l'iifficierne s'intimide pas et lui dit qu'au surplus le général la 
A endée est là dehors. Puisaye change alors de figure et de 

I oie. II se lève et court d'un air gracieux au-devant de Mercier 
i]u il embrasse affectueusement. Il présumait hien la cause de 
la colère de Georges; mais s'aperccvant que Mercier l'ignore, 
il va au-devant et arrange les faits à sa guise. 

" La sentence ne devait en aucun cas, dit-il, recevoir son 

II exécution. C'était une mesure adoptée seulement pour 
« l'exemple en vue des individus qui, las de la guerre, seraient 
« disposés à passer en Angleterre, pour présenter sous un 
« faux jour les affaires royalistes. » 

Malgré sa finesse. Mercier est comme enveloppé dans cette 
phraséologie et se laisse capter, étourdir et même er.trainer h 
table. Les assistants à l'envi lui montrent la lourde responsa- 
bilité qu'il assumerait pour une telle mission. Ils se rendent 
garants personnels de Puisaye. Celui-ci ajoute qu'il partira 
dans la journée en compagnie de Mercier pour conférer et 
s'entendre avec Georges. En attendant. Mercier déjeune. Mais 
quelques heures plus lard, Puisaye, bien loin d'aller trouver 
Georges, se dirigeait en toute hâte avec son conseil sur 
Plucrmel et la limite du Morbihan, pour passer dans l'Jlle-et- 
Vilaiiie. 

Peu de jours après cette aventure, le comte de Yauban re- 
vint de l'Ile d'Yen. .V son arrivée dans le Morbihan, il trouva 
à Locmariaker le chevalier de la Crochais, membre du conseil 
général, qui lui apprit ce que la Vendée avait tenté (|uelques 
jours avant contre Puisaye. 

Là-dessus, Vauhan fil j)révenirles membres c'u conseil qu'ils 
eussent à se réunir pour affaires pressantes. 

Deux jours après, le conseil était réuni au complet, et M. de 
Vauban s'y rendit. 

Il trouva les lèles fort exaltées. On lui dit que le comte de 
Puisaye était un traître, que les républicains se vantaient de 



124 GEOIIGKS CADODDAL. 

l'avoir acheté, que les villes se refusaient à toute espèce de 
traités par la méfiance que l'on avait de lui ; qu'il devait livrer 
aux républicains les chefs des différents conseils, que le con- 
seil général de M. le comte de Vauban lui-même y était 
compris. 

On rappela beaucoup de choses des malheurs de Quiheron, 
mais qui étaient des inculpations de mauvaise foi, ou qui res- 
taient élrangères à M. de Puisaye. M. de Yauhau interpella 
sur ces faits MM. les généraux Georges et la Vendée qui à 
Ouiberon avaient servi sous ses ordres, et avec qui il en avait 
souvent parlé à cette époque : ils convinrent que, particuliè- 
rement sur cela, ils ne le chargeraient en rien. 

Georges dit alors : «Au surplus, que M. le comte de Puisaye 
« soit coupable ou non, il n'en a pas moins perdu la confiance 
K du Morbihan, et j'avoue que, personnellement, je n'en ai 
Il jamais eu en lui, et que môme je l'ai toujours détesté. » 
Pour toute réponse Vauban fit voir à (ïeorges la lettre origi- 
nale de lui et la Vendée en date du 7 septembre, lettre que 
nous avons rapportée plus haut et qui contient l'expression 
d'une confiance qui va jusqu'au dévouement. Georges prit 
alors un autre champ de bataille, et il ajouta : « One les choses 
n ne peuvent bien aller que par un accord de tous les chefs. 
Il qu'on était assuré que le général SlofHet détestait le comte 
« de Puisaye, qu'il ne voulait pas communiquer avec lui, que 
" c'était même ce qui dans le moment renipéchail de prendre 
Il les armes. " 

Vauban produisit alors une lettre de .SlofHet à Puisaye, en 
date du 12 octohre, qui renfermait rexjjression des sentiments 
les plus dévoués, et il ajouta, en s'adressant aux généraux et 
aux membres du conseil : « (Ju'il croyait avoir suffisamment 
Il démontré l'injustice de tant d'inculpations aussi fausses et si 
Il légèrement hasardées; (pie si l'on avait encore quelques 
Il olijections à faire, il serait pr()!)alplement en mesure d'y 
Il répondre aussi victorieusement. « 

(îeorges jiril <'ncorc la parole et paila des répugnances ou- 
vertement manifestées contre Puisaye par MM. <le Scépeaux 



INTRIGIES CONTRK PCISAYE. 125 

et de Chàlillon. Vaiiban lui prouva par la correspondance de 
ces deux chefs que les certitudes mises en avant par Georges 
étaient posées sur des bases aussi fausses que tout ce qu'il 
avait avancé jusqu'à ce moment. 

Après la lecture de ces lettres, il ne restait plus que peu 
d'objections à faire, la colère seule prenait la place de la 
raison. 

Il Au surplus, dit Mercier, Monsieur déteste le comte de 
H Puisaye et regarde comme un vrai malheur que ce chef soit 
u celui de la Bretagne. » Il ajoute qu'il est certain sur cela des 
intentions de ^lonsieur, et que c'était pour le servir et pour 
exécuter ses désirs qu'il avait voulu arrêter le comte de 
Puisaye. Vauban ordonne à Mercier de déclarer si Monsieur 
lui avait articulé quelques faits contre M. de Puisaye. 

Mercier répondit que Monsieur ne lui avait rien dit de défa- 
vorable contre le comte de Puisaye, mais que l'on désirait 
iinelquefois des choses que l'on ne demandait jias, que de> 
personnes en qui Son Altesse Royale mettait sa confiance et qui 
étaient les organes du prince, l'avaient mis à même de savoir à 
quoi s'en tenir. 

M. de Vauban répondit à la Vendée qu'il respectait trop 
son Altesse Royale pour pouvoir admettre qu'elle eût d'autre 
organe qu'elle-même; que c'était un manque de respect de lui 
prêter un dire qu'elle n'avait pas tenu. 

Georges prit alors la parole. Sans se départir du ton 
de modération qu'il avait toujours mis dans ce qu'il 
avait dit depuis le commencement de la séance : 
<i II peut, dit-il, y avoir des torts de part et d'autre, mais 
« M. de Puisaye en a un qui, fondé ou non, en est un réel : il a 
« perdu notre confiance, et tout le Morbihan est d'accord à ne 
« pas le reconnaître pour son chef. » 

M. de Vauban lui demanda quelle preuve il pouvait donner 
de son dire : que celte preuve serait peut-être aussi fondée 
que toutes les autres. 

Georges lui montra un arrêté signé de lui, des généraux, des 
chefs de division et généralement de tous les officiers de cette 



126 GEORGF.S CADOUDAL. 

armée qui énonçait le vreu de ne plus obéir à M. de Puisaye. 

Celte vérité étant inconIe3talj!em?nl énoncée, M. de Vau- 
ban ne put discuter sur ce fait et déclara le conseil clos 
pour ce jour-là. 

Le lendemain, le comte de Vauban assura au conseil» qu'il 
était fort éloigné de croire que le général en clief fût coupable 
de tout ce qu'on lui supposait ». Il lui répéta que la division 
actuelle nuisait au bien général et servait les républicains, 
que la plus grande preuve des inconvénients incalculables que 
cela produisait dès ce moment était de voir annuler par la 
conduite coupable du Morbihan une partie du plan arrêté par 
Son Altesse Royale. 

M. deYauban fit part aux généraux et au conseil des volon- 
tés de Son Altesse Royale sur les choses à recevoir à la côte 
venant de l'île d'Yeu et de Tordre de réjiarlition de l'argent, 
des armes et des munitions. Ces différents détails remplis, 
M. de Yauban annonça qu'il retournerait près de Monsieur 
lui rendre compte de ce qu'il avait vu et entendu, soutenir la 
cause de M. le comte de Puisaye et déclarer que les générau.\ 
et le conseil du Morbihan n'avaient pu lui prouver la moindre 
chose contre le général en chef, malgré la prévention qu'ils 
lui portaient 

M. de Vaub;n) ajouta qu'il désirait que son voyage ne fût 
susceptible d'aucune interprétation particulière ; il demandait 
au conseil que tout ce qu'il venait de déclarer fùl enregistré, 
(pi'il lui en fut délivré deux copies, une pour le conseil géné- 
ral et une pour lui. La délibération fut enregistrée. Peu après 
sa sortie du conseil, M. de Vauban fut rappelé par ses membres, 
«jui lui remirent, avec les passe-ports demandés par lui, la 
copie de la délihéiation suivante : 

.. 27 llc)^cnl^l.• 17i)r). .\ii 1'" <lii i,'(;iir île LouN Wlll. 

«Le 27 novembre 1 7'.15, l'an jtremii'rdu règnede Louis XVI II, 
H à la séance du conseil <li! l'arrondissement de Vannes, où 
Il (Uaicnl MM. (Jeorges, gtinéral; Mercioi' la Vendée, général- 
« lieutenant; l'abbé Guillcvic ; du Uouétie/., commissaire du 



INTliUiUIiS CO.MT.E l'LlSAYK. 127 

Iloi ; Brulon, chef de division ; le général comte de Vauban, 
maréchal général des logis; l'abbé de Boutouillic; Leiner- 
cier, lous deux députés de l'armée de Vannes au conseil 
jjénéral; le chevalier de la Crochais. représentant l'armée 
lie Saint-Brieuc au conseil général : 

" Le comte de Vauban a déclaré qu'étant porteur des ordres 
<t instructions de Monsieur, frère du Roi, pour le conseil 
•;énéral et pour le comte de Tuisaye, chargé de faire part 
au présent conseil général d'arrondissement des différents 
objets particuliers dont il a rendu compte, il demandait un 
guide pour le conduire à destination. Le conseil a cru de- 
voir faire part à M. le comte de Vauban d'une partie 
des motifs qui l'avaient engagé à expédier l'ordre du 17; 
M . le général comte de Vauban a déclaré au conseil 
que cet événement changeant totalement l'état des motifs 
i|ui avaient déterminé les ordres de Monsieur, il serait 
obligé de rapporter à Son Allesse Royale afin quelle fût en 
état de voir les changements que sa sagesse lui suggérait 
d'après les détails qu'on lui fait passer. Le conseil n'a pu 
(|u'approuver la conduite sage et prudente de M. le comte 
de Vauban, il se fait un devoir de rendre un juste témoi- 
gnage h sa loyauté et à son amour pour le succès de la cause 
du Roi. 

« Fait et arrêté au conseil lendits jour et an que dessus. 
« 5/g«e ; Gkorges, général de Vannes; MKiiCiiiU, général- 
lieutenant de Vannei ; GuiLLEvic; LE Mercier, membre du 
conseil général ; l'abbé DE BoUTOiJLLiC, membre du con- 
seil général ; Brulon, chef de divi>ioii ; DU BoL'ÉTiEZ, com- 
missaire du Roi; le chevalier de la CuoCH.^is, membre du 
conseil général, député de Saint-Brieuc. 
Il Le conseil ose représenter à Monsieur que le bien du 
service semblerait exiger que le général comte de Vauban 
eiit de Monseigneur les provisions de général de l'armée de 
Saint-Brieuc, de même que ^L le comte de Damas, celles 
de général de lllle-et-Vilaine. 
Il Signé : Le chevalier DE la CroCILAIS; Georges, général 



128 OEORGES CADOLDAL. 

« de l'armée de Vannes; Brulon, chef de division; Guillevic; 
n DU BouÉTiEZ. commissaire du Roi; Boutouillic, meml^re 
« du conseil général; la Bourdonnaye. » 

Après avoir écrit au comte de Puisaye et au conseil général 
pour raconter ce fjui s'était passé et lui rendre compte de ce 
qu'il allait faire, M. le comte de Vaulian remit ses lettres à 
M. de la Crochais, membre du conseil général, qui devait 
partir pour cette assemblée. 11 fit ensuite ses préparatifs de 
départ. La veille au soir le marquis de Rivière' venant de l'ar- 
mée de Charette, près duquel il avait été envoyé par son 
Altesse Royale, était arrivé chez le général Georges dans l'in- 
tention d'aller ensuite à la côte pour s'embarquer et rejoindre 
Monsieur. Il était accompagné du chevalier de Tréou, officier 
de l'armée de Scépeaux, qui allait au même endroit que lui. 

Le général Georges demanda à AL de Yauban si ces mes- 
sieurs, que ce dernier ne connaissait pas, pourraient se rendre 
à la côte avec lui, ainsi que l'abbé Guillevic, membre du con- 
seil du Morbihan, qui était envoyé par ce même conseil au- 
près de Monsieur, pour plaider la cause du Morbihan, ((ue 
M. de Vauban, il ne l'avait pas dissimulé, allait charger. Vau- 
ban assura Georges que rien ne lui serait plus agréable. Eu 
conséquence, le 27 novembre ils se mirent en route pour se 
rendre à la côte. Ils arrivèrent dans la nuit à (juatre heures du 
matin au village du Moustoir, où ils se retirèrent dans une 
petite maison sur le bord de la mer, en attendant qu'on vint 
leschercbci-. Ils y restèrent pendant les journées du 28 et du 29. 

Le 2i) à trois heures du matin arriva le bateau de transport 
qui conduisit les fugitifs à bord de la frégate la Pomone 
montée par l'amiral Warcn. Ils passèrent de là sur le vaisseau 
amiral le Prince de Galles monté par l'amiral Herwey. 
li'abbé Guillevic accompagnait M. de Vauban. C'était un 
homme d'esprit et de connaissance, mais d'une tète chaude, 
d'un rare enlélement et d'une susci'|itibililé plus rare encore. 



' I.e ni.iii(iii» (Ir Iliviric pilt |i, 
pitrci «XI cl XXII. 



INTRIGUES CONTRE PLISAYE. 129 

Très-flatté de 1r position de chef de correspondance qu'il 
occupait auprès du général (Georges, il se croyait des aptitudes 
diplomatiques et exigeait qu'on lui rendit beaucoup d'égards. 
Il fut très-choqué de la différence que l'amiral Herwev met- 
lait entre lui et M. de Vauban. Ce dernier le plaisantait parfois 
>ur la mission dont il s'était chargé au nom du Morbihan, en 
I appelant /'fliioco/ sans preuves. Il lui proposait, à leur arrivée 
à Londres de le présenter et de le recommander à M. de Wind- 
ham, ministre de la guerre et ami de M. de Puisave. Bref, 
! abbé Guillevic fut à tel point joué et déconcerté qu'il profita 
(le la première occasion pour retourner dans le Morbihan. 

L'amiral Waren revint de l'île d'Yeu rapportant quelques 
munitions, quelques livres sterling et cinq ou six mille fusils. 
L'abbé Guillevic })rit prétexte de celle arrivée pour retourner 
auprès du général Georges et lui annoncer ce qu'il avait à 
recevoir. L'amirnl et Vauban le chargèrent de dire à Georges 
de faire un rassemblement et de venir à la côle recevoir les 
munilions. 

Quatre jours après, l'amiral reçut la réponse du général 
Georges qui lui aimonçait que dans la nuitdu 12au ISdécem- 
bre, il se porterait sur la rive gauche de la Vilaine à l'embou- 
chure de la rivière et de là ferait les signaux convenus. 

Conformément à sa promesse, Georges convoqua un grand 
rassemblement. Dix à douze mille hommes furent avertis 
de se rendre à l'embouchure de la Vilaine. Sur ce nombre, 
une bonne partie, près de la moitié, n'était pas armée. Il 
arriva des divisions de plus de vingt lieues, et, chose remar- 
«juable, le secret fut si bien gardé, que les divisions les 
plus éloignées avaient franchi la distance sans que les géné- 
raux républicains eussent aucune connaissance de leur marche 
et de l'expédition, tant étaient unanimes le dévouement et 
la discrétion du peuple morbihannais pour la cause royaliste! 
On ne soupçonna l'entreprise qu'en voyant, le 12 novembre, 
le marché de Vannes rester désert. 

La nuit venue, une pièce de (juatre, fixée avec des cordes 
sur une charrette, s'approcha de la ville et tira quelques coups 



130 CEOROES CAOOUDAL. 

pour attirer l'attention. Pendant ce temps le général Georges 
était sur la cote île Billiers; mais ayant appris que les bleus 
marchaient en forces contre lui, il dispersa son rassemblement. 
En outre, la force qu'il avait pu réunir n'était pas suffisante 
pour la réussite d'une pareille expédition. Chose sans exemple 
jusqu'alors, une partie des royalistes commandés ne se trou- 
vait pas au lieu indiqué pour le rassemlilement. Cela tenait à 
l'opinion qu'on avait que Puisaye était toujours général en 
chef. Cette opinion habilement exploitée par les ennemis de 
Puisaye paralysa quelque temps les forces royalistes. 

Cependant les têtes exaltées du ^lorbilian revenaient peu à 
peu à la justice. Le temps fit son œuvre. L'indignation prit un 
autre cours, et l'entourage de Monsieur, qu'on accusait d'avoir 
arrêté l'élan qui portait le Fils de France vers les armées roya- 
listes, devint l'objet de l'animadversion générale. Bientôt on 
ne garda plus de ménagements dans la manière de s'exprimer. 
Le général Mercier la Vendée comprit qu'une partie de cet 
entourage avait vonhi faire de lui, en haine de Puisaye, un 
nouveau séide; il regrettait le rôle qu'on lui avait f>iit jouer et 
se regardait comme coupable de celui qu'il avait fait jouer au 
Morbihan. Bref, Mercier, dont la loyauté et la droiture égalaient 
la valeur, fît des aveux terribles, nomma les hommes qui, à 
l'île d'Yeu avaient été ses instigateurs et engagea le conseil et 
l'armée du Morbihan à se rapprocher du général en chef. 
Alors le conseil s'assembla pour prendre à ce sujet un arrêté 
qui fut porté à Puisaye et au conseil général par le chef de 
division d'Allègre, et dont le texte fut enregistré parmi les 
délibérations du conseil général civil et militaire des armées 
catholiques et royales de lîrctagne, h la date du 10 avril 17!)6, 
l'an deux du règne de Louis XVIII. 

Voici cet arrêté : 



.( Mk.ssikiiis, 

• Le général Georges m'a chargé de dire au conseil géné- 
r.il qu'après la malheureuse affaire de (Juiberon, les nié- 



INTRIGUES CONTRK PUISAVE. 131 

« chants vomirent contre le comte de Puisaye, général en 

« chef, toutes les horreurs que l'on peut imaginer, que mal- 

" gré tout cela il reçut M. le comte de Puisaye avec tous les 

" égards qu'il méritait, et lui accorda, ainsi que le général 

• Mercier, la plus grande confiance; mais que des hommes 

« de la plus haute considération vinrent encore à la charge et 

« employèrent les rapports les plus faux et les insinuations les 

« plus perfides pour leur faire commettre l'insulte faite à 

« M. de Puisaye; qu'ils étaient revenus de l'erreur dans 

« laquelle on les avait plongés, qu'ils reconnaîtraient ^I. le 

n comte de Puisaye pour général en chef de toutes les armées 

(1 (le Bretagne et qu'ils oliéiraient à ses ordres, s'il vouhiit 

<i oublier les griefs qu'il était en droit d'avoir contre eux. 

n Signé : d'Allègre. 

Cl D'après cette explication, le général en chef a déclaré 
« qu'il n'y avait rien qu'il ne sacrifiât pour le bien public, 
« qu'il n a jamais cru MM. (ieorges et .Mercier personnel- 
i( lement coupables, qu'il avait toujours pensé qu'ils avaient 
« été induits en erreur par dos insinuations perfides et étran- 
(I gères : qu'en conséquence ils peuvent compter sur toute sa 
M confiance. 

« Si jné au registre des 'léUbératwns : 

« Le comte de Puisaye, général en chef, 
GuiLLO, Greudelle. 

« Pour expédition conforme : 

n (luiLLO, Bhunet, Secrétaires. -.' 

Mais revenons à quelques mois en arrière et sortons de ces 
tristes intrigues pour entrer dans le domaine des choses mili- 
taires. Là, nous allons nous trouver sur le véritable terrain de 
Georges Cadoudal. 



r.HAPITIJE X 

CAMPAGNE DE 179G. 

A peine Georjjes a-t-il pourvu à la séiurilé et à la subsis- 
tance des soldats qu'il avait ramenés des Côtes-du-Nord, qu'il 
fait connaître les chanfjements qui loi paraissent nécessaires 
dans rorjjanis.ation de l'armée. 

Le chevalier de Silz, fière du comte de Siiz tué à Grand- 
champ, conserva la division de Muzillac. 

De Sol de Grisolles, ancien officier de marine, eut l'embou- 
chure de la Vilaine depuis la Gacilly et Redon jusqu'à la 
Roche-Bernard. 

César du Bouays commandait vers Malestroit et Ploërmel. 

De Troussier, du côté de la Trinité-Porhoët et la forêt de la 
Nouée. 

Saint-Ré{jeant eut la division de Loudéac. 

Celle de Pontivy lut conliée à Ijantivy du Reste. 

Jean Jan commanda depuis Baud jus(prà Guémenée. 

Du Chélas, ancien ol'ticierde la couronne, depuis Guémenée- 
Gourin et le Faoui't jusqu'à Rostrenen. 

Bignan, Saint-Jean-Brévelay, Locminé restaient le théâtre 
des exploits de l'intrépide Guillemot. 

Bonfils de Saint-Loup eut la direction de la partie cum|)rise 
entre Landévant et llennebont. 

Les divisions d'Auray et de Vainies, (|ui conlribuèrenl si 
puissamment à établir la réj)ulation de Georyes et Mercier, 
furent confiées à M ^L Rohu cl Brulon, avec le {iiad»' <le lieu 
tenants-colonels, (M-or^es et Mercier s'étant toujours réservé 
le droit de les connu inder en ciief. 



CAMPAGNE DE 1796. 133 

M. de Trécesson commandait la compagnie d'artillerie. 
Cette compa(;nie forte de cinquante à soixante hommes, uni- 
tcimément habillés et armés, était fort bien organisée. Les 
hommes qui la composaient, tous originaires de la côte de Bre- 
tagne, avaient servi à bord des vaisseaux du Roi. C'étaient des 
modèles de courage et de discipline militaire. 

La cavalerie était placée sous les ordres de Julien Berthelot. 

Duchamp de Villiers et le Peige dit Dehar eurent la mission 
de rallier les mécontents du côté de Garhaix et d'étendre l'in- 
surrection dans le Finistère. 

Le Guezno de Penanster, frère du représentant Guezno, 
agissait aussi dans le Finistère sur la limite des Côtes-du-Nord; 
comme le Peige, il était chargé des environs de Garhaix, où son 
frère occupait un emploi dans les eaux et forêts. Enrôlé par 
la réquisition dans un bataillon des Côtes-du-Nord, il avait 
quitté le drapeau tricolore à la fin de l'année 1704. Avant la 
révolution, ses premières armes s'étaient faites dans la marine, 
comme aspirant, sous les ordres de ses oncles le marquis de 
Cany et le vicomte de Bélizal. Puis ensuite il fut à larmée du 
Rhin comme ca|iitaine depuis 1702 '. 

Corps et àme de bronze, Penanster était un véritable soudard 
dans toute la force de l'expression. Il s'était jirofondément 
attaché au général Georges, auquel il rendit souvent d'inap- 
préciables services. 

Pic de la Mirandole, ancien officier de cavalerie, avait le 
commandement d'une compagnie franche, formée des débris 
de Loval-Eniigrant (on les appelait les Loyaux dans l'armée) et 
de déserteurs de la République. Celte compagnie n'était atta- 
chée à aucune division en particulier, mais elle formait une 
école vivante pour enseigner l'ordre et la discipline unis au 
courage. 

On s'est longtemps souvenu dans le Morbihan des noms de 
Bachimont, Gomez, du Bouays, Pépin, Dauphin, Hubert, 
Thomas, de Maigny, d'Ancourt, Périal, Siméon, qui avaient 

• Voir .111 sujet de r<ir(;,inis.ition nioil)lliann.iisc une Ictlic de Pon.iii^U'r .-lUX 
Pièces jiistificalives. 



134 GEORGES CADOUDAL. 

tous marqué par leur valeur dans la glorieuse campagne des 
Pays-Bas. 

Un conseil civil et militaire composé des principaux chefs, 
de quelques ecclésiastiques et de grands propriétaires du pays, 
mûrissait les projets; la correspondance et l'administration 
des vivres étaient du ressort de ce conseil, auquel était atta- 
chée une compagnie de guides commandée par Scalan, de 
Locmiquelic en Riantec. Tout un système de courriers reliait 
entre elles les divisions, transmettait les ordres du général et 
donnait autant que possible à l'armée l'unité d'impulsion et 
d'action. La partie financière était confiée aux soins de l'abbé 
Guillevic, ancien professeur au collège de Vannes et recteur 
de Plœmeur. Cet abbé était en outre chef de la correspondance 
tant extérieure qu'intérieure du général Georges et commis- 
saire ordonnateur de son quartier général. Enfin il y avait un 
commissaire général des approvisionnements .M. Caris, de 
Grandchamp. 

Le principe de l'organisation était le même qu'en 1794; 
chaqtie paroisse formait une compagnie commandée par le 
capitaine de paroisse. Les cantons comprenaient dix à quinze 
paroisse-, et leurs chefs s'appelaient des chejs de canton. Les 
divisions comprenaient de trois à six cantons et de trente à 
quatre-vingts paroisses; des chefs de division les comman- 
daient. Ces divisions réunies pouvaient s'éleverenviron à vingt 
mille hommes, mais il y avait entre elles de notables 
différences. Celles qui étaient comme les divisions d'Auray et 
de Vannes renfoicées de marins, se montraient solides et ré- 
sistantes; les autres n'étaient guère capables de faire une 
attaque sérieuse et régulière, et encore moins de soutenir le 
moindre choc. Kn revanche, elles étaient admirablement en- 
cadrées; l'intrépidité des chefs ne se rebutait jamais; toujours 
à la tête dans les altaques et les derniers à l.i rctraile, ils 
avaient un courage indomptable. 

Les débuis se ressentirent un peu de la catastrophe récente 
de Ouiberoii. Le fond de l'armée se composait de déserteurs 
et (leipielrpics jeunes gens qui s'étaient soustraits h la réquisi- 



cami'ag.m; i)k i-sg. 135 

lion; malgré le zèle des chefs et leur aclivite', les exhortations 
des ecclésiastiques, la force de lopinion et le prestige du 
général Georges, il était difficile de faire marcher les paysans 
atterrés par les sanglants souvenirs de l'affaire de Quiberon et 
des massacres qui la suivirent '. 

Peu à peu le temps adoucit ces souvenirs néfastes, les hom- 
mes s'exercèrent et s'aguerrirent, l'armée s'organisa, et la 
guerre s'étendit au point de devenir, au dire de Hoche, « infi- 
K niment plus dangereuse que ne l'était la guerre de Vendée » . 

Dans cette campagne et dan> celle des Côtes-du-Nord qui la 
précéda, Georges inaugura une tactique qu'il avait vue souvent 
réussir en Vendée. De nombreux tiraiileuis marchaient sur les 
flancs de chaque colonne. Celles-ci s'avançaient sur les routes, 
la tète de colonne faisait feu et disparaissait dans les fossés 
jusqu'à ce que les armes fussent rechargées; pendant ce temps 
les tirailleurs protégaient la colonne. Avec le système d'armes 
portatives de l'époque et surtout la matériel encombrant d'ar- 
tillerie en usage, on comprend que l'emploi de ces feux de 
chaussée permetlait d'arriver sur l'ennemi sans perdre beau- 
coup de monde. 

Le 17 octobre 17!t5, le conseil adressa à tous les chefs de 
canton le premier ordre du jour du général Georges, ainsi 
conçu : 

« 17 octobre 1795, an 1 ilii roi Louis XVIII. 

« Tous les chefs de canton sont tenus de se procurer, sous 
B huit jours au plus tard, cinq chiîvaux équipés, et de choisir 
" |)arnii les soldats ciM(| des plus braves et des plus adroits 
Il j)Our les monter. 

« Tous les chefs de canton sont également tenus d intercep- 
11 ter les routes pour se défaire des trafnards et des courriers. 
Il Ils rendront compte au conseil de ce qu'ils feront. 

« Gkoiices. m 

' Aux Pii;cC9 juslilicalivcs, obsiMV.ition iliv-i (ir'|iiiti\s des Cotes-du-NorJ au 



ouvoir 



L'xéculir sur IfS moveiis de leruiiner l.i ijui mt dus du 



13fi GEORGES CADOUDAL. 

Sachant que plusieurs chefs plus anciens que lui en grade 
jalousaient sa nomination au poste élevé qu'il occupait, Geor- 
ges ne crut pas pouvoir pour ses premières opérations se pas- 
ser de l'appui du conseil. Il s'adressa à M. de Boutouillic, et il 
en ohtint des instructions adressées aux chefs de canton, à 
l'appui de ses ordres du jour. Voici la première de ces in- 
structions : 

CI Monsieur, 

1' Vous trouverez ci-inclus l'ordre du général, en date de ce 
« jour; vous voudrez bien vous y conformer; en conséquence, 
Il prenez toutes les mesures possibles pour : 

Il 1° Procurer, sous huit jours, cinq chevaux sellés et bri- 
II dés, pour le service de l'armée; 

Il 2° Fournir, sous le même délai, cinq cavaliers des plus 
Il braves et des plus adroits, armés et équipés; 

n 3° Intercepter tellement les routes que les courriers, 
« escortés de neuf à dix personnes, ne puissent plus passer; 

Cl 4° Faire le tout avec tant de prudence et de circonspec- 
II tion qu'on n'attaque jamais qu'à coup sûr, et que cela n'ait 
•I pas l'air de renouvellement d'hostilités en grand. 

Il 5° Faire payer leur témérité et leur brigandage à tous les 
« traînards et pillards qui s'écartent de la troupe; 

Il Vous recevrez de messieurs du bureau de correspondance, 
Il de M. .leaii Jau, copie de l'instruction de M. le général de 
« Charelte; vous voudrez bien la publier avec toute la pru- 
n dence possible. Faites-la circuler pour disposer les esprits, 
Il et quand le temps sera favorable, on mettra ù exécution 
« tontes les dispositions y contenues. 

Cl Nous sommes, etc. 

Il Sit/iie : VE nouTonii.Lic, Guérisec, LESiEnciEn. » 

Cette instruction du gc-néral de Charette avait trait surtout 
au chaii{;('(nc'iit de règne cpii venait de s'accomplir |)ar la murt 
de Louis XVII. I'"lle prescrivait de |>roclamer Nolennelleniciit 
Louis XV m en |iré-riice<lt"> lrnii|)es. Celleconimuiiicatiou faite, 



CAMPAGXK DE l'TOe. ' 137 

une messe solennelle fut célébrée en plein cliamp, et lorsqu'elle 
fut terminée, toutes les troupes proclamèrent Louis XVIII 
et jurèrent de ne jamais poser les nrmes avant que la religion 
fût libre et le Roi sur son trône. Un unanime cri de Vive le 
Roi! et le chant du Domine, salviim fac regem, couronnèrent 
cette imposante solennité. Une manifestation analogue avait eu 
lieu dans la plupart des divisions de la Bretagne, dnns la Ven- 
dée, dans le Maine, dans la Normandie. Le vieux cri de France : 
Le Roi est mort! Vive le Roi! qui ne retentissait plus sous les 
voûtes de Saint-Denis, trouvait encore dans le cœur des pay- 
sans chrétiens un puissant et fidèle écho. Magnifique protesta- 
tion du droit traditionnel en face du fait révolutionnaire. En 
célébrant au milieu de tant d'épreuves la transmission de la 
couronne, qui passait, du front delà jeune victime du Temple 
sur le front d'un prince errant et réduit au pain de l'exil, le 
peuple breton et vendéen proclamait à la l'ace du ciel son 
mépris pour les triomphes brutaux de la force, son attache- 
ment aux. libertés nationales, sa foi invincible dans ce grand 
principe, sauvegarde éternelle de lajusiice publique et privée : 
Il n'y a pas de droit contre le droit ! De nouveaux combats et 
de nouveaux sacrifices allaient bientôt prouver qu'un pareil 
serment n'était pas un vain mot'. 

Une des premières affaires de la campagne eut lieu à l'occa- 
sion d'un convoi d'effets d'habillement el d'équipement venant 
de Rennes et destiné à la garnison de Vannes. Ce convoi mar- 
chait escorté par un bataillon d'infanterie de ligne. Ayant ap- 
pris son arrivée par ses émissaires, ainsi que la route qu'il 
devait suivre, le général Georges voulut s'en emparer 11 réunit 
un jour six cents hommes qui s'embusquèrent derrière des 
haies et des broussailles, un peu au-dessous du bourg de Sé- 
renf,sur la grande routede Vannes à Ploèrmel. A demi-portée 
de fusil, il y avait un pont sur un petit ruisseau (|ui traverse la 
route. Les bleus devant passer ce pont, ordre fut donné de ne 
faire feu que sur le centre de la troupe et loi'sque la colonne 

' Lettre ilii miiiislie de l'inlcricur .m ministre de I.T piierrp, 5 |>rnirial an V I. 
(Pièces jiiiilitic.i(ive!i.) 



138 GEORGES CADOUDAL. 

l'aurait dépassé. On espérait la mettre en déroute par ce fait 
inattendu et par l'approche subite des chouans. Pour mieux 
assurer l'effet de cette disposition, on ne devait tirer qu'à uq 
certain si{jnal. Mais à peine le commandant ennemi, qui était 
à cheval derrière les taml)0urs, eut-il pas^é le pont que tous 
les chouans, sans attendre le signal convenu, firent une 
décharge. Le commandant resta siu" le carreau avec quel- 
ques-uns des tambours; mais aussitôt le gros de la troupe 
qui marchait derrière lui et devant les voitures du convoi 
recule de quelques |)as, s'arrête, se met en bataille et attend 
de pied ferme. 

r<e coup était manqué par trop de précipitation. Voyant 
qu'il n'y avait plus aucune chance de succès, les chef» donnè- 
rent l'ordre de la retraite, et le rassemblement se sépara. 

Quelques jours après cette affaire, le général Georges con- 
çut le projet d'enlever un bataillon du régiment de l'Ain, qui 
se trouvait détaché au bourg d'Elven, sous le coinm indement 
du capitaine Gerdon. Par sa position, ce détachement inquié- 
tait tout le pays et gênait beaucoup les mouvements des insur- 
gés. Le même rassemblement qui avait eu lieu pour l'attaque 
du convoi se réunit de nouveau. 

II passa la nuit au château de Meauchêne, à une demi-lieue 
d'Elven, et le lendemain matin, A- novembre, il fondait à 
Timprovisle sur la garnison qui n'avait pas eu la précaution de 
se girder et qui était logée, partie dans l'église, partie dans 
une caséine située à peu de distance. Devenus maîtres de 
l'église, les sold.its de (Jeorges ne purent le devenir des bleus 
réfugiés dans le clocher. Ceux de la caserne se défendaient 
vigoureusement au rez-de-chaussée ; un d'eux avançant son 
fusil pour tirer sur les clKjuaus, son arme lui est arrachée des 
mains. La caserne n'a\ail (jti'inie porte, et à coté se trouvait 
une grande et iniii|ue croisée éclairant le corps de garde. Dans 
celle lenible po>iti(>ii, les grenadiers prennent une résolution 
admirable. Ils l'ernient l.i porte, ouvrent la croisée, se forment 
en bataille et tirent sans discontinuer sur ceux qui osent se 
|>résenler à leur vue, pendant qu'un tambour enferme avec 



CAMPAGNE DE 1-96. 139 

eux ne cesse de battre la charge. Voyant que le poste ne veut 
pas sortir, n'ayant aucun outil pour enfoncer la porte et 
n'osant tenter le passage inabordable de la croisée, on s'écria 
de tous cùtés : Il faut mettre le feu à la caserne! La mesure 
était vaine, les assaillants n'ayant ni bois, ni paille à leur dis- 
position. Cependant le commandant, effrayé par la menace du 
feu, se décide à tenter une sortie ; il parait le premier sur le 
seuil, où il reçoit une balle qui le fait tomber à la renverse. A 
l'instant même un royaliste le saisit par les pieds et le jette sur 
le pavé; ce que voyant, les soldiits, ne voulant plus sortir, 
continuent à se défendre dans l'intérieur de la caserne. 

Georges était h cbeval, au milieu de sa troupe, couvert d'un 
manteau bleu pour le garantir de la pluie qui tombait en ce 
moment. 

Cependant la résistance du poste se prolongeant donna aux 
bleus montés dans le clocher le temps de se réunir. Bientôt 
un combat s'engage d'un bout de la rue à l'autre; le feu e-.t 
violent et meurtrier, personne ne voulait céder. A la fin, Geor- 
ges, qui avait déjà reçu plusieurs balles dans son manteau, 
craignant que la garnison de Vannes, attirée par le bruit de la 
mousqueterie, ne vînt au secours de celle d'Elven, donna l'or- 
dre de la retraite, que ses hommes exécutèrent sans être 
inquiétés. 

Les républicains, qui an début de cette affaire avaient montré 
un grand défaut de surveillance et s'étalent lai-.sé surprendre, 
firent preuve d'une rare intrépidité quand elle se fut engagée. 
On vit dans celte occasion cent cinquante hommes résister 
pendant plusieurs heures à l'assaut de quatre à cinq cents 
ennemis et rester maîtres de la place en les forçant à la retraite . 
Un petit groupe d'émigrés assistaient à cet engagement. 
Voici le témoignage que l'un d'eux, auquel nous avons 
emprunte quelques-uns des détails précédents, a rendu au 
chefqui les commandait : 

11 Cette affaire fut la dernière dan-, laquelle je vis le général 
« (îeorges; elle me donna une bien haute idée de sa valeur, 
« car il se tint constamment au milieu de nous, et comme il 



140 GEORGES CADOIDAL. 

« était le seul à cheval, et irès-facile à reconnaître, il étiiit le 
« point de mire des républicains, et il est inconcevable qu'il 
« n'ait pas péri dans cette journée'. » 

Les massacres de Quiberon avaient causé tant d'horreur, 
chez ceux qui avaient conservé quelques sentiments d'huma- 
nité, qu'un capitaine de la garnison d'Auray et un brigadier 
de la gendarmerie de cette ville se mirent en relation avec 
les royalistes et leur proposèrent leurs services. 

Toujours instruit de la direction des colonnes dont il faisait 
partie, le brigadier avait soin de donner avis aux chefs des 
divers mouvements de ces colonnes, ce qui mettait les chouans 
en mesure de les éviter. 

De son côlé, le capitaine les instruisait également du pas- 
sage des différents convois qui traversaient le pays. C'est 
ainsi que, instruite de la présence à Auray de trois cents marins 
qui devaient se rendre à Rochefort, la division de Georges fut 
se poster pour attendre leur passage à l'extrémité de la lande 
de Plœren du côté de Vannes. Commandée par le général en 
personne, elle prit et tua une portion de leur escorte, et dis- 
persa les marins qui s'échappèrent de divers côtés. Dans celte 
affaire deux cavaliers de l'escorte du général, Julien Maison 
d'Arradon et Kobb dit la Ronce, attaquèrent et désarmèrent 
huit fantassins à eux seuls. 

Après ce combat, qui avait épuisé ses munitions, la division 
revenait tranquillement et joyeusement vers le bourg de 
Pluvigner, où elle devait s'a|ij)rovisiouner de cartouches, lors- 
que, rendue devant le château de la Grandville, elle se trouva 
en face d'une <'olonne mobile qu'elle dut combattre. Il lui 
fallut payer d'audace. Le général lança son manteau loin de 
lui et cria : « Kn avant ! » Les chouans chargèrent l'ennemi qui 
était plus nombreux et mieux approvisionné. Ils furentobligés 
de ct'diT la place, et les bleus rentrèrent fi .\uray portant 
tritiinpbalemeiit le manteau du (jénéral et sou chapeau orné 
d'un panache blanc et d'une cocarde blanche. 

' Di.xniisilr mn rie, oit Iliftnirc île mnn cmiijrtitioii, yw M. 11. m; ("oiiiu.iii M. 
Pari», .le 1.1 l-ariHl, 1827, i..-8", p. S33. 



CAMPAGNE DE 1796. 



Le capitaine des bleus qui instruisait les royalistes de la divi- 
sion d'Auray des mouvements de sa garnison vint un soir les 
trouver au village de Sainte-Anne. 11 leur déclara qu'étant 
devenu suspect d'avoir des intelligences avec eux, le seul 
moyen qu'il avait de se réhabiliter dans l'esprit de ses chefs 
était de convenir d'une affaire dans laquelle les chouans lui 
céderaient l'avantage du champ de bataille. Le lendemain une 
rencontre eut lieu prés du bourg de Mériadec. Le capitaine 
eut un caporal tué à ses côtés; alors les royalistes reculèrent. 

C'est dans cette affaire qu'André Guillemot perdit un pouce. 
11 fut depuis lors nommé Guillemot Sans-Pouce, pour le dis- 
tinguer du roi de Bignan. 

La colonne mobile qui avait infligé un échec à la division 
d'Auray dans les environs du château de la Grandville, était 
toujours auprès de Granchamp. Les royalistes résolurent de 
prendre une revanche contre elle. Ils la rencontrèrent près du 
moulin de Toulnay, sur le Loch, au sud-est de la forêt de 
Lanvaux. Ils l'assaillent vigoureusement, la mettent en 
déroute et la poursuivent au delà de Sainte-Anne, c'est-à-dire 
pendant plus de deux lieues. Cette colonne laissa plusieurs 
morts sur le terrain, et eut beaucoup de blessés. 

La garnison de Locminé venant relever celle d'Auray, prit 
pour rejoindre ses. nouveaux cantonnements la percée de Cor- 
nouailles qui, partant de Golpo, passe dans les bois de Loper- 
rette. Rlle traversait le bourg de Plumergat, (juand elle fut 
attaquée par les chouans et se retrancha dans le presbytère. 
M. Pic de la Mirandole, commandiint de la compagnie franche, 
voulut, à la tète de ses braves, emporter la po.sition et fut 
tué sur le seuil du presbytère. Ses soldats décontenancés 
se retirèrent, emportant le corps de leur chef. La divi.sion 
d'Auray avait une pièce de canon avec laquelle elle eût pu 
facilement abattre les murs du presbytère; mais, considérant 
le |)réjudice qu'elle eût pu causer à la paroisse, elle préféra 
remetlre à un autre jour le soin de venger la mort du brave 
qu'elle venait de |)erdre. M. Pic de la Mirandole était un offi- 
cier de l'ancienne armée, d'un dévouement et d une bravoure 



14*2 GEORGES CADOUDAL. 

h toute épreuve. L'armée entière lui donna de sincères 
regrets. 

Les révolutionnaires de Brest, n'entendant parler que des 
succès des chouans, résolurent d'en finir avec eux. Dans ce 
but ils formèrent un corps de trois cents hommes composé de 
tout ce que la ville renfermait de plus brave. On signalait 
parmi eux un nègre d'une grande férocité, qui se vantait de 
manger les petits enfants. On confia le commandement à un 
capitaine digne de ce corps d'élite, qui en entrant dans le 
Morbihan disait qu'il voulait purger le pays de tout ce qu'il 
renfermait de royalistes. En arrivant ils faisaient grand bruit, 
parcourant les villes et les villages, pillant, insultant, frappant, 
vivant aux dépens de l'habitant et portant l'épouvante, sur- 
tout chez les jeunes mères qui craignaient de voir leurs en- 
fants dévorés par le nègre. Georges, jugeant ces hommes 
moins redoutables que leur renommée, prit la compagnie de 
Pluneret pour marcher à leur rencontre. Il les rejoignit dans 
le canton de Bignan, au mont de Guéhenno. Avant qu'il les 
aperçût, il essuya leur décharge; mais sans se décontenancer 
il ordonna à ses hommes de marcher à la baïonnette, et tous 
les Brestois furent pris et fusillés en expiation de leur conduite 
dans les campagnes. Avant de mourir, le capitaine déclara au 
général que s'il avait su qu'il avait affaire à des paysans, il ne 
se serait pas laissé prendre. 

A la suite de cette affaire, Georges se rendit sur la route de 
Ploërmel à Vannes, et là, entre Klvcn et le pont Guilmel, il 
rencontra une avant-garde de deux cents hommes qu'il prit 
pour un corps isolé. Attaquer et disperser cette avant-garde 
lut l'affaire d'un clin d'oeil, mais le régiment parut bienlùl, et 
les chouans furent dispersés à leur tour. 

Toutefois, il y eut une compensation à cette défaite, car ce 
régiment ayant dans ses rangs un grand nombre de Bretons, 
ceuv-ci, (|uaiid ils furent rendus à Vannes, désertèrent pres- 
que tous et vinrent trouver Georges'; 

' CrLiit 1.1 M' >li-iiii-lin(i:idc. 



CAMPAGNE DE 1796. 143 

Celui-ci conçut alors le dessein d'enlever un convoi escorté 
|i:irhuit cents hommes d'infanterie et cinf|uante cavaliers qui 
se rendaient de Pontivy à Vannes. Le général la Vendée fut 
tliargé de dresser le plan d'attaque et de commander l'action. 
Il choisit pour champ de bataille Islande qui s'étend depuis 
Ciimezon jusqu'à Colpo. Sur la route de Locminé deux corps 
lurent placés, l'un à droite, l'autre à gauche de la route du côté 
(le Camezon, et deux autres du coté de Colpo. 

" Je fus mis, dit lîohu dans ses Mémoires, avec cent ma- 
" lins dans le village, au levant de la route, et à peu près au 
" milieu de la Innde. J'avais ordre de re[)Ousser les éclaireurs 
' (les qu'ils j)araîtraient, ce que nous exécutâmes avec notre 
" vigueur ordinaire. Lorsque nous aperçûmes le renfort qu'on 
« leur envoyait et la cavalerie sortir du bois et se diriger pour 
" couper notre retraite, ne voyant les nôtres faire aucun mou- 
B vement pour venir à noire aide, je rappelai les miens, nous 
« repassâmes dans le village d'où nous venions de sortir, et 
« rendus dans la plaine en deçà, la cavalerie des bleus se 
i> forma en bataille à peu de dislance de nous comme pour 
<i nous charger. J'arrêtai mon peloton, je le formai sur trois 
« rangs face à l'ennemi, le premier rang genou à terre avec 
« défense de tirer. Cette attitude en imposa tellement à nos 
« adversaires, qu'après nous avoir considérés un moment, ils 
Il retournèrent à leur corps et me donnèrent le temps de 
" S''5"^'' '^* fossés. Le convoi n'avait presque pas dépassé la 
Il plaine avant que les nôtres eussent paru. On tirailla bien 
Il .ilors jusqu'à ce qu'ils eussent dépassé Camezon, mais c'était 
11 trop tard. Si, au lieu de me placer au milieu de la lande, 
<> j'avais été mis au bas, le convoi se serait trouvé au milieu et 
11 s'y serait arrêté (|uaiid j'auiais repoussé les éclaireurs. Alors 
« nos (juatre corps, .s'avançani à la fois, auraient bien pu re- 
II pousser l'escorte et s'emparer du convoi, ce qui aurait eu 
Il lieu infailliblement si le général Georges ei\t été là '. « 

Toutes les autres divisions de l'armée agissaient de leur côté 

' Mémoires df linhu. 



m GICORGKS CADOUDAL. 

avec une activité toute sernblaljle, et combats sur combats se 
livraient cbaque jour dans le pays. 

« Le général se multipliait pour diriger nos mouvements, 
Il dit Rohu, car il aimait à se trouver partout où il y avait du 
n danger à courir. » 

Mercier, dans ces occasions, se portait dans l'arrondissement 
lie Pontivy, où il était particulièrement connu, et où l'on sa- 
vait l'apprécier comme bommedesens et de courage. Georges 
était particulièrement Ibomme d'Elven, de Graudcbamp, de 
Sarzeau ou de Vannes. La présence des deu.\ amis partout où 
elle se produisait enllamniait les cœurs et donnait une véri- 
table ardeur à la lutte. 

Vers le 20 octobre, les garnisons de Baud et de Locminé se 
mettent à la poursuite de Guillemot. Celui-ci marche à leur 
rencontre et range ses soldats en bataille dans la lande de Poul- 
blaye. Après quelques heures de lutte, les bleus sont com- 
plètement battus, se débandent et rentrent en désordre dans 
Locminé, poursuivis parles chouans. 

Des armes, des munitions, des gibernes et plusieurs prison- 
niers restent aux mains des vainqueurs, l^e lendemain, une 
nouvelle tentative éprouve le même sort. A tout instant quel- 
que sortie, quelques vives escarmouches, venaient tenir en 
alerte les soldats royalistes. Mais derrière le rempart de leurs 
Ijaionnettes, les prêtres fidèles exerçaient avec sécurité leur 
ministère, et les populations vaquaient à leurs travaux, atten- 
dant des jours meilleurs. 

Dans l'arrondissement de l'oiilivy, les divisions de Jean Jan, 
de du Chélas, de Lantivy du Reste livraient chaque jour^ de 
nouveaux combats. Le château de Kergroix en Uemungol, la 
coininuiie de Lanvaudan, celle de Locminé étaient en même 
temps le théâtre d'actions sanglantes. 

Les relations nombreuses et sûres établies dans les villes, 
(|ue l'on tenait alors comme bloquées, instruisaient de tout. 
On savait le jour et l'heure où une colonne devait se porter 
sur tel point, et quelle serait sa Force. Souvent les meilleurs 
avis surluienl des rangs de l'ennemi, où se trouvaient des gens 



CAMPAGNE DE 1796. 



<1 honneur, qui avaient en horreur les crimes de la révolution, 
et qui applaudissaient aux efforts dirigés contre elle. 

Servis de la sorte et ayant de plus une parfaite connaissance 
du pays, les royalistes devaient dans ce genre de guerre avoir 
de grands avantages, et le plus précieux pour eux fut de s'y 
être tellement foi mes qu'ils pouvaient à forces égales se me- 
surer avec la meilleure troupe. Des débarquements partiels 
leur procuraient ce qu'ils n'avaient pu obtenir en une seule 
fois. Rien n'était refusé à Georges, tant on comptait qu'il sau- 
rait faire bon usage des ressources mises à sa disposition. 

Quand le débarquement du 12 décembre eut manqué, à dé- 
faut de munitions, Georges reçut une caisse de piastres, que 
lui apportaient MM. de l'Epinaye, Duplessix de Grénédan 
et le chevalier du Fou de Kerdaniel. Plusieurs émigrés, 
embarqués avec le comte d'Artois, profitèrent de l'occasion 
pour se jeter eu Bretagne. De ce nombre l'ut M. de la Boës- 
sière, fils de cette [iiovince; il avait servi d'abord au régiment 
de Béarn, puis dans celui des dragons d'Angouléme. Dans 
'émigration, il avait fait la campagne des l'ays-Bas, sous le 
commandement du marquis d'Aulichamp. Georges Gadoudal 
lui donna place dans son état-major. 

« De tous les pays qui composent la chouannerie , disent 
" les auteurs des Victoires et conquctes, celui du Morbihan 
« était le plus difficile à soumettre. Georges avait à lui seul 
Cl |)lus de talents et de vertus guerrières que tous les autres 
» chefs. Les bandes organisées sous ses ordres avaient plus 
« de régularilé, et leur bravoure était célèbre dans toute la 
Il Bietague. Moche, voyant que la résistance prenait dans cette 
Il contrée un caractère alarmant, fit passer des renfoits aux 
Il républicains qui y étaient déjà et [irit le parti de se l'oiidre 
Il lui-même dans le Morbihan au commencement de ni;ii. Il 
11 eut bientût l'expérience de ce (ju'osaient entreprendre les 
• biimines aux oidres de Gadoudal. Il était parvenu aux envi- 
11 rons «le [jocminé, traversait les laudes qui entourent ce 
« bourg, lorsque tout à coup son escorte est attaquée par un 
Il gros de paysans armés, ayant à leur tète Lanlivy du Reste. 

10 



GEORGES CADOUDAL. 



" Le général Auguste Mermel, qui accompagnait Hoche, 
11 s'élance aussitôt contre eux avec quelques hussards, déter- 
« minés à s'exposer à tous les périls pour sauver leur général 
« en chef. Un combat à mort fut la suite de cette rencontre. 
« Déjà les chouans avaient tué plusieurs républicains, lors- 
« qu'un hussard, nommé Gohleau, réussit à frapper leur chef 
Il Lantivy, qui, tombant de son cheval, est massacré à l'instant. 
« La mort de ce chef fut pour les cliouans le signal d'une 
« déroute complète. Us s'enfuirent, poursuivis j)ar les républi- 
« cains; mais connaissant mieux qu'eux les détours de ces pays 
K fourrés, ils réussirent à s'échapper. Le général Moche avait 
« lui-même payé de sa personne dans cette rencontre, et les 
« dangers qu'il avait courus augmentèrent encore chez lui le 
Il désir de rendre à la paix et à la tranquillité cette contrée où 
B la guerre se faisait d'une manière si dangereuse '. " 

' Vicloitei el coiiijuéles, t. VI, p. 154 et 155. 



CHAPITRE XI 

FIN DE LA CAMPAGNE DE 179(>. 

Pour achever ce qui nous res(e à dire sur la campagne 
de 1796 dans le Morbihan, il nous fallait raconter les affaires 
auxquelles a été mêlée la division de Sol de Grisolles. Les 
documents nous faisaient défaut, nous étions résigné à accepter 
une lacune sur ce point, comme sur tant d'autres, quand 
le récit suivant, émané d'un officier émigré de cette division, 
nous est tombé entre les mains et est venu nous offrir le moyen 
lie combler, autant que possible, une lacune que nous déplo- 
rions : 

« ...Après tant de temps perdu, on nous amena à l'île 
« d'Yeu, mauvais îlot habité par des pécheurs dont on n'avait 
(1 pas eu de peine à s'emparer, ainsi que des quatre-vingts 
« hommes qui la gardaient. On y débarqua la petite armie, 
« qui était d'environ six mille hommes, dont nos cadres, et 
11 quatre régiments anglais et écossais, sous le commande- 
i. ment du général Uoyie. 

Il Ayant a|)pri-. que le commandant en second des royalistes 
Il du Morbihan, Mercier, et cinq autres, venaient d'arriver, 
<i j'allai les voir. J'avais toujours eu le désir de me réunir aux 
o royalistes. Plusieurs des nôtres vinrent aussi, et, pour excuser 
11 leur inaction, ils cherchaient à rabaisser les services de ces 
Il bons et réels serviteurs du Roi. Leur mise chouanne né- 
•' gligée, leurs vestes courtes et râpées et rapetassées, ne 
Il devaient pas donner une liante idée du parti ; mais ils étaient 
Il venus pour demander, et ou leur accorda trente-six mille 
■ francs et deux cents fusils, quelques barils de poudre dont 

10. 



148 GFORGES CADOl'DAL. 

K ils chargèrent le chasse-marée qui les avait amenés, et oîi 
« je m'embarquai avec eux et cinq ou six autres. Nous des- 
« cendinies à lile d'Houat, oij nous trouvâmes une trentaine 
« d'autres émigrés qui attendaient une occasion de renirer en 
Il France. Il v avait parmi eux beaucoup d'anciens officiers 
11 supérieurs, des colonels; Mercier, qui avait autant de mo- 
II destie que de mérite et de bravoure, offrit à un de ces mes- 
a sieurs de prendre le commandement, disant qu'il ne lui 
Il appartenait pas de commander des officiers aussi distingués 
« par leurs services et leur expérience. Ces messieurs insis- 
« tèrent, et ce jeune homme, pavant peu de mine et de mise, 
u fils d'un aubergiste, nous passa tous en revue. 

« Les Anglais avaient promis de débarquer des armes et des 
« munitions. Il fallait pour cela nous présenter en forces à la 
« côte; en conséquence, le 5 décembre 1705, nous nous y 
« transporlâmes avec environ douze mille hommes, dont six 
« mille armés tant bien que mal. Le mauvais temps et le vent 
Il violent et contraire firent manquer cette opération. Nous 
Il avions plus de cent charrettes, mais il v avait impossibilité 
« de mettre une embarcation à la mer; nous nous retirâmes 
« chacun dans sa division et par délachemenis sans être in- 
« quiélés. 

« Le 8 janvier suivant (17'J()), un autre rassemblement de 
(i six mille hommes, après avoir défilé par le bourg de I5erric, 
Il se porta encore sur la même côte de Muzillac; il faisait un 
Il froid si vif, que dans cette nuit que nous passâmes presque 
« tous an bivouac, trois soldats furent gelés. Nous marchâmes 
«I au nombre de douze cents hommes jusqu'au bord de la mer. 
« Noi's voyions l'escadre anglaise qui s'était ra|)prochée autant 
■I que possible; il n'y avait pas de sa haute, mais un vent du nord, 
« contraire comnie la première fois, rendait tout débarque- 
« ment impos>ible et ne permettait aucune communication, 
« ce qui était d'anfant plus malheureux que nous manquions 
« de tout, excepté d'bonimes. Un débarquement î'i cette 
« époque nous ei^t rendus maîtres du pays. Un détachement 
* de trois cents grenadiers, ignorant nuire arrivée, se rendait 



FIN DE LA CAMPAGNE DE 1706. 149 

(i à Vannes. Après avoir dispersé quelques chouans qui, pour 
se mettre à l'abri du vent, s'étaient couchés dans les joncs, 
il trouva en bataille, sur la grande route, le gros de l'armée 
qui était resté en observation. Assailli par une vive fusil- 
lade, il se replia en désordre sur Muzillac, après avoir perdu 
une vingtaine d'hommes. La division de Silz, jadis une des 
meilleures de l'armée, ne se rassemblait plus; l'ennemi, de 
son côlé, n'y commettait plus d'hostilités. Pour la faire sortir 
de cet état de stupeur et lui redonner de l'activité, le gêné' 
rai Georges ordonna à une autre division de s'y porter et de 
la parcourir; plusieurs petits détacliements républicains, 
qui marchaient avec sécurité dans un pays qu'ils croyaient 
tranquille, furent surpris et égorgés. 

■1 Je commandais un petit détachement de quatre-vingts 
hommes, qui n'étaient, à l'exception de cinq ou six, que 
des paysans très-mal armés et prêts à fuir, quand il m'arriva 
sur une grande route une dizaine de soldats républicains sor- 
tant des hôpitaux et n'ayant que leurs sal)res. J'eus beau- 
coup de peine à empêcher mes hommes de tirer dessus et 
de les massacrer. Nous étions embusqués, je sautai dans la 
grande route et je fus enfin suivi de quelques autres. Je 
leur dis de se rendre, et ils le firent sans aucune résistance. 
Je n'étais pas accoutumé à une guerre impitoyable et de 
massacres; pendant que j'étais occupé ailleurs, le général 
les fit fusiller dans le cimetière de Rerric et me blâma de les 
avoir faits prisonniers, me reprochant mou indulgence en 
ces occasions. 

u Je défendis, sous peine de mort, de piller et de tuer sans 
forme de procès et arbitrairement l'homme sou|)çonné d'iu- 
lelligence avec l'ennemi. Je fis punir et charrger quelques 
officiers subalternes, et je mis un frein au libertinage et 
réprimai l'ivrognerie autant que possible. Ma troupe était 
peu aguerrie et dépourvue de tout. 

Il Je retournai dans mon (janton, me trouvant plus fort de 
la moitié, et coniptaiil sur le nombre, je voulus combattre 
quatre-vingts grenadiers de Fenthièvre ; mais au premier 



150 GEOIiGKS (^AnOII)AL. 

« feu je restai seul avec cinq ou six hommes, et tous les autres 
« s'enfuirent. M. Grignon, mon frère et moi, avec deux cent 
11 cinquante hommes, dont la brave compagnie de Loyal- 
11 Emigrant (cinquante hommes) faisait partie, nous nous por- 
« lames vers Maleslroit. 

« En mars 1796, AI. de Sol, à qui l'on avait promis des armes 
11 et des munitions, nous réunit sept à huit cents hommes, et 
Il nous marchâmes sur la cô!e par Plaudren. Arrivés le len- 
tt demain près de la chapelle de la Miséricorde, oîi nous avions 
Il fait halte pour dîner, nous apprîmes qu'une colonne partie 
Il de Granchamp s'avançait vers nous; elle était de huit cents 
Il hommes et commandée par le chef de brigade Mermet, aide 
» de camp du général en chef répuliiicain Hoche. 

Il Nous envoyâmes une compagnie s'emparer d'un moulin 
* et du seul pont de communication sur la rivière; il en 
11 était temps,- car l'ennemi s'y présenta immédiatement; ce 
Il fut là le point principal du combat. Bientôt le général Mer- 
II cier la Vendée, qui, avec deux cents hommes armés de 
II fusils anglais neufs, ariivait en courant de la côte, prit part 
« à la fusillade, qui s'engagea vivement sur les deux rives. 

II Mermet fut légèrement atteint et emporta une cinquan- 
11 taine de ses blessés sur des charrettes; nous jierdimes dix 
Il hommes, dont un officier, et eûmes vingt-deux blessés; 
Il deux dragonsenneniis, ivres, s'engagèrent dans ht campagne 
» et furenlassommés pnrdes paysans ; le général Mercier nous 
Il quitta, et nous rentrâmes dans notre division, n'ayai\t pu 
Il recevoir ni armes ni munitions. 

II Mon frère, souffrant de sa blessure, se retira au château 
Il de Villeneuve, où il trouva mon père qui s'y était rendu 
m avec un sauf-conduit du général Quentin, qui commandait 
u h Vannes. Un détacheuienl de llochefort se présenta la nuit 
« à Villeneuve; surpri>, mon frère ne |)ut s'évader, et, d'ail- 
II leurs, mon père, qui ne inanipiait |)as de ruse et d'adresse, 
Il demanda qu'il fitl coiifluil à Vannes, où il avait, disait-il, des 
" cliDsi's inquirliiiites à dire; je fus affligé rie cet événement, 
" d'autant que, in;ilj,'ré mes r«'|)ri''S("nlalions, M. de Sol s'obs- 



FIN DE LA CAMPAGNK DE nOC. loi 

«' lina à vouloir attaquer le détachement qui conduisait mon 
" père et mon frère à Vannes, ce qui leur eut sans doute 
" coûté la vie. J avais réuni mes plus braves, résolu de courir 
" ilroit à eux au premier feu. Heureusement qu'un autre déta- 
" chement de Rochefort nous tira de celte embuscade, et de 
« cette lutte si cruelle et si dangereuse pour eux et pour moi. 
« Cette troupe, ayant trouvé au château de Saré quelques 
" barriques de vin, s'enivra; j'ignorais ce désordre, quand je 
« m'avançai avec quelques tirailleurs pour commencer le 
« combat, un peu malgré le chef de division qui m'avait 
'■ ordonné de faire halte. Le chef de canton, Gaspard, me 
n suivit; nous eûmes un moment critique; malgré notre (eu, 
• une compagnie de grenadiers, l'arme au brds, marchait à 
« nous sans tirer. Mais bientôt nous nous aperçûmes de leur 
« ivresse; ils ne tenaient pas debout, nous fonçâmes sur eux. 
« Un sous-lieutenant et vingt-sept grenadiers furent tués; pro- 
« tégé par un quinzaine de chasseurs à cheval, qui le Hrent 
« avec un grand courage, le reste de la troupe se mit en 
« retraite avec assez d'ordre ; nous la harcelâmes et lui tuâmes 
» encore trente-huit hommes, dont deux de ces braves chas- 
« seurs. Une partie de la division nous suivit et ne prit pas de 
" part à l'affaire; nous n'eûmes que quelques blessés et un 
« cheval tué. Mes tirailleurs, embusqués, tiraient sur l'ennemi 
« à découvert et engagé dans des ravins. Ce détachement de 
■ cent vingt grenadiers, tous hommes d'élite, fut écrasé : »ans 
« leur état d'ivresse, nous ne les aurions pas forcés à la retraite. 
« Leur lieutenant, jeune et très-bel homme, était tombé blessé 
« auprès d'un arbre d'une halle dans la poitrine. Il me remit 
« son portefeuille et sa montre, en me priant de les faire tenir 
41 à sa famille, ce que je fis en les adressant à Rochefort au 
« commandant; il avait les larmes aux yeux et me dit : «Je 
« ne pleure pas pour moi, mais pour le-- braves soldats (|iie 
1' nous avons 'perdus. " .le le quittai moi-même, j étais alten- 
" dri, j'aiprais voulu le sauver. 

« Le général Le Moine, rjui commandait alors le Morbi- 
«1 ban, se servait de tous les moyens, de toutes les ruses pour 



152 CF.OliGES CADOl'DAL. 

« lâcher de nous surprendre et détruire. Nous marcliàmes 
« avec cent hommes d'élite pour nous réunir aux quatre cents 
« hommes qui devaient entrer à Vannes, où toutes les dispo- 
« silions étaient prises pour les écraser. Un capitaine et un 
11 sous-lieutenant étaient les ajjents de cette intrigue. Pour 
Il mieux tromper les royalistes trop confiants, on leur avait 
Il envoyé trois cents bonnes cartouches. Le piège fut éventé 
Il à temps; on fusilla les coupables, et Le Moine perdit son or 
« et ses munitions. 

11 Pendant ce temps, un capitaine. Le Cerf, d'un bâtiment 
« armé sur la Vilaine, essayait aussi de nous tromper par ses 
Il belles lettres et paroles, en venant lui-même nous trouver; 
Il il y avait réussi. M. Grignon et mon frère se rendirent en 
Il conséquence sur les bords de la Vilaine, avec une centaine 
« d'hommes. On était convenu qu'après avoir débarqué les 
Il armes, munitions, canons, Le Cerf viendrait nous rejoindre 
« avec une partie de son équi[)age. 11 arriva sur la côte vers 
Il le soir, et M. (îrignon ayant allumé une poignée de chan- 
II délies pour éclairer la scène, on lui demanda si tout était 
Il prêt et s'il voulait qu'on débarquât d'abord la poudre ou les 
Il canons. Sur sa réponse, il partit du bâtiment une grêle de 
Il balles, de boulets et de mitraille; mon Frère et M. (Jrignon 
Il se mirent venli'e à terre, ainsi que trois autres, et, favorisés 
Il par un talus, ils ne reçurent que de légères contusions ; le 
Il 1 este de la tioupe était heureusement à couvert. 

Il Depuis la |)rise de mon frère, je commandais les deux 
Il cantons. Un jour, je me rendis au bourg de Caden, où je 
« trouvai M. de Sol avec le général Mercier la A'endée et 
Il douze cents hommes. Au |)oinl du jour, nous sortîmes pour 
Il attaquer un détachement; mais il faisait un brouillard si 
« épais (|ue nous niarchùmes tous ensemble sur Mu/.illac 
Il sans pouvoir le reconnaitre, et il rentra sans jierte. Nous 
« attaquâmes la ville par deux côtés, et déjà nous avions fait 
Il des progrès du côté «le Noyai; l'ennemi se détendait avec 
Il (ipiniiilreté. La Vendée, vnyant que nous perdions inutile- 
• iiii'iit ilii iiionile cl qui- la |)rise de celle bicoque ne nous 



FIN DK I.A CAMPAGNE DE ITOB. 153 

' •serait d'aucun avaninge, ordonna de se retirer, ce que nous 

finnes en bon ordre. Nous rentrâmes à Fëaule avant cinq ou 

~ix morts et des blessés. Dans ce combnt, quarante pères de 

famille d'Ambon el de Billiers, qu'on avait forcés de mar- 

1' cher, tombèrent entre nos mains, et nous les renvoyâmes 

« après les avoir seulement désarmés. 

" Un mois auparavant, étant avec la division, forte de 
11 douze cents hommes, auprès de Plaudren, nous entendîmes 
« sur les huit lieures une vive fusillade; c'étaient trois de 
K nos divisions, commandées par Guillemot, Saint-Régeant, 
« Troussier et Lantivy, qui s'étaient engagées avec un corps 
u il<' quinze cents liommes, sortis de Locminé. Ce combat se 
« prolongeait, et un oFficier blessé nous dit qu'à midi qua- 
B rante-quatre officiers de ces divisions étaient hors de com- 
« bat, et que l'affaire était indécise. A trois heures, le feu 
II. cessa, et l'ennemi fut poursuivi jusqu'à Locminé, avec une 
« perte de deux cent cinquante hommes; la nôtre fut d'en- 
« viron deux cents tués ou blessés. Vers une heure après 
« midi, nous entendîmes dans le lointain une autre fusillade; 
Il c'était Mercier la Vendée qui, avec six cents marins, s'em- 
« parait d'un convoi ennemi. Enfin notre tour arriva. Le 
« général en chef, Hoche, avec sept cents grenadiers d'élite 
« et quelques cavaliers, se rendait à Pontivy; nous étions 
Il embataillés et bien formés près de la grande route, voulant 
Il disputer le passage. Mais les républicains, sans s'inquiéter 
Il des coups de fusil, se déjilovérent et marchèrent sur nous 
Il dans le meilleur ordre, l'arme au bras; voyant que notre 
Il centre commençait à plier, j'en prévins M. de Sol, en l'en- 
« gageant h faire rompre de suite par pelotons et à se mettre 
Il en retraite, s'il voulait éviter une défaite complète. Ce 
Il mouvement fut assez bien exécuté, et nous nous retirâmes à 
n temps; on se fusilla. Hoche, qui avait eu un cheval tué 
Il devant lui, ne jugea pas à propos de nous poursuivre. Nou> 
Il rejoignîmes la division (luillemot, et nous marchànios le 
Il lendemain, réunis, sur un bataillon réjiublicain à Saint-Jean- 
II Brévelav; mais il ne nous attendit pas. Un vieillard ayant été 



151 CEOUGES cadoupal. 

« tué, son petit-fils, àgë de quatorze ans, s'empara dans le caba- 
K ret du fu^il d'un des meurtriers, le tua et réussit à se sauver. 

« MAI. de Sol, (Jrignon et autres ayant projeté une partie qui 
« devait être toute de plaisir, ni'engngèrent Fortement à les 
« accompagner au château de Dréneuc, près de Redon, où 
Il étaient MM. Dumontier, officiers aussi braves qu'intelligents. 
« Je ne sais trop pourquoi je n'y allai pas; mais je fus bien 
<c inspiré : ces messieurs furent surpris par un détachement 
« républicain. Deux des trois frères'Dumonlier perdirent la 
« vie, ainsi que le jeune Lanouan, seul espoir d'une famille 
« aisée, qui, s'étant habillé en femme, fut reconnu. MM. de 
" Sol, (jrignon et autres se sauvèrent péniblement par une 
« fenêtre basse et se firent jour. M. de Sol fut légèrement 
« blessé; mesdames Dumontier, qui avaient montré dans 
« cette occasion si malheureuse autant de sang-froid que de 
« courage, furent conduites en prison. 

(1 Cette décade, que les républicains appelèrent avec raison 
" leur l)onne décade, fut marquée par la prise de Sloftlet 
11 et par celle de beaucoup de chefs royalistes, par des mal- 
11 heurs, et, comme ils le disaient bien, elle ne fut jias finie, 
« car tout alla pour le parti de mal eu pis. Le portefeuille de 
11 M. de Sol ayant été pris, ils racontèrent dans leurs gazetttes 
" que ce chef et quinze cents autres, qui étaient i» riboter au 
« château de Dréneuc, avaient tous été pris. La Vendée ne 
(1 leur doniiîint ])lus de crainte, les républicains se portèrent 
« en forces sur le Morbihan. 

Il J'avais appris un des premiers la mort de Charette et 
<i l'état des choses, que j'eus soin de cachera mes soldats; 
" Hoche se servait de tous les moyens de nous séduire, nous 
Il étions entourés de traîtres, d'espions, et nos tètes étaient à 
11 prix. Tous les moyens do séduction furent em|)loyés auprès 
Il de nos soldats, (pii imus reslèrent fidèles jusqu'à la lin et 
« alors (pi'il n'y avait |)bis d'espérance. 

11 Mou (liinieslique, âgé do dix-sept ans, couchait avec mes 
« chevaux dans une leinii", il v fut pri^; ou lui piomil la vie 
a s'il viiiilait nie (au<' prendre; ce bi ave jeune Imninic savait 



FIN DE LA CAMPAGNE DE 1796. 155 

B que j't'tais dans le bois voisin, il tut indignement sabré par 
« des bussards; je lui donnai des larmes bien sincères et bien 
« méritées. 

« Dans ce malbeureuxmois, MM. Grignon, lieuteuant-colo- 
1 nel, d'une famille riche et noble de Vannes, et Deridel, fils 
I d'un médecin, jeunes gens de la plus belle espérance, tom- 

I bèrent enlre les mains des républicains. Les membres du 
a département voulaient les sauver; ils furent conduits à la 
a Roche-Bernard; il s'éleva un conflit de juridiction entre les 

autorités civiles tt militaires; ceux-ci les firent juger par 
Cl un conseil de guerre, et ils furent fusillés. 

a Grignon était mon supérieur et mon ami, aussi brave que 
» doux et modeste ; c'était un excellent officier. 

«Hoche nous fit part des conditions de la paix. Les habi- 

II tanis re>teraient dans leurs foyers; le culte serait rétabli, les 
Il prêtres protégés; nul ne serait inquiété pour les faits passés; 
11 les armes et munitions seraient rendues; les chefs émigrés 
« seraient conduits aux frais de 1 Etat hors de la France, dans 
Il les pays à leur choix; nous étions environ vingt, tous à che- 
« val, et nous allâmes nous rendre à Questembert. 

11 Quand je relournai ilans mon canton, je courus des dan- 
«gers; des hommes qui n'avaient d'autres ressources que la 
" guerre avaient entraîné les autres en leur disant que nous 
11 les avions trahis en nous rendant lâchement. Je fus couché 
11 en joue et méconnu; mais enfin, par de bonnes raisons, je 
Il ramenai la majorité. 

11 J'aviiis rassemblé environ quatre cents hommes qui s'ei i- 
II vrèrent, brûlèrent leurs munitions, brisèrent en i)artie leurs 
Il armes, et le lendemain se rendirent à Questembert, où je (is 
Il part de tout ce que je n'aviiis pu em|)écber. " 

lievenons à liohu, c'est-à-dire à Georges,' dont Uoliu était 
le témoin le plus accrédité. 

Il S'il n'avait été question que de détruire des hommes, et 
« c-t qu'on nous eût donné carte blanche, nous aurions pu tuer, 
n comme (îeorges le disait lui-même, au moins dix mille liom- 
II mes par mois à la Hépublique, sans perdre cent des nùlres, 



156 GEORGES CAOOI DAL. 

<i tant le pays et les habitants nous offraient d'avantage-, et tant 
" nous étions perfectionnés dans les différentes manières de 
« surprendre notre ennemi et d'échapper à ses poursuites, 
" quand nous n'étions pas les plus forts. Il n'y avait pas de ville 
« dans le département, pas même celle de Port-Louis et de 
" Lorient, où nous n'aurions pu entrer de nuit quand nous 
Il l'eussions voulu, à l'insu de la garnison, et; nous emparer des 
(i caisses publiques et d'une grande partie des officiers, sans 
Il courir presque aucun risque. Mais, à chaque lettre que le 
" général recevait d'Angleterre, il lui était presque toujours re- 
« commandé de ménager les sujets de Sa Majesté, et c'est 
Il pour se conformer à ces prescriptions qu'il refusa d'obtem- 
n pérer à la décision du conseil, qui voulait qu'on s'opposât 
11 au transport de toute espèce de denrées dans les villes occu- 
11 pées par les troupes de la République'. « 

C'est à cette époque, c"e>t-à-dire vers la fin de la campagne 
de 179G, que Georges promulgua la loi qui défendait le ma- 
riage à la jeunesse bretonne, appelée, selon lui, à des devoirs 
plus pressants et plus sacrés que celui-là. Il engagea les prê- 
tres fidèles à s'entendre avec les chefs de division pour ne 
mariei' que ceux des jeunes gens qui se trouvaient dans des né- 
cessités urgentes, tels que les aînés d'orphelins et les fils aînés 
de veuve. Cette loi, à vrai dire, n'était pas plus sévère que 
celle qui régit aujourd'hui la jeunesse française, mais elle pou- 
vait passer alors pour le comble de la tyrannie. Cependant, tout 
le monde comprit les intentions de Georges et s'y conforma 
avec une telle exaclitude et un tel em|)ressement, qu'il n'y 
eut ni plaintes, ni murmures à ce sujet, et que la pureté des 
mœurs ne subit aucime atteinte d'une disposition qui, partout 
ailleurs, eût été la cause des plus grands désordres. Il e>t vrai 
dédire que, dan;! cette défense, Georges avait pour auxiliaire le 
clergé des paroisses et l'épiscopat lui-même. 

Au mois de novenil)re IHOO, M. l'abbé (!nillo avait cru de- 
voir consulter Mgr Amelol au sujet de cette défense. Voici 



FIN DK LA CAMPAGNE DE HOe. 157 

un extrnit de la réponse de ce prélat : « Quant au ma- 

« riage de jeunes gens, la mesure dont vous me parlez sera 
«probablement bornée à un temps assez limité; et, dans l'exé- 
« cution, les officiers sentent bien qu'il est nécessaire d'ad- 
H mettre des exceptions; mais il v aurait des inconvénients à 
« l'abandonner pour le présent, et je pense qu'il faut encore 
« y tenir pour quelque temps. Si des officiers en particulier ne 
« se prêtent pas aux exceptions qui paraîtront néceisaires, on 
Il pourra recourir au général en chef, afin que tout se fasse 
"1 avec le concert que le bien exige. 

Il (',. B. Michel, évêqiiede Vannes. 

. Londres, le 26 novembre 1800. » 

.M. labbé Guillo avant cru devoir écrire sur le même sujet à 
Mgr le Mintier, évéque de Tréguier, eu reçut la réponse sui- 
vante : 

Il On a eu certainement de bonnes et même de fortes rai- 
« sons pour défendre le mariage aux jeunes gens; elles me 
Il paraissent subsister encore, au point qu'à mon avis on fer.i 
" bien d'y tenir jusqu'au mois de mai prochain ; mais aussi, 
" [)our cette époque, il sera bon de le permettre plus facile- 
11 ment. 

11 II y aura alors prés de trois ans i|u'on éprouve de la gène 
Il à ce snjel, je crois qu'il y aurait des inconvénients à la pro- 
11 longer. 

Il Les lois de la nature, à la longue, l'emporteront toujours 
Il sur les autres. 

M Les officiers, comme les prêtres, doivent le sentir et en 
Il conclure (ju'il faut entre eux un accord sincère et bien con- 
II venu sur cet important article. 

Il Les prêtres n'ont et ne peuvent avoir pour l'exécution de 
Il cette défense que la voie de lexborlntion. Les officiers, de 
u leur Cote, doivent voir le danger qu'il v aurait pour l'armée 



158 GEORGES GADOL'DAL. 

Il même à user de contrainte. Il est surtout de l'intérêt coni- 
" mun que le public ne soupçonne même pas de division entre 
n le clergé et l'épée ; il faut que chacun s aide, de manière à 
« maintenir rintelligence, sans laquelle ni l'un ni l'autre ne 
« feront aucun bien. Oremus pro inviccni. 

Il Auguste, évc<ftie de Tréquier. 

I Londres, 26 novembre 1800. " 

La distinction établie par Mgr l'évêque de Vannes entre les 
officiers subalternes et le général en chef prouve la confiance 
que le prélat avait dès lors dans le bon sens et la modération 
de Georges Cadoudal, dont certains officiers, interprétant sou- 
vent les volontés dans le sens le plus rigoureux, n'ont pas peu con- 
tribué à la réputation de chef impitoyable et cruel que plusieurs 
historiens lui ont faite. 

On a été jusqu'à dire que cette interdiction du mariage avait la 
peine de mort pour sanction, et l'on a même b:Ui de fort jolis ro- ! 
mans sur ce sujet, qui, ainsi interprété, avait son côté dramatique. ■ 
La vérité est que l'on se bornait à tondre l'un des côtés de la che- I 
velure du délinquant, et (jue le châtiment avait ainsi un but pu- 
rement moral, les jeunes Hrelon-; a'tachanl une espèce de point 
d'honneur .à porter de longs cheveux. Un écrivain d'une valeur 
incontestable, M. A. F. Hio, a mis en scène sur ce sujet un 
drame qui aurait eu lieu dans sa propre famille, et sur lequel 
s'est appuyé un historien de Georges, M. le Jean, pour affirmer 
Il qne jamais le Comité de salut public ne disposa en France d'un 
« terrorisme aussi absolu que Georges lui-même « . M. Rio s'est 
donné la peine de répondre à l'assertion de M. le Jean dans une 
lettre que l'on trouvera au cha|nlre XVIII de ce livre, qui ra- 
mène aux proportions de la vérité le caractère de CJeorge» Ca- 
doudal, si singulièreuRMit idtéré par son biographe. 

Du resie, le récit de M. lUo a besoin lui-même d'êtie reclilié, 
et il l'a été par le géni'ral de la Hocssière, dans une brochure pu- 
blii'e à l'occasiion du livre inlilulé : la Petite Chouninierie. On 
lil :i la page 10 de cetle biocliure : 



FIN DK LA CAMPAGNK D li nsiG. 159 

« La page 151 prête au général Georges Cadoudal des mesures 
« de sévérité quin'ont janiaiseu lieu. Lorsqu'en 1795,jepassaide 
K l'ile d'Yeu dans le ^[orbihan, j'y trouvai de vigueur la défense 
Il de se marier pour les jeunes gens sujets aux appels. Ils s'y con- 
« formaient plutôt par point d'honneur que par crainte; c'est 
« ainsi qu'ils m'en parlaient. Cette défense, qui n'était que ce qui 
B existe encore pour les jeunes soldats qui attendent l'appel, fut 
n levée d'après les réclamations que les évéques qui étaient en 
B Angleterre firent à son sujet dans l'intérêt des mœurs. Si des 
B rigueurs aussi acerbes que celles mentionnées dans cette page 
B avaient été exercées au milieu d'une population qui marchait 
a volontairement, elle n'aurait pas entouré le général qui 
H s'en serait rendu coupable d'une affection dont rimpre>sion 
B encore profonde parmi elle ne s'allierait pas avec le souvenir 
de pareils actes '. » 

Dans l'été de cette même année 171)G, un débarquement d'ar- 
mes et de munitions eut lieu dans l'anse dite Porz er Liennen, 
en Erdeven. En s'y rendant, Georges chargea Rohu de porter 
une lettre au commandant républicain du poste établi au vil- 
lage de Sainte-Barbe, commune de Plouharnel. Ce comman- 
dant était un des nombreux affidés que le général avait dans 
l'armée ennemie. Apres avoir pris connaissance de la lettre, il 
dit à Roliu que (reorges pouvait être tranquille ; qu'il fatigue- 
lait tellement sa troupe dans la nuit qu'elle n'aurait pas envie 
de courir le lendemain. En effet, Uobu entendit bientôt battre la 
générale. 

Dans la nuit, le capitaine anglais vint à terre pour voir Geor- 
ges; il le trouva dans l'eau jns(pi'à la hanche, l'épaule sous le 
bord d'un bateau échoué, qu'il voulait remettre a tlol. Le capi- 
taine fut bien surjiris de trouver d ins celte occupation un chef 
auquel son gouvernement accordait tant de crédit, et dont la 

' Ce n'est pas en 1795 qnc le général Georges Ht connaître aux ecclésias- 
ti(|iies <lii pays son désir de voir diFFérer autant que possible le niariagi! dus 
ji-iincs gins di; dix-liiiit à vingt-cinq ans, mais bien à la lin de la rani|)agnc 
de 179fi. Il n'y a j.iinais eu de défense de se marier, on les engageait seule- 
ment .T aitcndre si cela se pouvait faire sans nuire à leurs intérêts. (xYo/f de 
Ruhu.) 



IGO GEORGES CADOLDAL. 

réputation était déjà grande en Angleterre. Après l'avoir pris 
à l'écart et s'être quelques instants entretenu avec lui, il pro- 
mit à ses compagnons de les servir de tous ses moyens. 

Le débarquement fut heureusement exécuté. Le convoi se 
dirigea tranquillement jusqu'à la roule d'Auray à Landévant, 
où une colonne sortie d'Auray vint altaquer l'escorte, tandis 
qu'une autre venant de Carnac la rejoignit au moulin du Ro- 
seau, en Mendon. Mais ces deu,x colonnes furent repoussées 
l'une et l'autre avec avantage. Les chouans n'eurent à regret- 
ter que Louis le Tellier, capitaine de la paroisse de Pluméliau, 
qui fut tué près de l'étang du Cranic. M. de Sol de Grisolles, 
chef de division de Redon, venant prendre sa part des armes 
et des munitions débarquées, fut attaqué au moulin de Beau- 
put par une colonne venant de Vannes, qu'il repoussa avec sa 
vigueur et son sang-froid ordinaires. 

Pourvu de tout ce qui lui était nécessaire en fait d'armes et 
de munitions, Georges prenait une attitude iivq)0>anle et arri- 
vait au point de pouvoir grandir ses opérations, quand la nou- 
velle de la mort de SlofHet et de Charelle, et la reddition d'ar- 
mes de Scépeanx et des autres chefs vendéens, vinrent tout re- 
mettre en question en le surprenant douloureusement. Au point 
de vue stratégique, le Morbihan était une sorte de réserve des 
forces royalistes appuyant la Vendée et l'Anjou, debout et en 
armes. Ceux-ci disparus, les ressources étaient trop faibles 
contre les forces opposantes : un désarmement livrait donc 
Georges à toutes les entreprises de la révolution triomphante. 
Déjà réconcilié avec Puisaye, à la suite de l'abandon de l'fle 
d'Yeu |)ar le comte d'.\rtois, lors de la démarche faite par 
d'Allègie au|>rès du conseil général des armées de Bretagne, 
il crut devoir lui écrire en son nom et au nom du conseil du 
Morbihan, pour le prévenir f|ue la loi du plus fort, qui déjà 
prévalait en Vendée, allait aus^i atteindre le pays breton. Pui- 
saye leur répondit, à la date du 7 mai: «Je reçois, Messieurs, 
«avec bien de l'inlérél, la iellre que vous m'avez fait l'hon- 
« nenr de m'écriro par M. (niilio. Toujours jaloux d'obtenir 
• l'estime et rattachement de ceux doni j'ai |)aita(;é et dont je 



FIN DE LA CAMPAGNE DE n9G. 161 

« pnrtagerai les dangers et les travaux, rien ne satisfait plus 
. mon cœur que les témoignages'qu'ils veulent bien m'en don- 
« lier. La position actuelle, dans laquelle se trouve l'armée de 
' I arrondissement de Vannes serait bien faite pour alarmer, si 
■ i • ne connaissais pas le courage et la constance dont vous 
« avez fait tant de fois preuve. 

« I^a position de M. de Sce'peaux est pire encore; il m'en a 
Il fait part, et je lui ai répondu qu'il fallait gagner du temps, 
« mais n'accéder à aucun de ces accommodements dont la 
li proposilion seule décèle la faiblesse prochaine des hommes 
Il sans foi qui osent encore espérer nous faire tomber dans le 
« piège honteuxqui pensa, l'an dernier, ruiner nos espérances. 

« Le nombre d'ennemis que j'ai plus particulièrement sur 
« les bras est très-considérable; mais j'y résisterai ou j'y 
" périrai. 

« Je m'occupe des troupes de l'insurrection; déjà de fortes 
« divisions, organisées dans le Maine et marchant en colonnes 
Il mobiles toujours rassemblées, forment des divisions impor- 
Il tantes. 

« La Normandie a suivi cet exemple, et nous avons d'un 
Il côté gagné plus de pays et d'hommes au Roi, que la Vendée 
ei nous en a fait perdre de l'autre. 

« Je reçois dans l'instant une lettre de M. labbé Dernier, 
Il qui m'assure que dans son pays tout s'anime et prend un 
Il nouvel essor. 

Il II n'y a donc, je le répète, qu'à gagner du temps, et dans 
Il peu notre ennemi sera terrassé à tout jamais... " 

Celle lettre, dont les expressions étaient habilement cal- 
culées, pour plaire à ceux auxquels elle s'adressait, témoi- 
gnait d'illusions ou de dissimulations telles qu'un chef peul 
bien s'en permettre pour agir sur des soldats ou des intelli- 
gences de second ordre, mais qui n'étaient pas de mise avec 
Georges Gadoudal'. Ce dernier savait à quoi s'en tenir sur les 

* Puisaye écrivit encori; le 30 m.ii <lo la même .Tiinée a Georjjrs pour lui annon- 
cer la nomination au grade de maréchal de camp. (Voir aux Pièces justificatives.) 



162 GEORGES CADOUDAL. 

ressources dont M. l'abbé Bernier pouvait disposer, sur rim- 
porlance du Maine et de la îsormandie, et les belles promesses 
de Puisaye n'étaient pas faites pour le détourner de sa réso- 
lution de faire la paix. Bien décidé à garder toute sa liberté 
personnelle et à ne jamais pactiser avec la République, il ne 
voulut pas toutefois faire écraser le Morbihan, qu'il aimait 
mieux réserver pour des circonstances meilleures. Il entra 
donc en pourpai'lers avec les généraux Quentin et Mermet. 
Le général Quentin, qui commandait pour la République dans 
le Morbiban, lui adressa les conditions de la pacification. 

Les réfractaires étaient amnistiés, et les jeunes gens de la 
réquisition devaient rester chez eux pour la culture des terres. 

En outre, la pleine liberté du culte était accordée pour 
tous les prêtres qui n'auraient pas quitté le territoire de la 
République. 

Ce dernier article était de nature à rassurer le conseil, 
composé surtout de prêtres des environs d'Auray, et Georges 
Cadoudal fut prié de se mettre en rapport avec le général 
Hoche, auquel il écrivit'. 

Hoclie était à Rennes; mais il savait que le pays de Vannes 
et du Morbihan était encore en guerre; il part aussitôt de 
Rennes pour les points menacés. Arrivé à Vannes, il s'adresse 
au Directoire : 

« Je fais faire en ce moment une fouille générale dans le 
Morbiban, où de gros rassemblements ont eu lieu et sur les 
« côtes duquel les Anglais ont fait des versements d'armes et 
Il de munitions... Je disais dernièrement au ministre de la 
" guerre : On ne peut se dissimuler que la guerre des chouans 
Il prend dans le Morbihan im caractère très-inquiétant. Nous 

I llucliu à 1111 fiiuiiicnl avait ctc Cf]atciiieiU pi'c.';seiiti |Kir r;il>l)é Pernirr. nui 
se plai»ail tléj.'i dans suii ri'>le du >li|iluiii.iii' .iiiiliiiieux. Il til iiumiio un r.ippoii 
an conilc d'Arlois ;i ci; suji-l et en reçut niission il'nlfi'ir an (;énéial i'é|inlilieain 
ei aux .inti-i'H DfHeiers el suldatH r|ui auraient vnitln revenir .sons rétendard 
niyal et ali.iiidunnur la furtune de l.i lti''|inl>liijn<', d( s (;rados ut réi'i>in|)enses en 
ri|i|i<nl avre \ii .si-rviecs rendus. 

(Voir ani l'iéres jn^liKealivo» la leltie du eonile d'Arlois .'i l'aMie lieinicr, 
m dnte du .'5 février I7U0.) 



FIN DE LA CAMPAGNE DE 1796. 163 

la ferons-, je ne puis dire, nous la finirons; cela cependant 
serait si facile!... Vous vous rappellerez un jour ce que j'ai 
eu l'honneur de vous écrire si souvent : F'ailes punir les 
rebelles aux lois; mais, je vous en conjure, ne vous mêlez 
pas de ce qui a rapport au culte, si vous ne voulez pas 
rendre la guerre interminable... On guillotine des prêtres 
à Vannes tous les jours! Tous les jours aussi, de vieilles 
Femmes et déjeunes paysans viennent tremper leurs mou- 
choirs dans le sang de ces malheureux, qui sont transformés 
en martyrs de ia religion ; bientôt ces monuments d'horreur 
servent de drapeaux aux fanatiques Kabitants des cam- 
pagnes, qui se font égorger afin d'aller plus vite en paradis. 

. 17 avril 1796. . 



A la date du 5 juin, Hoche répondit en ces termes au géné- 
ral Georges Cadoudal : 

Cl Vous voulez la paix, dites-vous? et moi aussi, Monsieur, 
Il je la veux et l'obtiendrai. Je vous le répète, il me sera doux 
11 d'épargner le sang; mais s'il faut qu'il coule encore, je dirai. 
Il l'àme 0[)primée par la douleur : Salus populi, suprema lex. 

« Les articles que je vous ai fait remettre sont clairs; 
u aucun, je crois, n'a besoin d'explication : il n'existera sur 
II eux aucune discussion entre vous et moi; je désire qu'ils 
Il vous conviennent. 

11 La suspension d'armes que vous demandez comme préli- 
i< minaires ne peut être accordée. Lorsqu'il s'agit de former 
Il un rassemblement, vous correspondez facilement; pour- 
11 quoi ne pourriez-vous pas rassembler vos chefs au milieu 
» des hostilités mêmes? Réunissez-les dans la commune que 
Il vous désignera l'officier |)orteur de la présente. Je vous 
« réponds de sa loyauté, et qu'aucune troupe n'y entrera le 
« jour de votre réunion. P^aites rendre les armes, faites votre 
• soumission aux lois de la République, et, au même moment, 
» ies marches cesseront. 

11. 



GEORGES CADOUDAL. 



" Croyez-moi, Monsieur, finissons-en; que les propriétaires 
11 rentrent chez eux, que ceux qui doivent sortir de France 
« aillent à Jersey, où coucheront demain les frères de Lahour- 
11 donnaye-Montluc et cinq de leurs compagnons, auxquels 
« j'ai délivré hier des passe-ports'. » 

Les conditions stipulées par Hoche étaient avantageuses 
sans doute; elles n'étaient pas suffisantes, puisque le Roi, qui 
avait reçu le serment des insurgés, ne devait pas remonter sur 
son trône; aussi la soumission ne pouvait être hien sincère, 
la paix fut mal assise, et la feinte dans tous les cœurs*. 

Pour sauver les apparences, le général Georges fit livrer 
quelques pièces de canon dont on ne pouvait se servir, des 
fusils de chasse en mauvais état, une certaine quantité de car- 
touches et des barils dont la poudre était avariée. 

L'artillerie, les munitions et les armes propres au service, 
soigneusement enfouies dans des souterrains, dans des granges, 
dans des amas de fagots et de joncs, restaient à la disposition 
des insurgés. En attendant le signal de nouveaux combats, 
ceux-ci retournèrent à leurs champs, mais avec armes et 
bagages. Les c;unpagnes du Morbihan eurent bientôt l'aspect 
d'une véritable colonie militaire peuplée de soldats laboureurs, 
qui, dans l'intervalle de leurs travaux, se livraient à l'exercice 
et prenaient soin de leurs fusils. 

Hoche ne fut pas dupe de la feinte soumission des chouans. 
Sur son avis, l'administration départementale, espérant obte- 
nir par l'appât du gain ce que la force des armes n'avait pu 
réaliser, annonç;i qu'on donnerait trente francs par fusil à 
ceux qui en remettraient entre les mains des autorités répu- 
blicaines. Les chouans étaient bien |)auvres, ce nioven cor- 
rupteur ne fit pas perdre une seule arme à rinsuirection. 
(-clle-ci couvait connue un feu caché sous la cendre. Partout 



■ lloche a écrit à la iiièino il.ite du 5 juin uni- IcUvc un peu dans les mêmes 
idées au (jénéial Mercier; ou l.i (rouvir.i au\ Pièce* juslitiiatives. 

' Témiiin les deui ordre» oénéraux si(;nés du rlief d'él.u-in.ijor de Hoche, 
le |;énér.il llédi)uviilp, i|uc l'on (louvern aux Pièces justilicativcs. 



FIN DE LA CAMPAGNE BE 1796. 



épublicains et royalistes se mesuraient du regard. Sur les 
laces publiques on répétait hautement ce refrain d'une chan- 
on populaire : 



Les vaincus reviennent encore. 
Les morts seuls ne reviennent plus! 



CHAPITRE Xll 

LES FAUX CHOUANS. 

Les hommes de la Révolution violaient chaque jour et de 
la manière la plus odieuse les conditions du traité de paix; la 
liberté accordée au culte n'était qu'une grande imposture. Les 
prêtres, toujours réduits à exercer dans l'ombre leur saint 
ministère, malgré l'engagement formel des autorités républi- 
caines, célébraient la messe dans des granges ou au fond des 
bois, recevaient au coin d'un champ l'aveu des fautes, prodi- 
guaient à tous, mais en secret, les consolations de la religion. 
Des colonnes mobiles, composées de gendarmes et d'indi- 
vidus recrutés dans la lie des bourgs et des villes, parcouraient 
nuit et jour les campagnes, pillaient l'habitant, massacraient 
indignement les prêtres Bdèles, les chouans dispersés et tous 
les gens qualifiés de suspects dans la langue officielle. De 
pareils exploits s'appelaient des exécutions, et les représailles 
des royalistes, des assassinats. 

Ces colonnes, secrètement dirigées par le général Michaud, 
qui ne faisait, du reste, que suivre les instructions du ministre 
de la police, Sotin, avaient surtout |)0ur mission d'anéantir les 
officiers chouans, tous ceux qui étaient l'ànic d'une insuriec- 
tion que la Ré|Hibliquc redoute toujours beaucoup plus qu'une 
guerre étrangère. Aidées de quelques dénonciateurs pris sur- 
tout parmi les vagabonds et les mendiants, elles découvrirent 
la retraite de quelqucschefs, auxquels elles tirent expier parfois, 
dans (j'.itroc-es jupplices, le crime île leur counige cl de leur 
fidélité. Ainsi périrent |>en(lant la pacilication, de 17117 <i 17i)l>, 
Jean Jan, le valeureux chef ilo Ilaud et dt; iMelraïul ; André 



LES FAUX CHOUANS. 167 

Guillemot, dit Sans Pouce, officier distingué de la légion de 
Vannes; Joseph Gambert, chef du canton d'Elven; Le Bail, 
de Gourin; Bonfils de Saint-Loup; Le Bodic et Morand, offi- 
ciers d'Âuray; Guyot, notaire à Bignan, et cent autres que je 
ne puis citer, mais dont les paroisses morbihannuises ont gardé 
le souvenir. 

A la terreur révolutionnaire, les chouans opposèrent la ter- 
reur des représailles. On pillait leurs récoltes, on incendiait 
leurs chaumières ; ils firent main basse sur les caisses publiques 
et mirent à contribution les acquéreurs des biens nationaux. 
On égorgeait des prêtres fidèles; ils fusillèrent des ministres 
prévaricateurs. Au mépris de la foi jurée, on tuait les chefs 
royalistes ; ils tuèrent les autorités jacobines. On les dénonçait, 
on les trahissait; ils mirent à mort les dénonciateurs et les 
traîtres! 

Et encore, combien de fois ceux-ci ne trouvèrent-ils pas 
grâce devant les chefs qui disposaient de leur sort ! La 
peine de mort ne s'appliquait guère qu'aux seuls récidivistes 
en face d'un flagrant délit. Et quand le prêtre qui venait offrir 
au condamné les consolations de l'heure suprême, implorait 
pour le pénitent la grâce de la vie, elle ne lui était jamais 
refusée. 

Tels furent ce que les écrivains de l'école révolutionnaire 
ont nommé les « excès « et les « crimes » des chouans. A r< x- 
ception de vengeances individuelles ou d'attentats commis 
dans un intérêt privé, par quelques misérables dont les chefs 
du parti royaliste firent, quand ils le purent, sévère et prompte 
justice, les rigueurs exercées contre les hommes de la Révo- 
lution eurent pour cause une loi fatale et inexorable, la loi 
des représailles! et Dieu sait si elles atteignirent jamais aux 
formidables proportions des vengeances républicaines! Pour 
un « patriote » mis à mort par les chouans, il y avait cent vic- 
times égorgées par les bleus. Il est vrai que dans les combats 
la proportion était toute différente. Les balles des royalistes, 
dirigées d'une m;iin ferme et siire par des soldats, souvent 
embusqués derrière des haies et des remparts de fossés, occa- 



168 GEOIIGES CADOLIDAL. 

sionnaient de lerriMes ravages dans les rangs de leurs ennemis. 
Vingt bleus étaient couchés à côté d'un seul royaliste, sur les 
champs de bataille du Morbihan. 

Redisons le donc avec un historien peu suspect de partia- 
lité envers la résistance calholiqtie et monarchique, et dont 
toutes les sympathies, au contraire, sont acquises à la cause 
de la Révolution : 

« Faut-il s'étonner qu'après de telles misères, après tant 
« de vexations, il y ait eu des hommes qui, au lieu de se 
« laisser traîner au pied de la guillotine ou sur le seuil de 
Il leurs portes pour y être égorgés, se soient rués avec colère 
« contre tous ceux qu'ils supposèrent rangés par devoir ou 
I' par inclination sous la bannière républicaine? 

" Quand le crime et le forfait devinrent un des moyens de 

I la force armée et des gouvernants, il n'est pas difficile de 
« comprendre jusqu'où ces excès et_les soupçons qui leur ser 
« valent de prétexte purent être portés... Il y eut donc guerre, 
« guerre atroce et sanglante; et aujourd'hui que tout désin- 
« téressement h la querelle nous laisse libres, nous pouvons 
•1 bien nous écrier, avec les représentants France et Tré- 
« houart, comme ils le faisaient dans un rapport au Comité 
i> de salut public, que la guerre de la chouannerie fut due au 

II pillage, aux assassinats, à la profiination des temples, aux 
t impositions arbitraires et à tous les excès que commirent, 
11 dans nos départements, les hommes de la Terreur". » 

Ces liommes avaient leurs milices officiellement organisées 
sous le nom de colonnes mobiles, de contre-chouans, de cent- 
sols, de faux-chouans, et qui faisaient aux royalistes, aux véri- 
tables chouans, une guerre d'autant plus déloyale qu'ils se 
couvraient de cocardes blanches, de sca|)uhiires et de sacrés- 
ctrurs. De semblables ruses n'étaient possibles qu'au nord de 
la Loire, où les piilriotes, eu majorité dans les villes et dans les 
gros bourgs, pouvaient |)arc()urir le pays par |)ctits détache- 
ments, où les ruses de \.\ |)iilice étaient iippnqvrices h \.\ nature 



LES FAUX CHOUAN?. 169 

même de l'insurrection. Pour combadre la chouannerie, la 
Iiéi)ublique entendait la déslionorer. Elle recruta les misé- 
rables instruments de ses vengeances dans la lie la plus im- 
pure des bourgs et des villes, et, après les avoir couverts des 
insignes du soldat chrétien, elle les chargea de commettre des 
méfaits qu'elle attribuait ensuite aux insurgés. Ce métier ne 
devait pas déplaire à des voleurs de profession, puisqu'il leur 
assurait non-seulement l'impunité, mais une solde. Comme le 
disait Merlin (de Thionville), les insurgés n'avaient pas le 
temps d'écrire; ils ne publiaient pas de journaux ; la révolu- 
tion pouvait donc les diffamer tout à son aise. 

Mais, à la fin, tout se découvre et le temps fait justice. Si les 
insurgés n'avaient pas le temps d'écrire, en revanche les ré\o- 
lulionnaires écrivaient et parbiient beaucoup, et les témoi- 
;;nnges accusateurs sont aujourd'hui sortis de terre. Voici ce 
que Rossignol écrivait à la date du 25 germinal an IV (4 avril 
17%) : 

« J'ai rencontré quelques bandes de nos amis qui font bien 
« leur besogne; ils tuent tout ce vieux levain de patriotes 
« liedes que la guillotine n'a pas retranché du sein de la 
Il République : mais il fmt y regarder à deux fois. Ces insur- 
" gés-là ont été démasqués par les vrais brigands, et ils dirent 
11 qu'il n'y a plus de sécurité pour eux. Les chouans les atta- 
« quent; ils les reconnaissent au parler et aux cheveux, qui 
K n'ont pas encore eu le temps de pousser assez longuement. 
11 Je pense qu'on pourrait les utiliser ailleurs; ils ont fait leur 
Il coup ici et ont fait abhorrer les brigands. Nous n'en deinan- 
11 dions pas davantage; il y a fureur contre ces monstres. Les 
it patriotes s'enthousiasment an récit des horreurs qu'ils corn- 
11 mettent; et quand la nouvelle de fjuclqne crime bien hoi- 
11 rible nous arrive, je lâche les (;ardes nationales, qui ne font 
11 pas de quartier. « 

Le procédé de Rossignol j)arut bon à la Convention, car 
elle rendit un arrêté, le -i septembre 17!Ui, pour organiser 



GEORGES r.ADOUDAL. 



dans les formes les compagnies de contre-chouans ou faux- 
chouans. Voici ce décret : 

« Considérant que les habitanis des campagnes, fatigués des 
« excès et des désordres des chouans, attendent avec impa- 
K tience le moment où ils pourront, sous la protection du 
n gouvernement, se livrer en paix et avec sécurité à leurs 
« travaux; 

« Considérant que pour établir leur puissance les émigrés 
B et autres ennemis de la patrie, réunis aux chouans, ont éta- 
tibli, dans les diverses communes, des affidés qui ordonnent 
« le massncre et le pillage, et cherchent à éloigner par la ter- 
11 reur tous les patriotes et à maîtriser les hommes paisibles qui 
«ne veulent pas partager leurs crimes; 

11 Considérant qu'à l'approche des troupes républicaines, 
<i ces affidés disparaissent, et les habitants des campagnes sont 
it livrés aux vengeances du soldat animé par l'assassinat de ses 
« camarades et des patriotes ; 

11 Convaincu entin de l'utilité de se saisir de ces afiidés et des 
11 chefs des rebelles, sans compromettre la sûreté et latranquil- 
H lité des cultivateurs paisibles, 

« Arrête ce qui suit : 

«Article premier. Les généraux des côtes de Brest, de 
a Cherbourg et de l'Ouest feront former dans chaque division 
11 de leur armée une ou plusieurs compagnies d'hommes d'é- 
11 lile. 

Il Art. II. 11 sera fourni à chique homme de ces compagnies 
11 un habillement complet, tel que le portent les habitants des 
11 campagnes du pays où la compngnie devra agir. 

« Art. III. Il sera attaché à chaque compagnie un nombre 
Il de guides choisis parmi les hommes d'un patriotisme sûr et 
i< qui connaissent le mieux le pays. 

Il Art. IV. Ces compagnies, ainsi formées, seront destinées 
« à se |)orter à l'improviste sur les points où l'on aura appris 
« qu'd se trouve un chef ou un afiidé des rebelles, pour l'eii- 
II lever et le livrer à la justice. " 

Ces cuiiire-chouans effrayèrent bicnlôt par leurs crimes tous 



LES FAUX CHOUANS. 171 

les républicains honnêtes; ils avaient 'été institués contre les 
pillages et les massacres des tnsuryés ! 

Voici comment un vieux soldat républicain, le général Krieg, 
dénonce et réprouve cette immonde tactique dans une lettre 
au représentant Bollet : 

« Ne t'étonne pas de tous les crimes dont nous sommes 
« inondés. Les patriotes du pays crient beaucoup pour peu de 
« chose. Ils ont tellement peur qu'il faudrait une garnison 
« pour garder chaque maison. Le fait est que, sauf le cas de 
n guerre, après la paix que l'on a faite contre mon gré, et dont 
" les rebelles du Morbihan ne se soucient guère plus que moi, 
< il n'y a pas eu de leur part tous les crimes qu'on leur altri- 
. bue : ce sont de bons soldats et de braves gen?, un peu trop 
« pris de fanatisme, peut-élre ; mais chacun le sien dans ce 
« bas monde. Ils ont celui de la ci-devant religion, nous celui 
« de la liberté. Ce qui fait le mal dans ces contrées, c'est le 
« galérien qui y fourmille et dont on a fait de véritables chouans 
Il de contrebande. Iloche, pour son honneur, nous en débar- 
« rassera peut-être ; mais il est temps d'arrêter ces brigandages 
« dont les rebelles ne sont pas plus dupes que les administra- 
« teurs. On les appelle les faux chouans. Au langage et à la 
« tenue, ils sont si reconnaissables qu'il n'y a pas moyen de s'y 
« tromper. Dis donc à Hoche et à Cherin de faire sabrer toute 
« cette canaille. « 

Malgré ce témoignage d'un lovai soldat, la calomnie allait 
son train. Beaucoup de gens, réellement trompés, acceptaient 
le système de mensonges employé par Rossignol et ses pareils. 
Ils confondaient les chouans véritables avec les malfaiteurs 
qui usurpaient leur nom. Voici comment un émigré, M. Cas- 
ter, dans une lettre à madame Ilurvoise, se voyait obligé de 
rectilicr les idées de sa correspondante : 

«Accueillis comme dos libérateurs, nous sonunes toujours 
« escoités d'un canton à l'autre par un nombre plus que sufh- 
« sant de paysans royalistes que l'on appelle chouans. Celte 



172 GEORGES CADOUDAL. 

Il dénomination ne vous est pas connue et même vous est pré- 
« sentée sous un jour défavorable. Désabusez-vous, Madame, 
Il ainsi que tous ceux qui sont dans l'erreur. Un chouan, c'est 
Il un honnête homme, qui a de la religion, des mœurs, et au- 
II tant de dévouement pour son roi que je puis en avoir. Mal- 
« heureusement, il se trouve une autre classe que l'on appelle 
" contre-chouans, réfugiée dans les villes avec les bleus. Cette 
« classe, en très-petit nombre, ne laisse pas que de commettre 
Il beaucoup d'horreurs, que les malintentionnés s'efforcent 
Il chez nous de mettre sur le compte des vrais chouans. « 

Sans doute, les véritables chouans ne furent pas toujours 
étrangers aux procédés des faux-chouans et à leurs vengeances 
implacables. 11 faut convenir que la ligne de démarcation qui 
sépare parfois la conduite des vrais soldats royalistes de celle 
des chouans de contrebande est quelquefois difficile à éta- 
blir. En dépouillant les procès-verbaux remplis d'atroces 
détails qui signalent les crimes attribués aux chouans, on 
se demande souvent si l'on a affaire à un serviteur du 
trône et de l'autel, ou à un échappé de bagne. Il faut dire, 
toutefois, que, même en consommant des actes de rigueur 
qu'ils regardaient comme justes et nécessaires, en vertu de 
la loi des représailles, les vrais chouans ne pillaient pas, 
car ce n'était pas pour le pillage qu'ils s'étaient armés; 
ils n'employaient pas les mesures de cruauté, familières seule- 
ment à des scélérats de profession; ils n'auraient pas massacré 
ou violé de sang-froid des chouans ou des chaitannes comme 
eux, ainsi que cela est dit dans un de ces nombreux rapjiorts 
faits pour alimenter les fureurs des clubs et au bas duquel on 
trouve, malheureusement pour lui, la sigiialure de Moche. Ces 
actes eussent été de leur part encore plus absurdes qu'atroces, 
et celui <|ui s'en fût rendu con|):ili!e dil élc- bientôt aban- 
donné de ses soldats. 

Dans le Morbiliaii surtout, ce pays de luttes vaillantes et 
loyales, le vide se faisait bientôt autour de tout chef qui usait 
d'une inflexible rigueur, même envers l'ennemi. 



LES FAUX CHOUANS. 



Qu'on nous permette d'emprunter le fait suivant à YHistoire 
dus guerres de l'Ouest. 

« Au commencement de l'année 1796, Georges Cadoudal 
" envoya un de ses officiers, Lantivy du Reste, pour former dans 
" les divisions de Saint-Régeant et de Troussier une troupe per- 
11 manente de deux à trois cents hommes, spe'cialement desti- 
11 nés à défendre le pays contre les colonnes mobiles. Les vo- 
' loiitaires se présentèrent avec empressement, el en moins de 
11 quinze jours cette petite troupe fut organisée. 

« Lantivy résolut alors d'attaquer Saint-Jouan-de-l'Ile, si- 
11 tué à l'intersection des routes de Rennes à Brest, et de Ploër- 
ci mel à Dinan . Ce gros bourg, entouré de retranchements, avait 
Il une assez forte garnison. Souvent elle sillonnait les envi- 
II rons, dont elle était l'effroi. Le 21 janvier, Lantivy arriva 
Il au pont de la Rance qu'il trouva coupé. Arrêté par cet 
« obstacle, il alla coucher sur la paroisse de Plumaugat. En 
« arrivant, il apprit qu'une colonne, tirée d'un bataillon de 
« l'Ain, après avoir battu les campagnes toute la journée, s'était 
« logée dans le bourg. 

Il Le lendemain matin, il y pénétra à l'improviste. La garde 
Il est eidevée, les bleus qui veulent se rallier ilans le cimetière 
Il trouvent partout des ennemis. Sur cent trente ou cent qua- 
II rante, neuf ou dix seulement purent s'enfuir à Broons, Cinq 
«cents hommes y étaient cantonnés; le commandant se porta 
« sur-le-champ à Plumaugat. Les chouans en étaient partis 
«depuis plusieurs heures, emmenant les prisonniers qu'ils 
11 avaient faits. Les bleus se vengèrent là encore par l'assassi- 
n nat. Chez madame de la Brochais, ils trouvèrent M. du Fredo 
<■ du Plantis. Ce vénérable vieillard avait dix enfants; il était 
Il arrivé la veille de Saint-Malo chez sa sœur avec un de ses 
n fils, tous deux munis de |)asse-ports en règle. Il eut beau les 
11 montrer à l'officier républicain, le père et le (ils furent égor- 
II gés. Les bleus massacrèrent aussi un marchand du bourg, 
■ nommé Gautier, cinq autres malheureux, dont plusieurs pères 
Il de famille et une jeune fille nommée Madeleine Lelièvre, 
« coupable de repousser leurs impures violences. Ils retour- 



ni GEORGES CADOUDAL. 

" nèrent à Broons le soir même. Exaspérés par cette bouche- 
« rie, plus de cinquante jeunes gens partirent dès le lendemain 
« pour se réunir aux chouans. 

« En apprenant le massacre de Plumaugat, Lanlivy ordonna 
Il de fusiller les prisonniers. Tous les officiers intercédèrent en 
(I leur faveur. Ils remontrèrent que ces hommes n'apparte- 
« naient pas au corps qui avait commis cet assassinat. — « Ils 
" ont trempé dans ceu.x de Quiberon, répond Lantivy, qu'on 
" les fusille à leur tour, w II fut obéi. Un des prisonniers restait 
Il encore; il avait eu le bras fracassé dans le combat de la veille. 
" Le malheureux demandait la vie avec des instances si sup- 
(1 pliantes, que les chouans en étaient émus jusqu'aux larmes; 
" ils réclamèrent au moins la grâce de celui-là. Lanlivy fut 
« inexorable et le fit fusiller par une compagnie formée de dé- 
« serteurs républicains. Cette cruauté révolta si fort les chouans 
" que tous, à l'heure même, s'éloignèrent. Lantivy fut obligé 
« de quitter le pays. » 

Les véritables chouans, nous l'avons dit, ne furent pas toujours 
innocents des procédés qui signalaient les faux chouans à la 
vindicte publique; ils saisirent et fusillèrent des magistrats, des 
agents municipaux, des maires, des juges de paix, surfout des 
prêtres jureurs, leurs plus implacables ennemis, qui, non con- 
tents de les dénoncer, se faisaient souvent les pourvoyeurs de 
l'échafaud, en dirigeant les colonnes mobiles vers le lieu de 
leur retraite. Beaucoup de ces derniers expièrent leur conduite 
criminelle par une mort violente. Ainsi périrent h différentes 
époques Allanicet I^rançois .lollive( , curé et vicaire dcLignol; 
André Tatibouet, curé de Camors ; Potaiec, curé de Plouer- 
dut ; Etienne Jamet, curé de Guisgriff ; Cohélé.ich, curé de 
Kervignac ; Jean le Lan, curé de Landévant ; Lévéque, curé 
de Ferrel ; Delemh, curé de Brignac; François le Flocli, curé 
de Saint-Tugdual (prêtre marié) ; Jean-Marie fjuilloux, curé 
de Caudan (prêtre marié) ; Cassée, curé desservant la jiaroisse 
de Moustoir-Riîniungol; le Gorre, vicaire de Langonnet. Quel- 
ques-unes de ces exécutions furent accompagnées de circon- 
stances i]ui en aggravèrent l'horreur. Ainsi, par un raflniemeat 



LES FAUX CHOLANS. 175 

de barbarie, le curé de Keivignac, M. Cohéléacb, fut tué à 
coups de hacbe; le curé de Brignac, M. Delemb, assommé à 
coups de barres de fer. Ces exécutions n'étaient que des repré- 
sailles, exercées en expiation des massacres commis par les 
républicains, qui faisaient autant de guerre à la religion qu'à 
la monarcbie, et dont la fureur s'exerçait surtout sur les prê- 
tres fidèles à leurs devoirs et à leur conscience. Ces massacres 
se multiplièrent particulièrement pendant la paix de 1796. 

Ce fut à cette époque que l'abbé le Turnier, curé de Plu- 
méliau, fut égorgé sous les yeux mêmes de ses paroissiens. 

Peu de jours après, dans le même bourg, l'abbé le Clain- 
che tombait au pouvoir des révolutionnaires, qui le tuèrent 
sur place. Pendant qu'on lui faisait endurer d'épouvantables 
tortures, le doux martyr disait à ses bourreaux : « Je vous re- 
« mercie, mes amis, d'être les instruments du bonbeur que 
« Dieu de^tine à ceux qui meurent pour la religion et pour la 
« monarchie. » 

Le 11 novembre 1796, l'abbé Briant est rencontré à Mous- 
toir-ac par une colonne mobile. Il priait au pied d'une croix : 
le crime était flagrant; il fut assassiné. 

Les bandes de faux chouans, d'ailleurs, n'avaient pas de 
plus terribles ennemis que les vrais royalistes. C'est là un fait 
universel qu'on trouve dans tous les pays où la chouannerie 
s'est propagée, dans le Maine et la îs'ormandie plus qu'en Bre- 
tagne, où les royalistes étaient, comme en Vendée, trop com- 
pactes pour que des étrangers pussent revêtir leur costume sans 
être démasqués. Citons pourtant un fait qui a eu pour théâtre 
le pays même de Georges, et dans lequel son propre frère Ju- 
lien joua un rôle exterminateur. 

Dans le courant de l'année 1798, une bande de f;iux chouans 
vint s'établir sur les bords de la rivière de la Trinité; composée 
d'hommes du pays, elle n'opérait (jue la nuit pour plus de sé- 
curité. Elle se portait chez les plus riches cultivateurs, qu'elle 
suspendait les pieds nus au-dessus d'un brasier ardent, jus- 
qu'à ce qu'ils eussent livré le secret du lieu où était cachée 
leur épargne. Le bruit de leurs méfaits vint jusqu'aux oreilles 



ne GEORGES CADOUDAL. 

de Julien Cadoudal, qui se promit de tirer une éclatante ven- 
geance de ces misérables. Un d'eux, nommé Clément, était 
du village du Reclus, situé près de Kerléano, où iinbitait Ju- 
lien. Clément, pris sans doute de remords, vint un jour trouver 
ce dernier et lui livra le secret des faux chouans. Il ajouta que, 
la nuit suivante, ils devaient se rendre dans un villap,e voisin 
pour y exercer leur abominable industrie. Le parti de Julien 
fut bientôt pris. Il réunit quelques bommes sûrs et se trans- 
porta dans le village des faux cbouans, qui furent tous pris au 
moment où ils partaient pour leurs nocturnes exploits. Clé- 
ment était parmi eux. Julien lui Fit grâce. Tous les autres fu- 
rent traités suivant leur mérite, c'est-à-dire, mis à mort et en- 
terrés dans les vases de la rivière de la Trinité. 

Des procédés semblables à ceux auxquels eurent recours les 
officiers et les soldats de la République, après la pacification 
de 1796, ne pouvaient qu'affermir les chefs supérieurs dans 
leurs pensées de méfiance et de résistance. Aussi n'eurent-ils 
garde de profiter des dispositions du traité de paix qui les 
rendait à leurs foyers. 

A quelques kilomètres d'Auray, dans One de ces nombreuses 
écbancrures qui découpent la partie méridionale du Morbihan, 
se trouve, au milieu de l.i rivière d'Etel, une presqu'île qui ne 
tient à la terre que par un simple pont. De cette presqu'île, le 
regard se porte avec complaisance sur une multitude d'anses, 
d'ilôts, de villages et de clochers qui se reflètent dans les si- 
nuosités de la rivière. Le coup d'oeil est des plus attrayants, et 
l'on comprend la prédilection qu'offre ce lieu aux âmes fatiguées 
des agitations de la vie. Georges aimait particulièrement ce 
séjour. Blessé au combat de Florenge, il s'y fit transporter 
pour y panser sa blessure, et depuis lors, quand quelques 
lieures de répit étaient accordées à sa vie si tourmentée, il ve- 
nait les passer à Locoal, où il trouvait une cor<liaie liospilalité 
(•liez les habitants de la ferme connue sous le nom de la Korél. 
Il y trDUvait en outre, au milieu du labyriiitlie de brasde merqui 
entoure la presfpi'ile, une si'curilé bien rare à cote «•|)()qiie, et 
qui avait fait donner à Locoal le nom A'IU- Forlunrc par 



LES FAUX CHOUANS. 17" 

les Morbihannais, qui n'y avaient jamais éprouvé d'échecs 
ni de surprises. Quelques coups d'avirons suffisaient pour ga- 
gner la pleine mer; aussi des bateaux étaient-ils toujours pré- 
parés pour assurer, en cas de surprise, la retraite du chef bre- 
ton. Georges avait raison de pourvoir à sa sûreté, car il était 
toujours le point de mire des républicains. Un jour, malgré la 
foi des traités, trois détachements arrivent par différentes routes 
à Locoal. Georges, qui les voit et qui en est vu, s'embarque 
avec son état-major et laisse bientôt derrière lui les hommes 
qui s'étaient flattés que cette fois, du moins, il ne leur échap- 
perait pas. 

L'activité de Georges ne pouvait longtemps se plier au re- 
pos d'une pacification. A peine avait-il goûté les douceurs de 
Vile Fortunée, qu'il songea à s'en arracher pour courir à de 
nouveaux combats. Dans la campagne précédente, il avait été 
très-frappé des inconvénients d'une organisation qui laissait en 
face les uns des autres tant de chefs indépendants, et il s'était 
dit qu'un prince seul pouvait avoir l'autorité nécessaire pour 
imposer à tous l'obéissance et la discipline sans lesquelles une 
armée n'est qu'une tourbe confuse, sans résistance et sans va- 
leur. A l'époque de l'ile d'Yeu, toutes les prières qu'il avait 
adressées à Monsieur à ce sujet étaient restées infructueuses. 
La campagne qu'il venait de faire lui donnait plus d'autorité 
pour les renouveler. Il adressa au comte d'Artois, par M. de 
Botlierel, une lettre dans laquelle il insistait sur la nécessité de 
la présence du prince en Bretagne. Il en reçut la réponse sui- 
vante, d;itée d'Edimbourg, le 18 juin 179(5 : 

« M. de Botlierel m'a remis votre lettre, mon cher Georges; 
<< soyez bien sûr que loin de craindre la vérité, je l'écouterai 
'< toujours avec plaisir, surtout de la part d'un brave et fidèle 
« serviteur du Roi tel que vous; mais croyez en même temps 
« qu'à la place où vous êtes il y a bien des choses que vous 
« ne pouvez juger comme moi. Aucun conseil ne m'a jamais 
« détourné, et si je n'avais été retenu que par des motifs ordi- 
« naires, je serais depuis longtemps au seul poste que j'ai am- 



ng GEORGES CADOUDAL 

« bilionné depuis trois ans. Ma conservalion personnelle n'est 
« rien pour moi ; mais plus je serai assuré des efforts que feroni 
a les royalistes pour éloigner les dangers que je pourrai courii . 
« plus j'ai le devoir impérieux de ne pas aggraver par ma pré- 
« sence la situation critique de vos braves armées, avant d'a- 
« voir préparé et obtenu ce qui leur est indispensablement né- 
n cessaire pour seconder leur courage : des armes, de la poudre 
K et de l'argent pour faire face aux besoins les plus urgents. 
" Voilà ce que je dois, avant moi, à mes fidèles compatriotes, 
" afin de les mettre en état de résister aux efforts que ma pré- 
« sence ne manquerait pas de faire diriger vers l'armée où je 
<i résiderais. 

« Je dois le même soin à toutes les armées royales, et je m'en 
« occupe sans cesse. De grandes contrariétés, de grands mal- 
« heurs sont venus détourner et suspendre l'effet de mes soins. 
Il Peut-être se présentera-t-il encore de nouveaux obstacles, 
« mais, avec l'aide de Dieu et la constance inébranlable qu'il 
■< a gravée dans nos âmes, nous parviendrons à les surmonter. 

« Votre franchise, votre loyauté et votre parfait dévouement 
Il m'ont engagé à entrer avec vous dans ces détails; je vous ré- 
u pète encore que je ne forme qu'un vœu, et, certes, je l'ac- 
» complirai le jour oîi je pourrai me placer à la tête de mes 
11 braves compagnons d'armes, sans risquer de compromettre 
« davantage vous et la noble cause que nous avons à dé- 
« fendre. 

Il Comptez pour la vie, mon cher Georges, sur tous mes sen- 
II timents d'estime et d'affection. 

Il CllAllLIJS-l'lllLU'l'E '. " 

L'année 17!>7 s'annom-ait sous d'assez favorables auspices. 
La réaction de l'esprit public contre les hommes de la révolu- 
tion était extrême, et il semblait facile de faire tourner celle 
réaction en faveur de la royauté, qui apparaissait comme le 
port de sulut après tant d'orages. L'action armée n'ayant pas 

' Le mi^ic jour le coiiitn il'Artois ('crivuil au conseil du Murliili.iii iiiip 
Il'Uk; diiiiH le inéiiip sens. (Voir Ii-h l'iècvi jiisllticalivcs.) 



LKS FAUX CHOUANS. 179 

ahouti, on semblait croire qu'il était [temps de lui substituer 
l'action parlementaire, et, dans ce but, on se mit avec ardeur 
à travailler aux élections. Georges n'était sans doute pas un 
lioinme de tribune et de parlement, mais il était trop bien 
avisé pour comprendre qu'en révolution on ne doit négliger 
aucun moyen de succès, et que, puisque l'heure de l'action 
parlementaire semblait avoir sonné, il avait le devoir de s'y 
livrer corps et àme. 

Le Morbihan se trouvait compris dans le nombre des dépar- 
tements qui avaient des représentants à nommer en 1707. La 
première opération p(uir atteindre ce but était la réunion des 
assemblées [)rimaires, où se rendaient tous les électeurs du 
premier degré, qui députaient ensuite au chef-lieu ceux qui 
devaient choisir les membres du conseil des Cinq-Cents et du 
conseil des Anciens. Georges donna pour mot d'ordre à ses 
officiers de faire comprendre au peuple l'avantage qu'il y 
avait de se porter aux élections primaires, et, la veille de l'é- 
lection des députés, il se transporta à Vannes pour assister à 
une réunion préparatoire qui eut lieu chez M. Jollivet, avocat 
royaliste, et dans laquelle il soutint avec force la candidature 
de M. Lacarrière, ingénieur au Port-Louis. 

Tout advint comme il le souhaitait : le peuple se porta en 
foule et avec entraînement aux élections primaires, et M. La- 
carrière fut élu aux Cinq-Cents. Fructidorise le -4 septembre 
1797, il fut contraint de se réfugier en Angleterre, d'oii il put 
plus tard repasser en France, mais sans pouvoir se montrer 
en public. 



CHAP1TRI-: XllI 

APRÈS FRUCriDOR. 

Le coup d'Etat de Fructidor avait inauguré en France un 
nouveau genre de terreur : à Técliafaud on avait substitué la 
déportation; à la mort sanglante, la mort sèche, mors siccaj 
dont parle Juvénal ; on ne guillotinait plus les prêtres, on 
les envoyait à Rochefort ou à l'ile de Ré pourrir sur les pon- 
tons. A l'armée avait succédé la police; ou plutôt la police, et 
quelle police ! avait fait invasion djns tous les rangs, dans tous 
les grades de l'armée. D'où la déconsidération universelle dont 
elle était l'objet. A cette époque, la situation des partisans 
dans l'Ouest était devenue intolérable. Partout on aspirait à 
la guerre comme à une délivrance. Georges Cadoudal se ren- 
dit en Angleterre à la fin de 1707, pour s'entendre avec Mon- 
sieur qu'il vit à Edimbourg, et dont il reçut l'accueil le plus 
distingué. Dès avant Quiberon, il était chevalier de Saint- 
Louis ; il avait reçu en I79G le brevet de maréchal de camp. 
A Edimbourg, Mercier obtint les mêmes distinctions. Pour 
qu'une récompense parût douce au cœur de Georges, il fallait 
que son ami le plus cher la partageât. 

Cependant la posi(icjn des royalistes dans l'Ouest s'aggravait 
de jour en jour, et Mercier écrivait à Georges pour la lui faiie 
connaître. A Londres, Georges vit le comité royaliste, où figu- 
raient MM. de la Chapelle et de la Hozière; il en obtint les 
plus belles promesses et quclqnes modiques secours bien in- 
suffisants j)our lutter contre les difficultés d'une situation de- 
venue encore ]ilus terrible jiar suite de la nomination de Sotin 
au ministère de la police. 



APRÈS FRLCTlDOn. 181 

Ce Sotin,dont l'âme abjecte était livrée aux plus basses pas- 
sions, était un fonctionnaire tout à fait selon le cœur du Direc- 
toire. Après avoir prescrit une campagne à outrance contre 
tout droit et toute liberté qui gênaient la misérable tyrannie de 
ce temps, il fit de la poste aux lettres un moven d'espion- 
nage: il ordonna la violation du secret des correspondances 
privées. 

Le 17 octobre 1797, il écrivait à l'administration du Mor- 
bihan : 

K La République a été longtemps placée sur le cratère d'un 
" Vésuve. Nous l'avons comblé avec des cadavres ou avec des 
1' cliaines dont nous avons chargé d'indignes bras. La contre- 
" révolution est anéantie à Paris. C'est à vous qu'il appartient 
« de l'étouft'er en Bretagne. La loi est bonne pour les temps de 
« calme ; mais pendant l'orage, le pilote sait se mettre aii-des- 
K sus de la consigne et l'outre-passer quand besoin en est. Vous 
K connaissez mes instructions. Citoyens administrateurs, et 
Il vous n'ignorez certes pas à quels ennemis vous avez alFaire. 
Cl // Jaut les mitrailler sans scrupule, les arrêter au premier 
Il soupçon que vous concevrez, ET LES FAIRE disparaître si hon 
«vous SF.MBLE. Le pouvoir exécutif s'en rapporte là-dessus à 
(1 votre discrétion. Tenez la main, surtout, à ce que la chouan- 
« nerie ne relève pas la télé. Si ELLE reparaissait aujourd'hui, 

" ELLE TUERAIT LA RÉPUBLIQUE. 

« Ayez donc une activité digne de votre patriotisme. Veil- 
« k>z, et ne craignez pas de faire des arrestations. Quelques 
« honnêtes gens arrêtés font peur aux méchants. » 

On comprend ce que devait être le sort des anciens insurgés, 
avec une administratir)n aussi dénuée de scrupules. Il n'y avait 
sorte de vexations qu'on ne leur fit endurer. C'était, en un 
mot, le règne du pur arbitraire. Tous les citoyens jugés sus- 
pects furent placés en deiiorsdes garanties communes. 

Il II faut éloigner ces ennemis naturels, écrivait Sotin à l'ad- 
II minislraliondesC6tes-du-Nor(l,et pour en feciliter les moyens, 
«je vous autorise, sous ma responsabilité, à faire des visites 
Il domiciliaires, même pendant la nuit. » On usa largement de 



182 GEORGES CADOUDAL. 

la permission, Le nommé Bodic, d'Auray, et deux autres roya- 
listes de la même ville, furent arrêtés à leur domicile, et sous 
prétexte de les conduire à Vannes, on les fusilla dans le hois 
de Pont-Sal. Un olficier d'artilleiie de la même ville, ayant 
été aperçu traversant la route de Vannes à Locminé, fut tué 
par les bleus. 

Dans les premiers mois de 1798, Bonfils de Saint-Loup, 
chef de la division d'Hennebont, et Guillemot Sans-Pouce, 
major de la division de Vannes, se trouvaient chez une femme 
nommée la Vallée, qui demeurait au bois Moreau, à Van- 
nes. Vers deux heures de l'après-midi, le nommé Corol- 
laire, chef d'escadron de la gendarmerie, le juge de paix 
et quelques officiers municipaux, accompagnés d'une force 
convenable, se rendirent chez la citoyenne la Vallée. Ils 
y furent accueiillis par des coups de feu, qui n'attei- 
gnirent personne. A la riposte de la force armée, Boiifils de 
Saint-Loup reçut une halle à travers les reins, et Guillemot 
Sans-Pouce ne fut pas blessé. Déposé à la prison de Vannes, 
Bonfils y mourut au bout de quelques jours, et Guillemot fut 
transféré à la prison de Saint-Brieuc'. C'était le condisciple 
et l'ami de Georges, homme plein de bravoure, d'intelligence 
et de dévouement. Il fut décidé qu'on ferait toutes les tenta- 
tives pour le délivrer. En conséquence on se procura des uni- 
formes de soldats républicains, et, au mois de juin 1708, qua- 
rante bonimes partirent du Morbihan pour les Côles-du-Nord, 
sous les ordres du général la Vendée. Kn arrivant à Saint- 
Brieuc, la veille de la Saint-Jean, le petit corps de troupes se 
présenta à l'entrée de la nuit à la |)rison, demandant ù y in- 
troduire un prisonnier que, disaient-ils, ils avaient fait dans 
leurs courses de la journée. Mais l'homme de l'intérieur leur 
dit à travers le guicliet rpie depuis deux jours il était défendu 
d'ouvrir la nuil, ce (pic conlirmèrenl les soldats ilu corps de 
garde, en offrant de garder le |)iisunnier justju'au lendemain. 
Les chouans s'empi"cssèrcnl nalurcllement de refuser. Dans 



AIMSES FIMCTIDOll. 183 

tous les cas le coup' élait manqué. La garnison était nombreuse; 
aussi les Moibihannais ne se hasardèrent-ils pas à forcer les 
portes de la prison ; ils descendirent la rue et traversèrent toute 
la ville. 

Le lendemain, vers neuf heures, ils longeaient un hameau ap- 
pelé la Mirlitantouille. Tout à coup Rohu, apercevimt au bout 
de la lande trente-deux grenadiers et quatre gendarmes à che- 
val commandés par un capitaine, en donna avis à la Vendée, 
qui prit aussitôt ses dispositions de combat. Partageant sa pe- 
tite troupe en deux parties, il se précipita avec la première 
au-devant des bleus, tandis que Rohu avec l'autre moitié les 
prenait par derrière. L'attaque de Mercier et de Rohu fut si 
brusque et faite avec tant de résolution que la défaite des bleus 
fut complète, et qu'en un clin d'œil tout ce détachement fut 
passé au fd de la baïonnette. Le capitaine, blessé de deux 
coups de cette arme, l'un dans le flanc, l'autre à la main, se 
réfugia dans un cabaret voisin, qui ne s'ouvrit, sur les somma- 
lions de Rohu, qu'à la menace faite par celui-ci d'y mettre le 
feu. Mercier eût bien voulu conserver l'officier pour l'échan- 
ger contre Sans-Pouce, mais il mourut au bout de deux jours 
des suites de ses blessures. Dans cette affaire, un seul royaliste, 
nommé Salomon, charpentier à Saint-Goustan, reçut une bles- 
sure, il eut le bras traversé d'une balle. Après s'être ainsi ou- 
vert le passage, le détachement commandé par Mercier mar- 
cha sans s'arrêter jusqu'à la forêt de La Nouée, toujours pour- 
suivi par les différentes garnisons qui se trouvaient sur sa 
route. La poursuite se renouvela le lendemain jusqu'à la pa- 
roisse de Saint-Jean Crévelay, où les royalistes perdirent im 
homme; après quoi ils se dispersèrent pour regagner leur do- 
micile. 

Le 2.3 juin de cette même année 17!)8, eurent lieu, dans 
l'arrondissement de Pontivy, la capture et l'assassinat de Jean 
Jan et de Claude le Gourriérec, surnommé l'Invincible, les 
deux valeureux chefs de Raud et de Meirand. II y a pliuieur^ 
versions au sujet de cette capture et de cette double mort. 
Voici celle qui esl digne de foi : 



184 r.r.OliCFS CADOUDAL. 

Depuis la première guerre, il y avait clans la division de Jean 
Jan un détachement de dix-sept jeunes Parisiens, âgés de qua- 
torze à dix-huit ans, que Jean Jan, venant un jour avec sa co- 
lonne du cùlé de Pluvigner, avait rencontrés sur la grande 
route de Baud à Heniiehont. 11 les arrêta en leur demandant 
où ils allaient : " Nous allons, lui répondirent-ils, nous emhar- 
B quer à Lorient pour les colonies françaises. — Eh bien, ré- 
" pliqua Jean Jan, restez avec nous; je vous donnerai de l'em- 
n ploi, et si le sort vous convient, vous serez placés par nous 
« dans de bonnes fermes à la campagne, et nous saurons où 
(1 vous trouver quand nous aurons besoin de vous. » 

Il y avait alors dans l'élat-major de Jean Jan plusieurs gen- 
tilshommes du pays qui approuvèrent l'idée de leur chef et 
dirent qu'on pourrait tirer bon parti de ces jeunes gens. 

On les plaça effectivement chez des paysans, où ils rendirent 
de véritables services. Pendant la première guerre, ils furent 
incorporés dans la division de Jean Jan, et, après la pacifica- 
tion, ils restèrent dans le pays, et continuèrent leur service 
chez les paysans. 

Le jour de la Saint-Jean de l'année 1797, les gendarmes, 
par ordre du général Michaud, firent une battue dans les pa- 
roisses de 13aud, de Quislinic et de Meirand. En passant par le 
château de la Ville-Neuve Jac(]uelot en (Juistinic, ils trouvè- 
rent un des jeunes Parisiens qui y était vacher. Après l'avoir 
fait mettre à genoux, ils menacèrent de le fusiller s'il ne décla- 
rait p:is où étaient Jean Jan, l'Invincible et les autres chefs. 
Ce jeune homme ne répondit pas aux questions des gendarmes, 
et, malgré les fusils qui le menaçaient, il montra une-grande 
fermeté et ne dénonça personne. Jean Jan accorda toute sa 
confiance au jeune Parisien dont la fidélité avait été mise à pa- 
reille épreuve ; il lui remit une petite somme d'argent et le lit 
habiller de neuf. Le 23 juin de l'année suivante (17U8), une 
battue semblable eut lieu dans les n)ëmcs parages, et les gen- 
darmes rencontrèrent encore les mêmes jeunes Parisiens (|u'ils 
firent mettre h (;enoux connue précédemment, en les forçant 
avec menac'cs de leur dire où étaient Jean Jan cl l'Invincible. 



APRES FRUCTIDOR. 185 

Un de ces enfants, parai(-il, eut la faiblesse de céder aux me- 
naces des gendarmes et de dire à demi-voix que Jean Jan n'é- 
tait pas bien loin. Sur cet aveu iri)pruder.t, les gendarmes for- 
cèrent le Parisien à les suivre, le menaçant à tous bouts de 
chemin de le fusiller s'il ne les conduisait pas au lieu où 
étaient cachés les deux proscrits. En arrivant au village de 
Kerlau en Meliand, la fille de Claude Lorcy, les ayant aperçus, 
se mit en devoir, en courant de toutes ses forces, d'aller pré- 
venir Jean Jan et le Gourriérec. 

Les gendarmes, voyant cette course, tirèrent sur cette pauvre 
fille et l'atteignirent d'un coup de feu qui lui brisa la cuisse. 
Peu après, ils virent Jean Jan et le Gourriérec sortir du réduit 
où lisse tenaient cachés; ils les poursuivirent à coups de fu- 
sil, et, rendus dans le chemin creu.x entre Kerlau et Saint- 
lUvalain, ils blessèrent le premier d'une balle qui lui pénétra 
dans le côté. Beaucoup plus loin dans la lande, Claude le 
Gourriérec fut attaqué par des gendarmes à cheval qui, après 
avoir essuyé son feu, déchargèrent leurs armes sur lui. Alors 
eut lieu entre les gendarmes et le Gourriérec un combat dans 
lequel ce dernier se montra digne de la réputation qui l'avait 
fait nommer l'Invincible. Atteint par les gendarmes avant 
qu'il ait pu recharger son fusil, il fut attaqué par eux. à grands 
coups de sabre et jeté p;ir terre. Le proscrit se releva, prit son 
fusil par la baïonnette et se défendit avec le courage le plus 
héroïque. Alors les gendarmes, qui étaient au nombre d'une 
deihi-douzaine, le hachèrent à coups de sabre. Le soir, à 
Baud, ils avouèrent leur admiration pour ce dernier combat de 
l'Invincible : « Jamais, disaient-ils, nous n'avons eu affaire à 
B un plus brave; aussitôt qu'il recevait une blessure, il se re- 
« levait et se battait avec une animosité nouvelle, et cela jus- 
II qu'à la perle de ses forces et de la vie. » 

La vue d'une actii)n héroï(|ue porte aux sentiments géné- 
reux et fait naître l'humanité au fond du cœur. La blessure 
de Jean Jan était béante et laissait son sang s'écouler à flots. 
Les républicains ne voulurent point lui arracher la vie. Ils fu- 
rent assez compatissanls pour le placer dans une charrette avec 



186 GEORGES CADOIDAL. 

la fille de Claude Lorcy de Kerlau, qui avait eu la cuisse cas- 
sée au premier coup de feu lire par les gendarmes. A Pontivy 
ils furent tous deux mis en prison dans le château; Jean Jan 
rendit l'àme une demi-heure après son arrivée. La fille de 
Claude Lorcy, soigneusement pansée, eut, après sa guérison, 
la liberté de se rendre chez son père. 

Telle fut la dernière heure des valeureux chefs de Baud et 
de Melrand. Condisciples de Georges au collège de Vannes, 
ils n'oublièrent jamnis cette fraternité du cliamp de bataille; à 
la différence de quelques officiers qui jalousaient le grand chef 
et s'élevaient contre son autorité, obéissant à leur insu à l'es- 
prit de clan, ils lui furent toujours profondément dévoués. 
Mercier représentait Georges auprèsde Jean Jan, quil'accueil- 
lait avec la plus grande déférence. Jean Jan représentait l'es- 
prit plus religieux que politique de la première chouannerie. 
Il était le 19 mars 1793 à l'attaque de Pontivy, et, depuis 
lors, il n'a pas cessé de prendre la part la plus active à l'insur- 
rection, donnant à tous l'exemple du courage, des bonnes 
mœurs et de la bonne foi '. 

A Tcpoque de la pacification, le Directoire du Morbihan, 
sous' prétexte qu'il ne pouvait jirouver légalement sa présence 
continue sur le sol de la llépublique, le considéra comme émi- 
gré, et le fit conduire dans la citadelle de Saint-Malo, en at- 
tendant la déportation. Parvenu à s'évader, il reprit son an- 
cienne existence de proscrit. 

A son retour de Londres (juin 17!)8), Georges apprit avec 
une vive douleur les pertes que le parti militant avait faites on 
son absence. Guillemot, Donfils, Jean Jan et l'Invincible n'é- 
taient plus. Georges pleura ces braves, et, refoulant sa don- 
leur, il avisa sur-le-champ h les remplacer. 

Il a[i])ortait de mauvaises nouvelles. L'intrigue avait la vic- 
toire dans les conseils du roi Louis XVIII, près duquel le cré- 
dit de Piiisaye était complélenienl ruiné. L'agence royali-.te 
de Londres, (|ui avait succédé i\ celle de Paris, était parveiuie 

' Pii-ccs jualifiialivis concciiiint la moi 1 île .liMii I.iii. t.ollic ilr l~tn\,il, 
iiiiiiiXi'c- de 1.1 |M>lirc, 



APRES FRUCTIDOR. 187 

à persuader au Roi que Puisaye travaillait plus pour le cabi- 
net anglais que pour la famille des Bourbons. Georges qui, 
depuis 179C, s'était francbement réconcilié avec son clief, 
avait trop de bon sens pour partager contre Puisaye, qu'il avait 
vu à l'œuvre, les préventions du comité de Paris et des émi- 
grés. Il lui écrivait le 16 mars 1797 : 

" Désabusez notre mallieureux prince, et que celte clique 
■ d'intrigants qui abuse de sa confiance soit enfin disgraciée. 
« Si par niiillieur on persistait à leur conserver le pouvoir dont 
I' ils sont si peu dignes, le parti se détruirait par des intrigues 
" et des cabales, u 

Et à la suite du 6 mai il renouvelait encore ses instances au- 
près de Puisaye : « Fasse le ciel, disait-il, que vous réussissiez 
« à détruire ces intrigues et que vous parveniez enfin à faire 
« entendre à notre mallieureux prince la voix de la vérité. 
« Tels sont nos plus ardents désirs, ainsi que tous ceux des bons 
" Français. » 

Malbeureusement la cabale l'emporta dans l'esprit du Roi 
et des princes. Puisaye fut disgracié; fatigué, épuisé par ces 
luttes incessantes, il sembla ne plus demander que le repos. 
Il reçut du gouvernement anglais une concession de terre au 
Canada, où il se réfugia avec quelques-uns de ses officiers. 

Ainsi se termina la carrière active de ce personnage qui avait 
reçu de la nature des talents peu communs, que rebaussaient 
un grand prestige extérieur, la beauté de ses traits et l'éléva- 
tion de sa taille. 

Orateur cl écrivain, il s'exprimait avec une facilité et une 
éloquence que gâtait malbcureusement une trop grande pro- 
lixité. 

Dans sa vie privée, peut-être eut-il un défaut qui explique 
(iuelt]ucs-unes de ses disgrâces; il a été trop fin. u On doit se 
« défier, dit un moraliste, d'un esprit trop fin, parce que d'or- 
« dinaire il est faux. » 

A peine rentré en Bretagne, Georges apprit que |)our rem- 
placer M. de Puisaye dans le commandement en clief, le con- 

' Voir les iiislruclinii'i de Monsieur, ainsi (|m.' rmilre de iccoinpensej du 



188 CEOIiGKS CADOUDAL. 

seil des princes avnit nommé M. Bernard de Marigny, parent 
du général vendéen de ce nom, mais étran{;er aux luttes de 
rOuest. M. de Marigny eut le bon sens de comprendre que 
pour remplir une pareille mission il fallait être connu du pavs, 
ou du moins le connaître soi-même; il déclara cette charge 
intempestive. Le conseil des princes ne comprit pas la leçon, 
et il désigna M. de Béhague pour remplir le poste vacant par 
la retraite de M. de Puisaye. 

M. de Béhague avait autrefois commandé Belle-Ile, et au 
commencement de la révolution, il s'était montré dans les co- 
lonies chaud partisan des Bourbons. Tels étaient ses seuls ti- 
tres i'i la qualité de généralissime de la Bretagne. 

C'était ce chef impotent et valétudinaire que le conseil des 
princes entendait imposer comme chef suprême à Georges 
Cadoudal, à Mercier, à Guillemot, à Boisguy, à tous ces chefs 
jeunes, énergiques et populaires qui avaient fait leur appren- 
tissage de guerre dans les landes mêmes du Morbihan, et qui 
avaient vécu avec leurs soldats dans une longue confraternité 
d'épreuves, de combats et de souffrances'. 

S'il eiit paru, cependant, s'il se fût présenté au nom du Hoi, 
on lui eût obéi; mais il ne fit (ju'niie courte apparition en dé- 
cemhie 17'.*8, dans le dépai tement d'Ille-et-Vil.iine, et comme 
il ne rencontra pas sur sa route d'hommes armés, marchant 
parés de la cocarde blanche, sous les plis du drapeau blanc, il 
s'empressa d'assurer au comte d'Artois qu'il n'y avait pas plus 
de symptômes royalistes dans l'Ouest qu'à Edimbourg. Les of- 
ficiers chouans se moquaient du ridicule commandement de 
M. de Béhague (|ui fut tout h fait illusoire; ils en faisaient des 
mascarades. Un jour, Sainl-liégranl arrive an Roc en Bignan, 
envelo|)pé de la tête aux pieds dans des couvertures et se fai- 
sant poiler sur une civière. Les ofliciers venus à sa rencontre 
cuinnien(;aicnt à s'alarmer, et chacnii lui demandait ce qu'il 



» m.ii 1798, ri In Icthu <U- I is XVIII dn i:ijiiill<l .Ir l.i inrti 

(l'itTP» jiislitir.i(ivf!i.) 

I Gi!(>i'(>P9, qui viiiilaic la lin rtli'» iiii>yi'iis, ('l|i.irlà iiu'ino .sn hiitin 
«ans muriiiiircr ce elicF. he roiiiiv d'AiIuis lui en sut nn gré infini. 






APRÈS FRl'CTIDOn. 



ivait : « Je voyajje à la Béliague u, répondit Saint-Régeant. 
Il n'en fallut pas davantage pour juger le nouveau général de 
la Bretagne. 

Mais Monsieur connaissait trop bien l'état des choses 
pour croire, avec le général de Béhague, qu'il n'y avait plus 
de royalistes militants en Bretagne. Cependant Georges 
voulut lui faire connaître la vérité tout entière, et, dans ce but. 
Il envoya son ami Mercier en Angleterre. Aux dépêches dont 
Mercier était porteur, le comte d'Artois répondit le 6 novem- 
bre 1708 : 

<i J'ai mûrement réfléchi sur tout ce que vous m'avez mar- 
« que, mon cher Georges, par votre lettre du 3 octobre, que 
votre digne compagnon d'armes, le brave Mercier, ma re- 
mise le 2 de ce mois. J'ai aussi sous les veux la lettre que vous 
« avez écrite le même jour, 3 octobre, au comte de Béhague, 
« qui me l'a aussitôt communiquée. 

Il Je me propose d'envoyer incessamment au Roi mon frère 
« ces deux lettres avec une copie de la réponse que je vous 
■1 adresse aujourd'hui, afin que Sa Majesté soit aussi bien infor- 
« mée que je le suis de la persévérance de votre zèle pour son 
" service, et qu'elle unisse son approbation à celle qu'il m'est 
• très-satisfaisant de donner à l'aclivité de vos efforts. Je re- 
« connais avec plaisir que c'est par votre vigilance que l'arron- 
« dissement que vous commandez a été préservé de la désor- 
« ganisation qui n'est malheureusement que trop sensible dans 
« les autres arrondissements en Bretagne. 

11 Par les instructions détaillées que j'adresse aujourd'hui au 
Il comte de Béhague, j'ai pourvu à ce que les meilleures me- 
« sures soient prises pour que les chefs encore existants de ces 
« arrondissements se rendent sans plus de retardement à leur 
11 |)oste, et pour qu'il soit procédé immédiatement au rempla- 
« cernent dans les emplois qui sont ou seront vacants. Les in- 
« structions que les anciens et nouveaux chefs recevront du 
« comte de Béhague leur prescriront de se tenir entre eux et 
Il avec vous dans la plus parfaite harmonie, à l'eflel de prépa- 



190 GEORGES CAOO L' OAI.. 

« rer tous les moyens qu'il sera possible d'obtenir de chaque 
« arrondissement pour faire la guerre, lorsque les circonstance-, 
« seront telles que je pourrai ordonner la reprise des armes 
« dans toutes les provinces de l'Ouest, et me mettre à la tête 
« de tous les braves et loyaux Français de ces provinces, avec 
« l'espoir de frapper des coups décisifs et de mettre fin à la 
(i cruelle tyrannie des criminels usurpateurs de l'autorité pu- 
K blique en France. 

« Ce serait compromettre les plus importants intérêts de la 
« religion, de l'Etat, de la monarcliie, du monarque, et de tous 
« les fidèles et intrépides défenseurs d'une si grande et si belle 
Il cause, que de reprendre les armes prématurément, en ris- 
« quant de f;iire succomber des bonimes si précieux h conser- 
II ver, sous la massedes forcesquibientôtseraientréuniescontre 
11 eux par les factions rebelles. 

Il Nous approchons probablement d'une époque que nous 
Il pouvons considérer comme très-favorable, pnr la nécessité 
" oii nos ennemis seront de porter sur les frontières de l'Est et 
Il du Midi les troupes qu'ils emploient maintenant à compri- 
« mer nos provinces. Celte époque sera celle où la guerre 
" recommencera sur le Rhin, en Suisse et en Italie. Ce sera 
« alors, et seulement alors, que la reprise des armes à l'ouest 
" de la France sera une Ojiération salutaire dont les effets se- 
ci ront aussi glorieux que décisifs. 

« J'ai vu avec beaucoup de satisfaction dans cette lettre que 
" vous avez aperçu toutes les considérations que je viens de 
" vous développer; aussi c'est avec la plus grande confiance 
" que j'attends de votre prudence et de la sagacité de votre 
Il bon jugement que vous vous emploierez pour prévenir et 
Il empêcher toute action inconsidérée qui serait infaillible- 
II ment désastreuse. Vous savez maintenant ce que je désire 
Il aujourd'hui de vous et d'eux. Préparez vos armes, et, pour 
Il en faire usage, attcnili'z le signal (|uc je suis aussi impatient 
Il de vous donner que vous l'êtes de le recevoir, l'uissé-je vous 
Il le porter moi-même ! 

Il Le général Mercier, que j'ai revu avec l)eaucoupde salis- 



APRES FHUCT1D0I 



« faction, el dont je suis parfaitement content, vous poilerales 
« résultats des mesures que j'ai recommandé qui soient prises 
Il pour que les fonds que vous désirez obtenir vous soient ac- 
« cordés. C'est une recommandation que je renouvellerai, afin 
B que vous ayez le plus qu'il sera possible dans la dis- 
« pensation des secours destinés par le gouvernement bri- 
« lannique à nos armées de l'Ouest. Je solliciterai également 
« les armes et les munitions dont les fidèles royalistes feront 
" un si bon usage. 

« Le général Mercier ne m'a pas laissé ignorer les motifs 
« qui vous ont fait différer de remettre les brevets que vous 
Il m'avez demandés et que je vous ai accordés. Je ne pense 
Il pas que ces motifs soient suffisants pour que vous retardiez 
Il encore la mesure de ces brevet-i, attendu qu'ils sont exacle- 
« ment dans la forme qui a été déterminée par le Roi. Ceux de 
Il vos officiers qui les ont obtenus ont certainement droit et 
« un très-bon titre pour se dire et qualifier colonels au service 
« du Roi. J'espère bien que ces bons et braves officiers me fe- 
I-. ront jouir de la satisfaction de les présenter encore au Roi, 
Il pour d'autres grades militaires qu'ils mériteront par de nou- 
K veaux et importants services. 

Il Assuré comme je le suis que pour les hommes de cœur 
(i tels que vous, mon cher Georges, 1 honneur acquis e>t un 
« sûr garant de celui qu'ils pourront acquérir, je compte sur 
Il vous avec autant de confiance que vous devez en avoir dans 
1 la véritable affection et parfaite estime dont je vous renou- 
i< velle avec plaisir l'assurance. 

« Charles-Philippe ' . >> 

A la réception de cette lettre, Georges se mit en devoir de 
pai courir ses divisions et de visiter ses principaux otïiciers 
pour les exhorter à la patience et à l'espérance. Il passa plu- 
sieurs semaines au Roc, à Talgouët, à Kerars. Georges et 
Guillemot firent ensemble plusieurs voyages, tant du coté de 

' Le Juriiier pangrajibc dcul e^l écrit de la m.iiii du couUe d'Aitois. 



192 GEORGES CADOUDAL. \ 

Melrand que dans le pays gallo, pour inspecter les différents 
cantons. Il leur distribua des fonds en attendant mieux. A 
celte occasion un débarquement eut lieu sur la côte de Loc- 
mariaquer. Pendant qu'il s'opérait survint une patrouille; 
cbouans et bleus se fusillèrent quelque temps dans les ténèbres. 
On fut obligé de rembarquer les caisses de piastres et de se 
contenter provisoirement des caisses de guinées qui étaient 
peu volumineuses, mais fort lourdes. Les cbouans furent obli- 
gés de les porter sur leurs épaules. Ainsi cbargés, ils traversè- 
rent la rivière d'Auray au cbàteau de Kerantrech, et un des 
porteurs laissa tomber dans une lande voisine une des caisses 
qui se brisa. Les guinées se répandirent dans les buissons. On 
fut obligé de les cbercher à tâtons, et quand ensuite on les 
compta, il se trouva qu'il ne manquait qu'une pièce qui 
fut rapportée dans la journée. Georges n'était pas étonné de 
trouver chez ces hommes tant de désintéressement uni à tant 
de probité. 

Conformément aux ordres contenus dans la lettre du comte 
d'Artois, Georges remit aux officiers désignés par le prince 
les brevets dont il était porteur. Pierre Guillemot, Hobinault 
de Saint-Uégeant, de Sol de Grisolles, André Guillemot, Debar, 
Duplessis de Grenédan, reçurent des brevets de colonels; 
Kobb, de Botberel, le Tbieis, Rohu, ceux de lieutenants-colo- 
nels. En outre, des croix de Saint-Louis furent distribuées en 
assez grand nombre '. 

' Voir le lurvot Je Giiilleii]"! il la leltre île nuiiiln.iuoii il'nii clict de 
nanloii. 



CHAPITRE XIV 

CAMPAGNE DE 1700. 

Pendant se^ divers séjours à Londres, Georges avait e'ié 
mis en rapport avec M. le duc de Bourbon, qui, appréciant la 
rude et franche nature du général hreton, lui avait proposé 
de le servir de son influence auprès du gouvernement anglais. 
Georges ne déclina pas cette offre Menveillante. Il s'en sou- 
vint, et, à la date du 13 juin 1700, il mandait au prince : 

(1 Monseigneur, de grands événements ont eu lieu, depuis 
« la lettre obligeante dont Votre Allesse Royale a daigné ni'bo- 
« norer. La circonstance favorable pour reprendre les armes 
« que Votre Altesse Royale y désignait est passée depuis long- 
11 temps. 

« Tout a changé autour de nous; les régicides triomphants 
«sont terrassés; nous seuls sommes toujours dans la même 
(1 jiosition, il nous est cependant bien facile d'en sortir. Les 
Il républicains ont, pour ainsi dire, abandonné noire pays; il 
« ne faut qu'un peu d'énergie pour exterminer le peu qui y 
11 reste. Que les Anglais nous donnent des armes et des muni- 
11 tiens, que les ofticiers se rendent tous à leurs postes; il en 
« est temps. Qu'ils aient l'ordre exprès d'agir dès qu'ils seront 
t rendus; que ceux qui sont ici, particulièrement ceux de la 
H Vendée, reçoivent aussi un ordre positif de prendre les ar- 
II mes. Je suis persuadé que si chacun fait son devoir, dans un 
Il mois après la reprise des armes, il n'y aura pas un républi- 
u cain dans l'Ouest. Pour moi, je ré|)onds, si l'on me fait pas- 
« ser les armes et les munitions dont j'ai besoin, et un peu 
« de fonds pour les premiers rassemblements que je supplie 

13 



194 GEORGES CADOUDAL. 

Il Voire Allesse Royale d'obtenir pour moi du gouvernement 
« britannique ; je réponds, dis-je, qu'avec ces moyens, huit 
« jours après la reprise des armes je serai maître de mon pays 
« et prêt à me porter pour soutenir les autres qui n'auraient 
«pas réussi à s'emparer des leurs; mais il est instant que ces 
K secours m'arrivent, car ma position n'est pas tenable. « 

Cependant les événements marchaient; la Russie venait 
d'adhérer à la coalition européenne. En présence de ce fait 
important, Son Altesse Royale Monsieur donna ordre de tout 
préparer pour !a guerre. 

Les membres de l'ancien parlement de Bretagne qui habi- 
taient Londres, voyant ce qui se passait, et pensant qu'aucune 
levée d'hommes ne devait se faire dans la province sans l'au- 
torisation des États, chargèrent leur ancien procureur général 
syndic, M. le comte de Botherel, de rappeler à Monsieur « la 
« constitution particulière de la province de Bretagne, l'éten- 
(1 due de ses droits et privilèges » . Cependant, Georges, ne te- 
nant aucun compte des communications de M. de Botherel, 
eut ï inconvenance de passer outre. Sur l'avis de Saint-Régeant, 
il fut décidé que les divisions prendraient la dénomination de 
légions. Georges Cadoudal en fit le sujet d'un ordre du jour à 
la date du 17 août. Toutefois la substitution du nom de légions 
à celui de divisions ne changea rien à l'organisation de l'armée 
royale du Morbihan, qui fut ainsi composée : 

Première légion, dite de Di(jntin: Guillemot l'ierre, chef de 
légion; Gomez, lieutenant-colonel ; Mathurin le Goaesbie, ma- 
jor; 1" bataillon, chef, Yves le Thieis; 2', Guillaume; .']", Jo- 
seph Bénard; 4", Michel. 

Deuxième légion, dite d'Aurciy : Georges Cadoudal, chef ; 
Jean Rohu, lieutenant-colonel; 1" bataillon, chef, Jacques 
r.veno; 2% Thuriau le ('Fluhanic; '^', Juachim Kermorvant; 
A', l'ierre le Carour. 

ïioisièine légion, dite de. Viiinirs : Mercier la Veu<lée, chef; 
Vincent Hervé, lic-utonanl-coldncl ; 1" bataillon, Marc le Gué- 
nédal; 2', Guillaume Ganibcrt ; li', Jacques Audran ; l', Jac- 
ques Uuclicmin. 



CAMPAGNi: DF, 1700. 193 

Qualrième légion, dite de Muzillac et de Redon : de Sol de 
(M'ijolles, chef; de Mouldoré, lieutenant-colonel ; 1" batail- 
lon, chef, Pierre Lecars, dit Pelo de Gaden; 2', de Seciilun; 
'■]', le chevalier du Bot. 

Cinquième légion, dite de la Trinité et de Mohon : de Saint- 
l'iégeant, chef; Le Mintier, lieutenant-colonel; de Troussier, 
iii;ijor; 1" bataillon, Dujardin; 2'', Gaudin; 3% Bouché. 

Sixième légion, dite de Plocrinel et de Giier : César du 
l'iouays, chef; Louis du Bouays, lieutenant-colonel; elle n'a- 
vait qu'un bataillon. 

Septième légion, dite de Melrand : Achille Biger, chef; 
I) iluconrt, lieutenant-colonel ; 1" bataillon, chef, Duv;il ; 2% II- 
lirir.c ; 3% Pobéguin. 

Huilième légio;i, dite de Gourin : Le Peige dit Debar, chef; 
Le Guesno de Penansler, lieutenant-colonel ; 1" bataillon, 
clief, du Fou de Kerdaniel ; 2% Even; 3% Carré de Kerenflech ; 
4% Périal dit Dudon (de Loyal-EmigranI). 

]\L le colonel de Trécesson commandait r;irlillerie. 

Mercier la Vendée conçut l'idée de faire un choix parmi les 
hommes les plus braves de l'armée royale pour en former un 
corps (le quatre bataillons; Georges Cadoudal en fit alors le 
sujpt d'un ordre du jour pour toutes les légions, mais il ne fut 
exécuté que dans la sienne. Aucun chef de légion ne voulut 
consentir à se séparer de ses meilleurs soldats. De sorte qu'au 
lieu de quatre bataillons d'élite, on n'en forma qu'un seul, 
dont le commandement fut confié à M. de la Haie Saint-Hilaire. 

Vers le milieu du mois d'août 1799. S. A. R. Monsieur, ap- 
prenant l'adhésion de la Russie à la coalition, donna ordre de 
tout préparer pour la guerre. Cet ordre tant désiré portait la 
date du 20 août. Mercier la Vendée, qui l'apporta, amenait en 
même temps avec lui quelques anciens militaires qui voulaient 
prendre parti la cam[)agne qu'on préparait : MM. Philippcaux, 
Verrain, de Nou de la Rie dit Bienvenu, Rouxel et Pépin, qui 
sortaient tous des hussards de Choiseul'. 

' Vuii- la Ictirc du dm: de ISoiii lion .m sujet de M. de Goyon. Pièces 
jusliticalives. 

13. 



196 GKORGES CADOUDAL. 

Le travail préparatoire des cliefs royalistes était fait, et la 
guerre avait pour auxiliaire la situation générale tle la Répu- 
blique, et notamment deux lois que la violence du parti révo- 
lutionnaire avait arrachées à la faiblesse du Directoire expi- 
rant : la loi des otages et celle de l'emprunt forcé progressif. 
La loi des otages rendait responsables les parents des Ven- 
déens et des chouans de tous les actes commis dans les pro- 
vinces insurgées; frappant les uns de détention, les autres de 
déportation, elle partageait Tanimadversion publique avec la 
loi de l'emprunt forcé piogressif. 

11 fallait avoir, en effet, des passions bien aveugles ou bien 
violentes pour rendre responsables les parents des insurgés 
d'actes qu'ils n'avaient pas commis et auxquels ils étaient 
complètement étrangers. Par cette loi, digne de la Terreur, 
les administrations départementales étaient autorisées à pren- 
dre conmie otages, en cas de troubles, les nobles et les ])a- 
rents d'émigrés; les biens des otages éiaient placés sous 
séquestre; si un meurtre venait à être commis sur un fonction- 
naire public, quatre nobles ou [)arents d'émi;;rés étaient dé- 
portés. Dans chaque département, les otages étaient solidaire- 
ment responsables du sang versé; les primes, pour ceux qui || 
contribuaient ;\ faire arrêter un émigré ou un prêtre passible 1 
dn la déportation, variaient entre deux cents et deux mille 
quatre cents francs. 

Une telle loi avait un commentaire digne d'elle, diin^ une 
circulaire adressée aux adminisir.iteurs des départeiuents île 
l'Ouest, par un homme de lioiie cl de sang, auquel le pouvoir 
qui pesait alors sur la France avait confié le mini^lèrl■ de la po- 
lice, nous voulons parler de Fouché. 

Voici ce document qui est lrès-di;;ne de l'ignolile |ilnme qui 
l'a tracé : 

« Vous connaissez. Citoyens adniinislrateurs, les dangers ipii 
Il entourent la Ré|)ublique ; ils sont grands; mais des ànies 
« républicaines comme vous ne doivent pas pâlir devant ces 
Il maux. La consjjiration des rois e^t flagranio, celle de-s hri- 
n garnis l'est encore davantage. Les mis i'eioni la paix avec la 



CAMPAGNE DE 1709. 191 

«République, après une rictoire remportée par nos armes ; 
i< les cliouans ne traiteront jamais. Vous devez donc user de 
<i toute la puissance que la loi vous confère pour frapper sans 
" cesse et indistinctement sur toutes les têtes que vous croirez 
n coupables ; il ne s'agit plus de faire le triage des bons et des 
n inécbants ; dans ce pays maudit, il n'y a et il ne peut y avoir 
n que des coupables. Vous aurez à votre disposition rempriint 
" lorcé, le séquestre, la loi des otages et la force armée; vous 
« avez votre courage qui n'a jamais faibli : armez-vous de toutes 
« cescboses; confisquez les biensqui, parmalheur, ne sont pas 
« devenus propriété nationale; vendez-les, distribuez-les, pre- 
(1 nez-les, mais arrachez-les de force aux ci-devant qui, à coup 
« sur, ne peuvent en faire qu'un mauvais usage. Il est bon que la 
« propriété change de mains pour que l'influence en change 
B aussi. On crée par là d'irréconciliables ennemis de la ci-de- 
1' vaut royauté, et il faut, autant que faire se pourra, répandre 
Il dans les feuilles révolutionnaires celte prime d'encourage- 
11 ment. Le gouvernement compte sur votre activité dans 
Il une question si pleine de vie ; il espère que vous agirez en 
Il cela comme en tout, avec célérité, sévérité et discerne-. 
Il ment. 

Il Mais à celle loi conservatrice, il en ajoute une autre qui 
Il est son complément : c'est celle des otages. Priver les ci- 
II devant et les chouans de leur patrimoine ne serait qu'une 
Il mesure à peu près superflue pour le moment, car ils pil- 
II lent partout et s'engraissent des sueurs du peuple. Vous de- 
Il vez donc employer sans ménagement la loi des otages; elle 
Il vous permet d'emprisonner comme otages tous les suspects, 
Il aïeuls, aïeules, pères, mères, frères ou sreurs des chouans; 
Il elle autorise même à les fusiller s'ils essayent d'avoir recours 
Il à la fuite. Cette loi est large, élargissez-la encore selon les 
Il besoins de la situation ; prenez sur vous, le pouvoir voussou- 
11 tiendra dans vos efforts révolutionnaires. Sévissez avec fer- 
11 mêlé; il esta ci-aindre que beaucoup de ceux qui seront dé- 
II clarés otages ne cherchent un refuge dans les bandes; qu'ils 
» soient, au premier soupçon de fuite, fra]>pés de mort; c'est 



198 GEORGES CADOLDAL. 

Il la lettre et l'esprit de la loi; un bon républicain doit s'y sou- 
n mettre aveuglément. 

« Quant à l'emprunt forcé, dont le Directoire s'est réservé 
Il plus spécialement l'application, où et quand cela convient 
Il aux nécessités dont il reste le maître; il me semble que les 
Il deux premières instructions que je vous ai données plus 
Il liant répondent parfaitement aux demandes que plusieurs 
" administrations départementales de l'Ouest m'ont soumises. 
11 L'emprunt forcé n'est bon que pour les départements timides 
Il et que l'on contient en les menaçant de l'impôt. En Breta- 
II gne et dans le reste de la cbouannerie,il n'en peut être ainsi ; 
11 ces brigands ont toujours les armes à la main cunlre la pa- 
II trie commune, ils sont indomptables; le séquestre et la mort 
Il valent mieux pour eux : cela coupe court à toutes les objec- 
11 lions. Travaillez donc civiquement, frappez sans pitié, et ne 
Il doutez jamais de tout l'intérêt que porte à vos malbeurs le 
11 Directoire exécutif. » 

Ces abominables mesures avaient pour complément des dis- 
positions dont on jugera par la lettre suivante : 

« Par les rapports que je vous envoie. Citoyen ministre, vous 
K verrez si les ordres du gouvernement sont bien exécutés. 
Il Mais je dois vous prévenir que tous ceux auxquels vous ac- 
11 cordez voire confiance n'en sont j)as dignes au même degré. 
« Il m'en coûte de dénoncer les agents qui ont pu rendre à la 
« patrie des services, mais le bien de la llépublique l'e.xige. Il 
Il y a |)arini les hommes destinés à jouer le rôle d'én>i;;rés, des 
Il gens sans éducation première, et qui, |iar leurs lialiitudes et 
Il leur grossièreté de langage, ne peuvent qu'exciter les soup- 
II çons, même des paysans. Quelques-uns de ces bomnies ont 
11 déjù été frappés de mori par les brigands dont ils cher- 
II cliaient avec trop peu d'ailnsse à surprendre les seoiels; il y 
H en a d'autres qui nul ]iris trop à la lettre les recommanda- 
B lions que je leur ai laites de votre part, cl qui, malgré le gi'- 
II néral Ilédouville, ])Oussent avec trop d'acbiirnement an 
« meurtre des réfugiés, au pillage de leurs babilations. 

« Ce double excès nuit ù la réussite de nus opérations. Je 



■I 



CAMPAGNE DE 1799. 199 

" crois donc, Citoyen ministre, rendre service au gouvernement 
« en vous signalant ces divers abus. C'est à vous qu'appartient 
Il de les faire cesser en donnant des ordres plus rigoureux, ou 
« en rappelant à Paris les employés qui nous compromettent 
« ici, et peuvent un jour ou l'autre nous faire faire un mauvais 
« parti. Le plan adopté par vous est excellent. Il rendra à ja- 
11 mais odieux les brigands ; mais il ne faut pas en abuser, dans 
« notre intérêt. 

« B. OUDARD. >• 

A la loi des otages, les royalistes répondirent par des repré- 
sailles. Comme garantie pour les suspects incarcérés, ils enle- 
vèrent des patriotes qui répondirent sur leur tête de tout ce 
qui pouvait arriver de mal aux royalistes. Certes, ces repré- 
sailles étaient bien légitimes ; elles effrayèrent et alarmèrent 
l-es administrations républicaines. Le 8 octobre 1700, l'admi- 
nistration de la Saribe écrivait au Directoire : 

Il Les royalistes paraissent avoir adopté le système des otages. 
« C'est une arme à deux trancbants à laquelle il eut été pru- 
II dent de ne pas toucber. » 

Dans les Côles-du-Nord, Saint-Régeant, Legris-Duvnl et 
Carfort préludaient par des opérations particulières h la grande 
prise d'armes. Malgré la présence d'une garnison de quatre 
cents bleus, Saint-Iîégeant osa entrer dans Loudéac, et, avec 
trente ou quarante bommes, il enleva les fonds du receveur 
des (niances. On n'eut ni le temps ni la présence d'esprit de 
s'o|)poscr à ce coup de main si bardiet si rapide. Par un coup 
semblable, Legris-Duval avait enlevé dans la mémo ville les 
cbevaux d'un détacbement de cavalerie. 

A celte même époque, Saint-Régeant eut besoin d'aller à 
Rennes. Dans la forêt de la Ilunaudaye, il rencontre deux 
cbarbonniers auxquels il emprunte leurs cbevaux et leurs cos- 
tumes; plus loin il trouve deux gendarmes sur son cliemin. 
11 Rrave bomnie, lui demandent-ils, d'où viens-tu? » Sainl- 
lîégeanl, h cbeval, jirenant à merveille le langage et les allures 
(le son rôle, indique l'endroit d'où il venait. — « Tu dois con- 



200 GEORGES CADOL'DAL. 

11 naître Saint-Régeant? reprennent les gendarmes. — Oh! 
11 dame, oui ! — Comment est-il? — Un bel homme, comme 
K moi » , répond Saint-Régeant, qui était de petite taille. Les 
gendarmes se mettent à rire, et Saint-Régeant reprend sa route; 
il entre dans Rennes, y passe le temps dont il avait besoin, et 
regagne son canton. 

Entre la Loire et la Vilaine, caché par l'épais rideau de la 
forêt de Juigné, s'élève le château de la Jonchère. Ce château, 
qui appartient à M. d'Andigné de Mayneuf, est situé près de 
Pouancé en Anjou, mais touchant la lisière bretoime. Pendant 
la Terreur, la forêt qui l'entoure avait offert un asile inacces- 
sible au.\ prêtres réfractaires dans des loges construites dans 
ces bois touffus. Même aux plus mauvais jours, ils n'avaient 
pas cessé d'y célébrer la messe, sans avoir à redouter les in- 
cursions des patriotes qui n'osaient s'y hasarder. Le château 
de la Jonchère, protégé par ses bois et par l'opinion des popu- 
lations environnantes, offrait aux royalistes une pasilion iiie.v- 
pugnable et un lieu de réunion admirablement approprié. 

Deux cents officiers de toutes les parties de 1 Ouest s'y trou- 
vaient réunis le 15 septembre, pendant que douze cents pay- 
sans bretons et angevins veillaient autour de lui. Les délibé- 
rations s'y poursuivirent pendant trois jours sans être troublées 
par une surprise ennemie. 

Doit-on faire la guerre ? Telle fut la première question agi- 
tée. Pour la presque unanimité des asiistanls, elle ne pouvait 
être résolue (|ue par railirmative. D'Autichanip soutint seul 
l'opinion contraire. S"a|)puvant sur une lettre du Roi qui lui 
défendait formellement d'ouvrir les hostilités avant d'en avoir 
reçu l'ordre précis, il déclara ([u'il ne signerait le procès-ver- 
bal (pi à la condition que son opinion y serait énoncée. Geor- 
ges Cadoudal et liourmont démontrèrent qu'aux termes des 
instructions récentes du comte d'Artois, la prise d'armes était 
facultative. La discussion allait s'éterniser, (Jeorges se lève : 

Il La guerre! La guerre! » s'écrie-t-il d'un ton ipii n'admet- 
tait pas de ré|)li(]ue. C'était la voix de tout un peuple ipii par- 
lait par sa bouche. 



CAMPAGNE DE 1199. 201 

Alors personne n'hésite plus. La guerre est décide'e. Elle 
doit éclater du 15 au 20 octobre. Chacun se rend en toute 
hâte à son poste. Georges arrive au sien, rassemble ses oftîciers 
supérieurs et leur dicte ses ordres. Tout se dispose avec la 
rapidité de Féclair. Les ordres du général sont à peine trans- 
mis que toutes les campagnes du Morbihan sont couvertes de 
troupes royalistes. H n'y eut plus de communications assurées 
jiour les républicains.' La terreur d'un côté, l'espérance de 
l'autre, tels sont les sentiments que le général Georges sut 
imprimer dès l'ouverture île la campagne à ses ennemis et à 
ses amis. 

liieiitôt la guerre éclate sur tous les points à la fois. 

Dès ses débuts, Georges s'empare de la ville de Sarzeau, 
qui était défendue par un fort détachement d'infanterie et un 
parc d'artillerie commandé par un gentilhomme, ofticier de 
l'ancienne armée, auquel on arracha le serment de ne plus 
servir contre les royalistes; serment qu'il rétracta aussitôt 
après l'avoir prêté. IJésolu à ne pas se départir d'un système 
de modération voulu et calculé. Georges épargna sa vie et 
celle de tous les prisonniers. L'officier ne tint aucun compte 
d'un pareil procédé, car, dès le lendemain, il prenait, dans 
Vannes, le commandement de l'artillerie des bleus. Après cette 
action, qui lui procura quelques pièces d'artillerie qu'il fit 
charger sur des charrettes et filer dans l'intérieur, (îeorges oc- 
cupe personnellement une multitude de bourgs, menace 
Vannes, détruit plusieurs colonnes républicaines et protège, 
sur la Cote d'Ambon et de Muzillac, un débarquement consi- 
dérable d'armes, de munitions et d'argent. 

Dès le novembre, une escadre anglaise lui était signalée 
sous lielle-Ile ; le 25, trois frégates et deux bâtiments de trans- 
port, commandés par le commodore Keats, ancien capitaine 
de la Galatliéc, s'approchèrent du point convenu, à l'embou- 
chure de la Vilaine. Les répidjlicains n'occupaient plus que 
deux villes dans le Morbihan, Lorient et Vannes. 11 fut pos- 
sible à (jeorges de faire un rassemblement général qui eut une 
chance meilleure que celui de IT'.'G. Quinze mille Morbiha- 



202 GEORGES CADOUDAL. 

nais tenaient tout le pays, depuis la Vilaine jusqu'aux jioites 
de Vannes ' ; ^râce à eux, soixante ou quatre-vingts charrettes 
furent conduites jusqu'à Anibon et Muziliac, et le 20, à midi, 
le débarquement s'ope'ra sans contrariété. Trente mille fusils, 
quatre pièces de campagne, deux olnisiers, une grande quan- 
tité de poudre et six caisses pleines de piastres, placées sur des 
cliarretles, sont dirigés vers l'intérieur. 

Le général Ollivier Ilurty, qui, bloqué dan; Vannes, n'avait 
pu s'opposer au débarquement, sort de la ville avec deux mille 
cinq cents hommes, cinquante cavaliers et deux pièces d'artil- 
lerie, pour tâcher au moins de s'emparer du convoi. Aux en- 
virons d'Elven, ses éclaireurs atteignent l'arrière-garde roya- 
liste qui, placée sous les ordres du général IMercier, protégeait^ 
la queue du convoi. Kous ne saurions mieux faire que del 
citer la relation olficielle de ce combat, écrite par Mercier lui- 
même : 

« Nous fûmes attaqués dans nos positions près d'Elven,] 
« dit-il ; le combat dura environ deux heures. C'était le pre- 
K mier, depuis Quiberon, où nos jeunes gens entendaient leJ 
« canon; une lande séparait les combattants, l'artillerie enne- 
« mie était servie avec activité. Nos soldats tinrent leur posi- 
« lion sans se laisser intimider par le sifflement des boulets. 
« Nous avons d'abord chargé les républicains 5 ils nous char- 
« gèrent à leur tour et furent repoussés. Après avoir donné] 
« au convoi le temps de filer, la reiraile fut ordonnée cl se fit' 
u avec calme et sang-froid. On se reforma .'1 une portée de 
Il fusil en arrière et l'on reprit l'ordre de l.i marche habituelle. 
« Les chasseurs restèrent derrière chaque bataillon, et conli- 
« nuèrent le feu avec les tirailleurs ciuiemis. Les rc|iublicains 
11 ne nous poursuivirent pas; ils lir< nt ciilcvcr leurs blessés et 
«reprirent le chemin de Vaiiiie>. II-. aper(;iirenl en se retirant 



> H;i|ii)Oil ail iir|)ailoini'iil... I.cs l)>ij;amls oii( CDiiiln' à Tn'lli'aii el .'i lii/.oloj 
iU ne Aiint |iiirl<''S sur l.i laiulc des Tniis-l'àtiii'i-<i, ont l>ii et iiiaii|;i'- ru inniii) & 
KcrlKUilaiil et ont iC|iiiH cîmiitc la ronlc il'l'llvi'n. Il< liairn; an nombre 
d'cnviion 8U0. 

(Noie cuininuni(|ni:L' par le iloilrnr A. .Mauiiicl.) 



CAMPAGNE DE 1799. 203 

1' la colonne de Georges qui venait au feu, s'étanftrouvée trop 
. éloignée pour y prendre pari. Ils n'osèrent sortir de Vannes 
li les jours suivants, quoiqu'ils fussent au nombre de quatre 
" mille hommes. Nos soldats étaient tout fiers d'avoir résisté à 
« deux mille cinq cents hommes et de l'artillerie, quoiqu'ils 
i: ne fussent pas douze cents combattants. » 

Pendant que Georges soutient brillamment sa réputation 
par des actions d'éclat où l'on admire à la fois le génie du ca- 
piiaine el la ténacité du partisan, ses lieutenants étendent l'in- 
^mreclion vers les Côles-du-Nord, le Finistère et la Loire- 
liilérienre. 

De Sol de Grisolles force Redon à capituler, traverse la Vi- 
laine, tombe comme la foudre sur la Roche-Bernard ' et Gué- 
r.inde, et pousse son avant-garde jusqu'à Pont - Gbàteau. 
l'ibar soulève plusieurs cantons dans les montagnes du Fi- 
ni -1ère. 

Mercier pénètre dans Saint-Brieuc, surprend la ville défen- 
due par une forte garnison sous les ordres du général Casa- 
bianca, délivre trois cents prisonniers royalistes et s'empare de 
soixante clievaux. 

Mais ce dernier fait, un des plus curieux de la grande 
chouannerie, demande à être rapporté d'une façon plus cir- 
constanciée. 

Madame de Kerigant, femme d'un des royalistes les plus en 
vue des Côtes-du-Nord, avait obtenu du général la Vendée, 
qui commandait en chef dans cette partie de la Bretagne, et 
dont ce projet servait les vues générales, qu'il ferait une ten- 
tative sur Saint-Brieuc afin d'enlever de la jirison sa tante, 
madame le Frôler, condimnée à mort ainsi que son (ils pour 
fait d'emiiauchage. 

La colonne d'expédition, formée entre Guémcnée et Mur, 
était composée de quatre cents hommes; deux cent cinquante 
venaient de la légion de Saint-Régeant ; d'autres, de la légion 
du Bouays (Plocrmel) ; le reste appartenait à divers cantons 

' Noms îles Ijrijnmis <jiii vlnlcnt à Roclic-S.iuveiir. (Voir .lux l'iùces jnsli- 
fic.ilives.) 



204 GEORGES CADIDIDAL. 

des Côtes-du-Nord. Mercier commandait en chef, et il avait 
confié le commandement des diverses subdivisions de sa co- 
lonne à Saint-Régeant, Debar, Keranflech, Garfor, des Bois et 
du Fou de Kerdaniel. La colonne se dirigea vers Saint-Brieuc, 
marchant la nuit, et le jour se tenant cachée. Sa première étape 
eut lieu chez un chef de canton de la commune d'Allineuc ; 
elle fut rejointe en route par deux cents volontaires de la bande 
de Carfor. 

Le 2G octobre 1700, à minuit, six hommes armés se présen- 
tèrent sur la plaie-forme d'un manoir situé à un kilomètre de 
la ville. Un homme mince, fluet, de petite taille, les attendait ; 
il leur explique à voix basse, dans un langage net et concis, 
par où chacun d'eux doit entrer dans la ville et ce qu'il y doit 
faire. Les hommes de l'expédition doivent marcher pieds nus 
et porter leurs chemises par-dessus leurs habits pour se recon- 
naître dans l'obscurité qui est profonde. L'attaque devant 
commencer à deux heures précises du malin, toutes les mon- 
tres sont réglées sur celle du chef supérieur qui n'est autre 
que Mercier lui-même. En attendant, rien ne trouble le silence 
de la nuit, rien qu'un bruissement vague que l'on peut prendre 
pour l'haleine éloignée du vent; mais, de temps à autre, une 
arme brille dans le ravin, à travers les arbres. Un détachement 
est chargé d'enlever le poste de la place et l'hôtel de ville, 
siège du département; il arrive précédé de deux chouans dont 
l'un est déguisé en femme et l'autre joue l'homme ivre. La 
sentinelle surprise tombe morte avant d'avoir pu pousser un 
cri. La garde de la barrière du (jouèdic est envelopj>ée et dés- 
armée. Les autres détachements pénètrent dans la ville sans ré- 
sistance. Une troupe parcourt les rues, faisant feu sur les portes 
et fenêtres qui s'ouvrent; ce qui détermine la plupart des liabi- 
tants et des fonctionnaires ])ublics à attendre cliez eux la fin 
de l'invasion. Le général Casabianca, arrivé de la veille, ne 
crut |)as devoir s'aventurer dans les rues qu'il ne connaissait 
pas. il !>'enferma chez lui, ce qui le fit nommer par les pa- 
triotes de Saint-Ihicuc le gi-néral Casa/ieiira. 

Les chouans s'emparent des |)apiers du département, de la 



CAMPAGNE DE 1700. 



poudrière, crune pièce de canon, des chevaux de remonte lo- 
igés dans l'église Saint-Guillaume ; de plus, ils marchent droit 
aux prisons dont ils forcent les portes et délivrent les prison- 
niers au nombre de deux cent quarante-sept. Les ordres de 
Mercier furent partout exécutés avec la plus grande ponctua- 
lité, sauf en un point. Le chef cliargé d'enlever la caisse du 
trésor public oublia, parait-il, sa mission inter pocula. 

Bien que la surprise ait été complète et que l'autorité répu- 
blicaine eût partout fait défaut dans cette nuit d'épouvante, il 
se trouva des citoyens counigeux qui firent leur devoir. Un lieu- 
tenant de gendarmerie, nommé Chrétien, et le procureur de la 
commune, Poulain-Corbion, ne voulant pas se rendre complices 
de l'incurie de Casablanca, réunissent trois cents gardes natio- 
naux à la tète desquels Chrétien se fit tuer. Poulain-Corbion, dès 
qu'il entendit la fusillade, sortit avec ses deux fils pour se 
rendre à Ihôtel de ville. Kn arrivant sur la place, il tomlie au 
milieu d'un groupe de chouans qui lui mirent la baïonnette 
sur la piiitrineen lui enjoignant décrier : « Vive le Roi! " et de 
livrer les clefs de la poudrière. " Vive la République ! « s'écria 
Poulain-Corbion, et il tond)a percé de coups. Un de ses fils fut 
aussi blessé, mais guérit peu après. 

Cependant les gendarmes attendaient des ordres dans la ca- 
serne, et, contenus par le jeune du Fou, ils ne bougeaient pas. 
Ce dernier était parvenu à désarmer sans éclat la sentinelle et 
la garde de police, et pénétrant dans la chambrée, il tint quel- 
que temps les hommes dans leur lit par la menace de faire feu 
sur quiconque se lèverait. Mais un maréchal des logis, indi- 
gné de voir la troupe paralysée par une poignée de paysans, 
s'élança sur les armes en appelant ses camarades. Le chef 
royaliste ne voulut pas laisser tuer ce brave sous-officier; cet 
acte de générosité faillit devenir fatal aux siens. Les soldats, 
saisissant leurs fusils que les chouans n'avaient pas songé cà en- 
lever, furent bientôt maîtres de la caserne. Les assaillants se 
défendirent un moment dans la cour, où ils curent un homme 
tué et deux blessés; puis ils se postèrent à l'entrée de la rue 
aux Chèvres d'où, pendant le reste de la nuit, ils échangèrent 



206 GEORGES CADOLDAL. ft 

une fusillade assez vive avec la Iroupe, sans que celle-ci tentât,^ 
sérieusement de sortir. 

Vers sept heures du matin, la ville était presque entière- 
ment évacuée. Le jeune du Fou allait être cerné par la gen^ 
darmerie et quelques citoyens qui s'étaient joints à elle, quand^ 
il se décida à envoyer demander des ordres ; on l'avait oublié. \ 
Il forma l'arrière-garde, faisant le coup de feu jusqu'à liau-,^ 
leur de la A'^ille-Grohan, où les gendarmes et les soldats cessé- J 
rent la poursuite. Les chouans laissèrent dans la ville cinq ; 
morts et un blessé. Ils tuèrent neuf habitants et en blessèrent i 
trente environ, dont plusieurs succombèrent peu après. 

Une soixantaine d'Allemands, formant la compagnie dite 
des Déserteurs, au lieu d'effectuer leur retraite vers la forêt de 
Lorges, se jetèrent sur les villages et marchèrent jusqu'à 
Trégomeur; là, se voyant égarés, ils se débandèrent et rega- ,,1 
gncrent le Morbihan sans pertes sensibles. Le gros des chouans K | 
s'égara aussi et arriva vers le soir à Plaintel, où l'on coucha. 
Le lendemain, après avoir chassé un poste républicain, les 
royalistes occupèrent le château de Lorges, où l'on distribuait 
aux hommes du pain et du cidre, quand on fut avisé de l'ap- 
proche d'une colonne sortie de Saint-Brieuc. Mercier donné 
l'ordre à Saint-lîégcant de marcher au-devant d'elle, tandis 
que lui-même court dresser une embuscade à la Croix-Saint- 
Lambert; mais les chevaux enlevés à Saint-Iîrieuc s'effrayent 
aux premiers coups de fusil et viennent se jeter à travers l'em- 
buscade, dont l'effet est ainsi manqué. jVprès avoir épuisé leurs 
munitions, les chouans se sé|)arent et regagnent par petits ' 
groupes leurs cantonnements. 

« Quand tout fut fini, ajoute l'autcuir du récit, les langues 
11 se donnèrent carrière. Ce fut à qui en aurait fait le plus 
11 contre ces redoutables brigand-;, à qui en avait soiiffeit da- 
11 vanlage. La vérité est que, maîtres de la ville |H>ndant la 
Il moitié de la nuit, ils ne s'y permirent aucun pillage, aucune 
« vengeance; ils ne pénétrèrent dans aucune propriété privée. 
Il si ce n'est dans celle d'un chirurgien où l'on n'eut qu'à 
■1 se louer de leurs procédés. Ils ne frappèrent que là où 



CAMPAGNE DE 1799. 207 

« ils se crurent bravés et menacés ; et il faut bien convenirque 
«dans celle opération, habilement conduite, audacieusemeiit 
exécutée, il y eut autant de modération que l'on peut en trou- 
« ver dans un fait de guerre civile, ir 

Le pays de Bignan reste toujours le théâtre des exploits de 
l'invincible Guillemot. 

Le 20 octobre, il se porte sur Locminé, point stratéf^ique 
important, dont la garde était confiée à des troupes de ligne 
appuyées de colonnes mobiles. Ses bataillons pénétrèrent dans 
la ville par les routes de Baud, de Pontivy et de Vannes. Les 
bleus s'étaient retranchés dans des maisons voisines. Le batail- 
lon de Pluméliau, commandé par Matburin le Sergent, ouvre 
le feu ; mais aussitôt un militaire de taille gigantesque, portant 
les galons de .sous-officier, se présente sur la place et porte un 
défia la baïonnette au plus brave des chouans. A l'instant le 
feu cesse, le silence règne dans les rangs, et Matburin le Ser- 
gent, saisissant un fusil, croise la baïonnette, s'élance au-de- 
vant du Goliath provocateur, l'étend mort à ses pieds et s'écrie : 
« En avant ! » Le combat fut long et acharné. Les hommes de 
Bignan et de Pluméliau s'emparent du champ de foire et atta- 
quent les halles; la garnison est forcée de plier et de battre 
en retraite. Elle veut se retirer en bon ordre par la route de 
Vannes; mais là, elle se heurte à deux nouveaux bataillons de 
Guillemot. Elle se débande, et les bleus, jetant leurs armes, se 
sauvent à travers champs dans la direction de Baud. Les chouans 
étaient maîtres de la ville '. 

Une centaine de prisonniers restaient aux mains du vain- 
queur. Guillemot en (it deux parts. Il renvoya sains et saufs 
les soldats de la ligne, après leur avoir fait jurer de ne plus 
servir contre les troupes royales. Il fusilla ceux qui a|iparte- 
naient aux colonnes mobiles, véritables scélérats qui, pendant 
la pacification, s'étaient souillés de tous les crimes et avaient 
porté la terreur jusqu'au fond des campagnes. 

A la nouvelle de ce succès, qui assurait aux populations 

I Voir aux l'ii'ces jiisliliciUivi-s l'cxtniit du ra|i[)oit ri'jniljliraiii sur la prise 
(le Locminc. 



GEORGES CADOITDAL, 



royalistes un centre d'opérations militaires, le colonel Bonté', 
chef de la quatre-vingt-unième demi-brigade, quitte Lorient '' 
avec aulant de forces qu'il en peut rassembler; il traverse 
Baud, où il se renforce de nouvelles troupes, et marcbe sur i , 
Locminé. Il rencontre Guillemot sur la lande de Yacbejjar, Iv. 
vaste plaine d'une lieue de longueur, située dans la paroisse 
de Ikiléon, entre Josselin et Locminé. Ce terrain élait propice 
à des évolutions régulières. Certain du succès, Bonté range ses 
troupes et commence un feu de deu\ rangs. Le centre de Guil- 
lemot marche droit à l'ennemi et le charge à la baïonnette, 
pendant qu'un de ses bataillons, détaché en tirailleurs, tourne 
la position des bleus du côté de Josselin et parvient à couper 
leur ligne de bataille. Plusieurs compagnies républicaines se 
précipitent dans une large douve creusée au bord de la route 
et prennent la fuite. Bonté fut contraint d'opérer sa retraite; 
il rentra le lendemain à Lorient avec sa troupe diminuée et 
démoralisée, et après avoir acquis la certitude que les chouans 
ne redoutaient pas plus de rencontrer l'ennemi en rase cam- 
pagne que de lutter contre lui abrités derrière le rein|iart de 
leurs fossés. 

Ces événements n'avaient pas ou lieu dans le Morbilian 
quand M. de la Prévalaye fut investi par le comte d'Artois du 
commandement insurrectionnel dans l'Ille-et-Vilaine. Sur les 
contins du Perche, ^L de la Nougarède, dit Achille Lebrun, et 
M. de Liinoëlan, dit Pour le Boi, avec Cortcz, avaient déjà pris 
les armes dans les cantons de Vitré et de Fougères. ^L de la 
Nougarède, avec une cinquantaine d'Iiommes, enlevait un con- 
voi près du pont de Canlache, puis, à l'aide des armes, des 
munitions et de l'argent dont il s'est emparé, il s'était joint aux 
deux autres, et avec mille ou douze cents braves avait mis en 
fuite, près de l'étang du l'ain-Toiirloau, une troujio n-publi- 
caine d'un effectif dcuiMc. 

L'organisation était imparfaite ; aussi, dès le retour d'Anijle- 
terre de MNL de Cbàlilldn, de Bourmont et de l''rolté, un con- 
seil, tenu, sous la présidence de (Jctu-ges, par ces messieurs 
réunis dans le Morbihan, nommait M. de la Nougarède coin- 



CAMPAGXr. DE 1790. 



mandant en second d'Ille-et-Vilaine, et de Limoëlan major 
j;énéral. Le 2 octobre, M. de la Prévalaye, le général Mercier, 
M. le commissaire du Roi le Loreux et cinquante officiers 
1' i\alistes environ débarquaient à leur tour sur la cote de Saint- 
M ilii. Comme nous l'avons vu, la guerre avait été décidée, et 
il, suus les ordres directs de Georges, on agissait dans le Mor- 
bihan , sous l'impulsion de Bourmont, de Frotté et des autres, 
on ne restait pas inactif dans les départements limitrophes. 
M. de Plouéro, à la tête de la légion de Saint-Malo, gardait la 
côte. La Nougarède aidait M. de Cbàtillon à battre l'ennemi 
dans les landes de Segré. Limoëlan se portait sur Pontorson 
pour dégager Trotté avec douze cents hommes, et, de là, vo- 
lant à l'aide de Bourmont, s'emparait de Meslay. La Nouga- 
rède, infatigable, attaquait Fougères, puis Saint-.Vubin du 
Cormier, où il était blessé, ainsi que son major général et 
M. de Cacqueray, chef de la légion de Vitré. Le chef de la lé- 
gion de Mordelles, M. Roger, se faisait tuer en s'enijinrant d'un 
fort et de tous ses approvisionnements. La légion de Rennes 
venait jusque dans les faubourgs de la ville se ravitailler en 
armes et en munitions. 

Que n'eùt-on pas fait si un prince était venu centr;iliser et 
donner l'unité d'impulsion à tous ces dévoucmenl-, à tous ces 
courages ! 



CHAPITRE XV 

LK 18 BRVMAIIIE. 

Le 18 brumaire vint arrêter le cours des succès, pour ainsi J 
dire sans revers, que les insurgés morbihanais obtinrent pen- 
dant celte glorieuse campagne de 1799 qui raffermit toutes les 
espérances et frappa de stupeur leurs ennemis. Une suspension 
d'armes avait été fixée entre Hédouviile et les cliefs de la rive 
gaucbe de la Loire. Ce fut un coup de foudre pour le cbef du 
Morbiban qui avait en son pouvoir toutes les campagnes et 
toutes les côtes, et qui ne demandait qu'à achever dans de nou- 
veaux combals ce tpi'il avait si bien commencé'. 

Le bon sens de Georges lui avait fait prévoir cette crise qu'il 
redoutait connue le coup le ])Ius fatal à sa cause. Il pressentait 
que cet amoindiisscment du pouvoir civil par le pouvoir mili- 
taire, en transformant la révolution, allait lui donner une force 
et un élan nouveau. C'est dans ce but qu'il avait adresse d'in- 
cessants appels au comte d'Artois pour le supplier de venir en 
France, où il esj)érait le voirenq)orler de haute lutte le pouvoir 
qui échappait aux mains débiles du Directoire. Malheureuse- 
ment ces appels n'avaient pas été écoutés, et après le 18 bru- 
maire, l'homme qui remplaçait un pouvoir discrédite n'était 
pas d'humeur à céder facilement le prix de sa victoire^. 

' La su3|iciisioii d'anncs .-ivait clé conclue tout d'aliord dès le 28 novcmbie 
entre MM. d'Aiilicli!ini|i, de Cliàtlllon et de ISuiiiinnnt et le (■éni'i;d llédou- 
ïlllc. M. de 1.1 l'révaliiye et les ulti.leis d'Ille-et-Vilaine y soiisriiviioiU le 
1" iléceinhre. l,a Irève était eoiirliie jiiM|ii'.m 21 janvier. 

» iNmis tmnvons en 179!) dans le iliillie de M. dr la Glia|.elle celui par 
IctjucI était dé»i(jné lo {jénéral Ucur|;c8, c'était : OitS. 

I,a diicliesne d'AnguulOine était icjnésentéc jiar : 0101 ; et le duc de 
niclulicu |>ar : 088. 

Nutei dei Pa/iicn Je mon oitcle, de M. (iuMaye Bonn.) 



LE IS BRLMAir.E. 211 

L'annonce de la trêve ne fut pas accueillie avec plus de faveur 

par Mercier, qui écrivait à Bourmont, à la date du 9 décembre : 

K Nous fumes déconcertés de cette nouvelle et nous nous 

I plaignîmes de la fortune, qui semble ne nous favoriser quel- 

" quefois que pour nous porter des coups trop rudes. Cette 

i suspension d'armes est un coup mortel porté à la famille des 

lîourbons; nous attendons avec impatience le résultat de 

la réunion de Pouancé. Rappelez-vous que nous avons dit 

souvent que notre reprise d'armes était le dernier effort en 

. laveur de la maison royale. C'en est fait si l'on signe la paix. 

« Je ne dissimule pas dans ma lettre à M. de Chatillon quelle 

«est notre manière de voir dans la crise où nous sommes. 

« Georges agira pour nous deux; nous ne voulons point de 

« paix. » 

.Pouancé fut encore le lieu cboisi pour les conférences aux- 
quelles étaient représentés les cbefs de la rive droite et de la 
rive gauche de la Loire. Georges Cadoudal s'était fait suppléer 
à ces conférences par Mercier. Pour lui il s'était dérobé ajirès 
avoir transmis à ses camarades son intention formelle de ne 
point traiter de la paix. Il s'était rendu à une courte distance 
du lieu où les conférences se tenaient pour être à portée du 
premicrappel que lui adresserait son fidèle compagnon; il était 
dans la famille de son ami, oii l'attirait une jeune fille qui 
avait inspiré le sentiment le plus passionné. Née le K! juil- 
let 1776, Lucrèce Mercier joignait à la beauté la plus écla- 
tante ces fortes vertus qui caractérisent les filles des familles 
bourgeoises de l'Ouest, élevées sous l'a'il vigilant de leurs 
mères. Elle était sœur du général Mercier, et telle fut sans 
doute la cause de l'amour de Georges pour elle. Cet amour qui 
s'était emparé de Vhnmme de granit était puissant et fort 
comme lui. Georges avait demandé et obtenu la main de Lu- 
crèce, et la célébration du mariage devait avoir lieu après le 
prochain rétablissement du lloi, dont ils ne doutaient ni l'un 
ni l'autre, lui attendant, ils avaient les rapports de deux fiancés 
chrétiens, et quand une tréve-était offerte aux graves soucis de 
Georges, il en protitait pour se rendre au Lion d'Angers et 

14. 



GEORGES CADOCDAL. 



Il 



goûter dans la compagnie de Lucrèce les chastes délices de 
l'amour pur.: 

Georges était là depuis quelques jours lorsqu'il fut appelé à 
Pouancé par la lettre suivante du frère de sa fiancée, qui lui ex- 
posait le véritable état des choses aux conférences : 

" Je suis chaque jour témoin, mon cher Georges, d'un spec- 
« tacle très-désolant. Les royalistes sont divisés en deux 
K camps; Chatillon, d'Autichamp et Suzannet veulent traiter à 
K toutes forces. Les deux derniers n'ont pas eu de succès dans 
« le Bocage; l'un vient de se marier, le second ne connaît pas 
« encore parfaitement l'esprit du pays; et ils ont gagné à leur 
« cause ^L de Chatillon, que, d'un autre côté, Hédouville a 
n ensorcelé. La paix nous vient du pays qui a si héroïquement 
B levé l'étendard; ses chefs vont même jusqu'à dire que malgré 
« tout elle se fera. Si j'y voyais des avantages réels pour nos 
« provinces de l'Ouest , si j'avais foi en la parole de Bonaparte, 
« qui nous souflle à l'oreille qu'il ressucitera le « Monk » an- 
11 glais, malgré mes vives répugnances j'accepterais les con- 
« ditions proposées. Mais d'Autichamp et Suzannet disent 
Il tout haut qu'ils n'ont plus de munitions, plus de cartouches 
11 même pour charger les fusils des sentinelles, et, vraie ou 
11 non, cette assertion parvient au quartier général des bleus; 
Il cependant on traite avec ces messieurs sur le pied de l'éga- 
II lité, on les regarde comme des ennemis puissants. Il faut 
« donc que la république soit bien lasse ou que l'on cherclie à 
Il nous abuser. Il y a deux mois, nous prenions les armes d'un 
Il commun accord; était-ce donc pour parler de paix? Quand 
Il je fais cette question, elle embarrasse. On me répond que la 
Il mnjoritc décidera; et ce diable d'abbé licrnier, qui dans tout 
« cela veut retirer une niilre d'évéqiic commi^ une épingle du 
Il jeu, a pris ses mesures pour avoir la majorité; les pacifica- 
« teurs l'auront, car ils ont fait décider (|ue les ofticiers venus 
« avec leurs chefs ani aient voix au chapitre, cl, dans cette 
Il pr(;vi>ion, ils ont aminé tnnt ce qu'ils ont pu trouver. Frotté 
Il et Bourmont sont pour nous. Ce sont des hommes bien ha- 
« biles, Ilnurniont burlonl, qu'on dir:iit dans son élément. A 



LE 18 BRrMAir.E. 213 

n nous trois nous formons l'armée agissante, mais on ne nous 
« consulte que pour la forme, tout est réglé d'avance, toujours 
11 dans le sens de In majorité. 

(1 Cliatillon ne serait pas si pressé d'en finir comme d'Auti- 
11 champ et Suzannet; mais il a auprès de lui, en qualité de 
11 confident, un certain M. Mac-Curtin, royaliste constitution- 
n nel, qui a été le secrétaire du convenlionnel Ruelle, qui a 

coopéré à la pais de la Jaunaye, du temps de M. de Gharette, 
« et qui espère arriver à ses fins en trompant la loyauté de Cha- 
11 tillon. Il se fait appeler de Kainlis. Ce Mac-Gurtin est au- 
11 jourd'hui un personnage; il correspond avec Hédouville et 
« est au mieux avec tous les révolutionnaires. C'est le Gorma- 
11 tin de la rive gauche, moins l'importance. Si l'on persévère 
« dans l'opinion d'aller aux voix, de voter la paix comme les 
H Anglais font leurs lois, nous sommes vaincus par les pa- 
11 eificateurs. Que ferons-nous en Bretagne? Le comte d'Artois 
Il nous a trop souvent promis de venir parmi nous pour qu'on 
« puisse compter sur sa personne. On le garrotte là-bas comme 
« on veut nous lier ici. Je résiste à tous les arguments. Un con- 
« seiller au Parlement, M. d'Andigné de Mayneuf, et le capi- 
« tatne de vaisseau de la Roche-Saint-André, sont encore de 
Il notre bord. Ce sont des hommes graves et sensés; ils pensent 
n que la présence du général des chouans peut seule faire di- 
« version. Ghatiilon te désire comme une àme en peine, car il 
« sent qu'il est mal enferré. Il t'écrit par le même courrier. 
« C'est une victoire à remporter sur des ennemis bien difficiles 
« à vaincre dans le champ de la ruse. Arrive, mon cher Georjes, 
« et que Dieu nous soit en aide. >> 

Georges ne pouvait que répondre à un tel appel, il accourt 
à Pouancé, accompagné de M. le Loureux, commissaire du 
Roi. Sous ses yeux, deux partis se dessinaient nettement aux 
conférences : celui de la paix et celui de la guerre. Le parti de 
la paix était représenté par d'Autichamp, Suzannet, la Préva- 
laye', et par les officiers qu'ils avaient amenés avec eux; le 

' I,.i l'iévalnyc cl>crcl>c.'i s'cndisculi)!?!- J.uM une leltLC du 20 mus 1821. M.iij 



214 GEORGES CADOUDAL. 

parti de la guerre, par Frotté, Bourniont et Mercier. Georges 
obtient tout d'abord que le droit de séance et de vote sera 
restreint aux seuls officiers généraux. Il prêche la guerre; on 
lui objecte le défaut d'armes et de munitions : " J'en ai, moi ! « 
s'écrie-!-il, « et si vous voulez encore de la guerre, je vous 
« fournirai des fusils, de la poudre et de l'argent. Nous parla- 
« gérons et nous combattrons en frères. " Cette offre appuyée 
par Bourmont et par Frotté est acceptée par la conférence, seu- 
lement dans riivpotbèje où l'on n'obtiendrait pas du premier 
consul les avantages promis par ses négociateurs. Uni à Frotté 
et à Mercier, il fait nommer plénipotentiaire des insurgés auprès 
du général Hédouville le général de Bourmont, auquel on 
adjoint d'Andigné de Mayneuf et la Roche-Saint-André. Bour- 
mont était chargé de traîner les choses en longueur, de gagner 
du temps afin d'attendre le retour du chevalier de Brusiard, 
que les chefs avaient envoyé à Londres pour connaître la dé- 
cision du comte d'Artois, les instructions du conseil des princes 
et celles du cabinet britannique. Bourmont se prêta avec une 
merveilleuse souplesse aux négociations qu'il prenait à tâche 
d'embrouiller. Pendant ce temps le chevalier d'Andigné fut 
envoyé h Paris pour sonder les dispositions de Bonaparte, et 
Georges repartit de Pouancé pour le Morbihan, accompagné du 
commissaire du Roi, M. le Loureux. 

C'est à celte époque que se place la lettre suivante écrite à 
Bourmont par Georges, et qui peint son âme rebelle à tout 
compromis : 

« 23 ilcco.nbio 179".». 

■1 Mon cher généhai,, 

«Je vous prie de rappeler ;^ Hédouville (|uc je lui ai écrit 
i< une lettre et que j'attends sans faute une réponse de lui avant 
" de partir pour le Morbihan. Ecrivez-moi donc un peu en 
« détail où en sont nos affaires. Voyez-vous quelcpie chose de 

l'crLiiiiirH inox.iclltiiili's ilc cpllr Icltir i|iic l'un Iniiivcr.i iKins la Jieviie de 
In néi'iiliilioii ilo ni.ii ISKH })i'oiivriit iju'll ii'.'(.ili pu (Diijniiis.-iiix conrércnccs. 



LE IS BRIMATRE. 215 

■ clair dans toute celte ncgocialion? Comment en sortirons- 
' nous? Comliien de temps peut-elle encore traîner? La faciliié 
" avec larjuelie les Lleus accordent me fait trembler, ils sont 

décidés à ne rien tenir. Je pars dans deux ou trois jours 
' au plus tard. J'attends avant de me mettre en route une lettre 

détaillée de votre paît. 

'1 Peut-être ne nous verrons-nous plus avant que le canon 
'> ;;ronde. Dans tous les cas comptez sur moi; mais, encore 
« une fois, la guerre seule peut nous conduire à notre but. 

«Hélas! que je vous plains dans votre mission! Ali! que 
« vous êtes mal accompagné ! 

Il Vous auriez bien fait de demander des pouvoirs à Hédou- 
« ville. 

« La suspension d'armes n'ayant pas eu lieu aux frontières, 
«je ne sais plus comment nous pouvons songer à la paix. Ce- 
ci pendant, quelque répugnance que j'aie à y consentir, je ne 
" séparerai pas ma cause de celle de mes camarades, persuadé 
" que tout ce qu'ils font ne se fait que dans la vue de parvenir 
11 plus sûrement au rétablissement du trône. Cependant les 
• principes de Kainliset les mots lancés par le... d'Andigné, (sic) 
(1 que : Il Si sous deux ou trois mois u:i prince paraissait', nous 
Il en serions bien embarrassés », me font faire de tristes ré- 
II flexions. Je termine ma supplique. Je n'ose me basarder h 
■i vous donner mon avis sur la conduite à tenir. De tous côtés 
Il je ne vois que des écueils. 



Il Votre ami 



II Georges, 
Il Général Bourmonf. « 



Il entrait alors dans la politique de Bonaparte de montrer à 
l'égard des cbouans une impartialité qui était parfois poussée 
jusqu'à la bienveillance. Ce n'étaient plus des brigands, des 
voleurs de grand cbemin, arrêtant les diligences, dépouillant 
les voyageurs. On leur reconnaissait la qualité de belligérants, 
et il suffit de parcourir les journaux officiels de l'an VIII, pour 



216 GEORGES CADOUDAL. 

voir combien la politique du {jouvernement s'était moilifiée h 
leur égard. 

Cependant, à la date du 8 nivôse, le premier consul adressa 
aux départements de l'Ouest une proclauiation violemment in- 
jurieuse pour les princes auxquels l'Ouest avait tout sacrifié. 
Malgré les nombreuses concessions de cette proclamation, elle 
n'eut pas les résultats qu'il se croyait en droit d'en attendre. 
En la lisant, Georges s'écria : « Il veut nous faire conclure la 
« paix malgré nous; il n'y a plus de conférences possibles. Re- 
n prenons les armes. « L'avis de Georges prévalut. Les chefs 
étaient d'autant plus disposés à agir que M. de Suzannet père 1 
rentrait d'Angleterre, porteur d'instructions de Monsieur pour 
prévenir les insurgés contre les embûcbes de la trêve et pour 
leur recommander à tous « d'avoir toujours la même marche, 
de ne jamais faire de traités particuliers, d'être toujours en 
communication entre eux, avec Son Altesse Royaii', et les per- 
sonnes chargées de ses ordres et de sa confiance « . Quelques 
jours après, le comte de la Chaussée, au nom du conseil des 
princes, écrivait dans les mêmes termes à M. le Loureux, com- 
missaire du Roi près des armées de l'Ouest. 

Le 22 décembre, Monsieur écrivait lui-même au comte de 
Cbatillon ' : «,1'ai reçu, Monsieur, voire lettre du novembre; 
« et, jiresque en même temps, j'ai élé informé par le chevalier 
« de IJrulard que des circonstances aussi impérieuses qu'affli- 
« géantes vous avaient obligés, ainsi que MM. d'Autichami), de 

I Rourmont et de Frotté, à consentir un arrangement momen- 
« tané avec les tyrans de notre patrie. Vivement frajipé de tous 
H les inconvénients qui pourraient résulter pour les intérêts du 

II Roi d'un tel état de choses, j'ai réussi à en pénétrer les nii- 
« nistres britanniques; et les instructions que j'adresse aujour- 
" d'bui au comte le Loureux, dont vous recevrez une copie en 
» même lem]>s que cette lettre, vous prouveront que mes 
« efforts n'ont point été inutiles. Non-seulement les fidèles 

' Viiir i'|;.ili'iiiriu nux Piici's jusiilii Miivi's des Ictlirs rriilcs à Oc<>i(;cs les 
22 <'l 25 di-i:ciiilirc, .linsi r|ue les luUirs ailicssécs .iti iiirine piMicr.il |i,m- WiiiH- 
li.im en date dr< 1" et S novembre et 30 décembre 17!tn. 



LE 18 BliUMAIRE. 211 

«royalistes recevront des secours considérables en argent, 
« armes et munitions, mais j'espère, avec l'aide de Dieu, leur 
.. en porter moi-même de plus efficaces, et j'ai la ferme con- 
11 fiance qu'en attendant ce moment si heureux pour moi, qui 

ne peut plus être éloigné, les vrais Français, fidèles à leur 
i Dieu et à leur Roi, se mettront en position d'assurer, de pré- 
« parer le succès de la grande cause que je défendrai à leur 
<- tète. >• 

Malgré les termes si positifs de ces instructions, q>ii prescri- 
vaient une prise d'armes immédiate, et de cette lettre annonçant 
une fois de plus la prochaine arrivée du prince au milieu de 
>es fidèles, Georges consentit à revenir en Anjou, et à se rendre 
h Candé le 13 janvier, jour auquel les négociations devaient 
être reprises. Hédouville montra beaucoup de modération 
dans ces conférences, où il peignit avec vivacité les maux insé- 
parables de la guerre civile, en conjurant les chefs royalistes 
d'v mettre un terme. On lui répondit que la rupture des con- 
férences provenait non des insurgés, mais du gouvernement 
français; que la république serait seule responsable de la pro- 
longation d'une guerre dont les officiers royalistes étaient 
innocents; que la proclamation du premier consul en date du 
21 nivôse (10 janvier), ainsi que l'arrélé des trois consuls qui 
l'accompagnait, conçu en termes dignes des plus mauvais jours 
de la révolution, n'était pas fait pour rapprocher les esprits, 
hier encore si profondément divisés; qu'enfin les insurgés ne 
concluaient rien sans de puissantes garanties. 

Hédouville promit que ces garanties seraient données et que 
les royalistes conserveraient même leurs armes. Toutefois, 
comme formalité pour sauvegarder la dignité de la république, 
on exigeait qu'une vingtaine de fusils fussent ostensiblement 
remis dans chaque chef-lieu de département. 

Cette condition fut jugée inacceptable, même par les chefs 
qui s'étaient montrés le |)lus disposés à la paix. D'Autichamp 
déclara que ni lui ni son armée ne subiraient jamais Ihuniilia- 
tion d'un pareil article. Hédouville fut atterré de cette oppo- 
sition qu'il attendait de frAulicbamp moins que de tout autre; 



218 GEOnCES CADOLD.VL. 

il ne dissimula pas combien il en éprouvait de regrets ; il pro- 
posa aux généraux royalistes d'envoyer un de ses aides de 
camp à Paris avec le chevalier d'Andigné, pour soumettre la 
difficulté au premier consul. Rii aitendanf, la trêve serait pro- 
longée jusqu'au 22 janvier. 

Cette proposition Fut agréée, mais Dernier avait des engage- 
ments avec le gouvernement consulaire ; il fit jouer les res- 
sorts de sa basse diplomatie. Il intervint près de d'Aulichamp 
et des chefs de la rive gauche; il parvint à les détacher de la 
rive droite, à signer une pacification séparée. Sur la rive droite 
ce travail de désagrégation trouva aussi des partisans '. 

Cependant dans sa propre armée toutes les âmes n'étaient 
pas à la hauteur de celle du général breton. Nous verrons 
bientôt de Sol de Grisolles refuser de prendre part à l'aclion ! 
D'autres firent plus encore. 

Un ^icien membre du conseil, Lemercier, dont nous avons 
cité le nom déjà dans le cours de cet ouvrage et dont la signa- 
ture se trouve apposée au bas de bien des lettres adressées au 
général Mériage (en 1794-95)*, s'était mis en rapport avec le 
général Harty et avait consenti à jouer le rôle de ti.iitre et 
d'espion. 11 avait pour intermédiaire auprès du général une 
femme du bourg de Grandcliainp, la nommée le Goff, qui por- 
tait les lettres dans lesquelles Lemercier annonçait tous les 
mouvements de Georges, ses positions et ses forces à la veille 
du combat. Mohu en parle dans ses Mémoires : " J(î pas- 
«sais au bourg de Grandchamp, où Lemercier, l'ancien mem- 
« bre du conseil, se tenait sur la voie publique, nous comptant, 
" et il écrivait aussitôt au général commandant à Vannes que 
i< Roliu avait passé par là avec environ deux mille hommes. 
i< Cette lettre fut envoyée à Georges par le général qui Ini 
Il disait : « Vous voyez que vos propres partisans vous aban- 

' r.iMi- i-vciisiT li-iir cimiliiili-, l.i |.lii|i.ii 1 lies clicis <{iii li .ilci'-ii'iil so |.lii(;iiiriMit 
|jLMii('CMi|> cli; eu f|ue G(Mii(|cs iic Il'ui' avail fait passi i- aiunii socoiiis t-l de ce 
rjn'il avail loiit (jardé puur lui. " l'uiin|iioi à rut éj'aiil, éciivail llyiie du 
■> Nviiville, ne pas <'ial>lir une adniinistraliun telle i|n'ancnne plainte no puisse 
• dcsoruiais *lrc faili'? • 

•Voir Pièces juDtilicativeH. 



I.r 18 BRUMAIRE. 219 

i' donnent. Le moment est venu de vous soumettre; croyez- 
" moi, renoncez à la guerre. " 

A la lecture de cette lettre, Georges fit saisir Lemercier etla 
femme le Goff ; il les fit sur-le-champ passer par les armes à 
Lûcmiquel en Grandchamp. 

(Jette exéculion fut la réponse de Georges au général Harty 
et ciiupa court à toute trahison et à tout espoir de rébellion 
d;ins l'armée royale. 

Vers le même temps il y eut dans l'armée une autre exécu- 
tif ai que nous devons rapporter avec quelques détails. Nous 
l'empruntons aux papiers inédits de l'abbé Guillevic, qui, tou- 
jouis attaché à Georges en qualité de directeur de la corres- 
puiHlance, ne le quitta jamais, même pendant les mauvais 
jiinrs, et par là se trouve son témoin le plus accrédité. Voici 
comment il s'exprime : 

« Execution de M. Vandcniach, prieur curé Je Coéihugat en 
Saint-Malo et depuis curé-jureur de Mohon. 

« Dans les premiers jours de 1800, des chouans arrêtèrent 
sur la route de Josselin à Vannes un Génovéfain jureur, prêtre 
marié et en outre curé intrus. On l'accusait d'avoir souvent 
marclié à la tète des détachements contre les royalistes, d'en 
avoir fait périr plusieurs, prêtres et laïques, sur l'échafaud. Il 
venait d'être condamné à mori, lorsque je le vis par circon- 
stance; il me pria de lui donner mes soins dans ses derniers 
moments. Son âge qui était de soixante-dix à soixante-douze 
ans, son repentir qui me parut sincère, ses infirmités qui le 
mettaient hors d'état de jamais nuire quand il l'eût voulu 
faire, sa misère qui était ex'réme, sa résignation qui arra- 
chait les larmes même à ses gardes, me touchaient au point 
que je résolus de tout tenter pour lui sauver la vie. Je la 
demandai au général Georges. 

« Georges, qui, sous une certaine rudesse extérieure, cachait 
le cœur le plus compatissant, me l'accorda; il fut même con- 
venu entre nous deux que je ferais conduire à Vannes cet 
ecclésiastique et l'engagerais ri n'en plus sortir, lui assurant un 
secours régulier de 10 écus par mois, s'il y restait, Nf)S con- 



GKORGES CAnOLlDAL. 



ventions ne furent pas plutôt connues que tout le quartier 
général, qui était en ce moment très-nombreux, se récria 
unanimement contre autant d'indulgence, et il fut décidé que 
le jugement serait exécuté. Dans l'espoir de rattraper la vic- 
toire que m'arrachait un ressentiment, désormais hors de 
propos, je fis traîner trois jours la confession de ce pauvre 
malheureux. Georges ne reparut plus. On craignait sa défé- 
rence pour moi. J'eus beau observer au général Mercier qu'il 
avait été arrêté qu'on commencerait la guerre en renvovant 
les prisonniers sur parole, après leur avoir fait grâce de la vie ; 
qu'on venait en conséquence de faire : 

« Grâce à toute une garnison républicaine d'environ cent 
hommes et sur ma prière à deux dénonciateurs dans Loc- 
miné ; 

« Grâce au commandant de Sarzeau, gentilhomme et officier 
de l'ancien régime, qui cependant protesta à l'instant même 
contre le serment qu'on extorquait de lui de ne plus servir 
contre les royalistes, et qui le lendemain prit effectivement 
dans Vannes le commandement de l'artillerie des factieux; 

Il Grâce à ce jeune homme de Bignan, qui cependant décla- 
rait aussi en la recevant qu'il avait été, qu'il était encore et 
mourrait réj)ublicain. 

Il J'eus beau réclamer pour mon ancien confrère l'exécution 
de notre arrêté et réclamer avec d'autant plus de confiance 
qu'il abjurait, lui, liautement ses erreurs, confessait publique- 
ment ses crimes, gémissait bien amèrement sur la conduite 
passée et était, en tout événement, hors d'état de ne jamais la 
reprendre; avec d'autant plus de confiance, que le clergé avait 
ti)Ut droit de compter sur les é{jards qu'on avait eus presque la 
veille pour le tiers et la noblesse dans la personne du soldai 
et de loflicier qu'on avait aussi indiscrètement élargi, puisque 
l'insurrection était en entier l'reuvre du clergé; que le clergé 
en était toujours l'âme; que l'on devait â l'influence du clergé 
tant de prodiges «l'intrépidité et de dévouement tous les jours; 
que c'était la |)reinièrc occasion cpii se présentait de témoi- 
gner au clergé cette espèce de reconnaissance; j'eus beau re- 



LE 18 EnVMAir.E. -2-21 

présenter que mon opposition avait certainement eu quel- 
que éclat et que je craignais un mauvais effet si l'on 
s obstinait à passer oulre. 

.. Observations, réclamations, représentations, tout fut inu- 
tile. On me répondit, et M. le comte le Loreux, commissaire 
du Roi, se joignit à tout notre état-major pour me répondre : 
qu'on applaudissait au motif de mes iuslances, qu'on sentait la 
iuice de mes raisons, mais que le bien du service exigeait im- 
péiieuiement qu'un ennemi qui avait tourmenté avec autant 
(1 acharnement et si longtemps les Français fidèles, payât de sa 
iL-le autant de forfaits, qu'ainsi l'ordre était donné défaire exé- 
cliUt le lendemain, à huit heures du malin, pour tout délai. 

. Pourquoi, au lieu de constater aussi gratuitement des éga- 
rements de vengeance incontestables, la philanthropie de M. le 
coinle ne leur donne-t-elle l'affreuse nécessité pour excuse, 
comme elle la donne pour justification à ces royalistes qui dans 
l'horrible débâcle de Quiberon coupèrent à coups de sabre les 
poignets à ces rovalistes accrochés en trop grand nombre à 
leurs bateaux et les précipitèrent à la mer pour n'v être pas 
entraînés avec eux?» (Extrait des papiers de l'abbé Guillevic : 
Second coup d'œil sur les mensonges de Puisaye.) 



CHAPITRE XVI 

BATAILLE DU PONT-DU-LOC. 

Après les conférences de Pouancé, {jràce aux intrigues du 
futur évéque d'Orle'ans, seuls, parmi les chefs de la rive droite, 
Georges, Frotté et Bourmont tenaient encore. Les forces 
étaient imposantes et bien organiàées, mais il fallait débuter 
par un coup d'éclat. 

D'après le plan proposé par (îeorges, dix ou douze mille 
hommes devaient se porter, le 2.'{ janvier, à l'embouchure de 
la Vilaine, pour y recevoir de l'artillerie et des munitions. 
Après cette première opération, -ix à huit mille d'entre eux 
avaient mission de marcher sur Nantes, pour enlever la ville 
s'il était possible, mais en tout tas pour contenir les troupes 
qui s'y trouvaient et couvrir les débarquements ; mais la der- 
nière partie de ce plan exigeait le concours de l'armée de Châ- 
tillon, qui faisait défaut par le fait même de son général. 

D'un autre côté, l'agence de Paris, devenue militante ', pré- 
sentait un plan détaillé pour s'emparer de Brest, où l'on avait 
des intelligences. Le Morbihan, appuyé par la flotte anglaise, 
avait sa place marquée dans ce plan, où Picbegru devait pa- 
raître dans les rangs royalistes pour entraîner les soldats répu- 
blicains. 



1 ('.,■ luiiilir l'i.ilt |.iiiui|i.ili-niriic i(Mn|icisr ilc Unis riifiiilurs : l'un i|Mi pni-tc 
le uum .If l'.uil 11(11 y est lly.lc l'.nnr ijiii s.- f.ul ,|iiel<]iie(ois apiirlcr Neuville ; 
IcH lieux .lulies siint l'"crr.in(l et |lul>ois. l'an! Ileiiy tient l.i [ilniiie, l'Viraiid 
voyajjc (le l'aiin ù Londres. Dnbois est lin |>er»oniia{;t! niystéiienx |ilns iinpor- 
t.iiil... One le euinité se léduisc à ces trois piTsoiiiiea, e'est ee ipii est é|;.ile- 
ment piiiiivé. 

(AïKilyse de» papiers trouvés clioi la vciivc Mercier, coniimiiiupu's par 
M. Gustave Iluiiii.) 



BATAILLE DU PONT-DC-LOC. 223 

Brest une fois pris, le conile d'Artois et le duc de Berry ar- 
rivaient dans l'Ouest, où des courriers devaient répandre des 
proclamations et des journaux annonçant la chute du gouver- 
nement constitué et le débarquement des princes. Dans Paris 
même, une force organisée devait proclamer les Bourbons. 

Ce plan trop étendu et trop compliqué éclioua par suite de 
la distance qui sépare Brest du Morbihan, qui devait y jouer 
un rôle déci-if '. 

Ce projet d'ailleurs exigeait du temps, et le temps n'appar- 
tenait aux royalistes qu'autant que Bonaparte voudrait leur en 
laisser. Il avait, depuis le 18 brumaire, déployé une activité 
trlle qu'il élait au couraiit des démarches et des ressources de 
tous les partis, notamment du parti rovaliste, le plus redou- 
table de tous, ou pour mieux dire, le seul redoutable à cette 
é]uique. Il s'était promis de se l'attacher ou de l'écraser. 

.S'attacher Georges était chose impossible, on en aura bien- 
tôt la preuve; mais, pour l'écraser, le |iremier consul en avait 
le pouvoir et le désir. L'armée de Brune venait de recevoir 
l'ordre de se diriger à marches forcées sur le Morbihan, où 
Georges avait rouvert les hostilités; elle arrivait de Hollande, 
où elle s'était opposée au débarquement des Anglo-Russes. 

Vannes, où commandait le général Harty, était en ce mo- 
ment presque totalement bloquée par les troupes rovalistes. 
Les vivres manquaient; il en fallait pour les habitants, la 
garnison, et aussi en prévision de l'arrivée des nombreux ra- 
tionnaires de l'armée de Brune. 

Le 21 janvier, le général Ilarty sortit de cette ville avec en- 
viron cinq ou six mille hommes, savoir : la vingt-deuxième 
demi-brigade, forte de deux mille cinq cents hommes, des dé- 
tachements tirés de différents régiments; quelques cavaliers, 
environ un escadron; vingt-cinq gendarmes et deux pièces de 
canon. Le but du général était d'approvisionner Vannes en blé 
et en fourrages. La vallée du Loc, ipii prend sa source en cet 
endroit, est fertile et abondamment pourvue de céréales; elle 

' Ce pl.iii fui s.iisi chci la femme Mercier en mai 1800. Celte fcimiic avait 
logé Ilyile de Neuville et Saint-Urgcant. 



GEORGES C.VDOCUAL. 



I 



court à peu près de Test à l'ouest, pour s'infléchir ensuite 
brusquement au sud, près de l'abbaye Lanvaux, et couper le 
plateau pour se rendre à la mer au milieu d'une cluse digne 
des terrains jurassiques. 

Si l'on jette les yeux sur une carte de l'état-major, on re- 
marque, à droite delaroute qui conduit de Vannes à Saint-Jean- 
Brevelay, un mamelon fort bien dessiné au nord-ouest de Plau- 
dren, et dont l'altitude est cotée 148. C'est de ce point que 
coulent vers l'est l'Arz, et vers l'ouest le Loc ; la route même 
est le seuil de séparation. 

La topographie du pays est formée d'une suite de bourre- 
lets parallèles à la côte, dont le plus important est celui des 
landes de Lanvaux, le Sillon de Bretagne, et quand on s'éloi- 
gne de la mer, il faut franchir cette succession d'énormes va- 
gues solidifiées, dont les sommets sont arides et rocheux, tan- 
dis que les vallées, gouttières des pentes, sont fertiles et maré- 
cageuses. 

Grandchamp, placé sur le point culminant du bourrelet fjui 
forme la rive gauche du Loc, domine toute la vallée, et garde 
sur le flanc la route de Vannes à Locminé, qui franchit la 
rivière à quatre kilomètres de son clocher, non loin du château 
de Camezon, en un point que l'on a ajipelé Pont-du-Loc. Deux 
villages, Locmari.» et Locquellas, naguère encore trêves de 
Grandchamp et de Plaudren, gardent le versant qui vient len- 
tement mourir vers la rivière ; mais la pente est plus roide, par- 
tant plus dénudée, lorsque l'on arrive pi es du sommet des 
plateaux. 

Le général llarty, jiour garantir son opération, avait établi 
ses postes, la droite à Locqueltas, la gauche ù Locmaria, et le 
centre à Pont-du-Loc. Il formait ses convois et les dirigeait 
ensuite sous escorte sur la ville. 

Vovant toute la garnison de Vannes en campagne, Georges 
conçut h; projet de rempècher d'y rentrer. 

Dans la journée du "J"2, il rassemble ses troupes, et le soir il 
|)ai t (il' Nou (piarlicr géiu'ral de Itcaucljéne, pour venir les pla- 
cer dans la nuit, afin de commencer l'action dés le petit jour. 



BATAILLE DU PONT-DU-LOC. 225 

Trois bataillons de la légion d'Aurav, sous le commande- 
lent de Roliu, forment le centre, appuyés au village de Tal- 
ouët, au sud de Locmaria. A sa droite, la légion de Vannes, 
l'iins le bataillon de Gambert, occupe Brembis et Trémeriau ; 
aidran commande un de ces bataillons. 

I>e Sol de Grisolles vient se placer un peu en arrière, dans 
I lande de Parc-Carré. 

La droite est formée par la moitié de la légion de Guillemot, 
■ us son commandement ; elle se place dans la lande du Mou- 
111 de Morboulo et doit attaquer Locqueltas, pendant que la 
«cunde moitié de la légion, sous les ordres de Gomez, pre- 
lant à revers l'ennemi, vient par Goëtcandec, pour attaquer 
janiezon et faire tomber les postes de Pont-du-Loc. 

A l'extrême gauche, du côté de la chapelle du Burgo, doit 
enir se placer le chevalier de Saint-Hilaire avec douze cents 
jreiiadiers d'élite. 

l'uis enfin Gambert et son bataillon sur les pentes de Guer- 
ii\é au nord de Meucon, faisant face au sud, protège les der- 
iiii's contre les attaques de la garnison restant encore à 
\ limes. A la fin de la nuit, l'ennemi est complètement tourné, 
I. ^ans connaître sa situation critique, le général Ilartv rés- 
ine ses postes pour être prêt à toute éventualité. 

Il fait encore sombre, sept heures vont sonner. Guillemot 
ittaque vigoureusement Locqueltas, pendant que Gomez fait 
■ I clémonslralion sur Camezon. Les chouans ont un tel élan 
|n lU arrivent jusqu'à la grande route; une compagnie de ré- 
iiiMicains a quarante hommes tués et quarante-deux prison- 
111 1-,. L'obscurité et le brouillard em|iéchent leurs réserves de 

I - -nnlenir, ils sont obligés de céder le terrain qu'ils viennent 

Saitit-Hilaire rencontre sur la route un convoi escorté d'un 

II iichement considérable. 11 s'imagine que c'est l'année ré- 
I iMicaine tout entière qui bal en retraite, et sans hésiter il 

1 11 ii;;e. I.e convoi est pris, l'escorte s'enfuit vers Vannes, 
s iiiii-Hilaire, qui croit toujours avoir affaire à toute l'iuméo, 
-r lance vigoureusement à la poursuite, et ce n'est que trop 



22G GEOEGES CADOUDAL. 

tard, arrivé au cbâteau du Rest, qu'il s'aperçoit n'avoir affairi r 
qu'à une centaine d'hommes qui se défendent en braves e 
qui rendent vains tous les efforts de ceux qui les ont poursui 
vis. Ceux-ci avaient fait prisonnier l'officier commandant di 
l'escorte; ils voulurent profiter de cette capture, et, le pous 
sant jusque sous les murs du château, ils lui enjoignent de de 
mander aux assiégés de mettre bas les armes. « Sauvez la vit 
H de votre officier! s'écriait-il ; ayez pitié d'un père de famille 
II — Ya-t'en, vieille bêle, vieille ganache! » lui répondait-oi 
de l'intérieur. 

Georges, qui dirigeait le combat sur la droite, s'aperçoit d( 
l'absence de Saint-Hilaire; il lui envoie ordre sur ordre poui 
revenir; mais Saint-Hilaire n'a pris le commandement que de- 
puis quelques jours ; il ne sait pas la langue, ses hommes ne 
le comprennent pas et le connaissent à peine, et ce n'est qu< 
tard qu'il peut rallier le poste qu'il devait occuper. 

Le jour s'était levé, le brouillard se dissipait, (îeorges 
monté sur un superbe cheval anglais, parcourait la ligne df 
bataille. La légion d'Auray était déployée à Talhouët. Guille 
mot, qui tout d'abord s'était emparé d'une pièce de canon, s{ 
la vit reprendre par les républicains; mais bientôt, avec ses 
bataillons réunis, il reprend tout son avantage, et la matinée 
s'avance au milieu de ces alternatives de succès et de revers 

C'est à ce moment du combat que quatre-vingts Bretons sf 
mesurèient contre quatre-vingts républicains. Ce duel collée 
tif, renouvelé du combat des Trente, fut long et aciiarné. La 
valeur, de chaque côlé, fut rem;irquable, et les grenadier; 
royaux sortirent vainqueurs de la niélée. 

Entre temps, une attaque de la légion de llohu sur le centre 
de la ligne, appuyée jtar les deux pièces de canon, mises ei) 
batterie par Brèche, ;i 'l';ilh(>iu'l, rt'u^sil. Les trois hntaillon< 
d'Auray s'avancent sur le l'oiit-du-i-oi' tics jloux cotés de la 
route, et, supportant fièrement ladéchargede l'enneuii qui leur 
est opposé, ils s'élancent à la baïonnette et le dispersent. La 
victoire |)arait devoir être acquise aux royalistes, lorsque des 
renforts amenés do Locminé p;ir le gi-néral (îency viennent 



BATAILLE DU PON T-DL'-LOC. 227 

étalilir les affaires des républicains et ramener les chouans sur 
i> linuteurs. Fendant cette retraite, (jeorges est tombé de 
lu val; sa monture affolée parcourt le champ de bataille; le 
>i iiit de la mort du général se répand; ses troupes hésitent 
lé|j, lorsqu'on l'aperçoit grimpant à pied les pentes et appe- 
inl au combat ses légions. L'espoir renaît, les vivat écla- 
enl, et alors s'engage ce que l'on a appelé le second combat 
le la journée. 

i -es bleus occupent Locmaria; Georges donne l'ordre à Au- 
liaii et du Chemin de l'en déloger, et à de Sol de Grisolles de 
^ .i\aiicer pour les soutenir. Saint-llilaire doit venir à la res- 
(iiii^se sur la gauche, par la cha[)elle du Burgo, et Rohu, qui 
(Ioiiih; depuis la matinée, est en réserve. 

De Sol de Grisolles et ses officiers supérieurs refusent de 
maicher. Depuis le matin, spectateurs indifférents des efforts 
de leurs camarades, ils ont reçu des lettres leur parlant de 
la nacification et de l'acceptation de d'Autichamp, Suzannet 
et Cliàtillon ; ils ne veulent plus se battre! En leur appli- 
quant le mot que Napoléon écrivait neuf ans après du général 
Sahuc, on pouvait dire qu'ils étaient lasses de la guerre. Mais 
au point de vue de l'honneur, comment excuser une pareille 
conduite? N est-il pas étonnant qu'avec une telle dilficulté 
de commandement, Georges ait atteint malgré tout le résultat 
auquel il est arrivé ? 

Audran et du Chemin apprennent le motif de l'inaction de 
De Sol, et à leur tour reviennent mettre l'arme au pied. En 
vain Saint-Hilaire fait des prodiges, en vain Georges, à la tète 
de sa légion d'Auray, charge vingt fois les bleus, ceux-ci, leur 
cavalerie en tète, suivis de l'artillerie et de l'infanterie en co- 
lonne profonde, grimpent à l'assaut des hauteurs et se frayent 
un passage, grâce à l'obscurité qui commence, à la lassitude 
des clionans (|ui ont combattu et à la lâcheté de ceux qui ont 
refusé de marclier. 

Cinquante hussards, désertés quelques jours avant d'Henne- 
bont, chargent une dernière fois leurs camarades r.estés dans 
les rangs républicains. Et en présence des deux armées, ces 



228 GEORGES CADOUDAL. 

cavaliers se sabrent avec rafje, s'appelant par leurs noms et se 
provoquant les uns les autres. 

La bataille était perdue pour Georges, il n'avait pas obtenu 
le résultat qu'il cherchait. Les chouans avaient marché toute 
la nuit précédente : « Nos hommes étaient tellement fatigués, 
« dit Rohu, que nous ne pûmes pas longtemps poursuivre l'en- 
« nemi. Nous laissâmes quatre cents morts sur le champ de 
« bataille, et à l'appel, le lendemain, il manquait neuf cents 
(I hommes aux bleus. » 

Georges, resté sur le terrain, renvoya les prisonniers; il donna 
à chacun « un écu de trois livres et des voitures à ceux qui 
Il étaient blessés " . 

Cette conduite contrastait singulièrement avec celle de l'en- 
nemi, qui ne manquait jamais, en pareil cas, de fusiller ceux 
qui lui tombaient entre les mains. La politique aussi bien que 
riiumanilé empêchaient Georges d'user de représailles. 

Il n'en fut pas ainsi de tous les autres chefs. Voyant Georges 
disposé à signer la paix, Guillemot voulut l'en empêcher, et il 
donna deux jours après la l)Utaille de Pont-du-Loc une preuve 
de sa terrible persistance à espérer contre toute espérance. 
Suivant sa coutume en pareil cas, il opéra un triage entre les 
prisonniers. Il inil en liberté les soldats de la ligne, et or- 
donna à son lieutenant Gomez de faire fusiller les volontaires 
et ceux qui apparlenai(Mil aux rnlonncs mobiles. Les condam- 
nés, au nombre de trente-six, furent conduits au lever du jour 
sur la lande de lîurgo. Trente-six chouans armés de pistolets 
se placèrent en face doux. 

Au moment du sign:il, un des prisonniers s'écria : « — Nest- 
n il pas cruel de fusiller des prisiuniiers de guerre? 

(i — Oui, répondit Guillemot, il c>[ bien dur d'en être» réduit 
Il à celte extrémité ; mais qu'avez-vous fait des seize hommes 
Il que vous m'dvez pris avaiil-bicr? 

Il — C'est VI ai, r('|iiiiiil un aiili c soldat, ils ont été tués! 
u- — Vous les ;iv(v. nia^^aiiés ! » s'écrie le roi «le lîignan 
d une voix terrible. 

Le signal de inoil lut donné, l'n canon de |)islolet s abaissa 



BATAILI.K l)V POM-DU-LOC. 229 

lu le front de chaque prisonnier, et quelques instants après, 
me fosse creusée d'avance recevait les trente-six cadavres 
aiij^lants et défigurés. 

Le roi de Bignan reprit sa douloureuse existence de proscrit, 
■rrant d'asile en asile, traqué comme un loup par les limiers 
le la police, la gendarmerie et lessoldats. 11 donna pour ainsi dire 
a chaque heure de nouvelles preuves d'audace et d'intrépidité. 

l'eu de jours après la bataille de Pont-du-Loc, Georges se 
trouvait au château de Kerantré, chez M. le comte de Gou- 
M ll.i. La conversation tomba sur cette bataille, qui, n'avait 
[i;i- donné les résultats espérés par le chef breton. 

C'est la faute de mes capitaines de paroisse, disait Georges 
nu paroxysme de la colère, ils n'ont pas su résister, ils ont 
[)ii> la fuite, saisis d'une terreur folle; ils méritaient que je 
il- tisse fusiller. » Et d'un coup de poing, il brisa un guéri- 
(Imu qui était près de lui. 

M. de Gouvello, racontant cette scène quelques mois après, 
:i|()iitait : " Quel chef! et comme il est malheureux qu il ne 
« puisse être mieux secondé! On le dit cruel; c'est l'humanité 
Il et la bonté en personne : quand il y a des rigueurs néces- 
Il saires dans l'armée, on est obligé de les lui cacher ou de faire 
« les exécutions en son absence. « 

Pendant quelques semaines, M. de Gouvello avait été atta- 
ché à l'état-major de Georges, et il apportait à l'appui de son 
dire des souvenirs personnels. 

Avant d'engager l'affaire de Pont-du-Loc, Georges savait 
que d'autres chefs royalistes venaient de signer la paix. Il n'en 
persista pas moins à combattre. Vainqueur du général Ilarty, 
il songeait à marcher, avec une vingtaine de mille hommes, à 
la rencontre de Brune. S'il parvenait à lui tenir télé, il pen- 
sait qu'il n'en faudrait pas davantage pour décider la Vendée 
à reprendre les armes ; mais l'issue de la journée de Pont-du- 
Loc ne put permettre l'exécution d'un projet digne de celui 
qui l'avait conçu. C'eut été alors que, seirouvantsur un champ 
plus vaste, il eut pu donner l'cssor à ses remarquables facul- 
tés guerrières. 



230 GEORGES CADOUDAL. 

N'ayant pu se placer sur ce nouveau théâtre, il sentit qu'a 
cri de guerre devait succéder le langage de la paix. Seul, il n 
pouvait lutter contre les forces qui pouvaient être dirigées su 
la Bretagne. « Si, disait-il, je n'avais à lutter que contre les 
« trente et quelques mille hommes actuellement dans le Mor 
Il bihan, je n'hésiterais pas. En leur faisant une guerre de chi 
K cane, je les réduirais bientôt ; mais ceux-ci seraient rem- t 
" placés par d'autres, et les plus grands désastres seraient la 
« suite infaillible d'une prolongation dbostiiilés ! » 

En conséquence, il demanda au général Brune une suspen- 
sion d'armes et une entrevue, ouverture qui fut saisie avec em- 
pressement. Brune sortit de Vannes, escorté de quelques cava- 
liers, pour aller à cette conférence, qui se tint en plein air 
près de Theix. Brune avait avec lui le général Debel, qui dit l» 
brusquement à Georges : « Je suis chargé de la part du pre- 
11 mier consul de vous offrir le grade de génér^il de division et 
Il un commandement dans l'armée de Moreau ; en cas de 
Il refus, de lui envoyer votre télé. — Ma tète! dit Georges, 
11 pour cela il faudrait l'avoir, et je ne suis pas disposé à la 
Il céder! » 

Brune désapprouva la sortie de Debel, et les deux généraux 
s'entretini-ent plus d'une heure au coin d'un fossé, mais sans 
rien conclure. Brune avait pour mission d'exiger une soumis- 
sion complète, un désarmement absolu, conditions auxquelles 
Georges ne pouvait se résoudre. Il fallait pourtant se décider. 
Ordre était donné de faire du Morbihan ce qu'on avait fait de 
la Vendée : le fer et le feu devaient tout détiuire. La menace 
en était faite, et le jour où l'on refuserait de se soumettre de- 
vait en voir commencer l'exécution. La grandeur des maux 
qu'une plus longue résistance allait attirer sur son pays l'em- 
porta sur les répugnances personnelles de Georges. I! signa la 
p:iix le 2 février 1800, dans une dernière entrevue qu'il eut 
avi'c Brune au château de lieauregard '. 

Brune en donna en ces termes la nouvelle à r:i(lministratiiin 

' n'.AiilIcli.ninii, .Sii/nniurI rt Oli/illllon .4i|;nî'i'cnt lii |iiiix Ir 18 j.iiivier. Le 
25, M, lie la l'rcv.ijiiyi! conclut un .-irmistice, envoy.i «on aJjnitaiit (jéncral i 



231 



BATAILLK DU PON T-DU-LOC. 

,,n,temenlale du Morbihan, qui l'attendait dans une vive 



ixiete 



. Je vous préviens, Citoyens administrateurs, que la pacili- 
c.iH ,n a été arrêtée pour les départements des Côtes-du-Nord, 
,lu Morbihan et du Finistère. J'ai exigé que les armes, «- 
nons et munitions fussent rendus sans restriction. Déjà deux 
mille fusils nous ont été rendus; demain il en sera encore 
rendu un grand nombre, et, dans peu, je l'espère, la tran- 
quillité sera parfaite et générale. 

« Salut républicain. 

« Brune'. » 

Au moment où il venait de signer la paix, on lui apprit 
p'une division navale anglaise commandée par l'am.ral keats 
:tait en croisière sur les côtes, et qu'elle lui apportait des ar- 
nes, des munitions, des effets d'habillement et d'équipement, 
;t dix-neuf cent mille francs en dollars destinés aux roya- 

listes 

« Dites à l'amiral, répondit Georges, que la force des circon- 
a stances m'obligeant à faire la paix, je ne puis recevoir les 
« fonds qui étaient destinés à la guerre. » 

Brune avait reçu un avis semblable. C'était un vieux sou- 
dard gorgé de rapines. H proposa à Georges de recevoir le 
changement, de livrer au gouvernement les armes et les muni- 
lions! et de partager les fonds entre eux deux. On devine com- 
ment (Georges accueillit cette impudente insulte à son austère 

probité. 

Dès que ces faits parvinrent à la connaissance du gouverne- 
ment anglais, il envoya l'ordre de remettre à Georges, pour lu. 
personnellement, trois cent mille francs. Georges mil en re- 
serve une somme de quarante mille francs pour son voyage a 
Paris, où il devait emmener plusieurs officiers. Tout le reste 
fut distribué à son armée. 

Ilé.l.,uvilU et .n m;u, l.n n-,.onse le 28 ..vrc le. ron,li.l..„s de paix, lîour.nun, 
avail cessé 1rs li..slilités le 26. -.-.H,.!,,, 

I Voir aux Pièce» juslificatlves la copie U ,inc sn,.ve(j...Je dcliv.cc a Uolm. 



GEORGES CADOUDAL. 



IS? 



Croirait-on que Brune, lorsqu'il eut connaissance fie ces trois 
cent mille francs, eut Taudace d'en réclamer par écrit la moi- 
tié? Les quelques lignes contenant cette incroyable demandei 
ont été vues entre les mains de Georges par tous ses offi-i 
ciers. s 

Georges écrivit au comte d'Artois pour lui faire connaître sa! 
situation. 11 en reçut la réponse suivante, à la date du 20 mars 
1800 : 

Il J'ai reçu, mon cher (ieorges, votre lettre du 19 février, et 
n celui qui me l'a remise m'a donné tous les détails relatifs à 
" votre position. Croyez que je partage du fond de l'àme tout 
« ce que vous avez à souffrir; soyez certain, en même temps, 
« non-seulement que j'approuve tout ce que les circonstances 
il malheureuses vous ont obligé de faire, mais que rien ne 
« pourra altérer la juste confiance que m'inspirent votre zèle, 
» vos principes et votre courageux dévouement. La personne 
« qui vous porte ma réponse devant passer par Jersey, où 
nM. le Loureux est en ce moment-ci, je n'ai rien à ajouter 
« aux instructions qui vous seront transmises en mon nom par 
« M. le commissaire du Roi. C'est de tout mon cœur que je 
Il vous renouvelle, mon cher Georges, l'assurance de tous les 
« sentiments que vous m avez inspirés pour la vie. 

Il Charles Philippe. » 

Georges, pressé par les instances de Brune, se mit en route 
pour Paris. Il était accompagné par Achille BigetetDeSol de 
Grisolles. Le Moniteur du 3 pluviôse an YIll annonçait en ces 
termes le voyage à Paris du chef breton : 

(i Georges va se rendre à Paris auprès du gouvernement; 
« c'est un homme de trente-six ans, fils d'un meunier, aimant 
11 la guerre, ayant reçu une boinie éducation; il est souvent au 
" quartier général; il a dit au général Brune qu'on avait guil- 
« loliné toute sa famille, qu'il désirait s'attacher au gouverna- 
il ment et f|ue l'on oubliât ses liaisons avec l'Angleterre, A la- 
I" quelle il n'avait eu recours que pour s'opposer au régime 
Il de '.•.'l et à l'anarrhir qui paiaissail ]ir(Me à dévorer la 
Il iTaiicc. Il 



BATAILLE D L" POM-DU-LOC. 233 

Inexacte en ce qui concernait l'âge at la famille de Georges, 
:etle note l'était plus encore quant aux paroles et intentions 
ju'elle lui prétait. Bonaparte espérait engager Georges et le 
:ompromettre vis-à-vis des royalistes. 

A Paris, Georges se mit bientôt en rapport avec les mem- 
bres du comité royaliste. Il vit Hyde de Neuville, Royer-Col- 
lard, etc. II eut plusieurs conférences avec Glarke, ministre de 
la guerre; puis il eut deux entrevues avec le premier consul. 

La première s'écoula sans que rien de positif eût été conclu 
de part et d'autre. Elle eut lieu le 15 ventôse an YIII 5 mars 
1800). A en juger par les termes de la correspondance du 
premier consul, il est à croire qu'il n'avait pas encore renoncé 
à gagner l'opmiàtre Breton. 

■' J ai vu ce matin Georges, il m'a paru un gros Breton dont 
« peut-être il est possible de tirei- parti pour les intérêts 
« mêmes de la patrie. " 

Dans la seconde entrevue, le premier consul déploya toutes 
ses séductions personnelles pour s'attacher Georges et l'enlever 
à la cause des Bourbons; il fit en vain retentir à ses oreilles les 
mots de gloire et de patrie. Ces mots n'avaient pas le même 
sens pour les deux interlocuteuis. Aussi le premier consul ne 
fut-il pas compris du chef breton, et il vil bien, en regardant 
son impassible visage, qu'il n'avait pas réussi. 

« J ai besoin, lui dil-il, d'hommes énergiques comme vous. 
« Je vous offre le grade de général de division dans l'armée du 
« général Moreau. » 

Servir régulièrement dans une année qu'il estimait si haut, 
dont il avait tant de fois apprécié la valeur, certes, l'offre était 
tentante; elle n'était pas au-dessus du caractère de (Jeorges 
Cadoudal. 

H n'hésite pas une seconde. Deux chemins s'ouvraient devant 
lui : d'un côté les honneurs et la gloire; de l'autre, les persé- 
cutions, les revers, la mort. Il refusa le premier et s'engagea 
avec résolution dans le second, celui que lui désignait sa con- 
science. 

Sur le refus de (Georges, le premier consul lui propose c<;nt 



234 GEORGES CADOTLDAL. 

mille livres de renie, à. la condiiion de vivre tranquille en de- 
hors de toute politique. L'argent n'était rien pour Georges; on 
comprend qu'après le refus du grade de général de division, il 
n'eut pas de peine à repousser des avantages purement pécu- 
niaires '. 

A peine Georges fut-il sorti du cabinet du premier consul, 
que des avis officieux, émanés des bureaux de la préfecture de 
police, où il avait plusieurs affidés, vinrent lui apprendre que 
son arrestation était ordonnée. Il n'eut rien de plus pressé 
que de déjouer dès lors la surveillance dont il était l'objet. 

11 entre chez un restaurateur où il commande et paye ostensi- 
blement un diner de vingt couverts pour le soir même, puis 
il monte dans une voiture de place qui est bientôt filée par les 
agents de police. Cette voiture s'arrête à l'entrée d'un passage 
à l'exlrémilé duquel est une autre voilure dans laquelle 
Georges ])rend place en compagnie d'Tlydede Neuville et d'un 
troisième royaliste, M. de la Carrière-Méricourt. 

Au même moment, trois afiidés courent la poste sur la route 
d'Orléans, pendant que d'autres avaient soin de répandre dans 
Paris que Georges était un des trois voyageurs. La police fut 
dupe de cette ruse. 

Pendant ce temps, Georges et ses compagnons se diri- 
geaient sur Boulogne, et ils s'embarquaient sur un bateau pé- 
cheur pour l'Angleterre, où ils arrivaient sains et saufs. 

I Vi.li .iii\ l'iix-es juslifirativfs iiiip letlrr il'llvilc ,\,- Nciivilir ulrcssi'e à 
l'.iiiliiir nii siijil (le l'L'ntrPvne île Geo](;cs el île rinii.i|).u le. 



CHAPITRE XYII 

ASSASSINAT DE JULIEN CADOUDAL. 

A son arrivée à Londres, Georjjes reçut la lettre suivante de 
Louis XVIII, qui était alors à Mittau : 

.. Mittau, le 6 juin 1800. 

«J'ai appris avec la plus vive .-.atisFactiou, général, que vous 
êtes enfin échappé des mains du tyran, qui vous a méconnu 
« au point de vous proposer de le servir. J'ai gémi des mal- 
heureuses circonstances qui vous ont forcé de traiter avec 
« lui, mais je n'en ai jamais conçu la plus légère inquiétude. 
« Le cœur de mes fidèles Bretons, et le vôtre en particulier, 
n m'est trop bien connu. Aujourd'hui vous êtes libre, vous 
« êtes auprès de mon frère, tout mon espoir renait; je n'ai pas 
« besoin d'en dire davantage à un véritable Français tel que 
n vous. 

« Soyez bien sûr, général, de mon estime, de ma con- 
» fiance, enfin de tous mes sentiments pour vous. 

« Louis. " 

A Londres, Georges vit l'émigration; lui qui avait eu pen- 
dant sa carrière plus d'un préjugé contre elle, apprécia comme 
il convenait les débris de l'armée de Condé, ces soldats-gen- 
tilshommes qui s'étaient bravement battus au delà du Rhin, et 
qui ne demandaient pas mieux que de se battre encore. Il était 
venu à Londres non pour s'y reposer et jouir de sa renommée, 
mais pour y préparer de nouveaux combats. Pendant son ab- 
sence, Mercier travaillait ù conserver l'esprit public en Bre- 
tagne. Ce n'était pas chose facile. L'autorité militaire avait 



GlCOnCES CADOUDAL. 



l'œil sur lui et ne lui laissait ni repos ni trêve. Il adressait ri in- 
cessants appels à Georges pour réclamer sa présence. 

Celui-ci venait de recevoir du Roi le cordon roujje et le 
grade de lieutenant général, avec le commandement du Mor- 
bihan, des Côtes-du-Nord, du Finistère et de rille-et-Viiaine. 
Il savait que Bonaparte allait partir pour l'Italie, où il allait 
jouer une partie suprême. Son éloignement semblait propice 
à une nouvelle prise d'armes que le chef breton réclamait ar- 
demment. Cette fois, il exigeait absolument que Monsieur vint 
en Bretagne. 

Pichegru devait être son chef d'état-major général, et Wil- 
lot, cet ancien lieutenant de Hoche en Vendée, qui s'était ral- 
lié au drapeau royaliste, avait un rôle dans ce plan. En ce mo- 
ment il était occupé à lever une légion en Italie. Le corps de 
Condé, de cinq à i-ix mille hommes, fut dirigé sur l'Italie, où 
il devait s'embarquer à Livourne sous les ordres de Willot. 
La descente devait s'opérer sur les côtes du Languedoc, tan- 
dis que l'Ouest reprendrait les armes. 

^lais Georges avait à lutter non-seulement contre les cour- 
tisans, qui n'avaient pas envie d'exposer leurs personnes à la 
suite de Monsieur, mais contre les misérables espions payés 
par la police qui avaient réussi à s'introduire auprès du Roi; 
par exemple, le comte de Monigaillard etMéhéede la Touche. 

Ce dernier, un des plus vils personnages qui aient jamais 
surgi dans les bas-fonds de la police, était un ancien secrétaire 
de la commune de Paris, complice des massacres de septem- 
bre. Il eut l'art de se faire passer h l'étranger comme royaliste. 
Il était alors le prétendu agent du roi Louis XVlll h Paris. La 
police consulaire le fit arrêter ])our mieux colorer son rôle et 
lui permettre d'aller le cciiitinucr en Angleterre. 

Voilà de quels instruments était composé le conseil des 
princes. Le conseil de Monsieur écrivait alors à celui du Roi : 

«Tous nos |irojets, toutes nos espérances les mieux con- 
« çues sont déjoués par M. Gadoudal. Il est venu, il y n deux 
Il mois h peu |)rés, à F^ondres, après avoir vu Bonapart)- et ses 
» ministres ; il ne parle que de combats <<t de soulèvements; 



ASSASSINAT DE JULIEN CADOUDAL. 237 

« c'est un homme auquel il est impossible de faire entendre 
«raison. Monsieur s'est laissé décider à pas>er en Bretagne, 
« où, dit-on, Pichegru serait son chef d'état-major général. 
« Ce n'est qu'un rêve dont nous saurons bien faire revenir le 
« prince ; mais il faut que Georges ne soit plus auprès de lui. 
«Nous allons travailler à l'éloigner; peut-être aurons-nous 
« besoin de l'autonté de Sa Majesté pour conjurer des mal- 
K hetu's qui seraient inévitables. Nous espérons, Monsieur le 
« duc, que votre appui nous sera acquis; car nous ne devons 
« pas vous déguiser que nos plus fidèles agents à Paris sont 
« unanimes pour dire que la chouannerie empêchera toute 
« transaction et ne permettra pas à ceux qui servent active- 
« ment le Roi dans la politique, d'achever ce qu'ils ont si heu- 
« reusement commencé. Les rapports de M. Méhée de la 
« Touche sont concluants, ceux de tous nos émissaires qui ont, 
« de près ou de loin, accès chez ^I. de Talleyrand, et même 
« chez Fouché, disent la même chose. Le gouvernement con- 
« sulaire est impossible longtemps. Les afPidés de M. Bona- 
« parte avouenf même qu'il dépérit chaque jour au moral 
« comme au physique. Il n'y a donc qu'à patienter un peu. 
« Donnez des ordres dans ce sens. Parlez au Roi, et que Moii- 
B sieur ne soit pas exposé à des dangers certains. » 

Pendant son séjour à Londres, le Trésor britannique pavnif 
à Georges une guinée par jour. Malgré l'élévation de ce trai- 
tement, il se trouvait souvent à court d'argent. Habitué à vivre 
de fort peu, ce n'était pas pour lui-même que Georges dépen- 
sait; mais il avait table ouverte, et chaque jour de nouveaux 
commensaux y prenaient place, choisis parmi ses compatriotes 
de passage, ou parmi les membres de l'émigration et la haute 
société anglaise elle-même. 

Ces séjours à Londres, pendant lesquels il fréquenta les |)er- 
sonnages les plus élevés et les hommes les plus éclairés de la 
société anglaise et des émigrés, contribuèrent beaucoup à ou- 
vrir son esprit à des aperçus nouveaux. Cette fréquentation 
lui inculqua des habitudes de politesse et de modération qui 
furent très-reniarquées en 1803 par ceux de ses officiers qui 



23S GEORGES CADOUDAL. 

ne l'avaient pas vu depuis Irois ans; Georges avait de puis- 
santes facultés d'assimilation, et ce n'est pas en vain qu'il se 
frotta à la haute société européenne. 

Il acquit des façons plus souples et plus liantes, tout en con- 
servant cette énergie de langage et de conviction qui, dans sa 
situation, était un charme de plus. 

Il avait de nombreuses relations avec le ministère et les 
principaux personnages politiques de la Grande-Bretagne ; Pilt 
et Windham lui faisaient particulièrement bon accueil. Ils l'in- 
vitaient .souvent à leur table, et se complaisaient l'un et 
l'autre à étudier de près cette rude et franche nature. 

Le comte d'Artois traitait Georges avec la plus grande dis- 
tinction; il lui renouvelait de vive voix tous les témoignages 
d'affectueuse estime prodigués dans sa correspondance. Ces 
marques de confiance et le respect dû à la majesté du frère du 
Roi n'empêchèrent pas le soldat d'exprimer, avec sa rude 
franchise, le regret qu'il avait de ne pas voir un prince sur le 
continent, au milieu des insurgés qui se faisaient tuer pour la 
cause royale. 

Il avait jugé, dès 1795, la valeur de l'entourage du lieute- 
nant g'énéral du royaume. Kn 179it, il était question de faire 
un débarquement dans la Vendée. Louis de la Ilochejaqnelein 
était en garnison à soixante lieues de Londres ; il obtint avec 
peine un congé pour se rendre en cette ville; le but de ce 
voyage était de supplier les princes de l'envoyer ou de l'em- 
mener dans la Vendée. Ils le reçurent très-bien dès qu'il se 
fut nommé et le lui promirent. Il fit observer que n'ayant 
fju'un congé de trois jours, il était obligé de partir ;\ l'instant 
même, n'ayant que sa place pour subsister, mais qu'il donne- 
rait sa démission sitôt qu'il recevi'ait des ordres pour l'embar- 
quement. 

Il II y avait foule dans le salon des princes, dit inadame de 
la Rochejaqnelein dans ses Mémoires; tous les émigrés ve- 
naient dcniandcr fi (aire ])arlie de l'expédition. Louis en sor- 
l.iiil lui siii\i il MIL lioniiiic qui Itii liappa sur I épanlc cl lui 
dit avec éinnlii>ii : ,. .Icmie iioiiimc, ji' suis iliainii' di- vous 



ASSASSINAT Di: JULIEN CADOLDAL. 230 

ce voir, j'ai servi sous votre Liave frère que j'aimais tant; votre 
« ardeur me plait beaucoup, mais elle sera inutile ; retournez 
» à votre régiment et n'espérez pas y recevoir des ordres, les 
K princes ne comprennent pas, et vous ne comprenez pas non 
«plus lefjet de voire nom dans la Vendée; mais il ne man- 
« que pas là dedans de gens qui le savent et qui trouveront 
« bien le moyen d'empécber qu'on ne vous v envoie. Allez , 
n allez, bon jeune homme, vous verrez la vérité de ce que je 
« vous dis; je suis le général Georges Gadoudal. » Aussitôt il 
le quitta, et Louis, en effet, ne reçut aucun ordre. A la vé- 
rité, il n'y eut pas de débarquement; ses espérances et ses pro- 
jets s'évanouirent. M. de la Rochejaquelein ne vit que cette 
fois-là le fameux Georges Gadoudal. w 

A quelque temps de là, dans une promenade à Hvde Park, 
Georges rencontre le duc de Berry an milieu d'un essaim de 
jeunes femmes ; l'austérité puritaine du chef breton fut frois- 
sée de ce spectacle. "Ah! dit-il, il ferait bien mieux de se 
11 battre ii notre tête sur les landes de Bretagne. » 

Ce propos fut rapporté à Monsieur, qui lui dit le lendemain 
matin à son audience : » Eh bien ! Georges, vous avez vu hier 
Il le duc de Berrv? — Oui, monseigneur, répondit-il, et je n'ai 
K pas pu m'empécher de regretter de le voir en si futile com- 
« gnie quand il serait si bien à notre tête, n 

Une autre fois, comme un des persoimages de l'entourage 
des princes, le comte de Yioménil, lui disait : « Quand Mgr le 
Il duc de Berrv voudra descendre en Bretagne, il n'aura qu'à 
11 paraître pour entraîner tous les cœurset armer tous les bras.» 
Sur celte parole, Georges ne put se contenir : « Et pour- 
11 quoi donc n'y va-t-il pas? « s'écria-t-il, et rejetant tout vain 
ménagement, tout fau.\ respect, il développait ce cri de son 
àme; mais la colère avec le sang lui niDiitant au cerveau, il 
tomba sur le parquet. 

Le comte d'Artois fut fort affecté de cette scène ; bon et 
bienveillant comme toujours, il prodigua à Georges les assu- 
rances de >on affection et les témoignages de sou eslimc. 
Cependant devant ses instances tant de fois réitérées, un des 



■2iO GEORGES CADOUDAL. 

assistants ne put un jour s'empêcher de lui flire : " Vous vou- 
" lez que le prince aille en Bretagne, au moins répondez-vous 
11 de sa vie? « 

« Non, dit Georges, mais je réponds de son Ijonneur! » 
Cette ferme réponse ferma la bouche au malencontreux cour- 
tisan. 

Ce caractère de fer avait parlois des faiblesses inexplicables, 
dans des causes absolument futiles ; témoin Tanecdote sui- 
vante : Toujours élégant dans sa mise, Georges avait particu- 
lièrement la passion du beau linge. Il portait des chemises 
d'une grande finesse dont les manchettes et le jabot brodés 
étaient fixé-; jiar des boutons d'or; le reste était à l'avenant, 
sauf la cravate qui pour lui était une gène et qu'il portait fort 
lâche. Tous ses officiers n'avaient pas le même goût de re- 
cherche élégante dans leur tenue. Il y en avait qui se mon- 
traient dans les parcs et rues de Londres dans tout le négligé 
de leurs toilettes bretonnes. Un jour, Guillemot accompagnait 
Georges, dans Piccadillv, vêtu d'un costume absolument gro- 
tesque qui attirait sur lui les regards moqueurs des passants. 
Georges n'y tint pas, et pris de honte, il abandonna son adju- 
dant général au milieu de la rue. 

Le fait fut connu du comte d'Artois, qui le lendemain dit à 
Georges : « C'est mal. (Jeorges, ce que vous avez fait là, d'a- 
11 voir rougi de Guillemot au point de l'avoir abandonné en 
n pleine rue. Vous a-t-il jamais abandoinié à Cirandchanip on 
«à Klven?» 

Ce litre d'adjudant gi;iu'r;il diunu; à Guillom it nous ramène 
à la suite des événements. 

Il y avait deux mois que (Georges était à Londres, quand la 
IJretagne entière, sauf la Loire-Inférieure, fut mise sous son 
comniandenieiit, aux termes du brevet que voici : 

.. I.omlics, ce 20 mai 1800. 

'1 .Mous le général Georges voulant donner une organisation 
])lns uniforme aux provinces loyalistes de l'ouest de la France, 
et réunir sous un même chef plusieurs commandements qui 



ASSASSINAT DE JULIEN CADOUDAL. -241 

ivaient été divisés jusqu'à présent, et sachant l)ien tout ce que 
e finis me promettre pour le service du Roi mon frère, de vos 
talents, courage, dévouement et science militaire, je me suis 
It'cidé à mettre sous votre direction immédiate le Morbihan, 
où vous commandez déjà, les Gôtes-du-Nord, dirigées par le 
rjénéral Mercier, le département de rille-et-Vilaine, vacant 
par la démission du chevalier de la Prévalaye, et le Finistère, 
vacant aussi en ce moment. Je vous autorise, en conséquence, 
à nommer sous vos ordres des chefs particuliers dans les dé- 
[iirtements ci-dessus nommés qui en manquent, et tout y dis- 
poser ainsi que vous le jugerez élre le plus convenable au ser- 
vit e du Roi, et conformément aux instructions que je vous ai 
précédemment données et que je vous ferai parvenir encore 
p II la suite. Mon intention étant que les provinces royalistes 
(le I Ouest ne recommencent les hostilités que lorsque j'en au- 
rai lionne l'ordre positif, vous emploierez toute votre autorité 
à prévenir et à empêcher toute voie de fait quelconque, et à 
relenir ceux qui, par un zèle inconsidéré, voudraient attaquer 
1 ennemi avant le temps où j'en donnerai l'ordre exprès et po- 
sitif. 

n Charles Philippe. » 

Conformément à cette autorisation, Georges nomma adju- 
dant général dans les Côtes-du-Xord Mercier la Vendée, qui 
avait déjà la direction de ce déparlement '. Le Peige, dit Debar, 
eut le Finistère. Le Morbihan resta placé sous l'autorité de 
Guillemot, ainsi que l'atteste le brevet suivant signé de Georges 
et trouvé sur Mercier à répoq.ue de sa mort : 

11 Nous, général commandant les départements d'Ille-et- 
Vilaine, des Cotes-du-Nord, du Finistère, du Morbiiian, en 
vertu des pouvoirs à nous transmis par Son Altesse Royale 
MoNSiELU, frère du Roi, nommons monsieur Pierre Guillemot, 
adjudant général conmiandant les légions de Vannes, d'Auray, 

' Monsipiir annonç,! celte nomin.'iiinn au {>énéi\il Mcicier d.iiis nue litire 
datée du 10 mai 1800. (Pièces justificatives.) 

16 



242 GEOr.GES CADOUDAL. 

de Mohon, et celles aujourd'hui sous ses ordres, l'autorisons 
à y nommer un officier pour l'y remplacer; nous le chargeons 
de les diriger en grand, de les disposer de son mieux à l'insur- 
rection; il corresj)ondra, pour celle de Vannes, avec Hervé, 
qui en est le major; pour celle d'Auray, avec Rohu ; pour celle 
de Mohon, avec Troussier; il donnera à tous ses officiers l'ordre 
ex()rès de ne pas commettre la moindre hostilité avant le ino- 
ment propice qu'on leur désignera. 

a Donné au quartier général, le 8 juillet 1800. 

i< Georges. » 

Itevenu dès les premiers jours de juin sur le sol morbiha- 
nais, le chef breton retrouve ses officiers comme ses soldats 
tout aussi résolus que par le passé; tout le pays s'agite à sa 
voix. Les officiers sont dans la jubilation; les vieux chouans 
décrochent et dérouillent leurs fusils aux cris de : Vive le Roi ! 
Soixante mille hommes allaient cueillir de nouveaux lauriers 
quand le canon de réjouissance qui annonçait la victoiie de 
Marenf;o vint faire avorter tous les [)rojets de Georges'. 

C'eût été trop exiger que de lui demander de se réjouir 
d'une victoire qui lui ôtiiit re>poiide rétablir jamais la monar- 
chie. La guerre civile a ce triste privilège d'éteindre au fond 
du cu!ur tous les sentiments nationaux. Pendant que l'aimée 
victorieuse se réjouissait, Georges était dans un al)attemeut 
continuel. Il y passa plusieurs jours. Pour comble d'infor- 
tune, la guerre qu'on lui faisait et celle qu'il faisait lui-même au 
jtouvuir prirent un caractère de plus en plus atroce. Une main 
de fer s'était clendue sur les campagnes du Morbihan. Uerua- 
dolte avait succédé à Brune dans le commandement de l'ar- 
mée de l'Ouest, et sa mission était d'en finir à tout prix avec 
les restes de la guerre civile, de n'épargner aucun des chefs, 
de les exterminer sans pitié, de luer tous ceux qui lui tombe- 
raient entre les mains'. Cette sauvage mission ne fut que trop 

' Lettre <lu Witiilliain à Ceoigcs vn H.ite du 19 j.invici 1801. (l'ièces jusli- 
ficalivi-».) 

2 Voir .iiix l'ièri'H jiistili< niivrs lii iliiis lillri's dr l'uiulié duiin.iiil ilv» 
iiiiliucliiiiis .'i I i'cihI rip (;ior|;o)i it île ses cuinju^iions. 



ASSASSINAT Dt.llLII.N CADOUDAI,. -243 

lieu remplie j)ar le tiilur roi fie Suèfle. Plus de cent officiers 
ovalistes succoml)èrent en pleine pacification sous les coups de 
es soldats; non point à lutte ouverte, non point à armes 
ii\ales, mais dans de véritables guets-apens. Ils furent non 
|ia^ exécutés, mais véritablement assassinés partout où on les 
1 "uvait, dans les maisons i-^olëes. au coin des bois, sur le bord 
le-, grandes routes. 

Viusi périrent Videlo, dit Tancrède ; Gomez, lieutenant- 

iilunelde la légion de Bignan; Siniéon ; Duval; Bounard; Jaf- 

Ire, <le Cléguerec; Lecrome, de Caudan ; Paul de Lanouée; 

liilien Cadoudal, frère de Georges; Mercier la Vendée, son se- 

ciiiid et son ami, etc. 

Mais la mort de ces derniers exige des développements plus 
cireonslanciés. 

Xé au village de Kerléano, le 9 novembre 1775, Julien Ca- 
iluiidal n'avait que seize ans quand éclata l'insurrection; mais 
M ^ débuts dans cette carrière montrèrent que lui aus>i était 
lie la race des lions. 

Son frère Georges refusait, à cause de sa grande jeunesse, de 
l'iidniettre dans l'armée. Il obtint par son courage ce que lui 
rerii>ait la prudence du général. 

I.ei soldats républicains occupaient Auray. Julien se pré- 
riiie seul à l'entrée de cette ville, rencontre deux gendarmes 
:i ilieval, en lue un, fait l'autre prisonnier, et le conduit avec 
M^ cbevaux à l'état-major de son frère, qui récompensa ce 
Irait de bravoure en lui permettant d'exposer sa vie dans les 
rangs des Bretons pour le service du Roi. 

'lette action d'éclat fut suivie de plusieurs autres. Nous 
avons vu qu'il était près de Tinténiac à Goëtlogon, et que 
|iln^ tard il fit une impitoyable guerre à une bande de 
laiiv cliouans. On le vit toujours au poste le plus péril- 
leux. 

Un des défauts de Julien était sa trop grande confiance dans 
les hommes. 11 croyait volontiers ceux qui lui parlaient, et il 
acceptait aveuglément tous les conseils. C'est ainsi qu'il avait 
souscrit de bonne foi à la pacification de Brune et qu'il se 

is. 



ceouges cadoudal. 






croyait à rabri de toute poursuite, grâce au sauf-conduit dont 
il était porteur. 

Il crut, dans ces conditions, pouvoir rentrer dans la maison 
paternelle et se livrer aux travaux des champs. Il s'y trouvait 
depuis quelque temps déjà, quand, dans la soirée du 13 plu- 
viôse an IX (4 février 1801), il fut saisi à Kerléano par cinq 
gendarmes de la résidence d'Auray et écroué à la prison de 
cette ville, avec défense à tout officier de police judiciaire de 
prendre connaissance de cette arrestation ' . 

Le geôlier, qui était un homme juste et bien pensant, ne tint 
pas compte de celte défense, et, le lendemain, quand le juge 
de paix d'Auray se présenta pour interroger le prévenu, il 
n'eut rien de plus pressé que de le faire comparaître. 

Le procès-verbal de cet interrogatoire, qui est inédit, nous 
a paru curieux à reproduire, ne fût-ce que comme échantillon 
de ce qu'était devenue la justice, à cette époque où il suflisail 
de l'ordre d'un simple maréchal des logis pour la paralyser. 

14 pluvifise an IX. 
Interrogation de Julien Cadoudal par le juge de paix d'Auray . 
• IV pliiviûse .111 IX (5 fcviier 1801). 

B L'an neuf" de la République française, le quatorzième jour j 
du mois de pluviôse, nous soussigné, juge de paix du canton 
d'Aurav, rapportons et certifions que le bruit public nous 
ayant appris qu'un jeune homme de la commune de Brcch 
avait été mis en prison à Auray dans la nuit dernière par la 
brigade de gendarmerie d'Auray, nous nous y sommes trans- 
porté à l'effet do procéder à un interrogatoire, et, parlant au 
citoyen Miot, concierge, que nous avions requis do nous re- 
présenter S(in livre d'écroué (.s/c), nous y avons vu et lu au folio 
I '( recto à mis marge (.</('), l'acte dont la transcription littérale 
suit : " I,e concierge de la maison d'arrôt est par nous chargé 

• V..ii' l'.M.Iir .lu roii.iii.iiMl.uil ilr i.Lin' .l'Auiav m .l.iK' 'lu |-2 nlilvicW. 



ASSASSINAT DE JULIEN CADOUDAL. 245 

" du nommé Jullien Kdudalle, en fera bonne et sure garde, et 
Il deffense à aucun officier de police judiciaire de prendre con- 
« naissance de son arrestation. Auray, le 13 pluviôse an neuf, 
« sij'jné : Hannedouche, maréchal des logis. » Sommé ledit 
concierge de nous représenter l'individu dont l'écrou est ci- 
dessus transcrite, il a fait comparaître devant nous un jeune 
homme de la taille d'environ un mètre six cent cinquante-deux 
millimètres, vêtu d'un chapeau rond à grands bords, d'un ha- 
bit-veste et gilet bruns, grande culotte de toile, avec des sa- 
bots aux pieds. Cheveux, sourcils et barbe blonds, yeux bleus, 
nez gros, bouche petite, front haut, menton rond, figure ronde 
et pleine. 

Il Interrogé de ses noms, prénoms, âge et qualité, profes- 
sion, lieu de naissance et domicile. 

« Répond se nommer Julien Cadudal, âgé de vingt-trois ans, 
laboureur, né et domicilié ou demeurant au village de Ivléano 
en la commune de Brech, chez son père. 

n Interrogé s'il sait pourquoi il a été arrêté, dans quel lieu, 
quand et par qui? 

« Répond qu'il a été arrêté hier soir entre les cinq et six 
heures par les gendarmes d'Auray, chez son père, au village 
de Kerléano, mais qu'il en ignore absolument les motifs; qu'à 
la vérité il fut forcé, il v a un an passé, de prendre parti dans 
les chouans; mais qu'il y a environ un an que profilant de 
l'amnistie, il rentra de bonne foi, remit ses armes, que depuis 
il vit tranquille chez son père, occupé seulement des travaux 
de l'agriculture ; qu'il est à la connaissance du public que c'est 
lui qui a fait l'août chez son père à In moisson et qui a mis les 
dernières semailles en terre; et qu'enfin depuis sa rentrée, il 
n'a jamai.<i repris les armes, ni pris part à aucun rassemble- 
ment; que d'après une telle conduite, il croyait pouvoir se li- 
vrer à la sécurité, à l'abri de la passe de rentrée qui lui avait 
été donnée par le général Urnne, et qu'il ne s'attendait du tout 
point à être inquiété. 

n Telles sont ses réponses à nos interrogats, lesquels 
il a affirmé sincères et véritables après lecture, et a 



GEORGES CADOUDAL. 



signé avec nous, les jours et ans que devant; trois mots rayés 
nuls. 

" Ont signé : Julien Cadudal, Lefloch, juge de paix. » 

L'intervention généreuse et courageuse du juge de paix 
d'Auray ne suffit pas pour sauver la vie de Julien, qui, dès le 
19 pluviôse, fut extrait de la prison d'Auray pour être dirigé 
sur celle de Lorient, sous prétexte qu'on était instruit que 
Georges avait formé le dessein de l'enlever. 

Effectivement, une troupe de chouans était apostée sur la 
route de Lorient, à l'embrancliement de celle de Landau!, 
avec mission d'arracher Julien aux mains de ses gardiens. Mais, 
rendus à plus d'une lieue de cet embranchement et par con- 
séquent avant d'avoir subi la moindre attaque, l'escorte se 
jette sur son prisonnier et le fusille sans autre forme de 
])rocès ' . 

11 suflil de lire le procès-verbal de celte affaire, bien que le 
commandant ait fait tous ses efforts pour la déguiser sous le 
prétexte d'une attaque de chouans, pour comprendre que l'on 
se trouve ."en présence d'un de ces nombreux assassinats alors 
f)rdonnés par l'autorité militaire elle-même. C'étaient là des 
faits dont Bernadotte n'était que trop couluniier. Il ne faisait 
du reste qu'obéir aux injonctions de nona|)arle, qui, fuiieux de 
voir Georges écbap|)é de ses mains, ne laissait pas passiM- un 
courrier sans ordonner à Hernadulte île le reprendre " mort ou 
n vif » . 

Dès le 18 avril 1800, peu de jours après l'entrevue aux Tui- 
leries, il écrivait à lirune : 

(1 Si vous croyez nécessaire, faites arrêter (îeorges. " Et le 
I" mai suivant à Iternadolle : 

" (!<'(irges est malintenlioniu'. L'on in'a|)preiul qu'il est 
passé en ,\ngleterre. Si vous pouvez, sûrement le saisir, arro- 
tez-le. Il 

' Vi)ir .-lux PiiTPs jiullIlciuivcH l.i riiiieM|iniiil,iiii !• îles muIhi iirs IhimIl-s au 
Hiijct (ic rcUe ntlairc*. 



ASSASSINAT DE JULIKN CADOUDAL. 247 

Le 4 juin 1800, il écrit encore à Bernaclotte : 

Il Prenez mort ou vif ce coquin de Georges; si vous 
le tenez, aussitôt faites-le fu-ilier dans les vingt-r[untre 
iieures, comme ayant été en Angleterre après la pacifica- 
tion. « 

Le i juillet suivant : 

K Faites donc arrêter et fusiller dans les vingt-quatre heures 
ce misérable Georges... » 

Le 20 du même mois : 

« Je crains, comme vous, que Bonrmont et ses chefs de 
ciinuans ne se conduisent mai; d'ailleurs, il ne doit point v 
avoir un Etat sur l'Etat. Georges est un de ceux qui se condui- 
sent le plus mal. Faites-le saisir et fusiller. » 

On conçoit que des mesures aussi acerbes ordonnées par 
r.ûnaparte lui-même contre celui qu'il n'avait pas réussi à s'at- 
tnclier, mettaient Bernadotte parfaitement à l'aise vis-à-vis 
dt^s chefs secondaires de l'insurrection, et que la vie de .lulien 
éiait peu de chose auprès de celle de Georges, dont le pre- 
iiiler consul faisait si bon marché. Aussi les gendarmes qui 
I Vivaient sacrifié ne reçurent-ils pas le plus léger reproche de 
I iiitorilé supérieure, et la suite fut-elle mise sur le compte 
ci un de ces mille incidents dont les guerres civiles sont si sou- 
\ent l'occasion. 

Mais cet assassinat eut dans tout le pays un douloureux re- 
lenlissement. Les jeunes filles, surtout, qui aimaient Julien 
pour les grandes qualités de son cœur et pour sa be;iuté qui 
était remarquable, recueillirent son corps et le transportèrent 
dans un village voisin de Kerléano, le village du Nionlef, où il 
fut, pendant deux jours, l'objet d'un pèlerinage qui attira la 
foule. La mort ne l'avait pas défiguré, et la beauté de ses 
traits resplendissait sur sa couche funèbre. 

Son souvenir devait être durable. Julien était barde, et au- 
jourd'hui encore ou chante dans les noces bretonnes des chan- 
sons composées par lui. Une surtout semble avoir le privilège 
de donner à son nom l'immortalité thi poète, c'est le lied qu'il 
composa 9ur un nir plaintif et tendre, la veille même de sa 



248 GEORGES CADOUDAL. 

mort, sous les verrons de la prison, aux derniers rayons du 
soleil coucliant '. 

L'affaire n'en re-;ta pas là. Cet assassinat fut suivi de repré- 
sailles. On apprit par le geôlier d'Auray que Julien avait été 
l'objet d'une dénonciation, pour ne pas dire d'une véritable 
trabison de la part d'un habitant de Kerléano, voisin de son 
père. Ce voisin, vieillard de soixante-six ans, nommé Pierre le 
Moing, l'avait signalé aux autorités d'Auray comme un chouan 
des plus actifs et des plus redoutables, et, pour prix de sa dé- 
nonciation, il avait reçu une misérable somme de trente sous. 

La veille même de la visite des gendarmes à Kerléano, il 
avait passé l'après-midi à boire du cidre en tête-à-téte avec 
Julien qui était filleul de sa femme, et qui, pour ce motif, le 
traitait lui-même de parrain, comme il est dusage chez les 
Bretons. 

C'était un vieillard vaniteux et cupide, très-flatté des préve- 
nances que lui faisaient les gendarmes d'Auray; il les fréquen- 
tait souvent et avait toujours quelques histoires à leur conter; 
au besoin même il en inventait. C'est ainsi qu'il fit pour Ju- 
lien. Mal lui en prit, car quelques mois après la mort de Ju- 
lien, le 11 messidor, une escouade de chouans se présenta à 
Kerléano à trois heures du matin, l'arracha de son lit et le fu- 
silla, malgré ses cris, à quelques pas de la maison du père Ca- 
doudal. En vain ce dernier réclama miséricorde pour un vieux 
voisin. Justice fut faite, et son cadavre, longtemps exposé, té- 
moigna à tous de la vengeance que les chouans avaient exercée 
contre celui qui avait livré Julien Cadoudal. 

' Voir le Ipxte Tiii^inn lie ci'tle <iiin|ilaiiitc qui est restée populaire dans les 
taiiipajjiics des cnviriiiis d'Auray. (Pièces justificatives.^ 



CHAPITRE XVIII 



MORT DE MERCIER LA VENDEE. 



Avec Julien, son frère par le sanfj, Georges perdit, h la 
même époque. Mercier, son frère d'adoption, celui que M. Rio 
a si bien nommé le " Patrocle de l'Achille breton» . 

Mercier, revenant de Londres, où il était allé exposer la si- 
tuation des rovalistes au comte d'Artois, traversait le départe- 
ment de-i Côtes-du-Nord, où se trouvait la tète de ligne de la 
correspondance avec Londres, chez les dames Savages, près 
de Saint-Quay, sur les bords de la mer. Accompagné de quel- 
ques hommes à cheval comme lui, il avait traversé la forêt de 
Lorges, la maison des demoiselles Mascle à Launay, qui était 
aussi un des points de repère de la correspondance royaliste. 
Il ne lui restait plus qu'à passer le bois de Loudéac pour ren- 
trer dans le Morbihan, quand la fatigue l'obligea de s'arrêter 
au hameau de la Fontaine-aux-Anges, commune de la Motte. 

Mercier se crut, dans ce lieu fort retiré, à l'abri de toute 
surprise ; mais le propriétaire de la maison qui l'avait recueilli, 
avertit le commandant de Loudéac de la présence du proscrit 
dans ce lieu qui fut bientôt cerné par un détachement de sol- 
dats et de gendarmes. 

Au premier bruit. Mercier, qui ne dormait toujours que d'un 
œil, se lève et franchit la ligne ennemie, pendant f]ueses com- 
pagnons s'échappaient ; mais comme il sautait une haie, la 
blancheur de sa chemise servit de point de mire aux ennemis. 
Mercier tomba mort, percé d'une balle au cœur. Le lendemain 
son cadavre fut transporté à Loudéac et déposé sur les mar- 
ches de Péglise, en attendant l'inhumation. 

Quand Georges apprit la mort de Mercier, l'éclat de sa don- 



250 GEORGES CADOUDAL. 

leur fut sans bornes. Il donna, puis il rétracta l'ordre de mettre 
le feu au village où il avait été livré. Il interdit sa présence à 
ceux qui l'avaient abandonné, et ce fut longtemps après qu'on 
put le faire revenir sur cette décision. Puis vinrent les larmes 
et les cris de douleur qui se prolongèrent fort avant dans la 
nuit. 

Le lendemain, il n'eut qu'un désir, voir immédiatement Lu- 
crèce. Elle seule pouvait, en effet, apporter quelque consola- 
tion à l'immensité d'une telle douleur. 

Voici le texte même de la lettre qu'il écrivit à la famille de 
Mercier, sous le coup de cette première impression : 

« Ma chère tantine, 

Il Je vous écris l'âme oppressée de douleur. Jonatbas, le 
« seul ami que j'avais sur la terre, n'est plus... Il est mort en 
11 servant sa religion, son roi et son pays., plein de gloire et 
H de vertu ; c'est toute la consolation qui me reste . 

« Tout ce que vous auriez pu attendre de votre trop heu- 
« reux neveu, attendez-le de moi. Je le nomme trop heureux... 
« hélas! il est maintenant au ciel, et nous restons sur cette terre, 
« malheureux, chargés de sauver tous nos amis. 

« J'ai le plus grand besoin de parler à Lucrèce (elle mecon- 
« nait), qu'elle amène avec elle la petite fille de Jean-Marie. 
« Je regaide comme impossible l'arrivée du jeune Jonatlias ici ; 
a ainsi, qu'il reste che/. lui jusqu'à nouvel ordre, mais que Lu- 
II crèce arrive... Kncore une fois, elle me connaît, et le voyage 
ei ne peut l'inquiéter. 

■I Si, à son arrivée, je suis encore de ce monde, le porteur 
Il la fera conduire au lieu où j'habite, quoique la conduite or- 
« dinaire puisse trouver quelque chose d'étrange h l'arrivée 
Il de Lucrèce ici, qu'elle y vienne- ! Llle me connaît; peut-être 
Il est'ce là la dernière volonté d'un frère qui mérite tant d'être 
« obéi. 

« Kiicore une lois, niallienriMi>c iamilli', n'alttMidrz pas de 
Il moi la consolation ; je perds le seul ami que j'avais sur la 
• terre; j'attends Lucrèce... immédiatement. 



MORT DE MERCIER LA VENDEE 251 

«Cbère lantine, hâtez son vovage; vous m'auriez mal jugé 
a si VOUS croyez qu'elle ne floit pas le faire. Elle seule peut 
« venir. 

« Salut et respect. 

« L'Inconsolable '. » 

Malgré le Ion pressant, je dirais presque les objurgations de 
celte lettre, Lucrèce ne vint pas. La prudence de sa famille 
recula devant les dangers d'un tel voyage. Non pas qu'elle se 
défiât de Georges, près duquel l'honneur de Lucrèce n'avait 
aucun risque à courir, mais elle jugea peu sage de laisser une 
belle jeune tille entreprendre un voyage aussi lointain au mi- 
lieu des difficultés sans nombre qui pouvaient surgir à chaque 
pas dans tm semblable moment. 

Georges ne la revit jamais; mais il fut toujours fidèle à son 
souvenir, et quand Lucrèce mourut, en 1831 , au couvent des 
Ursulines de Gbàteau-Gonthier. sous le nom de Mère Saint- 
Paul, elle pressait sur ses lèvres un précieu.v reliquaire, pieux 
souvenir de son formidable fiancé. 

Mais revenons à Mercier lui-même. 

Il périt à vingt-sept ans. Sa mort fut un véritable assassinat; 
on n'était pas en état de guerre; un homme passait, on lirait 
sur lui comme sur un loup, telle était la légalité de ce temps. 
Georges perdit en lui non-seulement son ami le plus cher, mais 
son au.xiliaue le plus dévoué et le plus précieux. Mercier for- 
mail avec Georges le contiaste le plus com[)let. Il avait une 
tournure leste et élégante, une fiyure agréable, une parole 
éloquente et facile. II était fait pour être remarqué dans le meil- 
leur monde ; aussi l'émigration faisait-elle l'accueil le plus dis- 
tingué au fils de l'aubergiste angevin, quand il venait à Lon- 
dres. Ses aptitudes diplomatiques étaient particulièrement 

' Celli^ lullre est un peu .ipprcli-c el décl.iiiiatoire, bien i|u'éciice .lu cou- 
r.inl de l.i plume. ^i'est-c« p.ij le cas de dire, en (ransfuiinanl légèrement un 
mi'l lie Villi:in.iin : 

" Il est nue éduc.niiou de l'esprit et cuinine une tyrannie d'v faire jour, 
répandue dan» le publie et <pii ôte à la sensibilité la plus vraie son expres- 
sion forte cl n.iturelle. • 



252 GEORGES CADOUDAL. 

appréciées de Georges, auquel il rendit les plus grands services 
tant auprès du comte d'Artois qu'auprès du ministère britan- 
nique, et qui l'employait partout où il y avait une mission dif- 
ficile à remplir. 

Pendant les huit années que durèrent les relations de leur 
courte existence, Mercier, aussi simple que modeste, passa 
son temps dans les dangers et les alarmes auxquels il se mon- 
tra supérieur, grâce aux principes religieux qui le dirigeaient 
toujours. Sa foi le mit au-dessus de toutes les adversités. Nul 
ne servit avec plus de zèle et de constance la cause des Bour- 
bons que le compagnon d'armes de Georges. En résumé, le 
général la Vendée fut un des hommes les plus éminents que 
les guerres de l'Ouest aient fait surgir. 

Voici le portrait qu'en trace Puisaye, d'autant plus impartial 
qu'il avait eu gravement à se plaindre de Mercier à une 
époque antérieure : 

K Mercier, né dans une petite ville d'Anjou, d'une famille 
« bourgeoise, avait reçu d'elle une éducation et des principes 
1' semblables à ceux que Georges avait reçus. Un esprit vif, 
« une âme ardente, une pénétration peu commune, la piété 
K d'un ange et la candeur d'un enfant, jointes à la présence 
n d'es|)rit et à l'intrépidité d'un vieux guerrier, et cette gaieté, 
n compagne assidue d'une conscience pure qui ne le quitte 
« jamais dans les occasions les jilus tristes comme les plus pé- 
n rilleuses, le distinguaient parmi ses compagnons dont il fut 
« toujours singulièrement aimé. Doué d'un talent particulier 
Il d'observation, ses moments de repos étaient exclusivement 
Il consacrés à l'étude des plans, de la lactique, des fortifica- 
" lions, enfin de toutes les parties de la guerre, et à la lecture 
» des auteurs qui ont traité de cet art. Il n'était pas une mar- 
I' che, un voyage, un combat, dont il ne retirât quelque âvan- 
« tage pour son instruction, en fiiisant sans cesse sur le ter- 
« raiii l'application des |)rincipes dont il avait i-bargé sa mé- 
a moire. Cet csliniable jeune homme a été tué le "JO de lévrier 
" ISOI, :'i bi suite d'une rrjirisc d' armes dont il n'était que trop 
u facdc de |)ri'voii- l'issue fimeste. Je n'hésite p:is de dire que 



MORT DE MEItCIER LA VENDEE. 253 

« sa mort a privé son pays d'un sujet destiné par la nature pour 
« s'élever aux plus grandes choses; et nul de ses compagnons 
« ni même de ses chefs ne se trouvera blessé si j'ajoute qu'elle 
« a enlevé au parti royaliste ce qu'à cette époque il avait de 
« mieux. » 

Le portrait de Mercier et celui de Georges ont encore été l'objet 
d'une appréciation remarquable de M. Ilio dans une lettre du 
24 mars 1851, insérée dans V Univers et reproduite dans la 
Bretagne du 2 avril de la même année. 

La voici : 

«Monsieur le niiDACTEi;R, 

« La lettre que vous publiez ce matin et dans laquelle mon 
« nom est cité avec éloge à l'appui de certaines opinions qu il 
Cl m'est impossible départager, m'oblige à vous adresser quel- 
II ques rectifications dont les unes me concernent directement 
Il et les autres se rapportent au personnage historique qui est 
Il l'objet de la controverse. 

Il Dans mon ouvrage intitulé : la Petite Chouannerie, et dans 
Il lequel je ne m'occupais que des événements de 1815, il y a 
Il deux digressions où le nom de Georges Cadoudal s'est trouvé 
« naturellement sous ma plume. Dans la première, éuunié- 
II rant les rudes épreuves que les femmes bretonnes de ce 
" temps-là eurent successivement à subir comme filles, comme 
Il épouses et comme mères, je fais allusion à la loi sévère par 
Il laquelle le mariage était interdit aux jeunes chouans, que 
Il l'attrait du bonheur domestique pouvait énerver, et je parle 
Cl d'un déserteur à la poursuite duquel un des plus redouta- 
II blés lieutenants du général en chef fut envoyé avec ordre de 
Il punir sa désertion par la mort. Ce fait que j'ai entendu ra- 
II conter par le lieutenant lui-même, devenu plus tard maiire 
Il d'école et sculpteur de village, est envisagé, dans la place 
Il (ju'il occupe, à un point de vue purement filial, et la meu- 
tt tion f|ue j'en fais n'est accompagnée d'aucun hlàme, ni d'au- 
iicun èlogc. S'il y avait eu lieu à en faire une appréciation 



254 GEORGES CAnOL'DAL. 

« quelconque, j'avoue que je n'aurais pas su comment m'y 
« prendre pour trouver quelque chose à redire à une mesure 
Il de discipline militaire sans laquelle je ne conçois pas la pos- 
» sibilité de faire sérieusement une guerre civile ni une guerre 
« étrangère. Tout chef qui élève un drapeau d'insurrection 
« se condamne d'avance à des nécessités terribles dont il ne 
« peut être absous que par la justice de la cause qui lui a mis 
Il les armes à la main. Or, la cause pour laquelle Georges et 
Il ses compagnons entreprirent et soutinrent cette guerre de 
Il sept ans, que Napoléon lui-même appelait une guerre de 
« géants, fut non-seulement juste, mais sacrée. 

« Le second passage du livre où reparait le nom de Georges 
« Cadoudal, se trouve dans le préambule du chapitre où je ra- 
II conte le sanglant combat qui fut livré aux environs d'Aurav, 
11 en 1815. Voici comment se termine ce préambule : 

Il La bourgeoisie d'Auray, du moins la bourgeoisie indigène, 
Il était restée chrétienne comme au moyen âge, et capable 
Il d'enthousiasme et de sacrifice pour sa foi, au milieu des 
« préoccupations de ses intérêts. C'étaient des âmes qu'il n'é- 
II tait pas plus facile de souiller que de dompter. Fais ce (jiie 
Il dois, advienne que pourra, est une devise qu'un grand 
Il grand non)bre de familles, plus nobles par le cœur que 
Il d'autres ne le sont par la naissance, auraient le droit d'a- 
II dopter, sinon comme ornement de leur blason, du moins 
11 comme résumé de leur histoire, et je ne parle pas seulement 
Il ici des familles auxquelles un certain degré de culture intel- 
11 Icctuelle donne un sentiment plus vif d'honneur héréditaire. 
Il je parle aussi de la classe des artisans, des ouvriers et des 
« marins, de laquelle sortirent tant de liéros et de victimes 
Il dans les plus mauvais jours de la Révolution, et qui fournit 
« en ISL') cette brave com|)a(;nie d'Auray avec laiiuelle nous 
Il fraternisions de si bon cœur, et dont Joseph Cadoudal était 
«si (ier. Que si, malgré la sui'aliondance de dévouement et 
Il d'énergie dont cette po|)ulation lit j)reuve, on n'en vit sur- 
« gir aucini de ces caractères transcendants ijui parurent dans 
• d'autres cantons, à bien dos égards moins favorisés, c'est 



MORT Di; MERCIER LA VENDEE. 255 

« que le vilhige où naquit Georges Cadoudal, qu'on pourrait 
H appeler le géant delà chouannerie bretonne, n'étant séparé 
B de la ville d'Auray que par quelques vergers, ses habitants 
« furent entraînés les premiers dans la sphère d'action de cet 
M homme extraordinaire, devant lequel il ne pouvait v avoir, 
Cl dans la bourgeoisie comme dans la noblesse, que des nota- 
« bilités de second ordre. 

« Si j'avais prévu que mon projet d'écrire l'histoire de la 
Cl grande chouannerie ne recevrait jamais son exécution, je 
Cl n'aurais pas manqué de tracer un portrait plus complet de 
Cl Georges Cadoudal, dont la nature était bien plus riche qu'on 
11 ne le pense communément. Il y a quinze ans, les matériaux 
« pour ce travail abondaient dans la mémoire d'un bon nombre 
11 de ses contemporains, qui avaient encore assez de vigueur 
11 dans la tête pour retracer nettement leurs belliqueux sou- 
ci venirs, et l'on trouvait sans peine des condisciples qui l'avaient 
11 connu au collège, des capitaines de paroisse qui avaient 
1' servi sous ses ordres, ou des gentilshommes qui avaient été 
11 ses commensaux dans l'émigration. Personne n'avant songé 
11 jusqu'alors à recueillr tous ces témoignages épars, je m'im- 
ci posai celte tâche, et je possède encore aujourd'hui les dépo- 
ci sitions orales que j'ai recueillies scrupuleusemet, et souvent 
Cl même respectueusement, en .\ngleterre, à Paris et en Bre- 
« lagne. Je ne les relis jamais sans un mélange d'admiration et 
<c d'attendrissement, et devinerait-on quel est celui de ces hé- 
11 ros farouches dont l'histoire attendrit le plus? C'est jirécisé- 
11 ment Georges Cadoudal, mais par un côté que ses biogra- 
11 phes n'ont jamais exploité. Cet Achille breton avait son Pa- 
11 trocle, le Vendéen Mercier, son compagnon d'armes dans 
« la première Vendée, son compagnon de captivité à Brest, 
" quand toute la famille Cadoudal, père, mère, oncle, fil>, fut 
11 entassée dans une même prison, où la mère mourut avec un 
Il enfant nouveau-né. Mercier, qui avait làmc aussi tendre que 
Cl le cœur intrépide, consola son ami et s'attacha chevaleres- 
« quement à sa fortune. I/histoire de leurs exploits communs 
« ciicule encore dans plusieurs bourgades. Mercier éditiait les 



256 GEORGES CADOUDAL. 

K paysans par sa piété; il allait prier avec eux dans leurs cbau- 
B mières, et souvent il leur laissait un de ses chapelets, qu'on 
II gardait précieusement comme une relique. Un jour que 
« Mercier avait donné rendez-vous à un prêtre, ses compa- 
« gnons s'éloignèrent pour ne pas gêner l'entrevue. Une co- 
«lonne de républicains survient, et Mercier, plutôt que de se 
« rendre, se défend avec toutes les armes à feu que ses soldats 
« avaient laissées auprès de lui, se fait jour à travers le cercle 
« de fer et de feu qui l'entoure, et s'échappe jusqu'à un champ 
« assez éloigné, où on le trouva le lendemain baigné dans 
« son sang. A cette nouvelle, Georges Cadoudal éclata en 
« désespoir et en colère. Il donna, puis heureusement il ré- 
« tracta, l'ordre de mettre le feu au village qui avait été le 
« théâtre de cette catastrophe, il défendit aux chouans qui j 
« s'étaient si imprudemment éloignés de leur chef, de jamais 
« reparaître en sa présenc, et la révocation de cette défense 
«ne put être obtenue de lui que longtemps après. A dater de 
« ce jour, Georges devint triste et habituellement silencieux, 
Il ses compagnons les plus bruyants respectaient son silence. 
« Un soir, après souper, l'état-major était réuni avec son chef 
« dans une ferme isolée. Le capitaine Martin (c'est lui-même 
«qui m'a fait ce récit) était occupé à griller des châtaignes, 
« assis sur un coin de la rustique cheminée, eu face de son gé- 
« néral en chef, qui était un peu moins triste qu'à l'ordinaire, 
« et qui jouait aux cartes avec trois autres capitaines de pa- 
« roisse. Jusque-là on s'était donné le mot pour ne paspronon- 
« cer devant lui le nom de ^^er•cier, afin de ne pas trop assom- 
« brir ce front déjà si chargé de soucis et de douleurs. Mais 
« cette fois-là, ce nom tomba par mégarde de la bouche d'un 
« des convives, et l'on vit à l'instant la bouche de Georges se 
« contracter convulsivement pour lutter contre une émotion 
Il trop brusque et trop forte, puis de grosses larmes tomber 
11 n)al('ré lui sur ses cartes, après quoi vinrent les éclats de 
« douleur et les sanglots, qui durèrent bien avant dans la 
Il nuit . 

B .\n( un des tcuioignages que j'ai recueillis, aucun des do- 



MORT DE MKRCIER LA VENDEE. 257 

u cuments que j'ai consultés, ne contredit linduction qu'on a 
«le droit de tirer de cette anecdote très-authentique. Les 
« bornes étroites d'une simple lettre ne me permettent pas de 
« m'étendre là-dessus davantage. Mais il me reste encore à 
c< faire une observation sur celui de mes ouvrages que M. Le 
i Jean a eu l'obligeance de citer; c'est que cet ouvrage a été 
u -.upprimé par moi en 1849, non pas à cause de l'inexactitude 
I' (les faits, mais à cause des interprétations très-pénibles pour 
moi et pour d'autres auxquelles ont donné lieu certains pas- 
« sages d'un sens malheureusement trop équivoque. En vou- 
■■' !ant me transporter dans le temps et les lieux où se passè- 
" rent les événements que je raconte, et en voulant reproduire 
i> les sentiments et les impressions qui nous dominaient alors 
« dans toute leur naïveté, ou plutôt dans toute leur àpreté, j'ai 
« placé involontairement certains personnages, dont le rôle 
« était souvent au-dessus de mon appréciation, dans un jour 
« Irès-défavorable, et je n'ai pas assez clairement expliqué 
K pourquoi j'avais besoin de faire ressortir, dans un intérêt pu- 
« rement artistique, certains traits et certains caractères. C'est 
« ainsi qu'en voulant tracer le tvpe très-original du marin 
« chouan, j'ai raconté un acte de brutalité sauvage de l'intré- 
« pide Rohu envers le marquis de la Boissière, qui remplis- 
« sait les fonctions de chef d'élat-major, et quoique j'eusse si- 
« gnalé quelques pages plus haut son infatigable vigilance, 
«son caractère tout chevaleresque et surtout son intelligente 
« sym|>athie avec le paysan breton, la malveillance a trouvé 
n moyen de faire oublier l'hommage bien spontané que je ren- 
II dais à un homme dont personne jilus que moi n"a respecté 
« les vertus et la mémoire, et elle a su faire prévaloir jusqu'au 
« dernier jour son interprétation auprès de celui qu'elle avait 
n profondément blessé. 11 en est résulté pour l'auteur, non pas 
ce précisément des remords, mais des regrets non moins amers 
« que le remords même. 

n Ceci est encore plus vrai pour la partie de ma narration 
« qui parle de ce qui se passaitdans l'intérieur de notre collège 
« immédiatement avant notre insurrection. Avec ce même 



258 CEOKGES CADOUDAL. 

« m illieiireux déiir de reproduire plus fidèlement les passions 
qui nous exaltaient alors, j'ai retracé avec complaisance la 
Il lutte presque quotidienne de ces passions non moins impé- 
(1 rieuses que turbulentes contre le principal du collège, qui 
«jouait son rôle naturel et légilime en comprimant nos ten- 
K dances précoces à rinsurreclion, et j'ai appuyé tellement sur 
« le rôle impopulaire de ses devoirs que l'impression qui en 
« reste cesse d'être conforme à la justice. Le tort que cette 
« partialité a pu lui faire dans certains esprits n'a pas été 
Cl moins involontaire que celui envers notre chef d'état-major; 
Il mais il y a de plus une circonstance très-aggravante, c'est 
K que le souvenir de bienfaits reçus aurait dû, en dépit de l'en- 
(1 traînement esthétique, arrêter la plume de l'auteur, ou la 
Il mieux inspirer. 

Il Voilà sous l'empire de quels sentiments j'ai voué, autant 
« qu'il était en moi, à une complète destruction cet opuscule 
Il composé, j'ose le dire, avec autant de conscience que de 
Il bonheur, sources des plus douces illusions patriotiques avant 
« sa publication, et où je m'étais proposé, avant tout, de mon- 
B trer ce que peut, dans déjeunes âmes bien disciplinées, l'é- 
B ducation du caractère combinée avec l'éducation de l'in- 
« telligence par l'élude, et l'éducation du cœur par la piété. 
Il Agréez l'assurance, etc. 

B Rio. 1) 

Mercier, comme on vient de le voir dans le portrait qu'en a 
tracé Puisaye, avait des aptitudes remarquables en tous genres. 
A une certaine époque, il écrivit la pièce suivante, qui contient 
la juste expression de la pensée des royalistes qui, au sein 
même de la guerre civile, furent toujours des hommes nalio- 
nnux et libéraux : 

« Après avoir l()ii{;lcMnp> (•>s,iy(' de combattre et de négocier 
« avec l'anarchie française, les souverains semblent avoir rc- 
« connu enlin que l'unique moyen d'arrêter les [irogrès de 
» l'incendie qui menace de dévorer toute l'Europe, c'est de 
« réunir leurs forces contre les ennemis de tout ordre social, 



MORT I)E MKliCIIir. LA VENDÉE. -259 

.. (le détruire en France le républicanisme et de rétablir une 
a monarchie : il est donc encore permis d'espérer une coali- 
(1 tlnn nouvelle d'une étendue plus générale, d'une activité 
Il |)lus soutenue, d'une politique plus saine que celle qui pré- 
. ( édemment a frustré nos vœux. Mais il est difficile d'en al- 
« iriidre un parfait accord, une confiance réciproque entre les 
.• dilTérents cabinets, un ensemble d'opérations combinées sur 

I - seuls principes d'un honneur chevaleresque et d'un dés- 
f iuléressement absolu. 

<i A la crise actuelle succédera nécessairement une nouvelle 
" li;i!ance politique de l'Europe. Plusieurs cabinets doivent 
.1 d(-slrer et désirent sans doute que la France reprenne son 
u i.iNg parmi les puissances de l'Europe ; mais peut-être aussi 
" d'autres cabinets se proposent-ils d'affaiblir la France, soit 

I ir la diminution de son territoire, soit de la paralyser par 
.- I établissement d'un système de gouvernement différent de- 
11 celui sous lequel elle a prospéré. 

u II serait assurément très-impolitique de manifester de telles- 
«appréhensions; plus elles seraient fondées, plus les puis- 
« sauces étrangères seraient disposées à prendre ombrage. 
il Quelles f|ue soient leurs arrière-pensées, la prudence ne 
« permet pas de repousser les recours qu'elles peuvent offrir 
(1 au royalisme; mais elle n'en commande que plus impérieu- 
« sèment de contempler en secret l'influence que doit avoir 
« l'intervention des puissances étrangères sur la destinée de 
« la France, et de calculer leur politique à venir sur leur 
u politique passée. Plus on réunira les éléments de ce calcul, 
a j)lu5 on se pénétrera de la nécessilé de rallier sans délai sous 
« l'éleiidard royal tous les Français (idoles. 

11 l'our que le Roi reçoive sans danger les secours étrangers, 
« il faut qu'il puisse s'en passer avant la fin de la première 
Il campagne. Si la puissance militaire de la France n'était pas 
11 reconquise avant la pacification générale de l'Europe, sa 
« |)uissance fédérative serait nulle au congres qui balancera 
«1 les conditions de celle pacification, et la monarchie ne sera 
« rétabli»; sur des bases solides, l'ordre ne sera assuré dans 



GEORGES CADOTDAL. 



É 



« l'intérieur du royRume, que lorsque la puissance royale se fera 
« respecter à Texte'rieur. Mais, dira-t-on, existe-t-il en France 
CI un parti royaliste susceptible de se rallier promptenient, de 
K former une force stable et une niasse imposante de puis- 
B sance? Sans doute, il existe des partisans, mais isolés et dés- 
11 unis ; des insurrections partielles de paysans n'auraient de 
Il résultats que l'effusion inutile du sang humain, parce que, 
a sans armée régulière, on ne peut calculer ses opérations, et 
n vous n'en pouvez former une, si l'Angleterre ne débarque 
« sur vos côtes un corps de troupe assez nombreux pour proté- 
K ger la formation de cette armée et lui fournir, au moins dans 
K les premiers moments, des secours en argent et en munitions. 
« Oui, répondrons-nous, il existe en France un parti sus- 
« ceplible de se rallier promptenient. Les hommes qui, sans 
« secours, ont lutté pendant trois ans contre les puissances des 
K usurpateurs, qui, malgré la division de leurs chefs, la crainte 
d'une paix générale et les circonstances qui les ont privés de 
« la présence de Son Allesse Royale, n'ont pu être forcés de 
« rendre les armes que p;ir une armée de cent cinquante mille 
« hommes d'excellentes troupes, dirigées par un chef h;ibile; 
« ces mêmes hommes existent encore, et désirent essayer de 
« nouveaux efforts. Leiu's chances sont d'autant plus belles 
Il que le nombre de gens susccptdjles de combattre leiu'S enne- 
II mis s'est beaucoup augmenté; leurs chances sont plus belles. 
Il parce que leurs chefs, unis entie eux, sont tous soumis à une 
« seule volonté. C'est Monsieur qui les dirigera tous au moyen 
« de communications fréquentes. C'est Son Altesse Royale qui, 
«dans sa sagesse, aura combiné le plan de préparation et d'ac- 
« tionquidétenninera leurs premiers succès ; leurs chancessont 
Il inconi|)arablement plus belles, [)nrce qu'il est presque cer- 
11 tain qu'ils ne feront pas longtemps la guerre sans élre mal- 
II 1res d'une partie de la côte, et r[u'alors Monsieur, se mettant 
Il h leur tète, donnera aux royalistes une attitude (rcnscnibie 
Il et une coiisidéraliou qui lixera la victoire. » 

Les restes de Mercier', lr(i|i liinj;louips séjiarés de ceux de 

I Le oi.ip'i il.' .Mm l.r lut cnliiir il.in» !.■ ilmrd.TC il.' I.oiiil.ir. (> ilim- 



MORT DE MKRCIER LA VKNDÉE. 261 

îeorges, sont enfin réunis à ceux de son ami dans le monu- 
nent de Iverléano : « In morte cliain non sunt ilivisi. » 

leie a\am été détruit en 1817, se:» ossements furent transportés dans lenou- 
f MU cimetière. Pour leur donner plus de considération, un royaliste, un 
nient, Claude Carimalo, les Ht enfermer dans une boîte qui fut déposée dans 
a tliapelle de l'hôpital, où ils restèrent jusqu'en 1830. A cette époque, la 
.upi^iieure des religieuses de l'hôpital, craignant que ce déjtût ne compromit 
c lalilissement, fit enlever la boite et la cacha dans un trou pratiqué dans la 
;oiii ; mais, les jours d'agitation étant j)assés, cette même sujïérieure fit retirer 
f-- '^i^seuieiits de leur cachette, et, comme ils lui inspiraient toujours des 
! Milles, elle déjiosa au fond d'un grenier la boite qui les contenait. 

1,11 1867, ui'étant mis à la recherche de ce précieux dépôt, je m'adressai à 
M. le curé de Lotidéac pour savoir ce qu'il était devenu; mais ce bon curé 
ne put me renseigner. En 1871, je fis la connaissance fortuite d'un autre 
iicv, u de M. Duparc, M. Lesagc, curé de Saint-Tbélo, qui m'indiqua le lieu 
un I (lient les restes de Mercier. Ils furent remis à M. Lesage par la nouvelle 
sii|ii'ii(.'ure, et ce dernier les a mis en ma possession. La boîte contient le 
bill' t suivant : » Ce sont les ossements du général la Vendée, mort dans la 
« ('iinmnne de la Motte; d'abord enterré dans le cimetière de la place Notre- 
" Il nue des Vertus ; ensuite, le cimetière ayant été défait, Claude Carimalo 
" I iinnut le général. On l'a transporté à l'Iiospice, où il a été conservé par 
" I - -oins des supérieures qui ont régi l'établissement. » 



CHAPITRE XIX 

TENTATIVES D ASSASSINAT CONTRE LE GÉNÉRAL GEORGES. 



I 



La présence de Georges en Bretagne était connue du gou- 
vernement. Fouclié disait dans ses instructions à Véref, un de 
SCS agents : 

«Georges est dans le Morbili;in; poursuivez-le, faites-le 
poursuivre avec la plus vigilante activité. Le premier consul 
est vainqueur en Italie, il faut qu'il le soit partout. N'épargnez 
aucun des chefs qui voudront relever la tête. Fusillez-les sans 
pitié. Nos agents commencent à être connus et conijironiis; 
j'en mettrai d'autres et de meilleure qualité à votrediposition-, ce 
sont des gentilsliommes, des ci-devant qui, par leurs noms et 
leurs titres, sont estimés de tous les chouans ; ils obtiendront 
facilement leur confiance et vous les livreront à heure dite. » 

Parmi ces gentilshommes se trouvait un M. de B..., cousin 
de madame de Bourmont et d'un I ira ve officier portant le même 
nom que lui, tué en 1705. Son nom, sa parenté, ses alliances 
donnaient du prix à ses services. Dévoré de besoins d'argent 
et perdu de dettes, il eut l'iiifamie d'accepter une mission de 
la plus noire scélératesse '. 

' On lomprondr.i facilcMiieiit le senlimenl qui nous f.iit intli(|npr pnr une 
siinjile Initiali' l'énilssaiiK ilr la pdlin- de l'ondié coiitn; le (jéiiiMal Gi'oijjes. 
Ce nom, jjloiiiMix entre tous ceux de I!iila(;iii', était naguère encore porté par 
un des principaux chefs (|ui ont oij;anisc la défense du Saint-Siéj;e. Quand on 
interrogea Georges, peniiant son procès, sur le sort de M. de I)..., soi-disant 
pour niutlre un terme aux inceililudes île la famille, la police aciii'va de s'ac- 
cuser et d'accuser cet liomme en le ri'veniliipiant. « Est-ce pour cela que vous 
« me juge/, '! répondit Georges. lOn tous les cas, ce ne serait pas le seul 
« émissaire paieil ipie vous auriez, fait euv<iyer veis moi et ipie j'aurais fait 
. fusiller. ■ 

L'Iionneur de cette lamille, digue .le l'estime de tous, ajoute l'Iiislorien des 



TENTATIVES D'ASSASSINAT CONTEE LE GENEH AL GEO RGES. 263 

Il reçut de Fouclié l'ordre d'aller en Bretagne pour se char- 
ger d empoisonner (leorges, et il eut pour complice dans cette 
infamie un pharmacien nommé Laine'. 

Il V avait alors à Rennes des amis de Georges servant d'in- 
termédiaires entre Paris et le Morbihan. Parmi eux se trouvait 
Charles d'Hozier. 

Fils du dernier juge d'armes de France, page de Louis XYI 
au 10 août, il avait pris part aux derniers efforts de Charetfe 
en Vendée. D'Hozier, en 1799, avait commandé en Bretagne 
la légion de la Guerche. Depuis la pacification, il se tenait à 
liennes sous le nom de Ménainville, exerçant un rôle d'obser- 
vateur. Il logeait à l'hôtel de la Patrie, tenu par un zélé rova- 
lisle nommé Déan. 

Le préfet d'Ille-et-Yilaine, Borie, était un homme auquel 
répugnaient les missions émanées de la police de Fouché. Il 
avait pour factoiitm un comédien nommé Rébillard, qui exer- 
çait avec sa profession celle de défenseur officieux. Rébillard 
fut chargé par le préfet de prévenir d'Hozier, dont il connais- 
sait les rapports avec Georges, que deu.x hommes chargés d'em- 
poisonner le général breton venaient d'arriver de Paris à 
Rennes. 

Ils avaient reçu douze mille francs, et Borie était chargé de 
leur en remettre vingt-quatre mille à leur retour. 

Voici le texte même de la lettre de Fouché au préfet dllle- 
el-A'ilaine, pour lui annoncer l'envoi de cette dernière somme : 

Conjidenlielle. 

« Paris, 17 nivùse an IX. 

H Le ministre de la police au préfet. 
Cl Je vous adresse ci-joint, Citoyen préfet, une lettre de cré- 
« dit de vingt-quatre mille francs de la maison Récamier sur le 
« citoyen Pillier, négociant à Rennes. 

Guerres Je l'Ouest, ni; souffre aucnnc atccintc dii crime d'un lioiume qui lui 
appartenait. Le clicvalicr Je Barras, par exemple, dont In mort lut si l)elle à 
l'aimi'e de Coudé, est-il en rien comptable pour le ri'gicide Uarras, son propre 
frùrc ? 



^ 



264 GEORGES CADOUDAL. 

« Celte somme sera touchée, ou par vous, ou par le géné- 
« rai Simon, mais sur votre acquit. Elle ne devra être touchée 
« que pour être remise immédiatement par le général Simon 
« à ceux qui p;irviendront à se saisir de Georges, chef des re- 
« belles, et qui le présenteront mort ou vif. 

« Vous laisserez les fonds déposés chez le citoyen Pillier, 
"jusquà ce que vous ayez l'intime certitude de l'arrestation 
Il ou de la mort de ce chef, et, dans ce cas, les fonds seront 
« sans aucun délai comptés aux hommes qui auront exécuté 
« l'entreprise. 

» Le général Simon m'en donnera avis immédiatement par 
K un courrier extraordinaire. 

« Je vous recommande le plus profond secret sur toute cette 
« opération et sur la destination des fonds. Vous seul, avec le 
(1 général Simon, en êtes instruit. 

n Le ministre de la police, 

« KoDCiiii. » 

Le 20 nivôse suivant, il écrivait encore : 

a Je vous confirme, Citoyen préfet, ma lettre du 17 nivôse 
Il qui vous annonce le crédit de vingt-quatre mille francs qui 
Il vous est ouvert sur la maison Pillier, ainsi que la destination 
Il de ces fonds, et mes intentions sur la forme dans laquelle 
n ils doivent être tenus. 

Il Je vous renouvelle à ce sujet mes ordres pour que, sous 
Il aucun prétexte ou motif quelconque, cette somme ne soitre- 
H tirée des mains du citoyen Pillier, que lorsque vous aurez la 
Il cerlilude que l'entreprise aura réussi contre Georges. 

Il Je vous préviens mémo que dans le cas où l'opération 
Il n'aurait pas obtenu de succès dans quinze jours, je prendrai 
Il tout d(î suite les moyens et doimcrai les ordres pour faire 
Il rentier les vingt-f|ualrc mille francs dans ma caisse. 

K Mon ordre à cet égard est absolu, cl vous ne ferez aucune 
.« dis|)()sition qui puisse y éli'e contraire. 



I LMATIVES DWSSASSINAl CONTRE LE GÉKÊRAL GEORGES. 265 

Ci Je m'en rapporte parfaitement à votre zèle et à votreexac- 
:< litude ordinaire. 

« Le préfet de police, 
« FoiCHÉ. » 

Nous avons tenu à citer intégralement ces deii.x lettres, qui 
elteiit un jour complet sur cette triste affaire, parce qu'en 
-eniiilable matière on ne saurait être trop exact et précis. 

A peine d'Hozier avait-il reçu par le canal de Rébillard 
avis secret du préfet de Rennes, que les deux suppôts de 
a jHilice se présentèrent chez lui. B..., pour s'accréditer 
auprès de Georges, faisait valoir bien haut sa parenté avec 
Ijourmont; il se disait chargé, avec son compagnon, d'une mis- 
-i'Mi royaliste importante auprès de Georges, et demandait à 
être conduit jusqu'à l'endroit où il résidait. 

1) Hozier avait ses motifs pour traîner les choses en lon- 
;;i'.eiir. Il attendait la réponse de Georges au courrier qu'il lui 
avait envoyé. Dans la même journée, il reçut un avis semblable 
à celui du préfet d'Ille-et-Vilaine ; cet avis venait de Limoë- 
luii, c|ui habitait Paris, réfugié dans un caveau de l'église Saint- 
Laurent, prévenu lui-même par un agent de police affilié des 
lovalistes ; il avait expédié en toute hâte un message au moyen 
(II- la ligne de correspondance établie entre Paris et la Bre- 
•aî;ne. A ce message était jomte une lettre pour Georges que 
d'Mozier s'empressa de faire parvenir à son adresse par un por- 
teur nommé Bellisle, homme fidèle et sur. 

Quelques jours après arrivait la réponse de Georges. Elle 
contenait ces seuls mots : 

u Envoyez-les-moi par le même courrier, u 

Dliozier, qui pendant quelques jours était resté invisible 
pour les hommes de Touché, leur devint alors accessible. Il 
expliqua sa réserve, et les deux personnages, conduits par Bel- 
lisle, furent dirigés vers le Morbihan. 

Ils rencontrèrent Georges du coté de Sarzeau. Ils se présen- 
tèrent en se réclamant toujours du nom de M. de Buurmunt 
et en débitant leur fable arrangée d'avance. tJeorges les écouta 



266 GEORGES CADOUDAL. 

tranquillement. Tout à coup, fixant sur eux son regard inqui- 
siteur, il leur dit d'un ton ferme et bref : 

B Très-bien, messieurs, très-bien, vous venez pour m'eni- 
poisonner. » 

Tous deux se re'crient, comme révoltés d'une telle accusa- 
tion. Georges ne s'arrête pas à leurs protestations. 

« Qu'on désbabille ces messieurs, dit-il; qu'on les fouille!» 
L'ordre est exécuté. Averti des moindres détails, Georges 
savait bien que d'abord on ne trouverait rien; mais il voulait 
qu'un aveu lui permît d'user de clémence. 
Il Convenez du fait « , dit-il à B... 

Celui-ci, voyant les premières rechercbes inutiles, persista à 
nier. On continua de le fouiller. 
«Avouez! » lui répéta Georges. 

Même refus. Cependant les recbercbes continuaient. Geor- 
ges, avec le calme et le sang-froid d'un juge, somme une troi- 
sième fois B... d'avouer son crime, de profiter du dernier re- 
cours qu'il lui lais-e pour son salut : cette sommation reste 
vaine. 

" Qu'on défasse le collet de lliabit de monsieur u , dit alors 
Georges. 

Les deux complices frémirent h ce mot. Le collet fut dé- 
cousu ; on en tira un petit sachet, c'était le poison! B... se 
jette alors aux pieds de Georges. 

I' Il e-t trop tard », dit celui-ci d'un ton qui ne laissait plus 
d'espoir. 

Il leur donna un quart d'iieurc pour profiter du ministère 
d'un préire, et ils furent diiigés |)rès de Sarzeau, où ils reçu- 
rent leur cliàliinent. Les deux tail;ivrcs, tMifouis sur place, ne 
laissèrent aucun vestige. 

Le préfet d'Ille-et-Vilaine, le 15 ventùse an IX, annonça 
celle exécution h Fouclié, qui lui répondit à la date du -\ ven- 
tôse : 

Il J'ai reçu, Cilovcn préfet, l.i lettre que vous m'avez, écrite 
«le 1.") CDuranl relalivenient à l.i lellic de <-réilit de vinj't- 



TENTATIVES D'ASSASSINAT CONTRE LE GENERAL GEORGES. 20" 

II quatre mille francs que je vous avais fait passer le 17 nivôse 
« préce'dent sur le citoyen Pillier de Rennes. J'ai cru devoir 
Il laisser écouler quelques jours avant de vous instruire de ma 
« dernière détermination relativement à cette somme. 

«Son emploi étant aujourd'hui sans objet, je vous prie de 
« me renvoyer cette lettre de crédit afin que je puisse faire 
Il rentrer dans ma caisse les fonds qui en sont sortis. 

« Je vous salue. 

« FOUCHÉ. >) 

Il importait de montrer, en rassemblant les pièces officielles, 
à quels abominables moyens la police consulaire avait recours 
contre Georges. 

J'ai souvent entendu Charles d'Huzier raconter cette affaire 
dans ses plus minutieux détails. Il en avait été l'acteur et le 
témoin, et, par son caractère, il méritait toute confiance. C'est 
sur ses indications que Théodore Muret l'a recueillie dans son 
Histoire des guen-es de l'Ouest; aussi n'avons-nous pu mieux 
faire que de rej)roduire presque textuellement son récit, sauf 
ce qui concerne les lettres de Fouché à Borie, qui sont la re- 
production exacte des originaux et qui ont échappé aux recher- 
ches de Théodore Muret. 

Dès le mois de juillet 1800, prévenu par un officier républi- 
cain, son ancien condisciple au collège de Vannes, qui com- 
mandait à Rennes, il écrivait à l'abbé Guillevic, son aumônier 
génériil : 

«Je suis forcé de passer'; mandez, je vous J'rie, à tous les 
Il officiers que Bernadotte fait courir une vingtaine de coquins 
« avec Micault ; qu ils se tiennent sur leurs gardes, qu'ils 
Il n'aient confiance que dans ceux qu'ils connaissent parfaite- 
" ment, et qu'ils punissent ceux de ces coquins qui leur tombe- 
II ront entre les mains. » 

Et ces coquins, Bernadotte les prenait dans la noblesse. 
M. Micault prétendait en être membre. On verra que |)lu- 
sieurs émissaires l'étaient réellement. 



268 OEOUGES CADOUDAL. 

Il les prenait clans le clergé. 

« Le croiriez-vous? disait encore Georges à la date du 8 juil- 
II let 1800, M. Pasco, recteur de Pluvigner, m'a dénoncé à 
« Bernadotte ; quelques autres ecclésiastiques jouent le même 
" rôle. Je saurai leurs noms. Voilà, par exemple, des bottes 
Il fourrées ; mais dans ce pauvre monde, il faut s'attendre à 

Il tout. D 

Il les prenait jusque dans l'armée royale. 

Il J'espère, marquait (ieorges à l'abbé Ouillevic, le 1,'5 juil- 
let 1800, que Berthelot ne recevra ni passe-port ni lettre de 
Debelle. Vous nous instruirez de toutes ses farces. " 

a H en reçut cependant, ajoute l'abbé, mais il vint me les 
remettre et me les remit de bonne foi. Je les ai ici. L'un de 
ces passe-ports est ainsi conçu : i Laissez passer le ciloyen 
« Bertbelot, voyageant dans les départements du Morljihan et 
Il des Côtes-du-Nord (c'étaient précisément ceux que fréquen- 
« taient le plus les généraux Georges et Mercier) ; il sera armé 
« d'un pistolet, a 

Il Un émigré nommé M. Pépin, qui se disait genlilbomme 
gascon et avait fait la dernière campngiie en qualité île volon- 
taire, vint, à l'exemple de M. Beribelot, m'apporter ses passe- 
ports qu'il avait, comme lui, reçus de Debelle. J'en instruisis 
les généraux. 

Il Nous remercions Pépin, me répondit le général Mercier, 
n de la confiance qu'il nous témoigne. Hemettez-lui tmit ce 
Il qu'il demandera ])iiur retourner chez lui. Vous pourrez 
11 mettre jusqu'à vingt-cinq louis à sa disposition, si vous croyez 
« qu'il s'éloigne du Morbihan. 

Il Votre serviteur et ami. 

Il Sifjllé : JONATIIAS. » 

Il Je croyais c ffcc tive nu* nt sa présence innlili! parmi nous, et 
le général Georges ainsi qui; moi. Aussi mn marqu:iil-il le len- 
demain : 

Il On n'a déj;\ donné que trop (h- fonds au fameux Pépin. " 

Kt le général Mercier, le 17 : 



TENTATIVES DASSASSl X AT CONTUE LE GÉNÉRAL GEOr,GES.269 

« Que Pépin parte tout de suite : Georges ne veut plus en 
" entendre parler, ni même lui donner de nouveaux fonds. 

n J'avais su, à n'en pouvoir douter, qu'il continuait à toucher 
du préfet cent cinquante francs par mois. Il n'en était pas, à 
coup sûr, aussi Lien payé pour ne rien faire. Il eut, en consé- 
quence, l'ordre de quitter l'armée de Bretagne, sous peine de 
la vie. II se confina à Vannes, c'était tout ce quenous voulions. 
On l'y fit seulement prévenir qu'il y avait ordre de lui courir 
sus s'il mettait les pieds dans la campagne, et il savait que ces 
injonctions ne se donnaient jamais en pure perte. 

« Tous les traîtres n'avaient pas toujours le repentir de 
M. Bertlielot, ni même l'apparence de celui de Pépin : 

« Je vous prie de prévenir Valentin (Guillemot), me man- 
i> dait Georges le 14 janvier 1801, que je suis persuadé que 
« l'officier qui sert les bleus et qui se dit de chez lui est L... 
Il 11 est aujourd'hui secrètement à Vannes, et il va voir toutes 
les nuits le préfet. Aussi, que Valentin se défie des coquins 
.1 qui pourraient donner des renseignements à ce drôle. » 

Et le 15 décembre 1800, il écrivait encore à l'abbé Guil- 
levic : 

Il Nous allons être un peu pourchassés 

« Désormais pour mes paquets, je vous prie de les mettre sous 
• une enveloppe à l'adresse d'Hervé' ou de Jobicq ', et de 
B dire au courrier que les paquets sont réellement pour eux. 
« La grande prudence doit être à l'ordre du jour. Les espions 
Il fourmillent de tous les cotés. Bonaparte veut, h quelque pri.i 
Il que ce soit, avoir la tête du gros. J'espère au moins la lui 
Il faire payer. » 

« Georges avait été quelque temps sans se croire assailli 
d'autant de dangers. L'abbé Guillevic, qui suivait les choses 
de près en sa qualité de commissaire ordonnateur de la police 
du quartier général, voyait par conséquent plus clair; mais la 

' M.ijnr de la Irgion «le V.innes. 

' Auin'"inier de légion (M. I.omi'iiPi' dit Jobicq). Il prononça l'oraison 
funèbre de Georges au service (jui fut célébré ù la rentrée des Bourbons. 



2-0 GEORGES CADOUDAL. | 

bouillante intrépidité du général trouvait dans les avis de l'abbé 
Guillevic plus de pusillanimité que de vraie prudence. 

« D'après les nouvelles que vous me faites parvenir, lui 
«mandait-il à la date du 13 juillet 1800, je vais donner des 
« ordres pour arrêter l'audace des dénonciateurs. On les exé- 

« cutera ponctuellement On grossit beaucoup le nombre 

« des dénonciateurs. Soyez-en sûr, les bleus ne savent dans le 
<i fond rien. Debelle suit toujours son plan qui est de tàcber 
(( de me faire peur en débitant que tout le monde me dénonce. 
Il S'il avait tant de monde, disposé à me faire prendre, il ne jase- 
« rait pas de la sorte. » 

u Mais depuis, continue l'abbé Guillevic en ses notes iné- 
dites, il reçut des mêmes amis des bureaux de la police de 
Paris, qui lui avaient donné quelques mois plus tôt ses 
passe - ports pour Boulogne, un double de la commission de 
Micault,avec le nomde la plupart de ses affidés, et l'assurance 
que les différentes administrations avaient ordre de mettre à 
l;i disposition de ce sicaire en chef, jusqu'à concurrence de 
vingt mille louis, pour l'exécution du beau ])lan dont il s'é- 
tait si honorablement chargé. 

Il Aussi Georges va-t-il changer absolument de langage : 
Il Si M. Duchatellier tombait sous la patte de vos gars, faites- 
u le garder jusqu'à nouvel ordre. Les grandes marionnettes, 
B c'est-à-dire les grandes mesures, sont à l'ordre du jour chez 
u les républicains. La plus stricte prudence et la plus grande 
'< surveillance doivent aussi élre aujourd'hui noire ordre du 
11 jour... Tenez-vous bien sur vos gardes. 

« Voici les termes dont se sert le ministre de la police écri- 
u vaut à mon sujet au préfet : IS'ayez aucune inquiétude sur le 
u compte de Georg s; j'ai pris des tncsures telles qu'il est ini- 

li possible qu'il m'échappe Videbilur infra, ajoutait 

Il (rr orges, n 

Il il ne larda pas à avoir tous les renseignements désirables 
sur ce Duchatellicr. Je trouve parmi ce qui me reste de !e'.- 
tres de mon malbfureu'i ami, un billot sans date portant en 
termes exprès : 



I I.NTATIVES D'ASSASSINAT CONTRE LE GÉNÉRAL GEORGES. 271 

a Si par hasard Duchatellier, rainé, le marchand de che- 
n vaux, allait chez vous, faites-le arrêter et fusiller, c'est un 
■ espion '. n 

« On voit ici, continue l'abbé Guillevic, une des mille et une 
rn~es que les traîtres employaient pour arriver jusqu'à nous. 
M. Duchatellier y arrivait sous prétexte de vendre des chevaux 
de bataille à nos officiers supérieurs. Il trouva la mort dans le 
•idumede Guillemot, tout en examinant comment il pourrait 
aelque nuit y porter le massacre ". 
« MM. de Saint-Hubert et de Beauveau' se rendirent vers la 
mi-décembre du Poitou à Vannes dans la même intention que 
M. de B... y était venu de Paris, et ils écrivirent comme l'a- 
vait fait M. de B... pour avoir de Georges une audience. C'é- 
tait, en effet, alors l'unique moyen de parvenir ou de rien faire 
parvenir aux généraux. J'étais le seul à savoir positivement 
leurgite. Les courriers l'ignoraient ordinairement eux-mêmes. 
Les papiers dont ils étaient porteurs étaient le plus souvent 
sons l'enveloppe de quelque officier de canton, témoin la re- 
commandation que m'en fait le général dans ses lettres des 22 

' Il Totilait dire : • Envoyez-le au proclmin chef de division, qui en fera 
ce que de droit, a C'était la marche, et mon état ne me permettait rien autre 
chose, (^otc de l'ahbé Guillevic.) 

* Grii.i.EMOT. — Les bleus, dont il était l'effroi, l'avalent qualifié /ioi de 
Bignaii, du nom du chef-lieu de sa division, dont il avait fait comme leur 
ciraelièri'. Gui'Iemot n'avait pas les moyens de Georges et de Mercier, mais 
il en avail le dévouement, la loyauté, la valeur. Il passa en Hretajjne lorSque 
notre infortuné général partit de Londres pour l'expédition déplorable de 
1804. Il revenait en Angleterre à la lin de cette année avec le second de. ses 
fiU, lorsqu'il fut livré par un de nos oflicicrs qui sauva sa vie au prix de 
celle de son major général. \ mon dernier voy.ige sur Icconlincnl, je trouvai 
nue ce fils chéri était réduit à se cacher comme conscrit réfractaire. Confor- 
mément au\ intentions du Roi et de Monsieur, au mois de juin 1808, je 
m'empressai de le faire passer à Londres avec .MM. Kirch et Thomas, en 
janvier 1810. Il y est depuis à la charité de ses compatriotes. 

Cela est d'autant plus f.icheux que ce jeune homme annonce les plus heu- 
reuses dispositions et pourrait nous être dans l'occasion de la plus grande 
utilité. (Xote de l'abbé Guillevic.) 

•* .M. de Saint-llubirt se faisait aussi a|)peler le chevalier de Sainl-.\nge; 
qunnl à M. de Beauveau, M. de Carado-Molai-, neveu de madame de Beau- 
veau, éinigrée ;i Londres, soutenait qu'il n'avait aucun droit à s'afftdilcr de ce 



GF.OnOKS CADOUDAL. 



\ 



et 2G décembre 1800, ainsi que dans celle du G janvier 1801, 
rapportées ci-dessus. Il parait que Georges, instruit de la mis- 
sion de MM. de Saint-Huljert et de Beauveau, leur refusa toute 
espèce d'audience : 

(( Je vous ai répondu hier pour ces messieurs de Vannes " , 
me marquait-il le 26 décembre. Cette lettre est perdue, comme 
tant d'autres, mais celles qui vont suivre la suppléent. 

« Repoussés dans une première attaque, nos assaillants n'en 
avaient rien perdu de leur ardeur, et, quinze Ijours après, ils 
veulent remonter sur la brèche pour un nouvel assaut. La per- 
sonne qui les avait accueillis à Vannes sans précautions (et 
presque sûrement elle en avait eu des reproches), crut devoir 
me consulter cette fois. J'en écrivis au général qui me répondit 
le 14 janvier 1801 : 

u La correspondante ' de Vannes n° 1 pourra recevoir chez 
« elle les deux Vendéens qui y ont déjà été, mais sans leur faire 
« la moindre confidence. « 

Il Ce fut alors que désespérés de ne pouvoir pénétrer par 
moi jusqu'au général, ils s'adressèrent pour plus de succès à 
l'un de ses ofliciers de confiance qui s'était marié pendant la 
paix et demeurait dans Vannes. Cet officier, sachant que nos 
Vendéens passaient pour être, ainsi que les B.,. et les Ducha- 
tellier, de la horde de Fouché, se retrancha d'abord sur ce 
qu'ayant pris femme, il avait dès lors rompu avec les chouans, 
spécialement avec Georges, et qu'il ne pouvait ni ne devait 
désormais renouer avec eux. Ils pressèrent, insistèrent, sans 
gagner un pouce de terrain. 

(1 11 leur défendit surtout de jamais mettre les pieds chez 
lui, prétendant qu'ils le comproinellraient ; mais il y rentrait h 
peine que M. de Beauveau y entrait sur ses talons. 

« Aprèi de premiers reproches d'une part et de pituyabli-s 
excuses de l'autre, excédé de .ses supplications, il lui promit 
d'engager le premier de ses ciimMadcs «pi'il liouvcrait en 
ville de prendre à son sujet it au ■-ujei <l(^ Saint-lluKert iiîs 

I .\I.l(lLinoi,.ll,: iLivnl, 



TKNTATIVKS D'ASSASSINAT CONTKE LE GÉN É RAL GEORGES. 2T3 

ordres de Georges. Ces ordres furent qu'ils quitteraient l'un 
et l'autre le territoire de l'armée de Bretagne, dans les vingt- 
'quatre heures, sous peine de la vie, et ce fut le n" 2 ' qui alla 
les lui signifier de la part du général. Il n'est point de lamen- 
tations que ces messieurs ne firent alors sur ce qu'on suspec- 
tait leur royalisme dans le Morbihan, après tant de sacrifices 
faits par eux à la cause du Roi, dans la Vendée. Us se réclamè- 
rent de leur qualité de députés, car ils se disaient aussi envoyés 
aujirès de Georges de la part de je ne sais quel comité, de je ne 
sai5 quelle armée encore; je me le rappelle fort bien maintenant. 
" Ne voyant plus de quel bois faire flèche, ils s'excusèrent 
de partir sitôt sur ce qu'ils n'avaient pas le sou pour faire la 
roule. 

» Le général m'écrivit le ',) février (ainsi le combat fut opi- 
niâtre) : 

^ Mandez aux deux messieurs arrivés que dans ce moment 
il m'ent impossible de les voir et que je leur conseille de re- 
tourner chez eux. Je vous fais passer douze cents livres; vous 
tu ferez tenir six cents à ces messieurs. " 

,1e m'empressai d'envoyer cette somme à Léridant, qui la 
i iui|ita tout de suite à nos deux chevaliers d'argent court, en 
leur réitérant de la part de Georges 1 injonction de quitter, et 
loiijnurs sous peine de la vie, le territoire de son armée dans 
les vingt-quatre heures. 

u Mais Georges ne vous charge, vous, que de leur conseiller 
de s'en retourner chez eux. — Georges pouvait-il me charger 
d'autre chose? Un prêtre sait recevoir la mort; il n'en signifie 
pas l'arrêt. .. 

« Si MM. de Saint-Hubert et de Heauvean par(ageaient le 
crime de MM. Duchatcllier et de B..., pourquoi, dira-t-on 
peut-être, loin de leur en faire paitager le sort, les renvoyer 
avec vingt-cinq louis de gratification dans leur poche? J'ai 
fait moi-même celte question au général Georges. Voici sa ré- 
ponse : 

' M. Lcriil.iiil. 



274 CEOKGF.S CADOUDAL. 

« Saint-Hubert et Beauveau sont sans contredit aussi cri- 
« minels que Duchatellier et B..., et comme eux ils mérite- 
« raient la mort. Aussi ai-je longtemps balancé surle parti qu(^ 
B je prendrais à leur égard. Je me suis décidé pour le parti de 
Cl l'indulgence parce que si j'en étais venu aux dernières extré- 
« mités mihtaires contre deux officiers de la Vendée, les armées 
n vendéennes n'auraient immanquablement pas manqué de 
" me demander la raison de tant de rigueur. La raison en est 
Cl bien suffisante, assurément : ils venaient pour m'assassiner. 
■c J'en ai par devers moi des preuves irréfragables. Malheu- 
c< reusement ces preuves me sont privatives. Je ne pourrais les 
« communiquer à personne sans m'exposer à perdre les amis 
«précieux de qui je les tiens. Je ne le ferai jamais. Mais les 
c< armées vendéennes m'auraient-elles cru sur parole? N'au- 
11 raient-elles pas regardé l'exéculion de leurs officiers par l'ar- 
ci mée bretonne sur des on dit, comme une vengeance que 
«j'aurais exercée sur leurs généraux pour m'avoir abandonné 
« tout aussi vilainement en 1800 qu'ils l'avaient fait en 17',)G? 
« Mon indignation s'en est expliquée dans le temps sans mé- 
« nagement. Ce soupçon se serait répandu sans exception; 
«peut-être eût-il entraîné des représailles qui, sans contredit, 
Il en eussent enlrainc- bien d'autres, et nous nous serions à ja- 
« mais réci])roquement fermé toute porte à un rap|)rocbement 
« que, d'un jour à l'autre, les événements peuvent désormais 
B amener sariS contrainte. ï/.i cause avant tout. " 

Il Sur ces entrefaites, dit plus loin l'abbé (îuillevic, airiva à 
Vannes, vers les dix beures ilu soir, M. de Beauveau lui-même. 
Je le sus dés le lendemain matin. Je rassemblai sur l'beure 
quatre officiers royalisles incomparables pour une pareille ex- 
pédition, à qui je proposai de l'aller arrêter h son auberge. Je 
mis à la tète de ce coup de main ce M. Beribelot dont j'ai 
parlé plus liant, en lui observant que je lui donnaiscclte preuve 
de eonliaiu-e parce que je ne ]>ouvais mieux cboisir pour une 
entreprise qui demandait autant de sang-fioid que d'audaeejCt f- 
que, d'ailleurs, j'étais cbaigé d'avoir <i lui offrir l'oceasion de 
réparei pai- une ailiiin il éclal le scandale qu il avait iIimuk" tMi 



ENTATIVES D'ASSASSINAT CONTRE LE GENERAL GEORGES. -275 

enrôlant sous les bannières de ce scélérat. Mes quatre braves 

• mirent bientôt en chemin pour Vannes pleins d'espoir et de 
ie. Mais un d'entre eux s'étant présenté sur les dix heures et 
emie pour parler à M. de Beauveau, on lui dit qu'il était re- 
nrli dès la veille. En effet, MM. de Saint-Hubert et de Beau- 
eau, apprenant au sortir de la voiture le supplice de quel- 
ue>-uns de ces coquins, et jugeant que tout était découvert, 
e filent en conséquence que presque changerdechevaux et re- 
rirent en toute hâte la route de Paris, laissante des mains plus 
ardies l'exécution de ces sanguinaires complots'. " 

Sans doute, il a pu arriver au milieu de celte multitude, de 
et enchevêtrement d'attentats, que parfois le soupçon se soit 
lissé et qu'on eût même à regretter des erreurs. Du moins 
lans ces erreurs il n'y a point eu de victimes, et celles qui 
nt péri, comme M. de B..., ont été exécutées pour des 
rimes trop avérés. 11 semblait qu'on était revenu, à cette épo- 
(ue, au temps où l'épée du général remplaçait le glaive de la 
ustice. Du Guesclin et Clisson jugeaient, condamnaient, exé- 
utaient sommairement. Ils n'avaient pas de temps à perdre, 
'ense-t-on que Georges en ait eu davantage? 

Il lui arriva en ITi'O une aventure qui montre bien limpos- 
ibilité pour les guerres de partisans, de ces procédures com- 
iliquées. M. de Botherel, commissaire du Roi près.de Georges, 
ui disait un jour à Grandchamps : « Mais, Georges, vous vous 
êtes permis de lever des hommes en Bretagne sans l'autori- 
sation des États; vous vous êtes de plus arrogé ie droit de 
«juger, de faire exécuter des Français, sans audition de té- 
« moins, sans procédure, suivant les anciennes lois, sans infor- 
u formations; savez-vous qu'on pourrait bien un jour vous 
« demander en vertu de quel droit vous avez agi et prononcé 
« ces sentences? " 

Quelques instants après on cria : « Voilà les bleus! " et 
chacun de courir à ses chevaux, de les brider, de les sangler, 
pour se sauver prom]Uement. M. de Botherel ne fut pas le 

* Notrs .Tiitographes cl înédiles de l'abbé Gnillevlc. 



GEORGES CADOL'DAL. 



dernier à prendre la fuite, pendant que plusieurs voix lu 
criaient : « Eh! monsieur le comte, et l'accusé, et la procé 
« dure, et les papiers, et l'encrier, qui est-ce qui se charge dt 
«tout cela?» Notez qu'il eût suffi d'une seule de ces pièce 
pour faire fusiller tous les habitants de la maison. La leçor 
était bonne, on ne dit pas si elle fut comprise de M. de Bo 
therel. 

Toutefois, tout en admettant que la justice des guerres ci- 
viles est forcément sommaire, on ne peut s'empêcher de re- 
gretter que celle de Georges ait trop souvent pris ce caractère 
Que n'a-t-il laissé, dans l'intérêt de sa mémoire, plus de pro- 
cédures écrites"? On eût vu à quel degré il avait l'instinct et le 
sentiment de la justice dans ses décisions les plus in)placables, 
et qui avaient tout un peuple pour complice. 

Du reste, les moyens infâmes qu'employait contre lui la po- 
lice consulaire étaient bien faits pour être suivis de terribles 
représailles. On peut même s'étonner qu'elles n'aient pas été 
plus fréquentes et que la liste des « délits de brigandage » pu- 
bliée en l'an XII à la suite de l'immonde brochure de Mont- 
gaillard n'ait ])as été plus longue et plus probante. On y trouve, 
par exemple, l'exécution de l'évéque jureur Audren,à laquelle 
Georges était tout à fait étranger, et celles de Piei're le Moing, 
de B... et Lafné, dont nous avons expliqué le caractèi'e. 

Il s'en faut d'ailleurs que tous les actes de vengeance men- 
tionnés dans celte liste proviennent du fait de Georges ou aient 
été exécutés par ses ordres. I-'assassinat du maire de Moréac, 
par exemple, a été prémédité et exécuté par Sainl-IIilnire. 
Celui de JM. Bertrand, négociant de Lorient, acquéreur d'un 
domaine national dans la commune de Languidic, provient du 
fuit de Hohu. 

En somme, dans les actes recueillis sur cette liste, il n'y a de 
bien prouvés à la charge de Georges que l'excculion de Pierre 
le Moing, de MM. de It... et Eainé, et celle de Diuhaleiiier 
dont la culijabiiité était cvidoiile. 

Ij'cnievcriK'nt de M. de (Jucrhoi'iil n'cul pas pour eau-.»" I.i 
défection de ses eniaiils, mais rai-i|uibiti()n de I aliliaye de 



TENTATIVES D'ASSASSINAT CONTRE LE GÉNÉRAL GEORGES. J77 

Saint-Georges dans le Yendùmois. Le marquis de Querhoënt 
,. était d'ailleurs depuis longtemps devenu suspect au parti roya- 
liste; il avait été fort mêlé aux actes de la Révolution, non par 
esprit révolutionnaire, mais par peur, et plus d'une fois le 
parti royaliste lui avait fait déjà comprendre qu'en temps de 
révoluliou la peur est un crime impardonnable, et qu'il n'est 
pas permis de se confiner dans la neutralité. 

A l'époque dont nous parlons, il fut saisi par une bande de 
chouans au Boisrouault, dans la commune de Caro, et trans- 
porté dans un château voisin, au Brossais, où il se trouva en 
présence de dix hommes masqués qui lui firent signer un enga- 
gement de quarante-huit mille livres, qui quelques semaines 
après furent acquittées par son fils entre les mains de l'abbé 
Guillevic. 

Mais ce sont là des actes désespérés d'un parti aux abois, 
sur lesquels il faudrait tirer un voile. Us sont, du reste, dans la 
destinée fatale des guerres civiles, qui tôt ou tard dégénèrent 
forcément en pur brigandage. 

Georges, d'ailleurs, se lassa bientôt de cette guerre de re- 
présailles où il n'y avait point de gloire à recueillir, et qui était 
si contraire à sa nature chevaleresque. A la fin de 1801, il 
passa en Angleterre, emmenant avec lui quelques officiers pour 
lesquels il avait obtenu un traitement du gouvernement an- 
glais. Parmi eux se trouvaient : Guillemot, de Troussier, Le 
Tliieis, Jacques Eveno, Gainber, Audran, Pobéguin, Le Goë- 
ble, Michel, Leneillon, Bacbimont, Morvan, Jean-Louis Pour- 
chasse, Martin, Herniely, Lelan, Le Biliy, Grégoire Eveno, 
Dagorn, Le Louer, Lemercier, Guvomard, Thomazic, Le- 
peige, de Pénanstcr, Carré-Piquet, Périal, le Guern, Ligna- 
roux, Tamerlan, Bécouarn, Louis Picot, Le Bris, Droz, Le- 
vellec, (Jambay, Colanozet, Grandjean, Saint-Hilaire, Dujar- 
din. Le Gentil, Le Trébonnay, Yerrin, Hubert, Philippeaux, 
Brèche, Viver, les deux Bnijeul, Mainguv, Leméc, lludé et 
Lahaye. 

Les adjudants généraux, dont le grade correspondait h ce- 
lui de maréchal de camp, recevaient du trésor anglais six slifl- 



GEORGES CADOUDAL. 



lings par jour ; le chef de légion, quatre shellings ; les chefs d 
bataillon, trois; les autres, deux. 

Mais il est temps de rentrer en France et de revenir plu 
sieurs mois en arrière. 



CHAPITRE XX 



MACHINE INFERNALE. 



Bonaparte avait écrit à Fouché à la date da 15 prairial an VIÏI 
(4 juin 1800) : 

■< Georges, à ce qu'on m'assure, est de retour d'Angleterre. 
« Il est indispensable que vous le fassiez arrêter, ainsi que le 
« frère de Frotté, qui est dans l'Orne ; fi'é/mrfjncz aucun moyen 

a POUR AVOIR MORTS OU VIFS CES DEUX HOMMES. » 

De telles instructions devaient être trop bien exéculées par 
Fouché. L'atroce commentaire qu'il leur donna autorisait, 
certes, toutes les représailles; aussi put-on croire, lorsque 
éclata le complot de nivôse, que ce complot était la réponse 
du chef breton à ceux dont la police consulaire avait été si 
prodigue envers lui. 

Il n'en était rien. Georges a toujours affirmé de la manière 
la plus énergique qu'il était totalement étranger à l'attentat de 
nivôse, et ses plus intimes confidents, Rohu, Brèche, Hermély, 
d'Hozier, n'ont pas tenu un autre langage. 11 était en Bretagne, 
où il méditait des entreprises plus dignes d'un soldat, lorsque 
quelques hommes, égarés par la passion politique, dérobèrent 
à une société de jacobins la pensée de faire périr le premier 
consul par l'explosion d'un baril de poudre. 

J'ai connu beaucoup de survivants de cette époque. Or, 
tout ce que j'ai recueilli de leur bouche, tous mes souvenirs 
comme toutes mes traditions de famille, se réunissent pour 
nier la complicité de Georges Cadoudal ilaiis l'affaire de la ma- 
chine infernale. J'ajoule que cette conviction était partagée 
par tous ceux (]ui l'ont connu, ou ont été en relation avec 



280 GEORGES CADOUDAL. 

On lit dans les Souvenirs récemment publiés de M. de Ké- 
rigant : 

« Revenons au drame lamentable de la machine infernale. 
Il eut son origine dans les violences hypocrites dont le pre- 
mier consul se rendit coupable. J'en trouve une preuve dans 
les souvenirs de ma famille. En effet, dans le courant du prin- 
temps ou au commencement de l'été de 1800, très-peu de 
mois après la pacification, mon père et ma mère, retirés à 
Quintin, y vivaient dans une inquiétude continuelle. 

Il Un jour, une personne vint frapper à leur porte et de- 
manda mon père. La servante ayant répondu qu'il n'était pas 
à la maison, l'interlocuteur insista, en exprimant un vif désir 
de lui parler; il venait de loin dans cette intention, disait-ii. 

K Ma mère, occupée dans un appartement voisin, entendant 
ce colloque, sortit et se trouva en présence d'un homme étran- 
ger au pays; elle le fit entrer dans le salon, et, l'avant consi- 
déré de nouveau, elle lui dit : 

« — Je vous connais; je vous ai déjà vu; vous êtes un 
homme de Georges. 

11 — Oui, madame, c'est lui qui m'envoie vers votre mari, 
avec lequel il désire avoir un entretien; il est dans tel endroit, 
aux abords de la ville. 

•1 — Dites à Gadoudal que nous irons le trouver d.ins une 
heure, répondit ma mère. 

11 En effet, mon père, étant rentré, sortit un instant ajirès, 
donnant le bras à ma mère, qui tenait par la main mon frère 
ahié, âgé de onze à douze ans. Ma famille trouva Gadoudal à 
l'endroit indiqué, et, après une conversation préliminaire, les 
concernant particulièrement, il leur fit un tableau navrant du 
sort malheureux fait aux anciens royalistes, traqués comme des 
héles fauves, rt ne snchnnt jilus où reposer leurs tètes. Il leur 
cita un nombri' iMnilculiiMi' ilc violences et de trahisons exer- 
cées par les ordres du premier consul; il le représenta comme 
l'homme le ])lus dangereux, enfanté |iar la llévolulion, coniro 
la monarchie ot la sociéli;. 

u Ajifcs avoir expliinié, ce que le temps a Inip rnnlii in'!, les 



MACHINE INFERNALE. 281 

vues ambitieuses et sans conscience de ce nouveau maître du 
p.'ivs, Cadoudal concluait à la nécessité d'en débarrasser la 
lin lice. Pourtant il se défendit énergiquement de vouloir re- 
( ourirà l'assassinat. Pensant toutefois qu'il était permis d'user, 
a I égard de Bonaparte, des moyens employés par celui-ci pour 
;h river au pouvoir, connaissant les habitudes du premier con- 
-,11 1 dans certaines circonstances, il voulait, disait'il, l'attaquer 
,111 milieu de sa garde consulaire, en nombre égal; c'eût été 
u\io autre sorte de combat des Trente; mais, sacbant Bona- 
parte entouré d'hommes choisis, l'intrépide chef royaliste vou- 
, lait de son côté en faire autant, et il sollicitait le concours de 
mon père. 

«Celui-ci, la tète appuyée sur ses mains, ne répondit rien ; 
mais ma mère répliqua immédiatement : 

II — Non, Georges, mon mari ne peut vous accompagner, il 
n'ira pas, il s'est engagé sur l'honneur à ne plus reprendre les 
armes; il doit tenir sa parole; il arrivera ce qu'il plaira à Dieu. 

Il Peu d'instants après, Georges Cadoudal et mon père se sé- 
parèrent pour ne plus se revoir. 

II En somme, les affirmations de Georges Cadoudal dans 
cette entrevue, affirmations qui m'ont été répétées cent fois, 
avaient parfaitement convaincu ma famille qu'il ne voulait à 
aucun prix recourir à l'assassinat, moyen tout à fait antipa- 
thique à son caractère; il était violent, mais héroïque. Les dé- 
marches faites par lui à cette occasion près de mon père et de 
plusieurs autres ont toujours fait douter à ma famille de sa 
complicité dans l'affaire de la machine infernale. " 

Voici en outre comment s'exprime dans ses Mémoires le pre- 
mier des officiers que nous avons cités plus haut : 

« Vers le milieu de l'année 1800, le général nous convoqua 
au nombre de quatre, savoir : Debar, Robinault de Saint-Ré- 
geanl, le chevalier de Trécesson et moi. Il nous exposa qu'il 
avait besoin de l'un de nous pou?- une mission à Paris. Saint- 
Ilégeant, comme le plus ancien des officiers présents, prélen- 
dit avoir droit d'obtenir la préférence. Le général, acceptant 
la proposition, lui dit: » Je vous donnerai les moyens d'arri- 



282 GEOUGES CADOUDAL. 

" ver jusqu'à la capitale, et là vous vous mettrez en relatior 
(i avec les personnes que je vous indiquerai et avec lesquelles 
« vous vous entendrez pour l'achat du nombre de chevaux, 
« d'habits et d'armes que je vous désignerai et dont je vien- 
« drai me servir plus tard. » 

« Saint-Régeant partit. Quand nous apprîmes que les tuiles 
des toits étaient tombées sur la voiture du premier consul, par 
suite de l'explosion de la machine infernale, Georges entra 
dans une violente colère, et il nous dit : « Je parierais que c'est 

" un coup de tète de ce b de Saint-Régeant. Il aura voulu 

" venir prés de nous se vanter de nous avoir, à lui seul, dé- 
« barrasses de Bonaparte. lia dérangé tous mes plans. D'ailleurs, 
« nous ne sommes pas en mesure d'agir'. « 

Ces souvenirs paraissent en contradiction avec certaines 
pièces officielles, notamment avec la lettre de Georges à 
Saint-Régeant, sous la signature Gédéon, qui est le seul do- 
cument à l'aide duquel certains historiens ont pu rattacher le 
nom de Georges à l'œuvre abominable de Saint-Régeant. 

Mais que résulte-t-il du passage que je viens de citer? Un 
fait bien connu de tous ceux qui ont étudié de près la vie de 
l'indomptable Breton. C'est qu'il a toujours songé à transpor- 
ter à Paris le foyer de l'insurrection royaliste, à y réunir des 
forces suffisantes pour attaquer la garde consulaire, et que, 
dans ce but, il n'a cessé d'entretenir des relations avec les 
hommes d'action que rentermait la capitale et jusque dans l'ar- 
mée républicaine elle-même, où il avait de nombreux attidés. 
Dans ce but, lors(|u'il vit Sainl-Hégeant délerniiné à se 
rendre à Paris, il le chargea d'y " réunir des moyens » . Saint- 
Régeant lui avait annoncé une action prompte et vigoureuse. 
De là les ternies de la lettre signée Gédéon, dans laquelle 
G('(>r{;es lui rapjielle sa promesse à mots couverts * . 

il il prouvé dans son piorcs t\iic coite lettre lu; put exercer 

' .MéiiKiIrcs (le lluliii. 

2 Vuir iiiix l'iiîi-es jusiiticalivus. — Il faiil iiissi iom.iii|iu'i (|iii' ('.im)I(Ji's rlall 
en l'ulatliiiin siiivii'n avirc l':i|jiMirc de Paris «l loiit |)ni'lii'iill('i'oiiiiMit nvirr llyilc 
du Nuiivilli', avec qui il i^'étaic lié luii du non untrvvuo avuu la |ii'i'niiei'Coniinl. 



MACHINE IMERNALE. 28^» 

aucune influence sur l'auteur de l'altentat de nivôse. On peut, 
si 1 on veut, y voir la preuve que Georges connaissait Tinten- 
tiou de Saint-Régeant de se rendre à Paris dans le Lut d y 
frapper un grand coup. Quant au moyen, nous réjtetons que 
Georges v fut absolument étranger, et que ce moyen est propre 
à l'exécuteur lui-même. Nul n'a le droit d'associer son nom 
au complot de nivôse, il n'en fut ni l'auteur, ni l'instigateur, 
ni le complice. 

Telle est d ailleurs l'explication que Georges donne, à Lon- 
dres, aux représentants du comte d'Artois et au comte d'Ar- 
tois lui-même, qui, trompés par les premiers rapports de po- 
lice, lui reprochaient d'avoir eu recours à un moyen indigne 
de la cause royaliste, pour se défaire du premier consul. Geor- 
ges avouait avoir eu connaissance du voyage de Saint-Régeant 
à Paris, mais il affirmait que celui-ci avait pris sur lui de re- 
courir à l'odieux moyen de la machine infernale. 

En effet, il est aujourd'hui prouvé que Saint-Régeant, quand 
il partit de la Bretagne pour Paris, n'avait pas reçu l'ordre de 
se défaire du premier consul. Ce ne fut qu'à Paris même, où 
ses rapports avec les jacobins lui apprirent l'existence de la 
machine de l'ingénieur Chevalier, qu'il se décida à recourir à 
ce terrible moyen de destruction. 

Les républicains devaient donc très-légitimement être accu- 
sés d'être les véritable» auteurs de la machine infernale. Bo- 
naparte lui-même ne s'y trompa point; ce furent les jacobins 
qui subirent les premiers éclats de sa colère. " On ne nie fera 
« pas prendre le change, s'écriait-il; il n'y a eu ni chouans, ni 
« émigrés, ni ci-devant nobles, ni ci-devant prêtres. Je connais 
«les auteurs, je saurai bien les atteindre et leur infliger un 
Il châtiment exemplaire. " 

Ou déporta cent trente individus dunt plusieurs étaient dé- 
signés comme septembriseurs par la voix publique. Malheu- 
reusement les premières investigations de la police mirent 
bientôt en lumière les vrais coupables de l'explosion qui avait 
f:iilli tuer le premier consul. C'étaient les royalistes, et eu pre- 
mière ligne .Saint-Régeant, Limoclan et Carbon. 



284 GKOKGES CADOUDAL. 

'L'Histoire des guerres de VOiiest, de M. Théodore Muret, 
a publié des délails tout à fait inconnus, tant sur la prépara- 
tion de la machine que sur les circonstances qui en firent 1 
manquer l'effet. Nous le prendrons pour guide dans le récit 
qui va suivre. 

A cette époque, la rue Saint-Nicaise se prolongeait très-loin 
sur le Carrousel, puisque VHotelde Aantes, qui a longtemps 
survécu, appartenait à cette rue qui avait fort peu de largeur. 

Le premier consul, pour se rendre à rO()éra, rue de Riche- 
lieu, devait prendre cette voie étroite. Saint-Régeant, Limoë- 
lan et trois ou quatre individus associés ii leur projet, voulaient 
chacun se dévouer pour mettre le feu; on lira au sort, qui dé- 
signa Saint-Régeant. La machine, remplie de poudre et de 
mitraille, avait l'apparence d'une de ces voitures de porteur 
d'eau qui circulent dans Paris. Dessous était adaptée une bat- 
terie de fuëil, que l'on devait faire jouer avec la main, en se 
plaçant soi-même sous l'appareil. C'était la plus complète cer- 
titude d'être anéanti au moment même. 

En examinant les lieux, Saint-Régeant vit qu'il existait dans 
cette rue un enfoncem.ent de maison, et que de cet enfonce- 
ment il pourrait faire agir la batterie avec un fil de fer dont il 
tiendrait l'autre bout, et se garantir ainsi de l'explosion : l'in- 
stinct de conservation peut agir sur l'homme le plus intrépide, 
Saint-Régeant calcula qu'il n'était pas impossible de se ména- 
ger ainsi une chance de salut dans l'exécution de son atroce 
projet; mais au lieu de placer le cheval et la voilure en long 
contre les maisons, il dut la placer en travers pour être à por- 
tée de son ressort. On a dit (|u'il avait fait tenir le cheval par 
une |)elite fille qu'il vouait ainsi à une mort inévitable. Ce fait 
est entièrement conlrouvé. Le moyen imaginé est bien asse^ 
odieux en lui-mému sans qu'on cherche h l'aggraver par des 
détails apocryphes. 

I-e pi'emier consul quitta les Tuileries le 3 nivôse de 
l'an IX [2A décembre ]M((0) à huit heures un quart pour se 
rendre à r(.)|)éra, oii l'un dminail la Creolioii, d'Haydn. 
Les généraux Laniics, lierlhicr et Ijaurislon l'aecompa- 



JIACHINE INFERNALK. 285 

;naienl. Un détachement de gardes suivait la voiture au lieu 

le lu précéder. Ce fut ce qui sauva le premier consul, car 

éi[uipage arriva dans l'étroit passage de la riie Saint-Nicaise 

nus avoir été annoncé ni par le détachement, ni par les com- 

)lices eux-mêmes, qui ne vinrent pas avertir Saint-Régeant du 

lépart du premier consul, soit qu'ils n'eussent point reconnu 

équipage, soit qu'ils en eussent été empêchés par la foule. 

La rue était en grande partie barrée. Le cocher, apercevant cet 

jl>>tacle, voulut le culbuter s'il ne pouvait l'éviter. Pressant 

vi\ ement son attelage, il lança en passant un vigoureux coup 

le fouet au cheval de la machine pour le rejeter sur les mai- 

- 'ii>. Ce mouvement dérangea la position de l'appareil de 

Saiiit-Régeant ; il y eut dans l'explosion un moment de retard, 

(le ïorte que la voiture du premier consul avait déjà dépassé 

le ( oin de la rue Saint-Honoré quand elle eut lieu. 

Klle fut terrible. La voiture faillit être renversée, les vi- 
tres en furent brisées; un des soldats de l'escorte, qui se trou- 
vait encore dans la rue Saint-Nicaise, fut tué, ainsi qu'une dou- 
zaine de personnes. Le premier consul et ceux qui l'accom- 
pagnaient crurent d'abord qu'on avait tiré sur eux à mitraille ; 
ils s'arrêtèrent un instant et surent bientôt ce qu'il en était; ils 
continuèrent leur route et entrèrent à l'Opéra, où le premier 
consul voulait se montrer. 

On disait déjà que, pour l'atteindre, les brigands avaient fait 
sauter tout un quartier de Paris. 

Saint-Régeant fut renversé par la secousse ; il se releva tout 
meurtri, presque suffoqué. 11 put toutefois gagner la rue des 
Prouvaires, où il s'était réservé un asile, et pendant quelques 
jours il put se soustraire aux recherches et donner à ses amis 
les détails que l'on vient de lire, en avouant l'idée de conser- 
vation qui seule avait fiit manquer le coup. Carbon fut arrêté; 
Saint-Hégeant le fut aussi bientôt. Ils furent tous deux exécu- 
tés le 21 avril. Oarbon, homme vulgaire et grossier, montra 
de la faiblesse. Saint-Régeant mourut courageusement, après 
avoir rcnq)li avec ferveur ses devoirs religieux. Linioèlan ne 
put être saisi. Plus tard il passa aux Etats-Unis, où il se lit 



28S GEOIIGES CADOUDAL. 

prêtre et acquit une certaine célélirité sous le nom H'abhe de 
Closrivière comme auteur d'ouvrages ascétiques. 

Il suffit pour reconnaître que Georges était étranger à l'at- 
tentat connu dans l'histoire sous le nom de Mac/une infernale, 
de lire attentivement le rapport de Fouclié du 31 janvier 1801. 

Après avoir constiité dans ce rapport l'arrivée successive 
à Paris de plusieurs officiers de l'armée de Georges, Foucbé 
ajoute : 

« 11 n'est d'abord question dans ces conciliabules que des 
plans pour assurer le vol des fonds publics, que de projets 
vagues et indéterminés contre le ^oywernement, quedes moyens 
de rallumer la guerre civile. 

ic Limoëlan et Saint-Régeant acbètent, le 8, chez Bourin, 
au Palais-Egalité, chacun un nécessaire d'armes de cinquante 
louis; ils les essayaient au bois de Boulogne. 

«Le 15 janvier on se rassemble pour se dire le moment et 
le genre de l'assassinat. » 

Plus loin, Foucbé constate que l'idée du complot républi- 
cain de Chevalier fit s'arrêter à l'explosion de barils de poudre. 
Le fait est du reste positif et admis par tous les historiens. « La 
« machine de Chevalier, dit M. Thiers, lui avait suscité l'idée 
1" de faire mourir le premier consul au moyen d'un baril de 
Il poudre chargé à mitraille. Foucbé a pu connaître une partie 
<i de la vérité, puisqu'il avait deux agents parmi ceux qui fu- 
« rent présents aux conciliabules qui précédèrent l'exécution 
n de cette déplorable affaire de nivôse, n 

II résulte du rapport : 

1° Que les agents de Georges étaient arrivés à Paris sans 
])rojet déterminé, mais dans le but et avec l'intention de pro- 
filer de toutes les circonstances favorables pour rallumer le 
feu de l'insurrection royaliste; 

2° Que la pensée d'un comiiiol contre la vie du premier 
consul, (•( ru parliculiei- de le faire |)érir ])ar rex|)losion 
d'un baril de |)oudre, E.ST ni:e I'oSTl■:IUEnlEME^T A Liarn Aii- 
iiivÉr:. 

Donc (Jeorges, qui se trouvait à cette é|ioque dan-; le Mor- 



MACHINE INFERNALE. -JS" 

:tihan, n'a même pas eu connaissance d'un pareil projet. Il a 
té conçu, préparé et exécuté à Paris, loin de son influence et 

ie ses conseils, et en deliors de sa participation '. 
Ceci est de la dernière évidence. 
L'horreur pour le crime de nivôse ne fut pas d'ailleurs aussi 

jniverselle qu'elle pourrait l'être aujourd'hui. Il v avait dans 

tous les partis des hommes assez légers pour admirer l'atroce 
énergie et le secret profond qu'il avait fallu pour commettre 
un semhlable attentat. Les révolutionnaires, qu'on accusait, 
en général, étaient fiers de l'événement qu'on leur imputait. 

Nous dirions volontiers qu'il faut avoir vécu dans des temps 
imprégnés de l'esprit de révolution, et où le souvenir des atro- 
cités conventionnelles était encore vivant, pour rencontrer tant 
de légèreté de langage chez des hommes qui seraient eux- 
mêmes incapables de commettre des actes pareils. Nous se- 
rions mal fondés, du reste, à parler de la douceur de nos 
mœurs, qui éloignent jusqu'à la possibilité de pareils atten- 
lats, par le temps de dynamite et de pétrole qui court. De nos 
jours, le crime de Saint-Régeant a élé dépassé de toute la puis- 
sance qu'ont les nouveaux engins de destruction sur la poudre 
ordinaire. Qu'est l'attentat qui n'a pas même touché aux che- 
veux de Bonaparte auprès de celui qui a de nos jours frappé 
de mort le czar Alexandre à la porte de son palais? et toutes 
ces insurrections dont ces pages rappellent le souvenir, que 
sont-elles auprès de l'abominable Commune qui a épouvanté 
le monde de ses atroces forfaits ? 

Terminons enfin ce que nous avions à dire de cette déplo- 
lable affaire par ces paroles de M. de Bonald, qui avait peut- 
être en vue l'attentat de nivôse quand il les a tracées : « Des 
Cl sottises faites |)ar des gens habiles, des extravagances dites 
« par des gens d'esprit , des crimes commis par d'honnêtes 
« gens... Voilà la Révolution ! » 

La mort de Mercier et la découverte des papiers qu'il por- 

' Voir aux Pièces jiisliticatives la let'ic du ininislre de la police au ,<ii|ei <le 
l'arreslatiuii à laire de Geuigea, Liinotilati, llyde de Neuville, et le :>i[>iialeiiieiit 
de (ieorpea. 



288 GEORGES CADOUDAL. 

tait eurent pour résultat de mettre le gouvernement au courant 
des projets du général breton. On saisit sa correspondance 
avec Monsieur, avec le comte de la Chapelle et le chevalier de 
la Pelouse, l'homme d action du cabinet de Louis XVIIl. 

On sut par là qu'il avait des intelligences à Belle-Isle et à 
Brest, car il avait écrit à la date du IG janvier : 

Il Je viens de recevoir votre lettre du 10 décembre; elle 
« n'est pas fort consolante, surtout après celle dont vous aviez 
Il chargé P... (Prigent) '. Dans la première vous donnez pour 
Il ainsi dire des certitudes, et dans celle-ci vous ne donnez que 
Il de faibles espérances. Vous devez sentir cependant que 
Il notre position demande du positif, et cela promptement. 
Il Nous sommes ici à chaque minute exposés aux poignards des 
Il assassins ; notre devoir, les instructions reçues, et l'espérance 

n devoir encore se renouer quelque chose , nous y retien- 

« nent. Pas un de nous n'en bougera avant de recevoir des or- 
« dres; vous devez juger avec quelle impatience nous les at- 
II tendons. 

Il Je ne vous parlerai ni de la position des armées de l'Au- 
II triche, ni de l'armistice exi>tant entre elles et les armées de 
Il la République; seulement je vous observerai que tout an- 
II nonce ici la paix comme assurée; et, d'après les apparences, 
Il cette fâcheuse nouvelle n'a malheureusement que trop de 
Il fondement. Dans le cas où elle se confirmera, de quels 
Il moyens veut-on <jue nous nous servions pour conserver en- 
II core au Roi des sujets fidèles dans l'Ouest"? Après y avoir 
Il mûrement réfléchi, voici les deux seuls moyens que je crois 
Il les plus propres pour parvenir à ce but. (Je suppose la paix 
Il faite avec l'Empereur, et que les puissances du Nord ne se 
Il déclarent pas contre l'usurpateur.) Premier moyen : Obte- 
11 nir du gouvernement britannique de prendre à son service, 
Il sur le i)ie(l dos régiments anglais, deux à trois régiments de 
u l'iiiléiicur : on composerait ces corps des hommes les plus 
« ardents dans toute la Hretagne, et dès que les circonstances 

I Prirent l'tail en n'iiliii- le ilief tien coiiiricrs de l'iirinéc de Iticlajiic. 



MACHINE INFERNALE. ogj 

■Il leur permettraient de s'y jeter, il est hors de doute qu'ils 
« parviendraient à insurger cette province. Mais les chefs, 
« avant de faire cette démarche, exigeraient du gouvernement 
a la promesse formelle, par écrit, que ces corps ne seraient 
« pas licenciés, quels que fussent les événements. Si les cir- 
II constances ne permettaient pas au gouvernement britanni- 
II que d'adopter le premier moyen, qui est, sans contredit, le 
Il plus sûr, voici le second, qui peut aussi réussir, mais qui of- 
11 frira bien des difficultés aux acteurs. 

u Permettre aux chefs de légion, et même à quelques adju- 
11 dants généraux tout dévoués, qui ne sont pas encore trop 
a compromis, de se ranger avec l'usurpateur; d'en obtenir 
« des sûretés qui leur permettent de vivre tranquillement dans 
« leur pays et les mettront à même de communiquer libre- 
K ment avec leurs officiers fidèles, qui, d'après les instructions 
« qu'ils en recevront, maintiendront certainement le pays. Que 
Il Son Altesse Royale Monsieur adopte dans sa sagesse celui de 
« ces moyens qu'il croira le plus convenable. Mais je vous 
a prie, mon cher comte, de vous empresser de nous faire con- 
u naître celui qu'il aura choisi. Dans tous les cas, prévenez, je 
a vous prie, Son Allesse Royale, que je serai obligé de faire 
u banqueroute, si, dans vingt-cinqjours au plus tard, je ne reçois 
a quatre mille louis. — On m'avait promis cette somme par mois, 
u sans comprendre Brest, qui me coûte aussi infiniment; et 
u depuis que je suis rentré, je n'ai reçu que quatre mille livres : 
u surtout réponse en poste ; vous sentez notre positinn. Si on 
u n'adopte pas le premier moyen, je me verrai forcé de passer 
u en Angleterre avec cinq ou six officiers; je me flatte qu'on 
u leur accordera un traiteniniit hminéte : réponse positive à 
u cet article. 

u Mes commissaires sont de retour de Belle-I-,le : d'après 
Il leur rapport, je ne réponds pas absolument du succès; mais 
u j'ai de grandes espérances de réussir, les événements per- 
u mettent de donner de l'enthousiasme. Vous savez l'cxpédi- 
u tiondonl parle la lettre du {jénéral Maitland, que j'ai laissée 
j à Son Altesse Royale; j'ai pris les mesures les plus justes 

19 



290 GKORGES CADOUDAL. 

" pour la faire réussir. La garnison est composée de presque 
« tous hommes à moi. Soutenu de voltigeurs, et peut-être sans 
s être soutenu de forces étrangères, je pourrais tenter cette 
K opération. Si elle réussissait, elle nous mettrait à même d'at- 
tt tendre d'heureux événements, en nous recrutant considéra- 
u blement; il faudrait seulement être protégé par les vol- 
i' ligeurs et soldé par le gouvernement; surtout, décision 
n prompte. " 

Cette lettre, inscrite au registre de correspondance de 
Georges, saisie par un détachement de la 54' demi-brigade 
qui opérait une fouille sous les ordres du capitaine Gérard, et 
un billet de Rivoire, enseigne de marine à Brest, ne laissaient 
plus de doute sur les plans de Cadoudal. Il avait formé le pro- 
jet d'enlever Brest et Belle-Isie en Mer, dont le général Quen- 
ton avait le commandement. La 77' demi-brigade, les batail- 
lons francs, entraient dans la conspiration qui devait livrer les 
deux ])laces de guerre. La correspondiince saisie sur Mercier 
signalait sous le nom de Sornin l'enseigne de vaisseau qui 
était à Brest l'agent de Georges, et dont le vrai nom était Bi- 
voire. Le préfet maritime de Brest fit rechercher Rivoire, qui 
était absent. Une perquisition opérée chez lui iiniena la dé- 
couverte de plusieurs ])ièces importantes, notamment un mé- 
moire au conseil des princes, tant sur les moyens de sur- 
prendre Brest que sur l'amnistie à donner en cas de restaura- 
lion. Rivoire, traduit devant les tribunaux militaires, parait ir- 
résolu; on le condamne i^ la détention, espérant, plus tard, 
pouvoir lui arracher quelques révélations. Le même jour, 
Kibb, agent des rovalisles à Bell('-I>le, était passé par les 
armes. 

Dans ces circonstances, Bernadotte juge qu'il faut se mon- 
trer implacable. Un camp était formé à Ponlivy, au centre du 
pays insurgé; des garnisons occu|)aient les villes iniportantes; 
des riiiitdtnicinciils ('t;iienl |)lac('s d.iiis les localités secon- 
daires. 

Bar arréti- «In IK ]>r,iirj;il ;in IX, en in.ii ISOl, des colonnes 



MACHINE INFERNALE. 201 

irent créées pour parcourir tous ces points. Chacune avait à 
suite une commission militaire ambulante pour juger sans 
élai les individus arrêtés '. 

• Pièces justificatives. Lettre île BernaJotte au ministre, au sujet de la 
>nspiration Je Belle-Isle. 



CHAPITRE XXI 

CONSPIRATION DE 1804. 

C'est à Londres que Georges conçut la première pensée 
d'attaquer Bonaparte, en plein jour, dans Paris même, avec 
un bataillon formé de l'élile de ses chouans'. Depuis long- 
temps il pensait, comme Annibal, " que les Romains ne 
« pourraient être vaincus que dans Rome » ; cette politique 
de l'audace était devenue celle du chef breton, depuis que 
le sort des combats l'avait trahi sur les champs de bataille du 
Morl)ihan, depuis qu'il avait été abandonné, délaissé par les 
chefs de l'Anjou, du Poitou et du Maine; il disait : » Nous ne 
(i vaincrons la révolution que dans Paris « ; et dès lors il son- 
gea à transporter l;i résistance ou plutôt l'attaque dans la ville 
où s'étaient accomplis tant de révolutions, tant de changements, 
de coups d'Etat et de coups de main. 

Pichegru, qui était à Londres depuis son échappement de 
Sinnamary, entra dans ce projet, ainsi que le comte d'Artois et 
le ministère anglais, et, par l'intermédiaire du général Lajolais, 
il avait donné les plus fortes espérances d'y faire entrer le gé- 
néral Moreau. Malheureusement, il y avait bien des illusions 
dans ces espérances, et leur principal intermédiaire, Lajolais, 
étuit un homme trop peu consistant pour qu'on pût attacher 
quelcpic importance h son témoignage. 

C'est pourtant sur des bases aussi fragiles cpiallait iMre édi- 
fiée une des plus vastes enti'epiiscn iiii'ail j;imais ninçues cer- 
velle huninine. 

I Viiii 1.1 ii'iirc (11' Ccori'PH .'i Vnl in (liiilIriiKil, nu luiint «le vue de l.i 

|iii'|i.ir.i(ii>ii ili' 1.1 i'i>ti'^|iii'(illiiii. 



CONSPIIIATION DE 1804. 293 

La brouille de Moreau et du premier consul était publique. 
Le premier avait refusé de se rendre à une revue présidée par 
Bonaparte, et le second, toujours prêt à rendre offense pour 
offense, s'était abstenu d'inviter Moreau à un festin qu'on don- 
nait annuellement pour célébrer l'anniversaire de la fondation 
de la République. 

Moreau, ce jour-là même, était allé dîner, en habit de ville, 
iivec plusieurs autres officiers mécontents, dans un de ces lieux 
où l'on est vu de tous, accentuant ainsi une brouille à laquelle 
ie public donna bientôt toutes les proportions de la haine la 
plus caractérisée. 

En outre, dans cette rivalité, Moreau obéissait surtout à 

I impulsion de sa belle-mère et de sa femme. Ces ambitieuses 
pi'rsonnes, éblouies de la fortune de Joséphine, ne cessaient 
de dire à Moreau qu'il était le général accompli, le citoyen 
niiideste et vertueux, tandis que Bonaparte était le capitaine 
iinpriident et heureux, usurpateur sans génie, qui osait ren- 
verser la République et monter sur les marches du trône. De 
|iai cilles suggestions trouvaient dans Moreau un cœur trop 
bien disposé à les accueillir. 

'les faits, publiés à Paris, parvinrent bientôt aux oreilles des 
Conjurés de Londres. Le comte d'Artois, ne se contenant plus 
de joie, s'écria : « Si les deux généraux sont d'accord, je serai 
K bientôt de retour en F'rance. » 

Il fut convenu, dans une réunion, qu'on se rendrait en 
France pour mettre la dernière main à l'entreprise ; que Pi- 
chegru serait chargé de s'aboucher avec Moreau, de sonder 
ses dispositions, et que Georges partirait en avant-garde avec 
les chouans. 

Laissons parler ici M. de Guilheimy ' : 

« Connu depuis I79!>, par sa ténacité de fer, sa grande 
bravoure et son audace dans l'insurrection du Morbihan, Ca- 
doudal avait été forcé de rendre les armes l'année suivante. 

II s'était retiré en Angleterre, où il avait été fort bien accueilli 

' Papiers d'un émii/rc. Lettres et notes extraites du portefeuille du haron 
(le Ouilhcrmy, elc, etc., page^ 119 et suivantes. 



294 GEORCI.S CADOVDAL. 

des princes, et attendait l'occasion de recommencer la lutte. 
Déjà, vers le mois d'août 1802, de'sireux de se mettre en rela- 
tion avec Varsovie, il s'était adressé à M. de Guilhermy pour 
le prier d'en écrire au Roi ; mais comme un autre intermé- 
diaire l'avait mis, en ce même temps, en rapport avec le comte 
des Cars, « qui le reçut comme on reçoit le fils d'un meunier, 
« c'est-à-dire, comme il ne lui convenait pas d'être reçu », les 
choses en étaient restées là. Sans celte maladresse du re])ré- 
sentant du Roi, Sa Majesté aurait eu dès lors la direction de 
l'entreprise, et l'eût eue sans partage. Malgré cela, M. de Guil- 

hermv avait continué à voir le partisan breton Dans un 

déjeuner en téte-à-tête auquel il avait convié M. de Guilhermv, 
Gadoudal l'avait entretenu longuement de différentes choses 
qui avaient amené son invité à lui conseiller d'envoyer à Var- 
sovie un homme jouissant de toute sa confiance pour exposer 
tous ses plans et les soumettre à l'approbation de Sa Majesté. 
Mais l'arrivée ;i Londres de quelqu'un venant d'Edimbour;; 
avait annulé l'effet de ces sages conseils, Georges Cadoud;il 
ayant trouvé, par l'entremise dudit personnage, toute facilité 
pour traiter avec Monsieur et les Anglais, sans qu'on négli- 
geât aucun des objets essentiels. A défaut de l'avis du Roi 
(il aurait fallu l'avoir tout de suite), on demanda et l'on obtint 
celui de Monsieur. Son Altesse Royale avait donc pris la tète 
de l'entreprise, qu'elle devait, assurait-on, suivre incessam- 
ment de sa personne; et, à partir de ce jour jusqu'au dénoù- 
ment, M. de Guilhermv n'eut plus connaissance de rien. 

K Le projet du hardi iJreton était d'attaquer le premier con- 
sul et son escorte, homme à homme, à armes égales, et, ajirés 
s'élre emparé de Bonaparte, de mettre h l'instant même à sa 
place, à litre provisoire, un chef capable, pour commander la 
force j)ubli(|ue et maintenir l'ordre. On eût ensuite proilamé 
Louis XVllI; mais le Roi resta jusqu'à la lin compItHcnicnl 
étranger à la conspiration, ainsi que les Coudé. 

" Ce projet de condial à armes égales semblait alors la con- 
linualiun toute naturelle et chevaleresque de la (;uerre civile. 
On ne j)eut niéconnailre (pie le pouvoir ne fût tlcvenu, depuis 



CONSPIRATION DE 1R04. 295 

1793, l'enjeu de luttes sanglantes ou d'intrigues n'ayant créé 
d'autres droits que celui du plus fort ou du plus rusé. Aucun 
caractère sacré ni aucun prestige moral ne protégeait les au- 
torités éphémères parvenues à donner successivement des lois 
à la France à partir de 1792. 

« L'homme intrépide que cette aventure avait tenté eût mé- 
rité de trouver plus de crédit auprès de Louis XVIII et une 
direction plus sage que celle du comte d'Artois. 

'Georges Cadoudal voulait n'emmener avec lui que des pay- 
,-ans bas bretons f|ui lui eussent obéi aveuglément. Mais les 
|ier3onnages avec lesquels il se concerta, quand il eut été ré- 
|)oussé par les hauteurs de iL de Cars, lui imposèrent de 
jirendre des gens plus considérables, qu'il n'était pas pos- 
îilile de faire marcher sans leur dire oîi ils allaient : alnclrmali 
liibes. » 

" Pichegru, quoique paraissant mêlé à tout cela, ne con- 
naissait pas le plan adopté, mais on espérait pouvoir l'em- 
plover en dernier lieu. Il fut convenu qu'il ne s'engagerait à 
rien par écrit, ne devant se déclarer qu'en cas de réussite et 
être prêt à se montrer très-hostile aux conjurés en cas d'échec, 
de sorte qu'en mettant les choses au pis, son procès devenait 
très-difficile à faire. 

n Comme ^L de Guilhermy représentait à plusieurs officiers 
de Cadoudal, venus chez lui pour le voir avant de quitter Lon- 
dres, que le Roi n'approuvait aucun mouvement de leur part, 
ils lui répondirent : « qu'une personne auguste les avait assu- 
B rés du contraire « ; c'en était assez pour lui fermer la bouche. 
Il reçut de l'un d'eu.t des papiers cachetés à ouvrir en cas de 
mort, et put facilement deviner quel jirojet on poursuivait; 
mais il les crut moins avancés qu'ils n'étaient, et demanda trop 
tard pour réussir, qu'on invitât ces braves gens à se tenir tran- 
(|uilles et à sortir de France, n 

Cette citation de Ihomme intègre attaché à la légation du 
Roi à Londres montre encore combien était grande l'animo- 
silé qui régnait entre la cour de Varsovie et celle d'Edim- 
bourg. 



•296 GEORGES CADOODAL. 

Toujours est-il que le 21 août 1803 fut le jour fixé pour le 
premier débarquement sur la côte de France. Georges partit 
de Londres avec sept compagnons : Hermely, la Haie-Saint- 
Hilaire, Brèche, sous le nom de Kirch, Joyaut, sous ceux de 
Dassas et de Ville-Neuve, Querelle, officier du Morbihan, 
comme les précédents, Troche fils et Louis Picot, que Georges 
s'était attaché en qualité de domestique. Georges portait dans 
sa ceinture un million en lettres de change qui avaient été 
fournies par le trésor anglais. 

En lui remettant cette valeur, Pilt lui avait recommandé 
d'éviter à tout prix de frapper mortellement Bonaparte. S'il 
était possible de l'avoir vivant, on devait l'envoyer en Angle- 
terre et de là, chose digne de remarque, le transporter dans 
l'ile Sainte-Hélène, qui était le lieu désigné d'ores et déjà 
pour la détention définitive de ce grand captif. 

Plusieurs faits secondaires vinrent empêcher !e départ des 
conjurés. Ils n'avaient pas quitté Londres ensemble pour plus 
de secret. En arrivant à Hastings, les trois premiers furent ar- 
rêtés sur la dénonciation d'un Anglais avec lequel ils avaient 
eu un démêlé. L'arrivée de Georges éclaircit tout, et ils furent 
mis CTi liberté. Puis, au moment de mettre à la voile, ce der- 
nier fut atteint d'un mal de dents qui le faisait horriblement 
souffrir. Ses amis rengagèrent à se délivrer de la dent malade, 
et à ne pas partir dans cet état au moment où il avait besoin 
d'être assuré de toute sa liberté d'esprit. Or, Georges crai- 
gnait de se faire arracher une dent. Pour le décider, ses amis 
durent employer toutes leurs instances. Un dentiste fut ap- 
pelé; le costume râpé dont il était revêtu ne donnait pas une 
haute idée de son talent d'opérateur, (jeorges livra avec ré- 
pugnance sa bouche au dentiste, qui lui enleva sa dent du pre- 
mier coup avec une grande dextérité. Le j)atient fut si con- 
tent qu'il voulut le payer royalement. — « Donne-lui vingt- 
11 cinq guinées » , dit-il à .loyaut, son trésorier. Joyaut trouva 
cette largesse excessive et crut que ro|jérateur serait payé 
d'une f;iron assez princière avec cinq guinées qu'il lui rcn>it. 
Effectivement, le dciilislo n'avait jamais eu affaire à un client 



CONSPIRATION DE 1804. 297 

iiissi magnifique, el il revint bientôt tout habillé de neuf pour 
eniercier le généreux Français. 

Au pied d'une falaise escarpée, la falaise de Biville, à quatre 
■ieues au nord de Dieppe, près du hameau de Penli, célèbre 
par son camp romain, se trouvait l'endroit désigné pour le dé- 
barquement des conjurés. Montés sur le Vencego, cutter com- 
jmandé par le capitaine Wright, officier d'une habileté, d'une 
énergie éprouvées, Georges et ses compagnons devaient ga- 
gner cet endroit et une position qui leur serait indiquée parla 
lumière d'une lanterne. 

Le long de cette falaise se trouvait une issue mystérieuse, 
pratiquée dans une fente de rochers el connue des contreban- 
diers seuls. Un câble descendait le long de cette fente et tou- 
illait à la mer. A un cri qui servait de signal, les gardiens du 
jiussage secret jetaient le câble que le contrebandier saisis- 
sait et à l'aide duquel il gravissait le précipice, haut de deux 
nu (rois cents pieds, en portant un lourd fardeau sur les épaules. 
(,( iiains affidés de (Jeorges avaient découvert cette ruse et s'en 
ri. lient approprié l'usage. Restait à compléter la communica- 
lidii avec Paris, et pour cela ils avaient établi une suite d'a- 
gir-, soit dans des fermes isolées, soit dans des châteaux ha- 
liiiés par des gentilshommes normands, royalistes fidèles et 
(liMiels. 

Le premier de ces gites était établi à Guillemecourt, entre 
Envernien et Griel, chez Pageot ; le seconda la ferme de la 
Poterie, chez les époux Détriment; le troisième à PreuseviUe, 
chez Loi/,el ; là, cette ligne se divisait en trois branches. La 
pi'cmière sur la gauche avait ses relations à Aumale, chez le 
maitie de pension Monnier; à Feuquières, chez Boniface Gol- 
liaux; à Monceau, commune de Saint-Omer, chez Leclerc; à 
Auteuil,chez Quentin Rigaud ; à Saint-Lubinet Jouy-Ie-Comte, 
chez Jean-Baptiste et Nicolas Massignon; à Saint-Leu-Taverni, 
chez le vigneron Lamotte. Les sections du second embranche- 
ment étaient â Gaillefonlaine, chez la veuve Lesueur; à Saint- 
Clair, chez Dacliez ; à Gournay, chez madame de Cacqueray. 
L'embranchement de droite prenait ses étapes à Boncherolles- 



298 GEORGES CADOUDAL. 

Forges, chez les Gamiju ; à Saint-Crépin, près Lyons-la-Forêt, 
chez M. de Bertengles; à Etrepagny, chez Damonville; à Yau- 
réal, chez Bouvet de Lozier; à Eaubonne, dans la vallée de 
Montmorency, chez Hyvonnet. 

A Paris, les voies étaient préparées par d'autres agents. Un 
des principaux était Charles d'Hozier, que nous avons déjà vu 
à Rennes dans le même emploi et qui élait ardemment dé- 
voué à Georges. Il était venu de Rennes habiter avec sa mère 
et son frère aine dans l'hôtel de sa famille, rue Vieille-du- 
Temple, au coin de la rue Saint-François. Il prit une entre- 
prise de voitures, fit le commerce des chevaux et acheta un 
manège rue de Provence. Ces diverses entreprises lui fournis- 
saient les moyens matériels de servir la cause royaliste. De Sol 
de Grisolles était à Paris, comme à Rennes, l'auxiliaire de 
d'Hozier, que secondait encore Rouvet de Lozier, ancien offi- 
cier d'artillerie. 

Deux individus. Normands d'origine, Picot et Lebourgeois, 
étaient partis de Londres en éclaireurs; mais ce dernier, en 
causant avec un nommé Roullier, espion de la police française 
à Londres, lui avait imprudenmient parlé de son prochain 
voyage en France dans un but politique; ils furent arrêtés à 
Pont-Audemer, à leur arrivée en Normandie; mais rien ne put 
ébranler leur courageuse discrétion. Au bout de quelques 
mois ils furent traduits à Paris, devant une commission mili- 
taire, et fusillés sans faire aucune révélation. 

Cependant le Veiiccfjo, qui élait fin voilier, eut bientôt tra- 
versé le canal de la Manche, l'n brouillard épais couvrait la 
mer et la côte. Le bâtiment vint tout près de Tréporl, dont le 
clocher fut pris, dans la brume, pour un mât de navire; aussi- 
tôt le cutter vira de bord et prit le large. 

La nuit venue, les conjurés descendirent sur la gi-ève, au 
bas du rocher. Le capitaine Wright et ses matelots les accom- 
pagnèrent jusque-h'i. Ilsavaicnt préparé une échelle; mais une 
fois sur le sable, ils reconnurent qu'elle serait trop courte. 
On agitait les moyens dojiérer l'escalade, (|uand un des débar- 
qués mit le pied sur une corde qui pendait du haut dn rocher. 



CONSPlIiATION DE 180^. 299 

On crut à un piège; mais les marins >-'étant mis à tirer sur la 
corde pour éprouver sa solidilé, elle résista. Troche fils, au 
courant des habitudes locales la leur expliqua en révélant ce 
que nous avons dit tout à Tlieure. On profita alors de ce moyen 
fortuit. Les huit chouans s'attachent à ce câble et se hissent à 
la force des bras. Malgré les chocs et les contusions inévitables, 
ils arrivent, après une ascension de deux à trois cents pieds, 
au fond d'une crevasse dont la pente les conduit à la plaine. 

Un homme plus robuste et plus gros que ses compagnons, 
Georges Cadoudal, était resté au bas de cette étrange échelle, 
avec le jeune Troche. Tous deux se mettent à escalader à leur 
tour; mais l'extrémité inférieure n'étant plus contenue, ils se 
voient bientôt secoués par un vent violent, qui à chaque se- 
cousse les poussait contre les rochers. Lorsqu'ils atteignirent 
le terme de leur voyage, ils étaient tellement couverts de con- 
tusions que chacun s'étonnait du courage moral qu'il avait 
fallu pour résister à la douleur. 

La petite caravane, guidée par Raoul Gaillard, qui connais- 
sait le pays, jirit l'embranchement sur la gauche par Aumale. 
Elle parvint à Saint-Leu-Taverny. Charles d'Ilozier et De Sol 
de Grisolles étaient venus jusque-là au-devant de Georges 
avec un coupé. D'Hozier, dégui>é en cocher, conduisait. 
Georges dit à ses amis qu'il fallait se séparer pour entrer dans 
Paris, puis il ajouta : «J'ignore le sort qui nous est réservé; 
Il mais je suis sûr d'avance que si l'un ou plusieurs de nous 
u tombaient entre les mains de l'usurpateur, ils subiraient leur 
« destinée avec courage et discrétion. » 

De Sol et Joyaut entrèrent dans le coupé avec Georges; 
d'Hozier se mit sur le siège, et ils rentrèrent sans encombre à 
Paris. On avait préparé au général, dans un faubourg, un pe- 
tit logement d'où il pouvait venir la nuit à Paris voir ses as- 
sociés et préparer le coup de main pour lequel il s'était rendu 
en France. 

Il Courageux et sensé, dit M. Thiers, Georges avait les pas- 
« ^ions sans les illusions de son parli, et jugeait mieux que les 
« autres ce qui était pratique. Il tentait par courage ce que les 



30n GEORGES CADOUDAL. 

« émigrés, ses complices, tentaient par aveuglement. Arrivé à 
« Paris, il vit bientôt que le premier consul n'était pas dépo- 
" polarisé, ainsi qu'on l'avait écrit à Londres; que les roya- 
« listes n'étaient pas disposés à se jeter dans les aventures, 
Il ainsi qu'on l'avait annoncé, et qu'ici, comme toujours, la 
n réalité était fort loin des promesses. Mais il n'était pas homme 
K à se décourager, ni surtout à décourager ses associés en leur 
i< faisant part de ses observations. En conséquence, il se mit à 
«l'œuvre. Après tout, pour un coup de main, il n'avait pas 
« besoin du secours de l'opinion publique, et le premier con- 
u sitl mort, on forcerait bien la France, faute de mieux, à re- 
« venir aux Bourbons. » 

Dans tout son récit, M. Thiers suppose que la mort du pre- 
mier consul était la conséquence inévitable de l'entreprise. Il 
ne tient nul compte des déclarations formelles de plusieurs 
conjurés qui affirmaient de la manière la plus positive que son 
enlèvement, son transport en Angleterre était leur but, leur 
complot et le résultat de leurs instructions. 

Sans doute, il était difficile que le sang ne coulât pas dans 
une pareille collision, mais celui de Bonaparte devait être 
épargné, et cela suffisait à des esprits de bonne foi pour qu'on 
épargnât à cette entreprise les accusations de guet-apens el 
d'assassinat qui lui ont été prodigués. Dans ces conditions, il 
y avait lieu de prévoir que le seul sang versé eilt été celui des 
royalistes qui devaient s'offrir aux coups des soldats de Bona- 
parte, tout en é|)argnant celui-ci. 

Il serait facile de trouver nombre d'exemples historiques à 
l'ai)pui de cette conspiration. 

Le prince de Condé, sous la Fronde, proposait d'entrer à 
l'Hôtel de ville à la tête de soldais déguisés. 

Les confédérés polonais au sacre de Poniatowski. 
L'enlèvement de Jacques Sobieski par trente Saxons en- 
voyés secrètement par .Auguste. 

A propos de ce dernier fait on lit dans V Histoire tir Char- 
les Xlf, par Voltaire : 

« La volonté du roi de Suède (CIimiIcs XII), el par consé- 



CONSPIRATION DE 1804. SOI 

quent celle de la diète, était de donner au prince Jacques So- 
liieski le trône du roi Jean, son père. Jacques Sobieski était 
aliirs à Breslau, en Silésie, attendant avec impatience la cou- 
jronne qu'avait portée son père. Il était un jour à la chasse à 
[quelques lieues de Breslau avec le prince Constantin, l'un de 
ses frères. Trente cavaliers saxons envoyés secrètement par le 
roi Auguste sortent tout à coup d'un bois voisin, entourent 
les deux princes et les enlèvent sans résistance. On avait pré- 
paré des chevaux de relais, sur lesquels ils furent sur-le-champ 
conduits à Leipsick, où on les enferma étroitement. Ce coup 
dérangea les mesures de Charles, du cardinal et de l'Assem- 
blée de Varsovie, n (Voltaire, Histoire de Charles Xlf, p. 148.) 
L'identité entre ce projet et celui de 1804 est parfaite, 
^auf que celui-ci a été couronné d'un plein succès, et que le 
projet de 1804 n'a même pas eu un commencement d'exécu- 
ti'iii. Ce rapprochement n'a pas échappé à M. de Maisire, qui 
s exprime ainsi dans sa correspondance diplomatique : 

(' Ou rira beaucoup en Europe de la conjuration de Paris ; 
( était cependant une machine bien montée. Hommes, argent, 
tout était prêt. Bonaparte devait être enlevé vivant et mené 
comme l'éclair de poste en poste jusqu'à la mer et à la flotte 
anglaise; un jacobin fit tout perdre en trahissant le secret. Je 
suis inconsolable du coup manqué. Ceux qui reprochaient aux 
princes français de ne pas se mettre en avant, et de se tenir 
tranquilles pendant qu'on se battait pour eux, seront les pre- 
miers à crier: Quelle imprudence! Quel enfantillage! Voilà 
comme sont bàlis les hommes. « 

Parmi les déclarations des conjurés les plus importants, il 
n'y en a pas une seule qui contredise cette page. Toutes re- 
poussent bien loin la pensée d'un assassinat du premier con- 
sul, que beaucoup d'historiens ont présenté comme étant le 
but de l'entreprise. Toutes disent : 

Que le premier consul aurait été enlevé et Louis XV III 
placé sur le trône. 

Que le coup porté, Moreau devait aller à Boulogne, se 
mettre à la tète de l'armée et la ramener à Paris. 



I 



302 GEORGES CADOUDAL. i 

Ce qui suit est extrait de Tinterrogatoire de Cliarles d'Ho- 
zier. 

Le jirésident. — Vous saviez qu'il s'agissait du renversement 
du gouvernement en assassinant le premier consul. 

D'Hozier. — Je n'ai jamais entendu parler d'assassiner le 
premier consul, ni de quoi que ce soit de semblable. 

Le président. — Des hommes qui viennent en France avec 
des armes, et notamment avec des poignards, n'arrivent pasavec 
de bonnes intentions? 

D'Hozier. — Je n'ai jamais su s'ils avaient des poignards ou 
s'ils n'en avaient pas; ils ne m'ont jamais parlé d'assassiner le 11' 
premiei- consul. 

Le président. — Vous les serviez avec tant de zèle qu'ils 
vous ont sans doute fait part de leurs projets? 

D'Hozier. — S'ils avaient voulu attenter aux jours du pre- 
mier consul, ils ne m'en eussent pas parlé; ils savaient f|ue je 
n'étais pas un assassin. 

Le président. — (Ju'a-l-on dit chez Georges, à Ciiaillol? 

D'Hozier. — J'ai entendu dire dans la conversation qu'il y 
aurait un changement de gouvernement à Paris, que ce chan- 
gement se ferait sans effusion de sang; qu'on prendrait pour 
exemple la journée du 18 brumaire, faite jiar Bonaparte. 

I^eroy. — Il nous dit que le premier consul devait être en- 
levé dans une partie de chasse ou autrement. 

Le président, à Roger. — 11 paraît que vous avez dit au té- 
moin que l'intention était d'enlever le premier consul et de le 
conduire en Angleterre. 

Roger. — Les gendarmes (ui\-mémcs me l'ont dil. Deux 
gendarmes venaient relever deux autres (jui étaient chez. moi. 
Ils me dirent : Nous arrivons de chez (îeorges. Le comman- 
dant de la tour y était; il lui a fait une question bien simple, 
qui était de savoir, en admettant qu'il eiU enlevé le premier 
consul, ce qu'il en eût fait; sur quoi Georges a répondu au 
commandant de la tour : Le premier consul tn'a fait nietlrc à la 
tnur du Temple; ."ije l'eusse lait enlever, je l'aurais l,iit mettre 
î\ la 'i'our de Londres. 



CONSI>IRATION DE ISO'.. 30J 

Gilbeil, gendarme. — 11 a dit qu'il avait eiitoidu dire... 

Le président. — Que le but était d'enlever le premier consul 
1 de le conduire en Angleterre... 

Roger. — Jamais de la vie il n'est entré dans la tête, ni dans 
e cœur des militaires des pensées d'assassinat. 

Voici les paroles prononcées par Bouvet de Lozier dans son 
discours supplémentaire : 

« 1° Le projet était loyal et n'a jamais eu pour base d'assas- 
siner. Il était fondé sur un plan vaste et grand. Avant de re- 
courir aux armes, on voulait s'assurer de l'opinion et de l'adlié- 
sion du consul ; mais en cas de refus, alors seulement les princes 
paraissaient. Le rétablissement de la monarchie était le but de 
'entreprise. Qu'un roi de France ne pût arriver sur le trône 
que par le plus lâche des crimes! un assassinat! personne n'y 
croira. 

« La conduite et ht tnaujuillitc de Georges vendant /mit mois 
de séjour ti Paris et en France, en sont encore des preuves plus 
directes ; car, si un attentat sur la personne du consul était son 
but, n'eùt-il rien Jait, rien tenté pendant un si long espace de 
temps? Vous êtes donc bien convaincus sur ce point. 

« 2^ Le projet n'a jamais eu de suite. Rien ne devait être 
entrepris sans la présence du prince. Il ne devait venir que 
dans le cas où Georges, Moreau et Pichegru se seraient accor- 
dés. Les débats ont démontré combien ces trois généraux 
étaient loin de s'entendre. Le prince n'est donc pas venu, comme 
de fait le projet a été abandonné. Georges et Pichegru étaient 
convenus de se retirer. Georges m'avait communiqué sa dé- 
termination (le quitter Paris. Le 17 pluviôse, Pichegru avait 
fait connaître le même désir à Rolland, d'une manière si posi- 
tive que Rolland, lors de son arrestation, croyait que Piche- 
gru était loin. 11 n'y a pas de doute que ce projet de se retirer 
n'eût été exécuté, sans les empêchements mis au départ. 

« Il cit démontré que le projet était chimérique, que le pro- 
jet était loyal, que rien n'a été entrepris, que rien n'eût été 
entrepris hors de la présence du prince, et que le projet était 
évanoui. » 



GEORGES CADOUDAL. 



Mais Moreau ne voulait en rien servir la cause des Bour- 
bons, et s'il désirait renverser Bonaparte, c'était à son profit. 
Georges eut avec lui une entrevue la nuit, sur le boulevard de 
la Madeleine, et il dévoila sur-le-champ les pensées intimes du 
rival du premier consul. » Bleu pour bleu, dit-il, j'aime en- 
11 core mieux celui qui est que celui-ci. " 
Il sonda plus avant et ne réussit pas mieux. 
Un des facteurs principaux du succès de la conspiration était 
l'adhésion de Moreau, qui, faisant défeut, rendait impossible 
l'arrivée d'un prince. 

Or, c'était là la condition expresse imposée par ordre de 
Georges, qui tenait beaucoup à n'être pas considéré comme 
un aventurier ou un assassin, et qui pensait avec raison que la 
présence d'un prince à la tête de l'entreprise suffisait à l'en- 
noblir, quand même elle aurait eu pour résultat la mort de 
Bonaparte, ce que les conjurés avaient ordre d'éviter à tout 
prix. 

Cependant il était depuis cinq mois à Paris, et il avait tout 
au plus réuni quarante ou cinquante hommes, et encore plus 
de la moitié était-elle venue d'Angleterre], Tout son plan était 
renversé, et il n'avisait plus qu'aux moyens de quitter Paris, 
quand l<i terrible activité de la police qui faisait tous les jours 
de nouvelles prises, vint le réduire aux derniers expédients. 

Du '21 au 30 janvier, pendant les entrevues de Pichegru et 
de Moreau, et alors que les conjurés commençaient à se livrer 
au découragement, le premier consul se fit a|)porter la liste 
des individus arrêtés. Parmi eux se trouvaient quelques affidés 
de Georges, venus avant ou après lui, et dans ce nombre, un 
ancien chirurgien de l'armée royale, débarqué en aoiit avec 
Georges lui-même. Le premier consul en désigna cinq, après 
examen des circonstances particulières à cliacun d'eux, en di- 
sant : u Ou je nu! trompe fort, ou il v a là (|uelqucs hommes 
" bien informés(]ui ne manqueront pas de faire dc> révélations. " 
L'un d'eux que le ])remier consul avait particulièrement dési- 
gné coninic ri-lui (pii devait tout révéler à la justice, était Que- 
relle, lldéclaia, au lUdmoiit de se rendre au supplice, qu'il 



t 



CONSPIRATION DE 1804. 805 

avait de grands secrets à découvrir. Il avoua tout, déclara 
qu'il avait débarqué dans le mois d'août à la côte de Biville avec 
Georges lui-même ; qu'ils étaient venus à travers les bois, de 
gite en gîte, jusqu'à Paris dans le but d'essayer une attaque de 
vive force sur l'escorte du premier consul ; enfui Querelle ré- 
véla toutes les trames de la conspiration, la présence de Piche- 
gru, de MM. de Rivière et de Polignac à Paris; par lui fut 
connue la ligne de correspondance suivie par les accusés, leurs 
gîtes et les noms de ceux qui leur avaient donné asile. Il dé- 
clara positivement qu'un prince du sang royal devait être à la 
tète des conjurés le jour même du combat, que son arrivée de- 
vait être très-procbaine, si déjà elle n'avait eu lieu. 

Ces révélations portèrent à son comble la fureur du premier 
consul. Dès ce moment il n'eut plus qu'un désir, s'emparer du 
prince qu'on devait envoyer à Paris par la falaise de Biville, et 
il jura que s'il le tenait, il le ferait impitoyablement fusiller. 

Sans perdre un instant, il manda auprès de lui le colonel 
Savary, sur le dévouement duquel il se reposait entièrement. 
Le colonel Savary, qui était le Tristan de cet autre despote, 
était l'bomme de pareilles missions. Il n'avait de principes 
arrêtés sur rien et ne connaissait d'autre morale qu'une aveu- 
gle fidélité à un maitre qui, lui-même, en était totalement dé- 
pourvu. Il venait de passer quelques semaines dans le Bocage, 
déguisé et exposé aux plus grands périls. Le premier consul 
lui ordonna de se déguiser de nouveau, et d'aller avec un dé- 
tacliement de gendarmerie se poster à la falaise de Biville. 
Ces gendarmes obéissaient à leurs cbefs avec une exactitude 
redoutable sous lui régime arbitraire aidé des lois du temps. 
C'étaient de véritables janissaires. 

Savary eut ordre de prendre avec lui une cinquantaine de 
ses hommes, de les armer, de les déguiser et de les conduire à 
la fjlaise de Biville pour s'emparer du premier débarquement 
annoncé, et à bord duquel, suivant les déclarations de tous 
les accusés, devait se trouver un prince du sang royal. Savary 
fit arrêter plusieurs des habitants les plus marquants des envi- 
rons de Dieppe, et entre autres MM. de Galonné, commau- 

SO 



306 GEORGES CADOUDAL. 

deur de Malte; de Bourbel, de Lespine, de Cacqueray, d'Im- 
bléval, et madame d'Aucourt. 

Tous en furent quittes pour des interrogatoires, des con- 
frontations, une détention plus ou moins prolongée et une mise 
en surveillance qui fut maintenue jusqu'à la fin du règne de 
Napoléon. 

Savary remplissait sa rude mission avec une modération re- 
lative qui, probablement, sans lui faire perdre rien d'essentiel 
dans les découvertes qu'il faisait, écartait les accessoires dont 
il n'eût pu tirer un parti utile. 

Ses formes, envers les personnes qu'il faisait comparaître, 
étaient polies jusque dans les menaces qu'il se croyait obligé 
d'employer. Jamais on n'avait vu user de tant d'aménité pour 
envoyer les gens en prison, de tant de persuasion pour obte- 
nir des aveux qui pouvaient les conduire à l'écbafaud. L'anec- 
dote qui suit, extraite des Mémoires de d'Haussez, donnera une 
idée de sa façon de procéder : 

K Arrêté et conduit sur le baut de la falaise au pied de la- 
quelle le débarquement des principaux conspirateurs avait eu 
lieu, M. d'Haussez se voit en présence du général Savary, 
[)rès de qui, et un peu en arrière, se trouvait M. Beugnot, 
préfet de la Seine-Inférieure. Le prisonnier ne tarda pas à re- 
marquer que les yeux de ce dernier étaient fixés sur lui d'une 
manière significative. Après les questions ordinaires, le gi-néral 
en adresse de plus précises. « Vous connaissiez cette place?» 
l'endant celle courte (|uestion, AL lieugnot, d'une taille beau- 
coup plus élevée que le général, faisait un geste affirmatif que 
le prisonnier jugea destiné à dicter sa réponse : « Oui, rcpon- 
.1 dil-il. — Quel motif vous y attirait? u Une moue du préfet 
semblait indiquer une cause insignifiante. « J'y suis venu cbas- 
« ser. — Vous y avez été amené par quelque cliose de plus sé- 
« rieux?» La tête du préfet s'agile. « Donc vous avez assisté 
" au débarquement de plusieurs individus? « Signe négatif du 
prcfel. "Non, répondit le prévenu. — Approcbez de la falaise; 
a c'csl parla (pie les individus déliari|nés ont escaladé. » Même 
signedii jnéicl. ■ Lacbose |iarail ini|)ossil)le, oonlinnc M.d'ilans- 



CONSPIRATION DF. 1804. 30T 

a sez. On prendrait des vertiges rien qu'en regardant. — Vous 
n persistez donc à nier votre participation à ce débarquement?" 
Signe affirmatif : « Oui. — Ce système de dénégations peut avoir 
« pour vous des conséquences fâcheuses. Dans ce groupe 
" de gendarmes que vous voyez se trouve un de vos complices 
K quia tout avoué et dont les révélations, en vous confondant, 
Il vous feront perdre les droits qu'une entière franchise vous 
" donnerait à l'indulgence du gouvernement. » Signe négatif 
du préfet. uJe ne redoute pas, répliqua l'interrogé, les révéla- 
« tiens qu'il pourrait faire. — Vous vous refusez à avouer? » 
Sijne affirmatif. — « Faites venir le sieur Troche. " 

< iet ordre ne tarda pas à recevoir son exécution. Dès qu'il 
vit M. d'Haussez, Troche lui dit : «Vous auriez tort, monsieur, 
u de nier quoi que ce fût de ce qui s'est passé ici, j'ai tout avoué. 

■ Ji' suis convaincu que c'était à votre instigation que mon 
: [itie et moi nous avions établides moyens de correspondance 
. avec les côtes d'Angleterre; que c'était au bourg d'Eu et à 

■ iSiville que les débarquements s'opéraient; que le 21 août 
lunis avions, vous et moi, reçu sept personnes que vous vous 

1. êtes ensuite chargé de diriger sur Paris. " De nombreux 
sijjnes négatifs avaient été faits par M. Beugnot pendant cette 
allocution. 

L'accusé répond : « Vous en imposez, Je n'ai eu avec vous 
a d'autres rapports que pour faire repasser une montre pen- 
« dant un voyage que je faisais à Eu Le reste est une fable 
«inventée dans un intérêt que je ne devine pas. Le moyen, 
a d'ailleurs, d'escalader ce rocher? — Ce moyen, vous le 
n connaissez aussi bien que moi; et la preuve s'en trouvera 
Il dans celte grange que l'on voit d'ici ; si l'on veut m'y faire 
« conduire, je l'apporterai, cette preuve. » 

uSavarv fait partir le prisonnier, et en attendant son retour, 
il donne la forme d'une conversation bienveillante à l'inlerro- 
galoire qu'il avait interrompu. Toujoar-. encouragé et guidé 
par la pantomime du préfet, >L d'Haussez persiste à nier et à 
traiter Troche d'imposteur. 

M Celui-ci revient, suivi de sou cheval portant l'appareil qui 

•io. 



308 GEORGES CAUOL'DAL. 

avait servi à l'ascension de la falaise, puis, déplaçant avec son 
pied une pierre qui recouvrait un trou de quelques pouces de 
diamètre, il y enfonça le pieu auquel était encore fixée la corde 
à nœuds qu'il lança ensuite vers le précipice. « Nierez-vous 
« toujours/ n dit le général à M. dHaussez. Sijjne affirmatif du 
préfet. « Je vois, reprend M. d'Haussez, que cette échelle a pu 
K servir à l'escalade de la falaise ; mais je persiste à affirmer 
« que je suis complètement étranger à l'emploi qui en a été 
« fait. — Vous vous en êtes cependant servi vous-même » , 
réplique Troche. — Un démenti formel mit un terme à cette 
confrontation. 

«Les dénégations de M. d'Haussez lui furent utiles, car il ne 
fut pas mis en jugement. La sévérité du gouvernement à son 
égard se borna à une mise en surveillance qui, après quelques 
années, perdit toute sa rigueur. « 

Le premier consul proposa une loi destinée à punir de la 
peine de mort tout individu qui recèlerait Georges, Pichegru 
et soixante de leurs complices. Quiconque les ayant vus oui 
ayant connu leur retraite ne les dénoncerait pas, serait puni 
de six ans de fers. Celle loi qui ordonnait sous peine de mort 
un acte brutal, cette loi atroce, cette loi immorale avait été 
adoptée par le Corps légishitif aussitôt sa présentation, sans 
soulever la moindre réclamation, tant celle assemblée était 
mûre pour le despotisme. A peine fut-elle votée qu'elle fut 
suivie de mesures non moins rigoureuses ' . On pouvait craindre 
que les conjurés aussi impitoyablement pourchassés ne son- 
geassent à prendre la fuite. Paris fut fermé. Tout le monde 
put y entrer, personne ne put en sortir pendant un ct>rtain 
nombre de jours. La garde à pied fut placée pardétacbementi 
à toutes les portes de la capitale; la gaide h cheval fil des pa' 
trouilles le long des murs d'octroi, avec ordre d'arrêter (jul 
conrpie passerait par-dessus le mur, ou de faire feu siu' (|ui- 
conque voudrait s'enfuir, l^iifin les matelots de la garde, sta- 

I Voir .iiix iiièccii jiislilicaiivt'S l.i circulaire du ministre de la police 
Duiioia et iioii urdonii.iiicc cii date du S) veiilAjC, insérées au Moniteur da 
10 vcniÙHc (!'■' mars i80'»j, ainti (juc la loi Mir le» receleurs. 



CONSPIRATION DE 1804- .30!» 

ionnés dans des canots, étaient sur la Seine de jour et de nuit. 
Les courriers du gouvernement avaient seuls le droit de sortir 
jjires avoir été fouillés et reconnus de manière qu'on ne pût 
pas s'v tromper. On alla jusqu'à défendre de clouer les cer- 
cueils quand on enlevait un corps, afin que la police pût s'as- 
surer si un vivant n'était pas caché entre les planches funè- 
bres. 

< )n semhlait revenu aux plus mauvais jours de la Révolution. 
Vne sorte de terreur s'était répandue dans Paris. Les ennemis 
du premier consul disaient de Ini tout ce qu'on avait dit autre- 
fnis du Comité de salut public. Il était instruit de tous ces pro- 
pos, et son exaspération sans cesse accrue le rendait capable 
de tout. 

C'est dans ces circonstances que le duc d'Enfjhien, saisi par 
un infâme attentat au droit des gens sur un territoire neutre 
c\ étranger, était transporté à Yincennes et livré à une com- 
niL^-ion militaire. Ce nocturne assassinat montre bien de quoi 
lionaparte, qui criait si haut au sujet des attaques projetées 
(■outre sa personne, était capable quand il s'agissait de la vie 
(1 un homme. 

On sait, du reste, que, dans un codicille de son testament, 
Bonaparte a revendiqué pour lui-même la responsabilité his- 
torique de cet attentat épouvantable ; 

ti J'ai fait arrêter et juger le duc d'Enghien parce que cela 
a était nécessaire à la sûreté, à l'intérêt et à l'honneur du peuple 
Il français, lorsque le comte d'Artois entretenait de son aveu 
« soixante assassins à Paris. Dans une semblable circonstance, 
«j'agirais encore de même. » 

Ainsi, lorsque tant d'historiens ont tour à tour fait peser sur 
Talleyrand, Fouché, Cambacérès, Caulaincourt, Murât et Sa- 
vary la responsabilité de l'assassinat de Yincennes, il plait à 
Bonaparte de la réclamer exclusivement pour lui-même. Elle 
y reste, et elle pèsera éternellement sur sa mémoire, en le clas- 
sant au rang des plus misérables assassins ! 

Un mois après l'arrestation de Georges, les geôliers du 
Temple trouvèrent l'ichegru mort dans son lit, ayant au cou 



310 GEORGES CADOUDAL. 

un bâton passé dans sa cravate et formant un tourniquet avec 
lequel il avait été étranglé. Un rapport de chirurgiens fut pro- 
duit pour démontrer la mort volontaire ; mais le public n'y 
crut pas, et sous le coup de la terreur causée par l'affreux 
drame de Vincennes, il s'inscrivit en faux contre le mot sui- 
cide et ne vit qu'un nouvel assassinat dans la mort de Pi- 
chegru. 

Mais quel intérêt Bonaparte avait-il dans la disparition de 
Pichegru? Un homme comme lui ne se décide pas à un 
crime sans de puissants motifs. Avec Pichegru disparais- 
sait l'arme la plus puissante qu'on eût à faire valoir contre Mo- 
reau, le rival personnel de Bonaparte, et celui-ci était loin 
d'avoir intérêt à l'étouffer. Georges, logé très-près de Piche- 
gru, n'entendit aucun bruit de lutte, ce qui n'aurait pas 
manqué d'avoir lieu avec un homme aussi vigoureux 
que Pichegru i aussi Georges ne croyait pas à l'assassinat. 11 
s'en était plusieurs fois expliqué avec ses compagnons, notam- 
ment avec Charles d'Hozier, de qui je tiens tous les détails de 
ce grand procès. 

Mais il est temps de revenir à notre héros, contre qui sur- 
tout était pris le luxe de précautions que nous avons décrit 
tout à l'heure. 

Georges habitait toujours avec Joyaut , Burban et Raoul 
Gaillard, un petit logement de la montagne Sainte-Geneviève; 
connaissant les arrestations déjà faites, il voulut savoir des nou- 
velles des affidés qui n'étaient pas encore saisis ' ; mais craignant 
de compromettre d'Ilozier, qui avait la charge des voitures, il 
s'adressa à Louis Léridant, frère d'un de ses aides de camp, 
qui avait été commis chez un négociant nommé Yillerniay, rue 
Lepeletier, et dont la faillite le laissa sans place. Il fut chargé 
|>ar Georges de toucher de fortes sommes cliez des banquiers. 
Celte circonstance éveilla sur lui l'œil de la |)olice. Mais il 
n était j)as encore C()nq)roniis. Ayant parlagé dt'|)nis peu avec 

' I..1 lisd' iIcH » lirlcniKlsclinrijrH |i.ir Ir iiiliii>(<iT l>ril.iiiiil(|iic d'atlrnlrr aux 
jdiiiii (lu incmii'i' runtiij i fui iiitciér ;ui Muiiileur ilu 10 vcnlftsn (7 mais), 
jiaycTflS. 



CONSPIRATION T>E 1801. 311 

Charles d'Hozier la confidence de l'asile de Georges, il y était 
venu plusieurs fois. 

Des regards observateurs le suivirent dans ce quartier. 
Georges fut instruit que Ton remarquait aux alentours de sa 
retraite un grand nombre de figures suspectes : il voulut la 
quitter. Un refuge où il ne pouvait loger qu'avec une seule 
personne lui était assuré chez le parfumeur Caron, rue du 
Fijur-Saint-Germain. Il chargea Léridant de lui procurer un 
cabriolet pour s'y rendre. Léridant crut pouvoir se confier à 
un ami, nommé Goujon, avec lequel il demeurait, impasse de 
la Corderie. Goujon accepta la commission avec empressement ; 
c'était un espion. 

Le lendemain, mars, vers sept heures du soir, Léridant 
se tenait sur la place Saint-Etienne du Mont, près de la rue des 
Sept-Voies, avec le cabriolet portant le n" 53, qui était désigné 
à la police. Georges, accompagné des trois officiers qui lo- 
geaient avec lui, sortit pour aller le rejoindre. Il était suivi 
par Denise, une des filles de la mère Lemoine, portant un 
gios paquet de hardes où étaient cachés trente-six mille francs 
en or étr<inger. 

A l'instant oii Georges montait dans le cabriolet, les officiers 
de paix Petit et Destavigny, et les inspecteurs de police Buffet 
et Caniolle, embusqués aux alentours, accourent pour le sai- 
sir. Joyaut, Burban et Raoul Gaillard s'élancent au-devant 
d'eux et les repoussent. Burban porte même à l'un d'eux un 
coup de poignard à l'épaule, mais sans le blesser. Le cabriolet 
part grand train. La jeune fille n'a pas le temps d'y jeter le pa- 
quet. Très-effrayée, n'osant pas rapporter chez elle son far- 
deau, elle le remet chez le boulanger de la maison, avec prière 
de le garder un moment. Quand elle revint, avec, mademoi- 
selle Hi/.ay, pour reprendre ce dépôt, le fripon qui avait ou- 
vert le paquet et aperçu l'or, refusa de le rendre; il menaça 
les deux femmes de les dénoncer; mais comme il voulut chan- 
ger quelques-unes des pièces, la jiolice en eut vent : elle inter- 
vint, la somme fut saisie et l'Iiomme arrêté. 

Les agents de police, contenus par les trois officiers roya- 



. GF.OItCKS CADOl'DAL. 



listes, ne s'étaient pas arrêtés à lutter contre eux. Ils s'étaient 
lancés avec de grands cris à la poursuite de Georges parla rue 
Saint-Jacques et la place Saint-Michel ; ils continuaient de cou- 
rir à perdre haleine, appelant en aide, donnant l'éveil à leurs 
confrères répandus dans le quartier. Par le vasistas du cabrio- 
let, Georges avait vu celte meute attachée si ardemment à sa 
poursuite : lui et Léridant pressaient encore plus le cheval. 
Ils descendent la rue Monsieur-le-Prinoe, alors rue de la Li- 
berté'; ils arrivent au carrefour de l'Odéon. En cet endroit. 
Petit, Buffet et Caniolle parviennent à devancer le cabriolet; 
Buffet se jette à la tète du cheval pour l'arrêter. Un coup de 
pistolet tiré par Georges le frappe au front et l'élend mort'. 
Georges saute à bas de la voiture par la droite. Caniolle, qui 
était armé d'un gros bî>ton, veut lui mettre la main sur le 
corps. Un second coup de pistolet le blesse grièvement dans le 
côté : il tombe; il se relève cependant; il se remet à pour- 
suivre Georges, qui allait entrer dans la rue de l'Observance, 
et lui porta un coup de bâton sur la tête. Petit et Destavigny 
se jettent avec lui sur Georges. Un chapelier nommé Thomas, 
les deux frères Delamotte, commis d'un bureau de loterie, plu- 
sieurs citoyens croyant n'avoir affaire qu'à un malfaiteur, prê- 
tent main-forte, (ieorges succoml)e sous le nombre. Lié avec 
une corde dont était muni l'agent Caniolle, il est conduit à 
la préfecture de police'. 

Immédiatement, il fut interrogé par le préfet de police, Du- 
bois, puis par le régicide Thuriot, juge au tribunal criminel. 
Il déclara hautement qu'il avait pour but, en venant à Paris, 
d'attaquer le premier consul à force égale, avec des armes pa- 
reillcs à celles de son escorte et de sa garde, et de proclamer 
Louis XVIII. Il prit tout sur son compte et n'altéra la vérité 
que pour les questions de nature à compromettre qui que ce 



' Le |iiciiili;r coiisiil lil iiisiTi-r ;m Af.unlriir ilii 23 vrnlnse (|ii'il av.iit l'iri- 
tcnlloii d<' ilccorcr do \.i l,r|;liiii (riiiiiiiiiiii cfiiv i|iii .iv.iiciK cont-iiiirii à l\)i'- 
rcHtalloii lie (icorgn». 

' Voli Ica icii,c;i|;ii<,- iits iiisriis ri. i.'li! d.i Monilnr- d(M t!) !•( 2t ven- 
tôse. 



CONSPIRATION DE 1804. 3IS 

fût. Pour le lieu où il logeait : « — Je ne logeais nulle part, 
K dit-il. — Pichegru, lui demandait-on, était-il dans cette con- 
« spiration '? — Je n'en ai pas connaissance. — Moreau n'y était- 
« il pas? — Je ne l'ai jamais ni vu ni connu. — N'avez-vous 
pas pour domestique Louis Picot"? — Je n'ai pas de domes- 
« tique. — Où logiez-vous au moment de voire arrestation? — 
« Au moment de mon arrestation je logeais dans mon cabrio- 
« let. — Quel motif a pu vous déterminer à tirer un coup de pis- 
« tolet sur un homme? — La nécessité de repousser la force 
« par la force. — Savez-vous que vous avez tué un père de fa- 
« mille? — Il fallait me faire arrêter par des célibataires. — 
«Depuis combien de temps étiez-vous à Paris? — Je crois 
« qu'il y a environ cinq mois. Je n'ai passé que peu de temps 
à Paris; j'ai été me promener, mais je ne dirai pas où. D'ail- 
K leurs, vous me tenez; il y a eu assez de victimes, et je ne 
« veux point être cause qu'il y en ait davantage. » 

Un haut fonctionnaire de la préfecture de police assistait à 
cet interrogatoire. Voici comment il rend compte de ses im- 
pressions dans les Témoignages historiques : 

H Georges, que je voyais là pour la première fois, avait tou- 
jours été pour moi comme le Vieux de la monta gnc , envoyant 
au loin ses assassins contre les puissances. Je trouvai, au con- 
traire, une figure pleine, h l'œil clair et au teint frais, le re- 
gard assuré, mais doux aussi bien que la voix. Quoique très- 
replet de corps, tous ses mouvements et son air étaient déga- 
gés, tète toute ronde, cheveux bouclés, très-couris; point de 
favoris; rien de l'aspect d'un chef de complot à main armée, 
longtemps dominateur des landes bretonnes. J'étais présent 
lorsque ^L Dubois, préfet de police, le questionna. Le calme 
et laisance du prisonnier dans une telle Ijagarre, ses réponses 
fermes, franches, mesurées et dans le meilleur langage, con- 
trastaient beaucoup avec mes idées sur lui '. d 

L'arrestation du conspirateur fut célébrée à l'égal d'une vie- 



I 



' TiMiioijjn.igcs lii!>(ori(|iie8, ou Quinze ont Je haute police sous Sa/wleon, 
par M. DESsunesT, chef de celte partie pendant tout le Consulat et l'Empire. 
(Pari», 1833.) 



314 GEORGES CADOUDAL. 

toire. Cette nouvelle parut dans le Moniteur avec toute la so- 
lennité dont il fut possible de la revêtir. Le numéro du lende- 
main annonça que les quatre-vingt mille francs saisis sur 
Georges seraient remis à la famille de Buffet, tué parOeorges; 
que les enfants de cet agent de police et ceux de Caniolle, qui, 
du reste, survécut à sa blessure, seraient élevés aux frais de 
l'État. Buffet avait l'habitude de s'enivrer et de maltraiter sa 
femme. Celle-ci trouva donc à la mort de son mari délivrance 
et richesse. 

Comme on cherchait à apitoyer le premier consul sur son 
sort: «Bah! répondit-il, elle est vraiment bien à plaindre; 
" elle est débarrassée de son mari et elle trouve une fortune 
« qu'elle n'avait pas! » 

Au moment oii Georges sautait de la voiture par la droite, 
Léridant en sautait par la gauche ; il s'enfuyait par la rue des 
Quatre-Vents, quand il y fut arrêté. Raoul Gaillard était allé 
rejoindre son frère chez Dubuisson. Burban et Joyaut s'étaient 
réfugiés chez le parfumeur Caron ; mais la frayeur dont celui- 
ci fut saisi en apprenant l'arrestation de Georges, les força de 
gagner aussi le logement de la rue Jean-Robert. Après quel- 
ques jours passés dans la forêt de Montmorency, ils arrivèrent 
sur les bords de l'Oise, au bac de Méry. lis croyaient y trouver 
un homme de confiance, nommé KIoy Cousin ; il était arrêté et 
rem|)lacé par un inconnu. Un geudarmi- était de garde en cet 
endroit : il leur demande leurs passe-ports; comme ils n'en 
avaient pas, il voulut se saisir d'eux; ils s'enfuirent. Raoul 
<iaillard, poursuivi par le gendarme et plusieurs paysans, dé- 
chargea sur eux ses pistolets, mais sans les atteindre : frappé 
alors de quatre coups de feu, il tomba. Transporté à l'hôpital 
de Pontoise, il y mourut de ses blessures. Deville et Armand 
Gaillard furent pris le même jour dans la campagne. Pierre- 
.lean Cadudal, Le Lan et Lemercier avaient quitté les envi- 
rons d'Aumale à la nouvelle des arrestations de Paris, et 
avaient pris le chemin du Morbihan : ils ne pin-ent échapper 
I nnj;tcni|)s. .Iciyaut et Builian furent arrêtés le 21 mars chez 
Duluiishon, dans une cache pi'ati(|uce dans une cloison et mas- 



CONSPIRATION DE 1804. 315 

quée par une fontaine. Enfin, le 30, Charles d'Hozier, surpris 
j caché rue Saint-Martin chez le fripier Galiais, fut saisi par le 
lieutenant de gendarmerie Verneuil '. 

Pendant que ces événements se passaient en France, voyons 
I quels étaient les agissements à Londres et à Varsovie. M. le 
colonel de Guilhermy dans son ouvrage intitulé : Papiers 
I d'un émigré, que déjà nous avons cité, jette un jour tout 
nouveau sur ces événements : 

• La police de Fouché avait été parfaitement renseignée dès 
les premiers jours de décembre 1803. Le chevalier du Bou- 
cliet, royaliste très-fidèle et très-entreprenant, avait su à Paris, 
!e (] décembre, qu'un complot venant d'Angleterre était dé- 
couvert et qu'on voulait le laisser s'avancer pour arrêter le 
plus de conspirateurs possible ; seulement il ignorait de qui et 
de quoi il s'agissait. Aussi, le 19 janvier 1804, pendant que 
les agents particuliers de M. Sullivan poussaient imprudem- 
ment à l'action, les véritables agents du gouvernement anglais 
ù l'aris avaient mandé qu'il se tramait quelque chose à leur 
]ii>u venant d'Angleterre, et qu'on avait décerné beaucoup de 
mandats d'arrêt en blanc, à remplir au moment des arresta- 
tions; mais qu'eux-mêmes compromettraient le succès de 
leurs opérations ultérieures s'ils cherchaient à découvrir et à 
avertir les futures victimes '. " 

Pendant que Georges agit de son côté, l'entourage de 
Louis XVIH s'entend avec les chefs de l'ancien parti républi- 
cain que l'autocratie du premier consul, chez lequel on sent 
poindre le César, a ralliés à un régime plus radouci que le 
joug de fer de Bonaparte. Des promesses du Roi et des con- 
cessions sont faites, tout marche à souhait, lorsque toute la 
correspondance particulière de Drake est livrée au gouverne- 
ment français '. 

Les républicains « persuadés qu'on ne s'était servi d'eux 

' Leur arrculalion est racontée d.ins le Moniteur du l''^ (^priniiial a» IX. 
Clic lettre de Mdiicey la coiitirme au Moniteur du 5 germinal. 

♦ Papiin (l'un rmii/rc, page» 122 et suivantes. 

'' Rapport du grand juge et 1 1 correspondance au Moniteur uniiersel du 
14 germinal an XII (25 mars 1804). 



GEORGES CADOUDAL. 



« que comme espions » , dans la conspiralion de Georges, Pi- 
chepru et Moreau, ont eux-mêmes tout découvert . "Le grand 
(1 tort dans toutes ces affaires avait été de mener de front plusieurs 
i< projets, et d'avoir imposé à Georges des personnes qui gé- 
« nèrentson action. "Quant au gouvernement anglais, M. deGuil- 
hermv était persuadé qu'il ne se compromettrait jamais par 
des écrits, comme on le désirait; qu'il ne signerait jamais les 
instructions qu'on lui demandait de donner à ses agents, et que 
vainement on persisterait à exiger de lui quelque chose de ce 

genre L'émigration et la société anglaise, très-préoccupées 

de l'avortement de tous ces projets, ne cessaient d'en faire l'ob- 
jet de mille commentaires contradictoires. On écrivait de Var- 
sovie à M. de Guilliermv : 

« Quand il nous sera démontré que le crime de Moreau (qui 
« venait d'être arrêté) était d'avoir voulu concourir au rétablis- 
« sèment du Roi, nous le pleurerons de grand cœur. S'il ne 
o voulait que se faire dictateur ou consul, nous séclierons nos 
(I larmes... 

« Vous saviez mieux que personne que nous n'étions pour 
« rien dans les projets et plans de Georges et compagnie. » 

Il Aussi ^L de Guilliermy, fout en affirmant son admiration 
pour de généreuses victimes et pour le plan qu'elles avaient 
si héroïquement tenté d'exécuter, crut-il nécessaire de sou- 
tenir, contrairement à ce que prétendait M. de Castries, que 
le Uni n'avait eu aucune sorte de part au complot de Georges 
et de Pichegni, et n'en avait même eu aucune connaissance 
préalable. 

Il Le comte d'Artois, que cette assertion pouvait mettre en 
cause d'une manière très-grave, en ayant fait exprimerson mé- 
contentement au comte des Cars, ^L de Guilliermy écrivit au 
prince ((> avril) : 

M M. le ciinile des Cars vient de me dire que l'on avait rap- 
" porté à Votre Altesse Itoyiile ijue j'avais dit, trop publique- 
II ment, comment le Hoi n'avait eu aucune connaissance des 
Il projets que les généraux (icorjjes et l'iohp(;ru ont essavé de 
Il réaliser. Il est viai, Monsieur, je l'ai dit, parce qu'on me l'a 



CONSrinATIOX de 1804. 



« écrit de Varsovie et que j'ai cru que le Roi voulait que cela 
« se dise ainsi ; et je ne pensais pas (]ue cela pût être désa- 
« gréable à Votre Altesse Royale... En même temps que je di- 
« sais comment le Roi n'av;iit élé informé de rien, je protes- 
« tais que je ne trouvais au général Georges et à ses compa- 
a gnons de gloire et de malheur d'autre tort que de n'avoir 
« pas réussi. . . ; persuadé, comme je le serai toute ma vie, que 
K dans une aussi grande entreprise (que le Roi ne commandait 
« pas et ne peut même pas commander), en se dévouant sans 
« réserve aux plus grands périls, on n'a pas besoin d'aveu 
« préalable; bien certain d'être avoué si on réussit, et résigné 
«à êlre désavoué si on ne réussit pas. J'ai défendu et je défen- 
■ drai constamment cette honorable entreprise et ses au- 
« leurs. » 

Pendant le procès on chercha à Londres à organiser une 
insurrection en Bretagne. Rohu (Jean-Marie) et Guillemot (le 
roi de Bignan) pour le Morbihan, M. de Pierreville pour le 
Perche, furent mis en jeu. Mais ces projets n'aboutirent pas, 
et M. de Guilhermv nous montre le baron de Roll, cet homme 
néfaste qui paralysa sans cesse Monsieur, mettant la main sur 
les chefs de chouans qui, très-dévoués, très-braves et très-ré- 
solus, n'avaient pas la hauteur de vue de Georges, ni son in- 
telligence pour s'affranchir des esprits malsains de la cabale 
Roll et du Teil. 



CHAPITRE XXII 

DEIlNlEnS MOMENTS ET MORT DE GEORGES. 

Au fur et à mesure de leurs arrestations, les prisonniers, 
après avoir été interrogés à la préfecture de police, étaient 
conduits au Temple, où les mesures de sùreléles plus grandes 
avaient été prises à leur égard. Pendant quelque temps les 
princi[)aux accusés furent au secret. 

Pour procéder sans désemparer à sa tâche de juge instruc- 
teur, Thuriot s'était établi au Temple'. Son vote du 21 jinvier 
inspirait des mots terribles aux hommes sans peur qu'il inter- 
rogeait. Georges, dès la première fois qu'il parut devant lui, ne 
l'avait pas ménagé : » Vous avez voté la mort de votre roi, 
Il lui avait-il dit; si vous fussiez tombé entre mes mains, votre 
" procès eût été bientôt f.iit; agissez de même envers moi. » 
Du nom de Thuriot, les prisonniers avaient fait Tue-Roi. Dans 
un autre interrogatoire de Georges, il s'agissait d'un portrait de 
Louis XVI qu'on prétendait retrouver. « Qu'avez-vous fait de 
« ce portrait? demandait Thuriot. — • Et toi, citoyen Tue-Roi, 

' l'ouelié, qui était lmi disjjiàie, voiiliii l.iiri' iiolie «in'il .iv.ilt créé 1« 
cotn|>lot de tleorijes, Morean cl l'iclic|;iu. Il ni |>i'(>Hln l:nj;emeiil, mais ne 
cré.T lien. 

Nous avons vn depuis combien de temps Georges pensait .à transporter la 
guerre à l'.iri». 

Ce (|ui est moins douteux, ce sont les tortures physiques que l'on fit snliir 
aux .necusés pour leur faire avouer, et au licsoin inventer des réponses dans 
le sens de la police. Georges lui-même n'en fut pas exempt : un jour, I.onis 
Ronaparle, suivi d'un nomlireux état-major, vint le voir au Tenipli' <t le 
trouva cou<'lié, attaclié sur son lit, les liras menottes sur le vcnirc. Ilonvct ili' 
Lozier fut niartyiisé, et Picot nioiiira encore pcnilaiit le jugement ses niini- 
hrcs l'Siropiés par la torture qu'il avait subie. (Voir l.ex ticrnierf joui s du 
CdiisuIiiI, manuscrit de Cl.iude I'auiiiici., membre de l'Institut, publié par 
!.. l.ala.Mic. C.dniann I.évy. IHKIl.) 



DERNIERS MOMENTS ET MORT DE GEORGES. 31U 

« qu'as-tu fail de loriginal? » Tliuriot avait les yeux rouges et 
injectés; comme il reprochait à Goster de Saint-Victor d'avoir 
employé le sobriquet sanglant : " Tais-toi, régicide, dit Goster, 
u le sang de Louis XVI te sort par les yeux. » Goster et d'au- 
tres encore, Joyaut, Burban, furent mis au cachot pour de 
telles apostrophes. 

Pami les prisonniers, c'était Georges qui ranimait tous les 
autres; aussitôt qu'il descendait dans le préau, toujours suivi 
par trois gendarmes qui avaient ordre de ne le quitter ni jour 
ni nuit, il se produisait vers lui un mouvement unanime. Il 
répondait cordialement aux marques de déférence et d'affec- 
tion qu'on lui donnait à l'envi. Il trouvait moyen, en passant, 
fil' jeter à ses officiers une phrase, quelques mots qui leur 
transmettaient des instructions toujours suivies. C'est ainsi 
qu'il fit passer par d'Hozier à Bouvet l'ordre de rétracter ce 
i|u'il avait déclaré contre Moreau. Georges invoqua l'intérêt 
fie la cause, la volonté du comte d'Artois. A son domestique, 
Louis Picot, auquel il enjoignait aussi de rétracter certaines 
]i noies, il rappela ses principes religieux et l'obéissance qu'il 
(levait à son maitre. Pour Troche fils, il fit agir la menace; 
il lui signifia que s'il maintenait les révélations, l'ordre serait 
donné dans son pays de le tuer dès qu'il y paraîtrait. Georges 
avait pour chacun l'argument convenable. « Sa tète puissante, 
I' dit Théodore Muret, embrassait toutes les parties de cette 
« vaste affaire, les détails comme l'ensemble; il combinait le 
<( plan de la défense de chaque accusé en particulier aussi bien 
" que le plan général. » 

Après Georges, celui des prisonniers qui attirait le plus les 
regards, c'était Moreau. Il n'eut aucune récrimination à subir 
de la part de ses coaccusés, unis par le même sort, ils lui don- 
nèrent franchement la main, même ceux qui l'avaient le plus 
vivement accusé et compromis, comme Bouvet de Lozier. 
Quand Moreau paraissait dans la cour, un cercle se formait 
autour de lui pour l'entendre aborder avec une éloquente 
simplicité le récit de ses campagnes. Parmi les militaires de 
garde, il s'en trouvait presque toujours qui avaient servi sous 



GEORGES CADOUDAL. 



les ordres de Moreau ; aussi n'étaient-ils pas les moins empres- 
sés à former l'auditoire du vainqueur de Hohenlinden. 

II était difficile de peindre la situation de Paris sous le coup 
de la fièvre haineuse qui agitait tout ce qui tenait au pouvoir. 
Cette rage de la peur allait redoubler de jour et de nuit les es- 
couades de police; les gendarmes de Moncey sillonnaient les 
rues. Rien n'était négligé pour préparer l'esprit si crédule de 
la population parisienne. Des crieurs distribuaient à grand 
bruit des imprimés effrayants qui montraient la guerre civile 
rallumée dans l'Ouest, une armée de chouans cantonnée au 
sein de Paris , des mines pratiquées sous la capitale et prêtes à 
éclater. Sur tous les murs on lisait le signalement des princi- 
paux conjurés. 

On trouvera aux pièces justificatives celui de Georges, tel 
qu'il fut envoyé manuscrit par la police, le pluviôse an XII, 
au général Moncey, inspecteur général de la gendarmerie na- 
tionale, et par celui-ci au commandant de la 3' légion, et pro- 
bablement à tous les autres, en recommandant la surveillance 
la plus sévère. De tous les signalements répandus à profusion 
par la police d'alors, c'est le plus exact et le plus détaillé. Je 
dois ce document à la bienveillance de M. de la Sicotière '. 

Le 8 ventôse (i(i février), un arrêté du Sénat avait suspendu 
les fonctions du jury pendant tout le cours de l'an Xll et de 
l'an XIII, dans tous les dé[)artenients de la Hépublique, pour 
le jugement des crimes de trahison, d'allentat contre la per- 
sonne du premier consul, et autres contre la sûreté intérieure 
et extérieure de la République. 

Une des distractions favorites des prisonniers, c'était le 
chant. Ceux à qui la musique de théâtre on de salon était fa- 
miliéie épuisaient leur répertoire do chansons et de romances. 
Les IJrelons redisaient en cho-ur de pieux cantiques de leur 
])avs, et quand cette niàle et religieuse mélodie pénétrait au 
delà d(?s murs de la prison, elle était accueillie par les témoi- 
gnages a|)|irobateurs de nombreux auditeurs. Ce plaisir inno- 
cent importuiiiiit beaucoup l'autorité. 

1 V,.lr 1.1 pl.-i.- jiKilliciiivr n" 88. 



DERNIERS MOMENIS ET MORT DE GEORGES. 321 

Enfin rinstruclion se termina, et l'ordre de 1^ translation 
des prisonniers à la Conciergerie fut donné. Il se fit en Geor- 
ges un changement qui fut remarqué de tous ses compagnons 
de malheur. 

Voici comment Bourrienne, l'ami d'enfance et le secrétaire 
intime de Bonaparte, en rend compte dans ses Mémoires, qui 
sont de véritables souvenirs personnels : 

Il Georges avait jusque-là défié la mort avec effronterie, s'é- 
tait moqué de la République, de Bonaparte, de ses agents; 
enfin il avait en quelque sorte fait voir le cynisme du courage 
plutôt (]ue cette résignation grave et solennelle qui marqua 
les derniers moments de Louis XVI et de Malesherbes. Au 
moment de quitter le Temple, il cessa momentanément de 
faire entendre d'amers sarcasmes et de violentes invectives ; 
je dis momentanément, car on verra lors des débats que son 
caractère l'emporta plus d'une fois hor- du cercle qu'il parut 
se tracer en partant pour la Conciergerie. Avant donc réuni 
ses compagnons dans la cour du Temple, il les harangua, leur 
recommanda la prudence, la discrétion, les engagea à ne rien 
dire qui pût les compromettre les uns les autres. 

Il Quand vous ne vous sentirez pas assez forts en vous-mêmes, 
« leur dit-il, regardez-moi, songez que je suis avec vous; son- 
« gez que mon sort sera le vôtre ; oui, mes chers enfants, nous 
« ne pouvons pas avoir un sort différent, et c'est là ce qui doit 
« nous encourager, ce qui embellit notre position. Soyez donc 
« doux et indulgents les uns pour les autres; redoublez d'é- 
« gards, que des chances communes donnent une force nou- 
« velle à vos affections, l'oint de regards en arrière; nous 
« sommes où nous sommes, nous sommes ce que Uieu a voulu 
«que nous soyons; en mourant, faisons des vœux pour que 
« noire patrie, arrachée au joug qui pèse sur elle, redevienne 
« heureuse sous le sceptre paternel des Bourbons. N'oubliez 
«jamais que celte prison que nous allons quitter est celle d'où 
« Louis XVI ne sortit ([ue pour aller à la mort; que son su- 
• blime exem|)le vous éclaire et vous guide. » 

» Tel fut, sinon le texte précis des paroles que Georges 



322 GEORGES CADOL'DAL. 

adressa à ses compagnons, au moins leur sens exact; il termina 
son allocution en disant : 

« Montrez à tout le monde dans votre contenance, dans vos 
n discours et sur votre visage, que vous aviez beaucoup de ce 
Il courage et de celle résolution qui m'ont donné tant de con- 
« fiance en vous, et qui auraient triomphé des ennemis de noire 
CI foi et de notre roi, si nous n'avions pas été si indignement 
Il trahis. » 

Enfin, le lundi 27 mai, le^ débats s'ouvrirent à dix heures 
du matin. Douze membres et trois juges suppléants compo- 
saient la cour criminelle, savoir : Hémart, premier président; 
Martineau, vice-président ; Desmaisons, Rigault, Bourgui- 
gnon, Lecourbe, Ijaguillaumye, Selves, Tliuriot, Granger, 
Clavier et Dameuve. Cette cour comprenait deux régicides, 
Hémart et Thuriot, qui firent preuve de la plus grande partia- 
lité contre les accusés, et d'une rare servilité à l'égard du 
premier consul et bientôt de lEmpereur. Hémart insistait 
auprès de chaciue membre de la cour pour obtenir une 
forte condamnation contre Moreau, et il faisait valoir la vo- 
lonté de Bonaparte à ce sujet. « L'Empereur lui fera grâce, 
Il allait-il répétant à chacun pour obtenir un arrêt sévère. — 
«Et qui nous la fera, à nous, si nous votons conlre notre 
«conscience?» dit l'austère Clavier. Malgré les efforts d'Hé- 
mart, Moreau ne fut condamné qu'à deux ans de détention. 
Il Ils l'ont condamné comme un voleur de mouchoii- ", dit 
Bonaparte en apprenant ce résultat. Il voulait conlre Moreau 
une condamnalion iiifamanle qui pût l'éloigner de toutes fonc- 
tions publiques et le faire rayer des contrôles de l'armée. 

Deux tribunes recevaient les hauts personnages, les mem- 
bres du corps diplomatique empressés de suivre celle grande 
affaire (|ui intéressait non-seulement la France, niais ri''iu'upe 
entière. 

Quarante-sept accusé-, piirunl place devant la cour : (Jeorges 
Cadoudal; liouvct de Luzier; I{u»illion; Hiu'bellr, dit Itielie- 
monl ; Armand de Pulignac; .luIes de l'olignac, Charles d'IIo- 
zicr; (hntivièic ; Louis du Corps; I.onis le lliilant ; l'icot ; Cou- 



DERNIEnS MOMENTS ET MORT DE GEORGES. 323 

cliery; Rolland; Lajolais; Moreau; l'abbé David; Roger dit 
l'Oiseau; Hervé; le Noble, Coster Saint-Victor; Rabin de la 
Giimaudière, officier de l'armée royale de Rennes et Founères ; 
Deville, dit Tamerlan; Armand Gaillard; Noël Ducorps; Joyaut; 
Datry; Durban; Lemercier; Pierre-Jean Cadudal; le Lan; 
Even, ex-notaire à Callac (Cotes-du-Nord) ; Merille ; Trocbe 
père; Trocbe fils; Garon; Spin ; Monnier; Gallais, Denant, 
Verdet, Dubuisson et leurs femmes; et la fille Ilizay. 

Les défenseurs prirent place au-dessous des accusés; plu- 
sieurs étaient des membres déjà illustres du barreau qui cber- 
cbaient alors à se rehausser; Dommanget pour Georges; Bon- 
net pour le général Moreau; Guicbard pour MM. de Polignac; 
Billecoq pour M. de Rivière '. 

Jamais procès ne remua davantage les esprits. On voyait 
réunis sur le banc des accusés le grand seigneur de l'ancien 
régime, des généraux républicains, la cbouannerie bretonne 
dans son type le plus illustre, des bourgeois, des marchands, 
des artisans parisiens ; en un mot, toute l'échelle sociale y était 
représentée, comme pour montrer que la cause royaliste, loin 
d'être une affaire de caste, av;iit trouvé dans tous les étals des 
gens fidèles et dévoués. 

Parmi ces nombreux accusés, Georges surtout attirait tous 
les regards. Imperturbable etsto'ique, il dominait le président, 
les juges, le procureur impérial, le grand appareil déployé au- 
tour de lui et contre lui. En fait de défense, il ne s'occupait 
que de celle des autres. Assumant toutes les responsabilités 
sur sa tète, il ne niait que les faits qui auraient pu se transfor- 
mer en charge pour ses coaccusés. 11 refusait, même après l'a- 
veu de Le Ridant, de reconnaiire que celui-ci était avec lui 
dans son cabriolet. Parfois il mêlait des sarcasmes amers à 
l'àpre laconisme de ses réponses, et c'était encore Tburiot, 
assis sur le siège de la cour, qui recevait les traits les plus 
âpres. 

L'empressement étail tel pour assister aux débals du procès, 

' Moniteur liu C incssiJ' r an XII. 



324 GEORGES CADOUDAL. 

qu'on fut ol)ligé de faire construire des triliunes pour les per- 
sonnes de la haute société qui désiraient voir les accusés sur 
leurs bancs. Madame Récamier y parut, accompagnée d'un ma- 
gislrat, proche [)aren( de son mari. Voici ce qu'elle en dit dans 
ses Mémoires; nous la laissons parler : 

Il Les détails du procès de Moreau sont connus; je ne par- 
n lerai donc que de ce que j'ai vu. Ma mère était très-liée avec 
(1 madame Hulot, mère de madame Moreau ; il en était résulté 
Il entre sa fille et moi une amitié d'enfance qui s'était ensuite 
n renouée dans le monde. Je la voyais sans cesse depuis l'ar- 
« restation de son mari. Elle me dit un jour qu'au milieu du 
Il public si nombreux qui remplissait la salle de justice, Moreau 
« m'avait souvent cherchée parmi ses amis. Je me fis un de- 
K voir d'aller au tribunal le lendemain de cette conversation. 
11 J'étais accompagnée par un magistrat, proche parent de 
« M. Récamier, Brillât-Savarin. La foule était si grande que 
Il non-seulement la salle et les tribunes, mais tontes les avenues 
H du Palais de justice étaient encombrées. M. Savarin me Ht 
Il entrer par la petite jiorte qui s'ouvre sur l'ampliilhéàtre, en 
Il face des accusés, dont j'étais séparée par toute la largeur de 
Il la salle. D'un regard ému et rapide je parcourus les bancs de 
Il cet amphithéâtre pour y chercher Moreau. Au moment où 
Il je levai mon voile, il me reconnut, se leva et me salua. Je lui 
Il rendis son salut avec émotion et respect, et je me hâtai de 
Il descendre les degrés pour arriver à la place qui m'était des- 
" tinée. 

Il Les accusés étaient au nombre de quarante-se|)t, la plu- 
II part inconnus les uns aux autres; ils reni|)lissaient les gra- 
u dins élevés en face de ceux où siégeaient les juges. Chaque 
Il accusé était assis entre deux gendarmes. Ceux qui étaient 
« auprès de Moreau montraient de la déférence dans leur atti- 
II lude. J'étais profondément touchée de voir traiter en crimi- 
« nel ce grand capitaine dont la gloire était alors si imposante 
Il et si pure. Il n'était plus question de république ou de répu- 
« blicains; c'était, excepté Moreau, qui, j'en ai la conviction, 
Il élail CKUiplélcnuMil étranger à la conspiration , c'était la li- 



DEnNIEItS MOMENTS ET MORT PE r.EORGES. 305 

■' délité royaliste qui seule se défendait encore contre le pou- 
.' voir nouveau. 

« ...Cet intrépide Georges, on le contemplait avec la pen- 
sée que cette tète si librement, si énergiquement dévouée, al- 
. lait tomber sur l'échafaud, que seul peut-être il ne serait pas 
sauvé, car il ne faisait rien pour Télre. Dédaignant de se dé- 
tendre, il ne défendait que ses amis. J'entendis ses réponses 
K toutes empreintes de cette foi antique pour laquelle il avait 
. combattu avec tant de courage, et à qui depuis longtemps il 
li avait fait le sacrifice de sa vie. Aussi, lorsque Ton voulut 
' l'engager à suivre l'exemple des autres accusés et à faire de- 
■ mander sa grâce : Me promettez-vous, répondit-il, une plus 
« belle occasion de mourir? « 

Près de Georges se remarquait Moreau , drapé dans sa di- 
;;nité fière; l'élégant Coster Saint-Victor, paré comme pour un 
bal, cheveux et favoris bien peignés, jabot soigneusement tiré. 
A côté de ce beau gentilhomme, Louis Picot formait avec lui 
le plus parfait contraste; laid, trapu, criblé de petite vérole, 
avec des cheveux très-noirs coupés ras et des sourcils, des cils 
d uu blond ardent par-dessus des yeux fauves; puis les rudes 
et vigoureux paysans bretons qui, l'œil fixé sur Georges, aussi- 
tôt qu'on les interrogeait, puisaient chaque réponse dans un 
signe, un regard de lui, et ne respiraient, en quelque sorte, que 
par leur général. 

Cent trente-neuf témoins à charge étaient cités, et seulement 
seize h décharge. Plusieurs des premiers avaient d'abord ligure 
comme prévenus. 

Comme témoins à charge, on voulut associer aux débats le 
commandant du Vencego. (Juand il fut interrogé, il ré- 
pondit qu'il était le capitaine John Wesley Wright, âgé 
de (rente-cinq ans, demeurant à Londres chez sir Sidney 
Smith. Pour toute autre demande, il se retrancha derrière sa 
qualité de prisonnier de guerre et les usages des nations civi- 
lisées, disant f|ue, sujet anglais, il connaissait des devoirs en- 
vers son roi et sa patrie, et qu'il ne rendrait compte (ju'à 
son gouvernement de sa conduite militaire. Le capitaine 



3-28 GEORGES CADOUDAL. 

Wright avait été pris sur les côtes du Morbihan, au moment 
où il y croisait par un temps calme. Après une résislance où 
il fut blessé au bras, il dut céder et se rendre. Conduit d'abord 
à Vannes, il futbientôl amené à Paris, ainsi que tout son équi- 
page, par les soins du grand juge Régnier. Quand ils pénétrè- 
rent dans la cour du Temple, grand fut l'élonnenient de Geor- 
ges et de ses amis; mais ni eux ni les officiers anglais n'eurent 
l'air de se reconnaître. Les matelots et les hommes du peuple, 
peu experts en ces matières, furent moins réservés. 

L'intérêt de l'auditoire fut ému par le combat de générosité 
qui eut lieu entre Armand et Jules de Polignac, chacun s'ac- 
cusant lui-même et s'efforçant de décharger l'autre. Le beau 
mouvement de Charles de Rivière en présence du portrait du 
comte d'Artois ajouta puissamment à cet intérêt. Lorsqu'il fut 
arrêté, il portait suspendue à son cou une miniature repré- 
sentant le comie d'Artois, avec cet exergue : a Donné par 
Mgr le comte d' Artois à son fidèle Rivière, son aide de camp, à 
son retour de plusieurs voyages dangereux it Parts et en Vendée.» 
Au-dessous de celte inscription, il y availces mots : «Conserve- 
toi POUR TES AMIS ET CONTRE NOS ENNEMIS COMMUNS. OCTOBRE 

1796. » Dans les débats, ce portrait fut produit comme pièce à 
conviction; on le fit voir de loin à M. de Rivière, en lui de- 
mandant s'il le reconnaissait; l'accusé dit qu'il lui fallait pour 
répondre von' le portrait de plus près. On le lui fit passer. Dès 
qu'il l'eut entre les mains, il l'embrassa avec effusion : « Oui, 
« s'écria-t-il, oui, c'est bien lui. A Dieu ne plaise que je nié- 
« connaisse jamais un si bon maitre ! » 

Bourrienne assistait, par ordre <le nona|)arte, à tous les dé- 
bats du procès. Ses sympathies éliiient acquises au général 
Moreau, dont il souhaitait l'acquittement complet dans l'inté- 
rêt même de Ronaparte. A|)rès quobjues réflexions fort judi- 
cieuses sur ce sujet, il continu(î : 

« L'atlitude de Georges n'avait rien de comparable à celle 
de Moreau : Georges inspii'ait d'abord moins d'intérêt que de 
curiosité, et à part la différence de leurs antécédents, leur 
|)osition devant la justice présentait un grand contraste. Mo- 



DEIiMEUS JIOMENTS ET MORT DE GEORGES. 3>7 

renu était plein de sécurité, et Georges plein de résignation sur 
le sort qui l'attendait et qu'il envisageait avec une fermeté 
presque barbare. Comme pour venger sa mort avant d'en 
subir la peine, il reprenait parfois le ton de causticité inju- 
rieuse auquel il semblait avoir renoncé le jour où il harangua 
ses compagnons avant leur sortie du Temple. Dans l'amertume 
de ses sarcasmes, faisant allusion au nom et au vote de Thuriot, 
l'nn des plus acharnés des juges, Georges l'appelait souvent 
lue-Roi, et quand il avait prononcé son nom, ou que lui, 
<Teorges, avait été forcé de répondre à ses interpellations : 
" Que l'on me donne, disait-il, un verre d'eau-de-vie pour me 
« rincer la bouche. » Georges avait le ton et les manières d'un 
soldat; mais sous cette enveloppe grossière il cachait l'âme 
il'un héros. Quand les témoins de l'arrestation de Georges 
avaient répondu aux interrogations du président Hémart, et 
que celui-ci se tournait vers Georges pour lui demander s'il 
a\ iilt quelque observation à faire sur la déclaration qu'il venait 
il entendre, voici à peu près la forme et la substance du dia- 
lo;;ue qui s'établissait entre l'interrogateur et l'accusé : « Avez- 
II vous quelque chose à répondre? — Non. — Convenez-vous 
« des faits? — Oui. » Alors comme Georges n'avait pas l'air 
d'écouter le président, et qu'il affectait de regarder les papiers 
qu'il avait devant lui, Hémart était obligé de l'avertir qu'il ne 
devait pas lire quand on l'interrogeait. 

Il A l'appui de ce que je dis de Georges, je puis citer un fait 
qui prouvera que je n'étais pas le seul qui appréciât son grand 
caractère, .l'avais accompagné M. Carbonnet à la police, le 
jour où, en sortant de Sainte-Pélagie, il alla réclamer les malles 
qui renfermaient ses papiers. Comme M. Iléal n'y était pas, nous 
l'attendîmes. M. Desmarest ainsi que plusieurs autres person- 
nes étaient aussi à attendre dans le cabinet. M. Real entra; il 
revenait de la Conciergerie, où il avait vu Georges Cadoudal. 
Il dit aux personnes qui l'attendaient, et assez haut pour que 
M. CarboniKît et moi nous l'ayons entendu tres-distinclement : 
<i Je viens de la Conciergerie ; j'ai vu Georges; c'est un homme 
Il extraordinaire. Je lui ai dit que j'étais très-disposé à lui ot- 



328 GEORGES CADOUDAL. 

« frir sa grâce, s'il voulait promettre de ne plus conspirer contre 
Il le gouvernement et accepter du service. J'ai beaucoup in- 
II sisté, tout a été inutile ; il a résisté à tous mes efforts et a 
u fini par me dire : Mes camarades m'ont suivi en France, je les 
Il suivrai à la mort, v On verra qu'il tint parole, et comment. 
Et l'on qualifiait de brigand dans les placards qui recouvraient 
les murs de Paris, un homme auquel l'Empereur faisait faire 
des offres dans le fond de son cachot, par l'intermédiaire d'un 
con>eiller d'Etat. » 

Bonaparte aimait aussi s'entretenir avec Bourrienne de Pi- 
chegru et de Moreau. 

Il A propos, dit l'Empereur, savez-vous que c'est à moi 

n qu'est due la découverte de Pichegru à Paris? Ils étaient 
« tous à me dire : Pichegru est à Paris; Fouché, Real, me 
n chantaient la même chanson, mais ils ne pouvaient me donner 
« aucune preuve. (Jue vous êtes béte ! dis-je à Béai ; en un tour 
Il de main vous saurez à quoi vous en tenir; Pichegru a un frère, 
Il ancien religieux, qui habite Paris : faites chercher sa demeure 
Il et courez-y; s'il n'est plus dans sa demeure, cela donnera 
Il déjà lieu de jienser que Pichegru est ici; si son frère est au 
Il contraire dans son logement, assurez-vous de sa personne: 
Il c'est un homme simple, et sa première émotion vous mettra 
Il sur la voie de la vérité. Tout se passa comme je l'avais prévu; 
« dès qu'il se vit saisi, sans laisser le temps de l'interroger, il 
Il alla au-devant de ce qu'on voulait savoir de lui, en deman- 
II dant s'il était possible qu'on lui lit un crime d'avoir reçu son 
" frère chez lui. Ainsi, plus de doute, et un misérable chez 
Il qui Pichegru logeait est venu vendre à la police le secret de 
Il sa demeure. Quelle épouvantable dcgradalion! livrer un ami 
Il pour de l'or ! » 

(1 Ensuite revenant h Moreau, l'Empercin- me parla trés-lon- 
giiemcnt de ce général. « Moreau, nie dil-il, a de bonnes qua- 
II lités, il e.st d'une bravoure fi loulc épreuve; mais il a plus 
» de courage que d'énergie ; il csl nmii, indolent; h l'armée il 
n vivait comme un pacha; il i'uniail, était jircsque toujours 
• couché, aimait trop la boiuie chère. 11 est nalurellomeiil bon, 



DERNIERS MOMENTS ET MORT DE GEORGES. 329 

u mais (roji paresseux pour être instruit; il ne lit pas, et de- 
I' puis qu'il est toujours collé aux jupons de sa femme, ce n'est 
" pas un homme ; il ne voit plus que par les veux de sa Femme 
" et de sa belle-mère qui l'auront compromis dans toutes ses 
« dernières intrigues. Dites donc, Bourrieime, il est assez sin- 
;;ulier que ce soit moi qui lui aie conseillé le mariaf;e qu'il a 
" Lut; on m'avait dit que mademoiselle Hulot était une créole, 
« et je crus qu'il trouverait en elle une autre Joséphine; je 

I me suis furieusement trompé. Ce sont toutes ces tricoteuses 
" qui l'ont éloigné de moi, et j'en suis fâché, quoiqu'il soit 
" lieancoup au-dessous de sa réputation. Vous rappelez-vous 
Cl que je vous dis, il y a plus de deux ans, que Moreau vien- 
« ih\iit un jour se casser le nez contre la porte des Tuileries? 

1 n'y a pas manqué, et c'est sa faute; car, pour moi, vous 
> avez été témoin de tout ce que j'ai fait pour me l'attacher. 
. Vous vous souvenez de l'accueil que je lui fis à la Malmaison; 
« au ]8hrumaire,je lui confiai la garde du Luxembourg, et il 
'. if'iiiplit bien mes intentions. Depuis, il ne m'a témoigné que 
« lie l'ingratitude; il a été fourré dans tous les propos de cail- 
" littes, il a blâmé tous mes actes, tourné en ridicule la Lé- 
' ;;ion d'honneur. Des intrigants ne lui ont-ils pas mis en tète 
. (|ue j'étais jaloux de lui? Vous en savez quelque chose. Vous 

II iivez vu tout aussi bien que moi comment sa réputation a été 
« faite par le Directoire, effrayé de mes succès en Italie, et 
i< (]ui, à cause de cela, voulut qu'il y eût dans l'armée un gé- 
« néral qui balançât ma renommée. Je suis sur le trône, et le 
«voilà en prison. Vous avez vu tous les rapports qui m'ont 
« été adressés sur les clabauderies continuelles de sa famille 
« contre moi; ils en ont fait un mécontent, tandis que je l'au- 
« rais si bien traité s'il se filt attaché à moi. Je lui aurais sans 
« doute donné le titre de premier maréchal de l'F.mpire; mais 
Il que pouvais-je faire? Il dépréciait sans cesse mescampagnes 
« et mon gouvernement. Tous ces rapports ont passé sous vos 
• veux, etje ne vous ai pas caché l'humeur que cela me causait. 
« Du mécontentement li la révolte il n'y a souvent qu'un pas. 
Il surtout lorsqu'un homme d'un caractère mou obéit à l'in- 



GEORGES CADOUDAL. 



K fluence des coteries ; ainsi donc, quand on me dit pour la 
B première fois que Moreau était compromis dans la conspira- 
n tion de Georges, mon premier mouvement fut de le croire; 
« pourtant j'hésitai à le faire arrêter, je ne m'y déterminai qu'a- 
« près avoir consulté mon conseil. (Juand les membres en fu- 
11 rent réunis, je fis mettre toutes les pièces sous leurs yeux, je 
«leur demandai de les examiner mûrement; je leur dis qu'il 
» ne s'agissait pas d'une petite affaire, et j'exigeai d'eux qu'ils î 
« me dissent franchement s'il y avait contre Moreau dos charges 
« assez fortes pour une condamnation à mort. Les imhéciles ! 
11 Leur réponse fut affirmative, je crois même qu'elle fut una- 
11 nime; alors je laissai aller la procédure, car il n'y avait plus 
11 à reculer. Je n'ai pas besoin de vous dire, Bourrienne, que 
Il jamais la tête de Moreau ne serait tombée sur un écliafaud: 
" bien certainement je lui aurais fait grâce; mais placé sous 
Il le coup d'une condamnation capitale, il n'eut plus été dange- 
Il reux, et son nom aurait cessé d'être un drapeau pour les 
Il grognards de la république, ou pour ces imbéciles de roya- 
« listes. Si le conseil eût élevé des doutes sur la culpabilité de 
11 Moreau, je l'aurais fait venir, je lui aurais dit que le soup- 
« çon qui [)esait sur lui suffisait pour que nous ne puissions 
11 plus vivre ensemble; qu'il ferait bien de voyager en Europe 
Il pendant trois ans; qu'il pouvait prendre le prétexte de visi- 
II ter les champs de bataille des dernières guerres; que s'il 
Il préférait une mission extraordinaire, je la lui donnerais avec 
Il tout l'argent qu'il voudrait; que pendant ces trois on quatre 
Il années, le temps, ce grand maître, arrangerailtout. Mais ces 
Il animaux me déclarent qu'il ne peut se soustraire à une con- 
II damnation capitale; que sa complicité au premier chef est évi- 
II dente, et voilà qu'on mêle condamne comme un voleur de mou-' 
Il choirs. Que voulez-vous que j'en fasse? Le garder? Ce serait 
« encore un point de ralliement. Qu'il vende ses biens, qu'il 
Il quitte In France. Qu'en ferai-je auTeinple?J'enaiencoreasscz 
Il sans lui... lùicore si c'était la seu le granile faute qu'ils m'eussent 
« fait faire!... — Sire, comme vous avez été trompé! — ()h! 
Il oui, je l'aiété.niaisje nepuispastoul voiravec niesdcuxyeux." 



DEIlMEliS MOMENTS ET MORT DE GEORGES. 331 

« A cet endroit de notre conversation, dont je supprime le 
plus possible la part que j'y pris, je pensai que dans les 
derniers mots de Bonaparte il avait voulu faire allusion à la 
mort du duc d'Enghien, et qu'il allait m'en parler; mais il 
ne nie dit pas un mot de ce prince, ni rien qui eût plus direc- 
tement rapport à lui, et revint encore sur le compte de 
Moreau. « Il s'est bien trompé, reprit l'Empereur, s'il a cru 
n que j'avais quelque animosité contre lui. Dès qu'il a été ar- 
. rété, j'ai envoyé Lauriston au Temple, je l'ai choisi parce 
" qu'il est d'un caractère doux et conciliant; je l'ai cbargé de 
i> dire à Moreau qu'il avouât seulement qu'il avait vu Pichegru, 
1. et que je ferais suspendre toute la procédure à son égard. 
Au lieu d'accueillir comme il aurait dû le faire cet acte de 
générosité, il me répondit avec hauteur; il a fait le fier tant 
'■ que Pichegru n'a pas été arrêté, mais ensuite il lui a bien 
" fallu baisser le ton. Il m'a écrit sur sa conduite antérieure 
n une lettre d'excuses que j'ai fait joindre aux pièces de la pro- 
« cédure. Il s'est perdu par sa faute; e(, d'ailleurs, il faudrait 
« des hommes autrement trempés que Moreau pour conspirer 
« contre moi. Tenez, par exemple, il y a parmi les conjurés un 
« homme que je regrette; c'est Georges. Celui-là est bien 
«trempé, entre mes mains un pareil homme aurait fait de 
* grandes choses. Je sais apprécier tout ce que vaut la fermeté 
K de son caractère, et je lui aurais dornié une bonne direction, 
n Je lui ai fait dire par Real que s'il voulait s'altaciier à moi, 
« non-seulement il aurait sa grâce, mais que je lui aurai.* 
donné un régiment. Que sais-je? je l'aurais peut-être pris 
i< pour aide de camp. On aurait crié; mais cela m'eût été, 
« [larbleu, bien égal. Georges a tout refusé, c'est une barre de 
« fer. Qu'y puis-je? il subira son sort, car c'est un homme 
« (rop dangereux dans un parti; c'est une nécessité de ma 
« |)(>sition. Que je ne fasse pas d'exemples, et l'Angleterre va 
i> me jeter en France tous les vauriens de rémigralion; mais, 
" patience, jialience! j'ai les Lras longs, et je saurai les attein- 
« dre, s'ils bougent. 

«Moreau n'a vu dans Georges qu'un brutal; moi, j'y vois 



332 GEORGES CADOUPAL. 

c< autre chose. Vous devez vous rappeler la conversation que 
«j'eus avec lui aux Tuileries, vous étiez avec Rapp dans la 
« pièce à côte'. Je n'ai pu parvenir à le remuer. Quelques-uns 
« de ses camarades furent émus au nom de la patrie et de la 
« gloire, mais, pour lui, il resta froid. J'eus beau tàler toutes 
" les fibres, parcourir toutes les cordes; ce fut en vain, je le 
Il trouvai constamment insensible à tout ce que je lui disais. 
« Georges ne parut alors à mes yeux que froidement avide du 
« pouvoir, il en demeurait toujours à vouloir commander les 
« Vendéens. Ce fut après avoir épuisé tout moyen de concilia- 
« tion que je pris le langage du premier magistrat. Je le con- 
" gédiai en lui recommandant surtout d'aller vivre chez lui. 
Il tranquille et soumis, de ne pas se méprendre sur la nature de 
" la démarche que j'avais faite vis-à-vis de lui, de ne pas attri- 
II buer à la faiblesse ce qui n'était que le résultat de ma modéra- 
" tion et de ma force : Dites-vous bien, ajoutai-je, et répétez 
Il à tous les vôtres que tant que j'aurai les rênes de l'autorité. 
Il il n'y aura ni chance ni salut pour quiconque oserait con- 
II spirer. Je le congédiai alors, et la suite a prouvé si j'avais 
« raison de lui recommander de se tenir tranquille. Real m'a 
Il dit que quand Moreau et lui s'étaient trouvés en présence 
Il avec Pichegru, ils n'avaient pu s'entendre, parce que (leorges 
Il ne voidait pas agir autrement que pour les Bourbons. Kh 
Il bien, il avait un |)lan, mais Moreau n'en avait aucun : il vou- 
n lait renverser mon pouvoir sans savoir ce qu'il mettrait ;"* ma 
Il jilace. Cela n'avait pas le sens commun. " 

Tel était le langage de Bonaparte dans son intimité, alors 
qu'aucun motif, qu'aucune passion ne venaient en altérer la sin- 
cérité ; mais qui ne sait qu'il en avait toujours, et que ce langage 
variait, selon qu'il s'adressait au public ou fi ses confidenis, et 
qu'il était toujours en vue d'un effet à |)roduire? Ainsi, à partir 
<le 18)4, ses appréciations sur Georges se modifient. Impor- 
tuné, irrité du bruit qui se fait autour do son nom, des hon- 
neurs rendus à sa mémoire, des litres de noblesse donnés ù sa 
tamillc, il prend un autre ton en jiarlant de lui; il s'efforce 
d'être injurieux et flétrissant pour son ancien adversaire, dans 



DEIiMEnS MOMENTS El MORT DE GEOnCES. 333 

Tempérance que ces injures rejailliront jusque sur le trône des 
Bourbons. 

A Sainte-Hélène, il lisait les Mémoires de Ch. de Fleury, qui 
jconfirme en ces termes le bruit universellement répandu que 
Bonaparte avait offert à Georges sa grâce au fond de son 
cachot : « On m'a assuré que trois fois il fit offrir sa grâce à 
Georges, s'il promettait de ne plus conspirer, n 

En regard de la page on trouve, dans les notes annexées à 
ce^ Mémoires, cette réponse qui donne un démenti à un fait 
parfaitement avéré : 

" Le fait est faux; Georges était une bête féroce couverte de 
crimes; il fallait en purger la terre. » 

Ce n'est pas la première fois que Bonaparte employait un 
pareil jugement, qui ne diffère pas de ceux auxquels il avait 
recnurs dans ses lettres à BernadoUe et à Foucbé. Mais alors, 
du moins, la calomnie s'adressait à un adversaire actif et 
vivant qui avait donné maintes fois des preuves de sa pui.s- 
sniice. Ici, elle ne pouvait frapper qu'un tombeau élevé par 
i; m.iparte lui-même. Et, dans ces circonstances, un tel juge- 
liiiiit ne juge que celui qui l'emploie. 

I ^eorges s'était ouvertement déclaré l'ennemi de César. Or, 
au fond de tout césarisme se trouve le mépris de l'homme ou 
du moins le mépris des hommes au profit de l'homme néces- 
saire, de riiomme-messie, du génie conducteur. 

Tout doit céder à cette personnalité envahissante. Malheur 
à qui se trouve sur son chemin! 

Quelle colère! quelles injures contre tout ce qui lui fait 
obstacle! 

Bonaparte trouve devant lui la puissante personnalité de 
Cadoudal : cela le met en fureur. G'e>t une " béte féroce » , 
un « malotru » , un « misérable h ; il faut « le tuer » . 

Tout doit s'incliner devant César. Tout obstacle doit être 
renversé. Si c'est un homme, il est digue de mort. 

Ausïi, voyez comme tout s'agenouille et s'abaisse! Les jaco- 
bins se font sénateurs, et les émigrés sont atteints de la rage 
d'être « chambellans »... 



GEOnGES (.ADOUDAL. 



«Bonaparte, disait madame de Staél , voulait faire des 
hommes une monnaie qui ne reçoit de valeur que de l'em- 
preinte du maître. » Mais Georges était pétri d'une pâte trop 
peu malléable pour recevoir une pareille empreinte. 

Lui et ses Bretons étaient une forêt de chênes qui n'était 
pas d'humeur à se coucher d'elle-même à terre pour laisser 
courir la tempête. 

Les révolutionnaires n'eurent point ce haut désintéresse- 
ment et cette fermeté de résistance. Le terrible Santerre, dit 
Edgar Ouinet, devient le plus doux des hommes, lorsqu'il est 
rente par le premier consul. A peine Boucher de l'Oise, 
Ahbit et tant d'autres, tous ces hommes de fer, ont-il senti le 
joug, que les voilà les plus souples des fonctionnaires de l'Em- 
pire, et il en est de même de Drouet, d'Hugonin, etc. 

Celte souplesse des républicains devant l'Empire fait encore 
mieux ressortir l'indomptable énergie de Georges et de ses 
compagnons, auxquels la force de leurs convictions ne laissait 
d'autre alternative que de vaincre ou de tomber victimes de 
leur résistance. 

Après les plaidoiries des défenseurs , la parole fut donnée 
suivant la forme ordinaire à chaque accusé. Après avoir réfuté 
en quelques mots trois ou qu;ilre points secondaires de l'accu- 
sation, Georges ajouta : 

« Tous ces accessoires étant écartés, je vais aborder avec 
« franchise et loyauté le véritable point de la discussion. 
" Toujours attaché à la France et à la famille de Bourbons, 
« près de deux années jiassées paisiblement dans les campa- 
n gnes de l'Angleterre ne m'avaient pas refroidi. Toutes les 
11 nouvelles que je recevais de la France m'annonçaient que 
11 l'opinion publique était cxtrêniemcnt |)rononcéc, que le vœu 
Il le plus ardent des Français était de voir renaître le gouver- 
11 nenient d'un seul, et de li; voir se concentrer dans une seule 
iifamilli'; qu'un n"ain:iil pins à ci ;imuIi r ilr bonlcvcisrnii'nt : 

n au m eut ilu Ir.iilii d'AmiiMis je ii'i|;norais pas qu il avait 

« été (lur^limi (le piociauier JUinaparle cnq>ereur. D'après ces 
B nouvelles ji' me (li|<Tnuni' à pasM-r eii l'"r;uu"c, et h voir par 



DERNIERS MOMENTS ET MORT DE GEORGES. 335 

1 moi-même si l'esprit puhlic e'tait re'ellement tel qu'on l'a- 
vait annoncé être. 

Je me rendis à Paris avec six autres personnes. Je pris 
différentes informations. Mes opinions, en débarquant en 
France, étaient d'examiner s'il n'était pas possible de faire 
t'iurner cette opinion, fortement prononcée, en faveur de la 

■ famille des Bourbons. 

' .Si j'avais cru cette opinion favorable à cette famille, j'au- 
rais aussitôt envoyé chercber un prince français; et, à son 

■ ^irrivée, on eût calculé les moyens qu'on a jugés nécessaires 
« pour arriver au résultat désiré. Mais, trompé dans mes espé- 
.. rauces, je n'avais pas encore envové chercher ce prince 
« français et n'avais pas réuni six hommes. Voilà la vérité 
■• entière, et personne en peut avancer le contraire. Ceux qui 
<i ont débité qu'un prince français était sur les bâtiments qui 

■ imt paru à Biville en ont imposé. Les espions français qui 
- jif iivent être à Londres ont, je ne doute pas, déjà donné au 

"..nvernement français la certitude que cette assertion était 
i>se. Je vous le répète, voilà la vérité entière. Je ne sais 
1^ s'il existait dans celte affaire des caractères d'après les- 
tls on constitue une conspiration. Je ne connais pas les 
:' lois; ainsi, je ne dis pas s'il y a ou s'il n'y a pas de conspira- 
(1 tion. Vous les connaissez, messieurs; je laisse à vos con- 
« sciences d'en décider. » Ces consciences décidèrent, et le 
9 juin Is cour rendit son arrêt : Coucherv, l'abbé David, Hervé, 
le Noble, R;iliin de la (Irimaudière, Noël Ducorps, Dalry, Rven, 
Troche père, Trocbe fils, Monnier, Verdet, Spin, Dubuisson, 
Caroii, Gallais, Denand; les dames Monnier, Dubuisson, Gai- 
Jais, Denand furent acquittés. 

Moreau, Jules de Polignac, Louis le Ridant, Rolland et 
Marie Hizay furent cond imnés à deux ans de pri->oii. 
Tous les autres furent condamnés à mort. 
Charles d'IIozier, Husillion, Rochelle, Armand de Polif;nac, 
de Rivière, Lajolais, Armand (î.iillnid virent leur peine com- 
muée en celle de quatre ans de déportation, traduite par la 
détention dans une prison d'Etal. Tel fut le verdict et telles 



336 GEORGES CADOUDAL. 

furent les commut.itions de peine. Ces dernières étaient dues 
surtout au désir de Bonaparte dattirerà lui l'ancienne noblesse. 
Coster seul, qui appartenait à cette caste, ne fut pas épargné; 
les sanglantes injures qu'il jetait à la face de Thuriot en sont 
une des principales causes. 

M. le colonel Armand Gaillard, auquel le général Joseph 
Cadoudal s'adressa jiour avoir des renseignements exacts sur 
les derniers moments de Georges, lui répondit la lettre sui- 
vante : 

.. Ile d'Oléron, 24 juillet 1824. 

« J'ai rei'u voire lellre, mon cher colonel, et je m'empresse 
Il de vous adresser, sur les derniers momenls de votre illustre 
« et infortuné frère, les détails que vous me demandez, quoi- 
" qu'ils me rappellent de pénibles souvenirs, et que le temps 
« qui s'est écoulé depuis celte époque fatale en ait effacé plu- 
" sieurs de ma mémoire. 

B Votre frère fut arrêté avant moi. L'ayant été moi-même 
« quelques jours après, je lui fus confronté au Temple en pré- 
« sence de Thuriot, qui remplissait les fonctions de juge d'in- 
II slruction, et qui déjà l'avait fait comparaîlre un grand 
« nombre de fois. Fatigué des questions interminables que lui 
Il adressait cet homme, il lui dit : Je n'ai point fait de déclara- 
II lions, et je n'en veux faire aucune; je désire donc que vous 
Il me laissiez en repos. Vous avez voté la mort de voire roi; 
Il et si vous étiez tombé en mes mains, votre procès eût été 
« bientôt fait : agissez-en de même avec moi 

11 Thuriot, avec ce rire sardoniquc, ordonna aux gendarmes 
Il de le reconduire. 

Il L'insti'uclion terminée, nous filmes transférés à la Con- 
11 ciergerie, et le pioces conunença. Votre frère mit beaucoup 
Il de dignité et de njodération dans sa défense, et Bonaparte, 
11 qui craignait' apparemment qu'il ne se laissât entraîner l'i des 
11 léilcxious olfciisantes jiour lui, lui Ht témoigner, par l'inler- 
11 ninliairr île Mural, combien il étiiit louehé de celle reteiuie. 
Il et l'ullieier >u|)irieni- charge de ce message ajouta que cette 



DERMEnS MOMENTS El MORT DE GEORGES. 337 

" conduite avait inspiré tant d'estime à celui qui venait 
n d usurper l'empire, que, dans les bonnes dispositions où il 
« était, il ne doutait pas qu'il accordât la grâce à votre frère, 
« s il la sollicitait. Mais il s'y refusa absolument et me dit en 

« particulier : « Ce b voudrait m'avilir avant de m'assas- 

.' siner. » L'officier insistait, et lui représenta que s'il ne vou- 
n lait rien demander pour lui, il pouvait écrire en faveur de 
Il ses compagnons d'infortune, auxquels cette démarcbe pour- 
" rait être utile. Il y consentit quoique avec répugnance, et 
n me pria d'écrire sous sa dictée. 

" Il m'est impossible de me rappeler exactement comme 
Il cette lettre était conçue; elle portait la substance que, si 
« Bonaparte était réellement dans l'intention d'user dhu- 
« nianité envers ceux qui étaient en son pouvoir, il regardait 
Il comme une faveur ce qu'il ferait pour ses amis et ses offi- 
11 ciers; que, quant à lui, personnellement, il ne demandait, 
« ni ne désirait et n'attendait rien. 

Il Nous aimions tant votre frère, mon ami, que nous espé- 
<i rions que Bonaparte, dans les circonstances oîi il se trouvait, 
« voudrait peut-être faire parade de générosité; mais le grand 
a homme prétendu se montra toujours petit, toutes les fois 
« qu'il était question de pardonner une offense personnelle, et 
« votre frère le connaissait mieux que nous. 

a Ramenés à la Conciergerie pour entendre la lecture de nos 
«lettres de condamnation, le jour même de l'exécution de 
K mes malheureux amis, j'osai demander au capitaine Laborde, 
Il chargé de notre surveillance, des nouvelles de votre frère; il 
Il me répondit : // a dormi celle nuit plus tran//uilli'ineut que 

« moi Sa conscience était pure, mais Laborde ignorait le 

(I nom même de conscience. 

11 L'on nous fit attendre longtemps : le sang de nos amis 
« coulait. Nous le savions; les monstres avaient eu soin de ne 
« pas nous le laisser ignorer. Nous étions plongés dans un 
« somijre désespoir < 

Ainsi voilà un témoin absolument irrécusable qui atteste les 
démarches faites auprès de Georges [)ar ordre de Bonaparte 



338 GEORGES CADOLDAL. 

pour l'engager à demander la vie. Celait là toujours le point 
où Napoléon voulait amener son adversaire, sachant bien qu'il 
n'y a de véritable victoire que celle qui force l'ennemi à 
s'avouer vaincu : 

« A le bien prendre, dit Montaigne, c'est en ce seul point 
Il que consiste la vraye victoire. » 

Nulla est Victoria major, 

Qciam qu.T confesses animo quoque siibjiigat hostes. 

Il n'y a de véritable victoire que celle qui force renneuiî à s'avouer vaincu. 

(Ci,*i:Dirs.) 

n Les Hongres très-belliqueux combattants, ne poursuyvoient 
« iadis leur pointe ouitre ces termes, d'avoir rendu l'ennemy à 
il leur mercy : car, en ayant arraché cette confession, ils les 
Il laissaient aller sans offense, sans rançon; sauf pour le plus 
Il d'en tirer parole de ne s'armer dès lors en avant contre 
11 eulx. » 

Georges et Napoléon étaient l'un et l'autre imbus de cette 
doctrine; aussi ne restait-il au premier qu'à mourir et au 
second qu'à faire mourir son adversaire. Najioléon exigeait tjue 
Georges, pour avoir sa grâce, s'inclinât devant son pouvoir, 
qu'il le recoiuiùt : en un mot, qu'il s'avoiuit vaincu. 

Mais le rude Breton comprit que c'était là se rendre à la 
merci de son vainqueur; c'est là toute l'explication de sa résis- 
tance. Il ne voulut pas rendre son épée; au joug il préféra la 
mort. Gloire à lui! 

Même quand, pour lui, l'avenir n'existait plus, Georges y 
pensait toujours pom- les coinpngnons de ses épreuves. Sachant 
que d'IIozier devait obtenir une comnnitation de |)('inc, il le 
|)iil à part et lui dit : « Mon ami, vous verrez peut-élro 
Il Louis XV'III sur son trône, dites-lui alors que ce (ju'il peut 
Il bien faire de mieux en souvenir de moi, c'est tie bien recon- 
II naître les services de mes fidèles camarades. » 

lui rentrant dans la prison, Georges dit à M. de lliviérc : 
« Nous avons terminé avec le Hoi de la terre, maintenant il faut 
11 nous nirttre m lègle avec h; l!oi du l'irl; vous avez une .su'iir 



DERMEUS MOMENTS ET MOUT UE GEORGES. 339 

ù clirélienne, procurez-vous par son intermédiaire les der- 
nieres consolations. » 

Georges, dans ces circonstances, sentit se réveiller en lui 
toute l'énergie de la foi bretonne. Dans sa prison il accomplis- 
sait avec régularité toutes les observances de la religion : jeû- 
nant et faisant abstinence tous les jours prescrits par l'Eglise, 
faisant chaque jour matin et soir la prière commune, il passa 
en prières toute la nuit qui précéda sa mort'. En un mot, il 
était pour ses compagnons de captivité un perpétuel sujet 
dVdification. 

Dans les Mémoires de M. de Rivière, on trouve la note sui- 
vante que leur auteur avait donnée pendant le procès à son 
défenseur : 

11 ....Connaître un peu la défense de Georges faite par 
« M. Dommanget et le suivre avec beaucoup d'attention dans 
aies débats, méritant sur tous les points d'être secondé, s'il 
K réclame assistance. 11 est, il fut et il sera le plus zélé défen- 
« seur de la cause du Roi : il s'est dévoué pour notre caste et 
a pour son maître, !^a conduite est parfaite. Nous ne sommes, 
o nous, qu'à notre place, et nous n'avons le mérite que de rem- 
« plir nos serments. » 

On lit encore dans les mêmes Mémoires : « Georges lit 
« preuve d'un très-grand courage, quelques traits authentiques 
« en donneront l'idée. 

« Le jour même de l'exécution, on vint lui annoncer qu'il 

■ pouvait obtenir sa grâce : il demanda si ses officiers l'obtien- 
• draient aussi. On lui répondit que pour ce qui les concernait, 
«le chef du gouvernement crevait devoir laisser à la justice 
«son cours. « Allons, dit-il, je subirai la peine qui m'est in- 
« fligée. C'est moi qui les ai engagés à venir, et je serais un 

■ lâche de vivre, s'ils doivent mourir. " 

■ Arrivé au pied de l'échafaud, il dit qu'il avait une faveur 
« à solliciter. On l'engagea à s'expliquer : 

«Pourôterâ mes compagnons d'infortune, dit-il, l'idée que 



GEOIÎGES CADOUDAL. 



«je pourrais leur survivre, je tleniande à mourir avant eux. 
Il C'est moi, d'ailleurs, qui dois leur donner l'exemple. » 

(1 On y consentit, et Georges eut sur l'écliafaud la place 
<i qu'il occupait devant l'ennemi, il fut le premier à la mort, 
« comme il l'avait été tant de fois au combat '. » 

Georges et les condamnés qui n'avaient pas reçu de com- 
mutation de peine furent transférés à Bicétre, où une dernière 
tentative fut faite pour vaincre leur résistance. C'était le moment 
où toutes les puissances du contnient consentaient à recon- 
naître le nouveau César, et quelques chouans en présence 
même du supplice refusaient d'imiter les rois de l'Europe! 
L'orgueil de Bonaparte s'en irrita singulièrement; il lui sem- 
blait que s'il pouvait décider Georges à s'humilier, il humilie- 
rait, il abaisserait du même coup le parti royaliste tout entier. 
Il ambitionnait cela à l'égal d'une victoire. 
Le concierge de Bicétre entra dans le cachot, apportant à 
Georges une demande en grâce toute prête pour lui et ses 
compagnons. Il n'avait qu'à la signer. Mais il connai'^sait le 
cœur de ses amis comme le sien propre. 11 jette un regard sur 
le papier qu'on lui présente et qui était adressé à Sa Ma/rsle 
l'Emjiereur. Il n'en veut pas voir davantage. .Se tournant vers 
ses compagnons : « Mes camarades, dil-il, faisons la prière. » 
La veille de l'exécution, les condamnés furent ramenés à la 
Conciergerie. 

C'est le matin de ce jour qu'Armand Gaillard ayant demandé 
des nouvelles de (ieorges au capitaine Laborde, en reçut celte 
réponse mentionnée plus haut : .1 II a dormi plus tranquille- 
ment que moi. >) 

Le lundi "25 juillet iSO'i, à onze heures du matin, le général 
Georges monta sur l'écliafaud dressé en place de Grève, ainsi 
que les onze autres condamnés dont voici les noms : Louis Du 
Corps, Louis Picot, Michel Koger, ,1. lî. Coster-Saint-Viclor, 
Victor Deville , Alexis Joyaut, Louis Itnrban, Guillaume 
Lemercier, P. .1. Catliuliil, ,lean Le I^an et .Ican Merille. 



DERXIEItS MOMENTS ET MORT DE CEORCES. 341 

• ieorges était assisté de l'abljé de Keravenan, i[ui fut sous la 
e^tauration curé de Saint-Germain des Prés, et (jui lui pro- 
iguait les secours spirituels que le condamné recevait avec 
ne sincère ferveur. Il lui faisait réciter la Salutation angé- 

que : « Je vous salue, Marie, pleine de grâce Sainte 

Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, 
mnintenant... » Et Georges s'arrêtait : ^ Continuez, dit le 
prêtre, et à l'heure de notre mort. " 

— A quoi bon? dit Georges; l'heure de la mort, n'est-ce pas 
iininlenant? Et il se livra au bourreau. Le couperet retentit et 
it tomber cette grosse tête bouclée que Georges n'avait pas 
ùulii courber devant son vainqueur. 

Il y a, dit Bossuet, des occasions où la gloire de mourir 
ourageusement vaut mieux que la victoire. Le 25 juin 180't 
fut une de ces occasions. 

Le sang des martyrs est fécond, a dit l'Eglise; cette rtiort et 
elle du duc d'Enghien furent suivies d'une troisième coalition, 
qui porta bientôt à son comble la gloire de Napoléon; mais sa 
gloire même le grisa, et après bien des détours, celte même 
coalition de 1805 amena la ruine de l'Empire et le triomphe 
de la cause royaliste servie par Georges et les siens. Dix ans 
ne s'étaient pas écoulés que le Roi était rentré aux Tuileries et 
la mémoire du héros breton réhabilitée. En attendant, tout 
cédait à la fortune à César, comme dit encore Bossuet; ceux 
qui obtinrent des commutations de peine, comme ceux qui 
n'étaient condamnés qu'à deux ans de prison, restèrent dans 
les cachots jusqu'à la fin de l'Empire. Bonaparte renouvela et 
continua à appliquer la loi des suspects en retenant prisonniers 
ceux que les tribunaux acquittaient. 11 était bien l'héritier du 
comité de salut public, le Robespierre brutal dont parle 
madame de Staël. 

Georges mourut le 25 juin, anniversaire d'une des journées 
les j)lus terribles de la monarchie, la journée du retour de 
Varennes, u date presque aussi fatale que le 21 janvier, dit Louis 
Blanc, car si le 21 janvier on tua l'homme, le 25 juin oti tua le 
roi ». Des marches de son échafaud, il put voir les degrés où 



342 GEORGES CADOT'DAL. 

l'héroique Mandat mourut aussi victime de son devoir et de 
son dévouement à la royauté '. 

« Lorsque le procès de Georges Gadoudal et de ses compa- 
gnons s'ouvrit, disent les Papiers d'un émigi-é, le sang-froid dont 
le chef breton fit preuve, sa fière contenance, la finesse de ses 
réponses qui surent ne compromettre personne, furent su- 
perbes. Le dédain avec lequel il repoussa toutes les avances 
faites en vue de l'amener à demander la grâce qu'on lui offrait, 
la mort chrétienne de ce brave chef royaliste et de ses valeu- 
reux compagnons, unis dans les mêmes sentiments de foi, et 
dont le dernier cri fut : « Vive le Roi! vive Louis XYIII!» 
remplirent M. de Guilhermy d'enthousiasme. Il ne pouvait 
s'empêcher de les comparer à l'attitude des gentilshommes 
qui obtinrent de vivre, par la grâce de Bonaparte, après avoir, 
par leurs aveux, découvert Monsieur, " dont le seul tort avait 
« peut-être été son indécision. 

<i Que dites-vous, écrivait-il au marquis de Bonnay, de l'in- 
« fàme projios du tyran corse à madame de Polignac, en lui 
Il accordant la grâce de son mari? 

<■ Georges n'a pas dit ce qu'il eût fait et bien fait. La 
i< maxime : « Tuer n'est pas assassiner », n'est pas à la portée 
« de tout le monde. Avouant noblement une entreprise mili- 
II taire, il n'a ])as dû représenter ses princes inactifs. Lui et ses 
Il premiers compagnons sont moris en héros. Il eût vécu, s'il 
Il eût voulu demander grâce au tyran... 

Il Quel être doué de la faculté de penser ne porte pas envie 
« à la mort de ce brave chef royaliste et de ses nobles cama- 
II rades? » 

Il Je ne puis vous dire, répondait ii son tour M. de Bonnay, 
II combien j'ai trouvé belle et ;'i propos l'application que vous 
!. faites des deux passages de ri'',crilure au brave, à l'Iiéroïque 
Il Georges et à ses associés : l'archevôqiu! de Reims en a été 
" transporté. 

' Cnlyol (II' M.nnilnl, rninin.'iniriiit ilr la (j.irili- ii.illiiii.il)- ilr Paris rn 179!, 
fui nss.iMiim' |i.Tr onlir ili- \.\ iiitiiiii'ip^ililr à rilMloI ilc villi-, li; ni.itin du 
10 aot^l, III innini'iil où il ne (li»|ios,'iit ù .illcr dirriiilrc li'.t Tiiilrrirs. 



DF.IiMERS MOMENTS ET MOliT DE GEORGES. 343 

"J'aime votre prédilection pour les Bretons : leur tête est 
" vive, sans doute; mais leur cœur est si bon! Mais ils sont si 
. braves, si fidèles!... 

« Quel caractère Georges a montré dans tout le cours de son 
" procès! Quelle fermeté inébranlable! Quelle trempe que 
" celle de son courage! Les hommes comme lui sont rares'. " 
1! égale, dit l'historien des guerres de TOuest, non-seule- 
ment en courage, en dévouement et en vertu, mais encore en 
jmreté, les généraux vendéens qui ont laissé le souvenir le 
plus vénéré, la renommée la plus sainte. Piété, régularité de 
mœurs, aucune de ces vertus ne lui manqua. Toute passion 
t'tait domptée en lui par la pensée religieuse et monar- 
I liique qui a rempli sa vie. Il employait volontiers des mots 
( nrrgiques pour rendre son énergique pensée; quant à des 
jurements, à des profanations du nom de Dieu, jamais il 
ii'i'ii sortit de sa bouche. 

Il avait toutes les vertus martiales d'un général telles que 
nous les trouvons dans les Rè/jles et princi/)es de l'art de la 
guerre du colonel Faesch. 

La nature l'avait doué, au moral comme au physique, de 
toutes les qualités qui prédestinent un homme à la domination 
des masses : la force musculaire, l'organe puissant, l'audace, 
un formidable sang-froid, une immense bonté, un courage à 
toute épreuve dans les dangers, une rare constance dans les 
revers, un désintéressement absolu, un souverain mépris de 
l'argent. 

Sa forte corpulence, sa voix qui, au milieu des combats, 
dominait le bruit des fusillades et faisait tressaillir les lâches, 
son regard et son geste dominateurs, imposaient à tous ses 
compagnons, sensibles, comme tous les gens primitifs, à la 
vigueur pliysique non moins qu'à la supériorité de l'intelli- 
gence. 

Nous avons assez de fois tracé son portrait dans le cours de 
ce récit pour qu'il soit présent à l'esprit de nos lecteurs. 

' l'apirts d'un rmijré, pages 127, 128. 



344 GEORGES CADOUDAL. 

Parmi ceux des hommes célèbres que nous transmet l'histoire, 
il en est phisieurs qui le rappellent, soit dans l'antiquité, soit 
dans les temps modernes. 11 n'en est aucun qui en approche 
plus que celui de Titus par M. Beulé, tel qu'il est décrit dans 
la Revue des Deux Mondes : 

« Le cou est énorme, plein de sève, comme celui d'un tau- 
reau... Les cheveux sont courts... Le galbe du visage estplein, 
un peu lourd, plutôt carré. L'expression est facile, aimable, 
persuasive ; on sent la candeur alliée à la mansuétude, le laisser- 
aller, s'unissant à une bonté naturelle ou acquise, d'autant 
plus méritoire, si elle est acquise. Le type, dans son ensemble, 

n'est point aristocratique; il est plébéien, athlétique ; il 

est si peu romain qu'il suffit en imagination d'ajouter la mous- 
tache traditionnelle pour le transformer en gaulois. Le carac- 
tère dominant est la ténacité, le dévouement à une idée fixe, 
la poursuite attentive d'un but, mais non la violence, ni la 
cruauté '. » 

En un mot, Georges avait les formes que la nature donne 
aux hommes destinés à soutenir ou à engager les grandes 
luttes. 

Avec Georges Cadoudal et ses compagnons se termine aussi 
la grande chouannerie. Frotté, (niillemot, Rohu n'étaient pas 
de faille à succéder à celui que Napoléon I" venait de luer. 

Le nouvel empereur ne crut pas cependant qu'il fallait 
négliger les hommes de fer qui étaient pour lui un souci dans 
les lointaines expéditions qu'il méditait, et bientôt Frotté, en 
Normandie, le roi de Bignan, dans le Morbihan, vinrent grossir 
le nombre des victimes de la fidélité, et la police de Bona- 
parte poursuivit pendant tout son règne leurs compagnons'. 



' l!evue rfcc Deux Maiitles du t" dci-rmliiL- 1869, |.;i[.c 703. 

' l.rs <oiii|i,i{jii(ins lie Gfoi(;is, i|iii viri'iii I.Mii peine (■iiimiiuée, s-iuf liii<illiiii, 
lurent Iciiis retenus il.ins le.< piisons JM-ii|u'.'i l,i Ite.itiuiialion. 

I)ii8il|i>n ét.ilt Sui.sse, .lide île . .iiii|i .li' l'ii liejjiu; e'e.st en eetle <|unlité i|u'il 
I'.iIr.iIi |i;irlie do 1,-1 eonjur.itii)n. Il niuiijiil eu 1819 .nvee le (;iiule de (jénér.il 
de lirl(;;ide; nos desecnd.inlii hoiiI eneiiie ihiiis r/iiniée l'iiim;.iise. 

Jiilimle I'i>li|;ii.ie, évailéd;inii les ileiiiièies innées de rKiii|)iic, fut niiniulre 
•oim la IleHliinr.itioii ; Cliarlen d'Ili./iei divinl écuyci- de .Munsicnr; Duiivct de 



DEdMERS MOMENTS ET MOIiT DE GEORGES. 345 

Nous nous arrêterons là; poursuivre serait sortir du cadre 
ue nous nous sommes fixé. Les efforts royalistes pendant la 
urée de l'Empire appartiennent à un autre ordre d'idées; ce 
l'est plus que de la diplomatie où d'illustres personnages ont 
té mêlés, il est vrai, mais où les guerriers n'ont été pour 
l'en. 

La Restauration revint, puis le retour de l'ile d'Elbe, et 
lors la Bretagne se retrouva encore en armes, et la petite 
houannerie tint en échec dans le Morbihan les forces que le 
éveil de l'Empire y avait envoyées. 

Quand le trône fut raffermi, une souscription publique 
leva pieusement au général Georges un monument sous 
equel il repose maintenant, là où il naquit, au milieu des siens. 
ion fidèle lieutenant, Mercier la Vendée, après l'avoir assisté 
lendant sa vie, est aussi, comme nous l'avons dit, couché dans 
1 même tombe. Ils sont là tous deux, ces héroïques vaincus, et 
e pieuses âmes ont pu, au milieu des temps troublés qui ont 
aarqué ce siècle, préserver leurs cendres de l'oubli et de la 
trofànation; le ciel n'a pas voulu séparer, dans le tombeau, 
eux qu'il avait si étroitement unis sur la terre dans les mêmes 
entiments de foi et d'amitié. 

Voici bientôt un siècle qu'ils ne sont plus, et c'est mainte- 
lant seulement qu'appuyée de preuves irréfutables et au- 
hentiques, l'histoire vient laver leur mémoire du stigmate 
['assassins que les récits de la première heure leur avaient 
nfligé. Pareille gestation est nécessaire pour que la vé- 
ité se fasse jour au milieu des passions et des faux aper- 
;us qui entourent les hommes. Malheur au vaincu, à celui- 
à surtout qui a succombé en combattant pour la bonne cause ! 
'àme peu scrupuleuse de ses vainqueurs s'efforcera de salir sa 
némoire. Mais un jour vient où, à son tour, il pourrait dire : 
Vlallieur à mon vninqvieur! Les voiles trompeurs dont la Hat- 
erie et l'esprit de |)aiti l'avaient entouré sont tombés, la justice 



ozier, ([oiiviinrm- cli- Hunilion; Aim:in<l G.iillnid. rolcmcl o( {;oiivi'riidir 
rOléron; Ilocliillo, liiiiicii.inl-roli.ncl de \.\ (;.ird. 



GEORGES CADOUDAL 



se fait, et la postérité rend à chacun selon ses œuvres. Le 
sang et la boue couvrent la tombe de César. L'homme qui a 
vaincu Georges Cadoudal a vaincu la France; l'héritage de 
1804 a été : 1870. 



PIECES JUSTIFICATIVES 



A» 1 

ACTE DE NAISSANCE DE GEORGES CADOUDAL 

PAROISSE DE BRECFl 

Ij'an de grâce mil sept cent soixante-onze, le premier jour du 
mois de Janvier, je soussigné, prêtre de cette paroisse, ai baptisé 
un fils né ce jour dn légitime mariage d'entre Louis Cadudal qui 
signe et 5larie-Jeanne Le Bavon, ses père el mère, laboureurs du 
village de Kerléano ; on lui a donné le nom de Georges; parrain a 
été Pierre Cadoudal, qui signe, et marraine Yvonne Le Lamer, 
qui, avec le père el parrain présents qui signent, a déclaré ne 
savoir signer de ce interpellés, en foi de quoi j'ai signé : 

Signé : Pierre Cadl'dai., Louis Cadudal et Y. Esvelin. 

(Archives île Kcrk-ano.) 



N° 2 

Notes sur les élèves c/it colliije de Vannes. 

En 1790, un inaiire d'anglais au collé{;e de la marine ayant 
insulté, dans une brochure, les écoliers paysans à cause de coudes 
perces, ele... le collé(;e ou masse se porla vers la maison Casiello 
pour le pendre. On força les |)orles de la halle pour enlever la 
potence, qui était déjà sur la grande place, quand on sut que le 
coupable avait quitté Vannes pour n'y jamais revenir. Ou voulait 
lui faire faire amende honorable à genoux, avant de le pendre. Il 
avait osédire qu'il aurait fallu ne faire étudier que les jeunes gens 
ayant de la fortune. 



348 l'IKCKS jrSTIFlCATlVKS. 

Alors les écoliers portaient le chapeau à trois cornes; tous, sans 
exception, en entrant au collège quittaient l'habit de paysan. 
Après la Révolution cet habit avait été honoré, les écoliers lecon- 
servèreni. 

(Note de IM. A. F. Rio.) 

(Archives de Kerlcano.) 



N° 3 



Lettre de l'ahlic' GiiUUvic, curé de Plœmevr, à l'abbé Giiéijan, 
cure de Ponl'wy, député à la Constituante. 

Il Monsieur et cher confrère, 

(i Je doute que vous ayez pris le bon parti, en jurant. La 

démarche chancelante de la plupart des curés jureurs de l'Assem- 
blée, ]e jurement de l'évêque d'Autun iiianiué au B coinuie l'évê- 
que lui-uièiMO, les palliatifs à tous maux de l'étrange évêque de 
Lydda, la confession que le curé Royer a pieusement faite de son 
confesseur aristocrate, la dénonciation de l'Auvergnat Bourdon 
contre le respectable Bonnal, le serment niorl-né de Grégoire le 
petit, etc., etc., avec tout cela six mois de réflexions sérieuses et 
d'études suivies, plus que tout cela la conduite sage, noble, intré- 
pide et vraiment apostolique du Corps épiscopal, seid juije en fait 
de doctrine; ma raison, mon honneur et ma conscience m'ont irré- 
vocablement fixé dans les principes que je professais, sans déguise- 
ment, an mois de mai 178!(. 

Il Je désirerais que les ecclésiastiques jureurs éfayassent leur ser- 
ment d'un avis doctrinal. Je connais quelqu'un qui, pour n'être 
pas plus instruit qu'un autre, ose prendre rcngagcnjcnt de répon- 
dre à ce corps acéphide, si pourtant ou ne l'assassinait pas pour le 
réduire au silence. Car le fer, le feu, la faim sont aujourd'hui les 
forts arguments de nos nouveaux apôtres... Quand on a pour soi 
la raison et les (ails, ton! champion peut combattre des allégations 
vagues et des citatimis fausses. 

Il Je ne crois pas que vous ayez beaucoup d'imitateurs dans le 
diocèse. Vous connaissez la lettre de notre bon évéque, tous les 
bon» ecclésiastiques se sont fait un devoir d'y souscrite. 

u Au reste, mon cher confrère, notre différeule fa^-on de penser 
sur la qiu'slii)ii de sçavnir si rA>sciMl)lée natiouali- a touché au 



PIECKS JUSTIFICATIVES. 349 

spirituel et quels en sont les juges, ne détruira jamais chez moi les 
sentiments d'amitié et d'estime que je vous ai voués pour la vie. Je 
me flatte du retour. 
« Je suis, etc. 

Il GUILLEVIC, 
" Recteur de Plœineur. » 

(.\rcbives de Rerléano.) 



N° 4 

Lettre à iévéquc intrus de Vannes, d un Chartreux 
refusant la place qui lui est offerte. 

- Bignan, le 11 aoiil l-fll. 

« JIOKSIEIR, 

« Les principes de religion auxquels j'ai été, je suis et serai 
toirjours invariableinenl attaché, m'empêchent d'accepter la place 
que vous m'offrez et toutes colles qu'on pourrait m'offrir. 

" J'ai l'honneur d'être, Monsieur, avec un profond respect, 

■c Votre très-humble et très-obéissant serviteur, 

Il Le Ql'entrec, 

" Ci-devant Chartreal. .. 

(Archives de Kcrleano.) 



Maximes de l'Eylise catiwUijue, apostolique et romaine, à l'usaye 
des fidèles, pendant le temps de schisme et de persécution. 



Aux hommes Iti ohi-iras 
Mais à Dieu préférable 



Une foi m professerai 
Celle de nome uniiju 



Au Pape lu te soumellras, 
Aux évéque» pareillement. 



Eu eux seuls tu reconnaîtras 
L'Église et son gouvernement. 



Aux \rais Pasteurs tu montreras 
Un inviolable attachement. 



D'e:ix seuls tu rcccv 
Les sacrements, l'en 



Des scliisnialiques tu fu 
Messes, sermons égalcn 



Qu-. 



le confessrra*, 
s (le miirl imiqu 



Devaiii eux oc le marieras. 
Tu n'aurais pas de sacrement. 
10 

Kl dans ta maison tu prieras, 
Si tti ne le peux auircuioiu 



3?0 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 



Des iatius m déploreras 
Le pitoyable aveu(;lcment. 

12 
Avec soin lu le garderas 
De te souiller par leur sermeat. 

13 
Pour les persécuteurs n^auras 
Ni liaiae, ni ressentiment. 

14 
Mais à Dieu lu demandera* 
l.cur conversion sincèrement. 



Pour la fui le glorifieras 
D'endurer tout patiemment. 

16 
A sa perte préféreras 
Les fers, la mort et son tourme 

17 
ïl.vis les souffrances ta prieras 
Uu Uieu courroucé justenicul. 

18 
El par les pleurs détourneras 
De tes pcclics le châlîment. 



19 



Ces maximes etisciflneras 
A les enfants soigneusement. 



N» 6 






(Archives de KerUano.) 



Déclaration du recteur de Plœineur à ses paroissiens an sujet de son 
refus de prêter serment à la Constilufion civile du clcrrjc. 

u MESSIEtinS ET MKS TRÈS-CIIERS PAROISSIENS, 

Il Je crois en conscience ne pouvoir pas prêter le serment pres- 
crit par le décret du 27 novembre dernier, que je vous ai lu 
diiiianclie. Il serait de mon devoir de justifier mon refus. Celle 
justiliration me serait aisée; mais dans les circonslances difficiles 
oii nous nous trouvons, je me suis fiiit un devoir plus jjraïul encore 
d'évilor jusqu'à l'apparence de tout ce qui pourrait jeter le trouble 
dans la société, et altérer en rien la paix de nos camjiajjnes. .le 
vous l'ai toujours recommandée, cette paix; je vous la recommande 
encore, je vous la recommanderai toujours. Mou seid désir, depuis 
la Révolution, était de maintenir ma paroisse dans un juste 
milieu. Toute ma consolation en me retirant sera de l'avoir con- 
siamment empêdiée d'enfreindre ou d'onlrer les décrets. La liberté, 
comme la reli(jion, a son fanalismo, et tout fanatisme est un 
crime. 

Il Ma soumission aux lois me prive de vous entretenir de l'em- 
barras oi'i me jette l'article 7 du décret du 27 novembre dernier. 
Cet article porte expressément : Ceux (/csdils... cures... refusant de 
prêter leur serment respectif... qui s'immisceraient dans ai'CI'NE de 
leurs fondions pultlirpies... seront poursuivis comme pcrtnrhatenrs 
(le l'ordre pnhlic. Je devrais, aux termes du ilécrel, cesser mes 
fuiiclioiisdcs aujourd'hui. Mais ma retraite, en ce moment surtout, 
jelterail mon intéressante paroisse dans uu état convulsif, cl toute 



PIECES JISTIFICATIVES. 351 

iiivulsioii est à craindre. II s'est répandu d'ailleurs, et il parait 
il laiii, que la cessation subite de nos fonctions ne serait pas dans 
jesprit de l'Assemblée. Je ne connais cependant pas de loi qui ait 
érof;é à la loi qui l'ordonne. Que faire? Il me semble qu'après 
l'avoir donné acte de ma soumission à l'article 7 du décret du 
7 novembre, si vous m'invitiez à continuer le service jusqu'à 
1111 placement, je crois que par ce moïen nous éviterions toute 
lise dangereuse et nous nous metlerions respectivement à l'abri 
L' lout reproche. 

i' J'ai l'honneur d'être, avec respect et avec un entier dévoue- 
ii'iit, Messieurs et mes très-chers paroissiens, votre très-humble 
I \oire très-affectionné recteur. 



riœmeur, le 20 fc 



« GuiLLEVIC. I) 

(Archives tic Kerléano.^ 



N» 7 

L( tire an stijet des persécuûonx exercées contre les prêtres 
rcfractaires à Vannes. 

Il MONSIEVR, 

Les nouvelles de Vannes sont fort mauvaises. Vendredi depuis 
jiiili jusqu'au soir, et même durant la nuit, soixante commissaires, 
H rnmpajjnés de nombreux satellites, firent des visites domiciliaires 
Ile / les prêtres et chez plusieurs de ceux qu'on sait avoir avec eux 
Il ^ liaisons, et capturèrent : 1» le père Lépinc; 2° SI. Lamour; 
')" Mille d'Auray; 'i" M. Laiinay le Tonsuré, lesquels ont été ren- 
éiinés dans la tour du Connélable. L'opinion publique est 
qu'on ne fora dans lu ville d'autres visites, hors les cas de dénon- 
ciations pailiculières. 

u Ceux qui blâmaient les prêties de s'être manifestés doivent, à 
préscnl, s'applaudir de leur pénétration. Mais, outre que l'événe- 
ment est une mauvaise rèj;ie pour juger de la prudence d'une 
action, on ne peut blâmer les prêtres de Vannes sans taxer d'im- 
prudence ceux de presque toules les villes de France, les uns et 
les autres ayant tenu la inême conduite. 

u Agréez mon salut fraternel. 

.. M. — .. 

Les dragons de Loiient allèrent chercher les prêtres dans les 
maisons reli{;ieusos. Celle des l'rsuiines fut envahie par trois 
hommes armés, (jui brisèrent le tour à coups de sabre pour cher- 



352 PIECES JUSTIFICATIVES. 

cher M. Lacoil)ièic. Les Dames de la Retraite en virent arriver 
d'autres qui en voulaient à leur aumônier. (Les Daines de la 
Retraite étaient dans les bâtiments dont une partie est actuelleinenl 
le Tribunal de coiitmerce à Vannes.) 

(Archives de Iverléario.) 



N» 8 



Lettre du 19 mars 1793 du juge de paix de Rliids aux adminis- 
trateurs, à Vannes, sur les mouvements iwiurrectionnels. 



■ Il CiTOVKNS ADMINISTRATEURS, 

Il Depuis samedi il est continuellement venu des émissaires dans 
notre canton, nous prévenir que l'insurrection était générale dans 
tous les pavs. Nous avons été menacés que si nous ne nous joi- 
gnions à eux, on serait venu dans notre commune nous v forcer. 

« Ce qui arriva lundi nuitamment. Un attroupement de six 
cents hommes armés ont entrés dans cette ville, fait sonné le toc- 
sin, nous ont fait arboré la cocarde blanche et mettre pavillon 
blanc sur la tour. 

Il 11 est bien vrai que nos campagnes sont très-révoltés de tirer 
pour le recrutement de l'armée, et qu'ils sont dans la disposition 
de se soulever si on ne leur accorde leur prêtre et leur roy ou un 
chef. Tel est leur vœu fortifié par les bruits que l'altroupement, 
qui est venu dans notre commune, leur a dit être celui du peuple 
entier. Citoyens, prenez des moyens de répriuuîr les désordres et 
les maux dont nous sommes menacés. 

Il Le peuple de ce canton tous assemblés vous envoés des députés- 
pour vous prévenir de ce qui se passe et de ce qui pourra se passer 
si vous ne prenez un paiti, pour faire naître la lianquillité et le 
coMtentement publique. 

'' l.e juge de paix des cantons de lUuiis pour le peuple de sou 
canton. 

Il HAri.Lic. » 

« Chiffrée par nous commissaires et membres du Comili* de 
surveillance. 

Il Uachki.ot, Itoi i.i r, (Unr.T. » 

(Anliivi's .le Krrl.nnn ) 



PIECES JISTIFICATIVES. 



N" 9 



. Musillac, 20 mars nSS. 
Pour clnfratiire, Baellec, ]'iije de paix. 

u Giiérande s'est enfin rendu hier à huit heure du matin. Nous 
avons en aussi hier un combat qui s'est passée sur la chaussée, 
près de Rochefort, où nous avons eu loule l'avantage, nous les 
avons chassés loin, ils sont allés le soir coucher à Iviven, je viens 
de parler à un paludié, qui ni"a dit qu'il n'y avait pas à Vannes 
grande troupe et m'a dit de plus qu'il devait s'être passé une 
affaire avant-hier à Poterneu. .Nos troupes commencent à se faire 
au combat, ils paraissent ne pas beaucoup se soucier des travaux 
de la terre, ils jjréfèrent le bien général. Je vous rendrai Ions les 
jours compte de ce qui se passe icv. 

« Adieu, bonne santé et surtout ménagez la un peu plus que 
vous ne fiiiies, et soyez persuadé de tout l'intérêt que je prend à ce 
qui vous regarde, comme du respect avec lequel je sais. 

Il Monsieur, 

u Votre Irès-humble et très-obéissant serviteur. 

Il l"R.\.SCHEVlt.LE DU PÉLINEC. 

Il A M. Baëllec, jiitje de paix à Sarieau, » 

(.\rclii>escle KcilJano ) 



N° 10 

Exirah du Reijkire des drclarations faites au secrélariat de la 
municipalité de Lorient par les capitaines de navires. 

Le 2<) mars 1793. — Ce jour Simon Ilervio, capitaine de la 
Marie-Louise, cliasse-niarée, arrivé hier soir revenant de la Cha- 
rente, déclare avoir... relâché hier dans le Jlorhihan el avoir vu le 
pavillon blanc à Sarzeau, mais que Porl-Nav.ilo n'a jamais voulu 
le recevoir sans l'ordre du Di'parleuient, qiioiqno l'on ait menacé 
les li.ibilants du feu, s'ils n'y consentaient. 

Le 2S mars 1703. — Ce jour... a comparu... le citoyen Benoist 
Recio, rapil.iinc du chasse-marée Ir Saint Jean-Bnptislc revenant 
de Nantes, lequel déclare que relâché A Porl-Navalo, lundi dernier 
une troupe de brigands se sont iransporiés à smi bord, se sont 



35.i riKClCS Jl-STIFICATIVES. 

emparés de son pavillon national, l'ont mis en morceau avec un 
air de mépris et en prononçant mille injures contre la nation; 
interrogé s'il connaissait ces hommes, a réjondu que non, mais 
qu'il les croyait de la paroisse de Surzur et de Sarzeau. Il ajoute 
que ces hommes l'ont forcé à leur donner du vin, ensuite à des- 
cendre à lerre et à leur payer à hoire dans l'auberge, et qu'ils 
portaient cocarde blanche qui l'ont même forcé à prendre. 

Le 29 mars 1793. — Ce jour... le citoyen Couëdel, capitaine du 
chasse-marée la Sainte Anne d'Arzon, arrivé hier au soir de Nantes, 
déclare... qu'étant de relâche dans le ^lorbihan il a été chez lui à 
Aizon; que là il a vu les employés aux douanes, Francheville de 
Sarzeau à leur tête, chercher à contraindre les habitants de celte 
paroisse à arborer pavillon blanc, en les menaçant de faire venir 
cinq cenis hommes de renfort pour les piller et incendier, mais il 
ajoute qu'ils s'y sont toujours constamment refusé. Il observe que 
les employés sont ceux qui comiriandent la paroisse à présent. 

Copie conforme. 

Siync : Rousseau, greffier. 

(Arcliive! de Kerlrtno.) 

N» Il 

« Koclie-Sa.ivciir, ce 30 aoili f!93, 2» ili- la République. 

« Citoyens admini8thatkui\s, 

11 Je viens d'être informé qu'il y'avail bo.mcoup de mauvais 
sujets dans les paroisses de Cadeii, Oucsiembert, .Novale, etc., dé- 
pendantes du district de Rocheforl, qui cherchaient à faire révol- 
ter les campagnes; le jour de la foire deQncstembert ils y ont paru 
en armes, et devaient repousser la force par la force, s'il fc fut |)ré- 
senté lies troupes; si je l'eusse su à coup sûr, j'en aurais fait mar- 
cher, (|ui les auraient dispersé; ils ont remis, dit-on, la partie pour 
inic autre occasion plus favorable, il devient pressant. Citoyens, do 
dis|)('rser ses scélérats, j'écris au général CFilibert pour lui faire 
offre des troupes <jnc je commande. <.>iioi(|uo je sois inquiété d'un 
autre côté par nu rassemblement de brigands, qui se forme dans 
le marais des lîriêres, je retarderai volonlirrs de qiiehjucs jours 
l'cxpéililion que j'y veux faire, pour me porter du coté de Roche- 
fort. 

H Je crois, Citoyens, qu'il serait à propos (|iie vous requeriés le 



PIECES JUSTIFICATIVES. 355 

jcnéral Gilibert de mettre une garnison à Rochefort, tant qu'il 
m'y en aura pas, Ton doit s'attendre que le pays ne sera jamais 
tranquille. 

« Salut et respect. 

H L'adjudant général daii'; l'année de": Côtes de Brest, 

« J. J. Avril. » 

(Archives lie Kerleano.) 



N» 12 

.. Paris iO ociobie 1794. 
« Dubois Crancé au Comité de Salai public. 

u CiTOÏENS COLLÈGUES, 

Il La rapidité avec laquelle j'ai été obligé de me rendre à Paris 
pour obéir aux ordres du Comité de Salut public, en date du 
26 messidor, m'a forcé de laisser à Rennes presque tous mes 
papiers, relatifs à ma mission. 

Il Voici ce que je me rappelle concernant l'oirier, et Laignelot 
en est aussi instruit que moi. 

Il Ce citoyen fut chargé de conduire la léquisition du district 
l'Ernée, à l'arniée de la Alosolle. J'appris avec beaucoup de sur- 
prise que cette réquisition, d'environ OflO bomnies, était restée 
dans ses foyers. J'en portai plainle au Comité et à la Commission 
iu mouvement, considérant cet acte comme contre-révolution- 
naire sous deux rapports : le premier, de priver nos armées de ses 
défenseurs; le second, de fournir de l'aliment aux cbonans. Il fut 
donné ordre à Alexandre, aycnt supérieur à Aujfcrs, de s'expliquer 
jur les motifs de la rentrée de cette réquisition dans ses foyers; 
Alexandre déclara (|ue ce ne pouvait être que le fait du commis- 
saire des (;ncrres de la Fièclie. Le conniiissaire des jpierres justifia 
.■]u'il n'avait donné aucun ordre de ce (;enre à la réquisition du 
district d'Krnée, mais bien à celle du district de Bernay. Il fat 
prouvé que le citoyen l'oirier ayant rencontré le gendarme por- 
teur de cet ordre, se l'appropria et, raturant le mot Bernay, y 

bstilua celui d'Ernéc, et que, muni de cet ordre supposé, il 
rétrograda avec sa réquisition vers l'ornée. 

11 Les mouvements de clioiians étant inquiét.uils et Brest étant 
dégarni, Lai(;ri<'lot donna ordre à cette réquisition de se rendre à 
llrest. J'y étais Inrsiprelle arriva avec les renseignements que je 
viens de citer. J'ai cru devoir requérir le commissaire-ordonnateur 

S3. 



MECES JUSTIFICATIVES. 



de faire arrêter Poirier, et j'en ai rendu compte à la Cominissioii. 
Voilà les faits, c'est à vous déjuger si cet homme est assez puni de 
son imprudence par quatre mois de prison. 11 a de son canton les 
meilleurs certificats. 



(I Salut -et fraternité. 



u Dubois-Crancf. " 

(Archives de Kcrléaua.) 



i\« 13 

COPIE d un extrait du Reyisive des dénonciation'^, interrogatoires 
et dépositions du Comité révolutionnaire de Laniballe. 

Ce cinq frimaire an trois de la Hépublique française une et 
indivisible, 

Nous, meiubros du Comité révolutionnaire de Laniballe, après 
fait subir interrogatoire au noniiiié Gilles Graudel, natif de Plede- 
liac, entendu deux témoins contre lui et lui avoir donné lecture 
de la proclamation du représentant du peuple Roursault, en date 
du 2() veudeiiiiairc dernier, et promis que s'il voulait donner des 
renseignements sur les conspirations qui ont eues ou peuvent 
avoir lieu dans ce déparieiiicnt des Côtes-dn-ÎS'ord, le Comité s'in- 
téresserait à sa sortie et demanderait j;ràcc nu citoyen lîoursanll. 

A répondu que si le Comité tenait parole, il ferait des déclara- 
tions qui sauveraient le département des Gotes-dn-iNoril. 

Le Comité après avoir promis de réclamer sa grâce et de députer 
deux commissaires qui iraient vers lui, à Rennes, pour en confé- 
rer avec le représentant du peuple, 

A déclaré tpril était à sa connaissance : 

1» Que lîoishardy et six antres chefs de l'élat-major do l'armée 
dite calhoru]ue et royaliste sont arrivés de la Vendée, où ils 
avaient été conférer avec Charelte, dans le départemeni des Coies- 
dn-Nord ; (]u'il existe avec eux un Anglais, noiiiiiié Pippi, d'envi- 
ron cinq |)ieds, que ces généraux demeurent parliculièrement 
dans les coiiimniies de ÎMeslin, Hréaiid, Ilemoii, .\nilel, (Jnessoy, 
PIcdéan, Plinlel, Saint-Julien de la Coste, Plonfragani, S.iint- 
Doiinan, Pomcneré, S,iinl-.\iiron, le qiiarlicr »lcs bois de Plaiigi c- 
noiiai ; (pTils sont de retour ihî la \'ciid(''(' depuis Irnis semaines, 
(pi'ils rcc-riileiit sans cesse dans les ci unes ci-devant mention- 
nées; (|n'i!s sont actuellement à organiser les campa|;nes, qii'mi 
nommé Noël, ex-noble, dciiuMir.Mil dans la commiinede Aleslin, est 
nommé capil.iiiic de deux c(iMi|).igiiic's levées dans les communes 



PIECES JUSTIFICATIVES. 357 

Je ^Maroiié et de SIeslin, qu'ils ont depuis peu enrôlé les nommés 
B.iiirgault de Saint-Alban et un jeune homme de la ville Latte en 
S.iiiit-Alban, tous deux de la première réquisition; 

-' Ouc ledit Cilles Garaudel avant eu plusieurs conférences avec 
l"ii>liardv et les autres chefs, il a entendu dire que leurs intentions 

I lait-nt de tomber en masse sur loules les villes des départements 
ili- la ci-devant province de Bretagne, que presque tous lescultiva- 
ienis jeunes et vieux étaient décidés à se battre; 

5-' (Jiie tous les patriotes et particulièrement les corps constitués 
ilivaicnt périr les premiers, que ces généraux ont une liste, qu'il 
l\\ entendu lire; 

i Ou'il leur a entendu dire que leur cavalerie était dans la 
forest de la ]Vouée, placée entre Josselin et I.oudéac; que la femme 
du ri-devant chevalier Noël lui a dit qu'il existait un camp de 
rL-lielles dans les forcsts de liaignon, la Hunaudais et Saint-^Iéen ; 
"i Que ces généraux sont armés de Fusils et de pisiidets, et PAn- 
;l ii> ci-dessus mentionné a de plus un sabre en forme d'épée, que 

II majeure partie des rebelles sont armés de fusils, qu'ils sont de 
la pieinière réquisition, déserteurs, forçats et étrangers; 

ti' Qu'il leur a encore oiii dire que les munitions leur venai-snt 
d'Angleterre par l'ile de Xoirmoutier, que dix-huit charriots doivent 
passer incessamment par la forest de Sainl-Méen, Merdrignac pour 
déposer dans la forest de la Nouée; 

7° Que pendant que ces généraux combattraient dans les dépar- 
tements des Côles-du-Nord, du Finistère et du Moibiban, Charette 
de son côté, qui doit avoir une armée de 75,000 hommes, doit 
atlaipier les autres départements et intercepter la route de Paris à 
Rennes vers Laval et de Nantes à Rennes; 

8° A oui dire encore que chaque compagnie des insurgés avait 
au moins un prêtre réfractaire à sa icte; 

fl« Que depuis huit à dix jours, il v avait dans la commune Dau- 
del un particulier qu'il ne connaît pas, qui recrutait, et (|u'il se 
retirait ordinairement à la maison des Bignons en Plougounoual 
OiJ à la llazée, même commune; 

10' Qu'il a oiii dire aux généraux que le ritoven Boulaire ville 
Moizan élait un patriote modéré et qu'il ne faisait pas de mal, que 
le citoyen Barbcdicnne. agent national de l'ort-Hrieuc, loin d'être 
patriote, était aristocrate au point de pri'veiiir les communes lors- 
que les détachemenis parlaient pour affaires secrètes, tjue le citoven 
Laporte, agent de la commune de Lamballe. n'était pas aussi bon 
patriote que les républicains le cioyaient, qu'il remplissait les 
formalités de patriote, mais qu'il nu l'était cependant pas. 

Fait et conclu lesdits jours et an sous nos seings, ledit Garavidel 
sommé de si(;ncr a déclaré ne le savoir faire, mais persiste en ses 
déclarations qu'il atteste être véritables, ainsi signé : Ta vet, />»•<■">/- 



358 PIECES JUSTIFICATIVES. 

dent, Maugendre, secrétaire, Lemaitre, Barey, Audouard, Baudry, 
Hervé, Revel, Veillet. 

Gollationné conforme à l'original déposé en notre Comité. 

Siyiic : Lansard, président ; Dubois, secrétaire. J 

(Archives de KeHéaao.) ] 



N» 14 

Délibération du Conseil du Morbihan. 

Le 12 juillet 179i, 2' du règne de Louis 17, étant assemblés 
en conseil de guerre, avons arrêté ce qui suit : 

1° Il sera sur le champ envové pour agens dans les cantons ci- 
après désignés, les personnes qui seront cy-dessous nommées pour 
y rassembler autour d'eux les capitaines de paroisses, dont les 
noms leur seront remis avec les listes des compagnies, s'entendre 
avec eux pour la plus prompte réunion de forces possibles et pren- 
dre le comuiandemeiitdes hommes rassemblés dans l'endroit qu'ils 
auront indiqué pour les conduire au lieu du rassemblement géué- 
ral : pour faciliter leur opération ils feront en sorte do retenir 
auprès d'eux, jusqu'à nouvel ordre, un ou plusieurs capitaines de 
chacune des paroisses, et dans le cas où les listes n'en indique- 
raient aucun, ils consulteront les personnes connues pour jouir de 
la confiance du canton, d'après le vœu desquelles ils en nomme- 
ront de provisoires; 

2° Il sera envoyé des hommes partout où besoin sera pour s'as- 
surer de la marche du général IMest (?), jusqu'à leur refour sursis à 
tout mouvement définitif; 

îi' Il sera adressé à M. de Silz une somme de sept mille cinq 
cents livres pour ses besoins, avec invitation de resserrer la corres- 
pomiancc, et au sieur Robinault une de cinq mille livres; 

4» Il a été nouiiiié un Comité central composé des sieurs Guille- 
mot, La ItourJonnaye et Boulainvilliers; 

5" Ont été nommés agenis pour les cantons de Bifpiaii et Plu- 
inelcc cxci'plé Buléon le sieur Onillcn)ol. Pour celui du Guern, y 
joint Itubric, le sieur Turou. Pour celui de Baud, Pluuu''liau, 
Guénin et Quislinic le sieur Jean-Jau. Pour le canton de Noyai le 
sieur de LiMssègues et celui de Locminé le sieur de Laulivy. Le 
sieur Beriheiol pour le canton de (M-andchamp et Plau<lren, lllle- 
vin. A celui de Lanlillac, Buléon, Iteguiny, Badenac, le sieur Hcl- 
Icvue. Pour (relui de Seront, Lizio, (uiégon, C.rti(;nel ol Biiin le 
s' ; pour celui ; p' 

A cli.inin di'scpicN il .i clé roiiiplé une soiiinio ilo mille 



PIECES JUSTIFICATIVES. 359 

I livres pour le besoia du service, hormis le sieur Guillemot qui a 
reçu mille francs de plus et le chef de canton de Serent cinq cents 
livres seulement. 

Fait et arrêté en Conseil lesdits jours et an que dessus. 

De Leissigues fils; Gcignard. officier de la Vendi'e; he Lavtivy 
DE Kerveso, officier au rcjinient du Languedoc; Giillemot; Ber- 
TBELOT, officier de Vannes; Guillemot. 

Le BoTULotx, secrétaire du Conseil. 

(Archives de Kerlëano.) 



N» 15 



Les Commandements de C armée catholique royale. 

1 

Ton Dieu, ton Rov, tu serviras 
Jusqu'à la mort fidèlement. 

2 
Docile à tes chefe tu seras 
Afin de vaincre sûrement. 

3 
Sobre et discret te montreras, 
Buvant peu et parlant rarement. 

i 
De ton chef jamais n'a,f iras, 
Attendant le commandement. 

5 
Violemment rien ne prendras, 
Mais en pavant exactement. 

6 
Affe et sexe respecteras. 
Étant soldat et non brigand. 

7 
Les Comités corrigeras 
Et leurs mouchards chréfienneineiit. 

8 
Né Breton, tu te souviendras 
Afin d'agir loyalement. 



PIECES JUSTIFICA1 IVES. 
î) 

Dans le succès clément seras, 
Dans le malheur ferme et constant. 

10 
Chaque jour ton I)ieu lu prieras : 
Que peux-tu sans son bras tout-puissant? 



(Archives de Keilcuiio ) 



N» 16 
DE PAR LE ROI 

LES GÉNtliAlX ET CHEFS DE I.'a K M Ê K CATHOLIQUE ET ROYALE 
DE BRETAGNE. 

.'/iix tjnicriuix, officiers et soldais des armées et des gardes 
ditis ri'publicaines et nationales. 

Soldats fuançois ', 

Ce titre sera-t-il encore longtemps le seul qui puisse vous donner 
quelque rapport avec nous? Si !ont ce que le crime a de plus 
hideux et la scélératesse de plus perfide a t'ait jouer jusqu'ici des 
ressorts monsirueux pour armer les citoyens contre les citoyens, 
les frères contre les frères, pour faire é[;orj;cr les amis par les amis 
et les pères par leurs propres enfants, la valeur françoise si indi- 
gnement prodifi'uée doit enfin nous rapprocher; il est temps de 
nous entendre. 

Le soldai françoisseroit-il devenu loulù coupune vile machine, 
dont rintrij;ant le plus adroit s'empare, et qu'il fait mouvoir à 
son fjré ? La liberté de penser, de raisonner les causes pour les- 
quelles vos sueurs et votre sanjj sont sans cesse versés, vous est-elle 
donc interdite, et la crainte des supplices empêclicra-telle l'homme 
accoutumé à braver la morl, de réiléchir sur ce qu'il peut cl sur ce 
qu'il doit fairi>? 

Qui l'a provoquée, cette {jnerre affreuse et harbare que nous 
nous faisons journellement? Qui sommes-nous et pourquoi nous 
battons-nous? 

D'un côté une ripubli(|ut! vicieuse doiil le nom vnide de sens ne 

' En Ittli- île celte piùcc il eiiiro lc< mou : Ik- ;'rj' c i J.r lloi >.e ir.iii\r I <t(i ilc 
France cniiriuiné entre «le» inipliii-s ili- ilni|ic.iii\. De la c.iir.mno s.)rlciii iiiu' croi», 
une lini'lie et un riliil (|iii iiipporlcnt une biiuilrrnle |i(irlnnt : /ri snplrnlia rnlim . Au- 
(letiniii (le reçu deiii CHunn* et la ileviae ; Sic rrflofrscrftt. Deux c)iiit«.|iuiiul« Buiipur. 
lent l'écu. 



PIECES JISTIFICAI IVES. 361 

sert qu'à couvrir aux yeux des hommes grossiers la plus effrayante 
lies anarchies, la ilestruclion des principes sacrés de relifîion, d'or- 
dre, de police, de respect pour les individus et les propriétés, voilés 
el>r(intéuient sous les noms de Liberté et d'Égalité, dont personne 
ne jouit. 

Une Assemblée imbi^cile, qui naguère votoit des crimes avec 
aicLimation, et qui hurloit de joie dans l'émission des décrets can- 
nilales qui lui étaient dictés par un scélérat, devant lequel elle 
tli cliissait le genou, et qu'un scélérat plus adroit vient de conduire 
à l'échafaud pour faire lui-même bientôt place à un autre; rejet- 
tant aujourd'hui la faute de tous ces forfaits sur ce prétendu 
Tvran, dont il y a un mois, nul de ses membres n'eût osé dévoiler 
It^ crimes. Ainsi pour éviter le reproche de scélératesse, elle se 
pu 11' à celui d'ineptie, de lâcheté, et ce sont là les hommes qui 
vous gouvernent ! 

1 ks soi-disant représentants, aussi ridicules qu'ils sont féroces, 
\li iment s'emparer de la conduite de vos armées. Leur impéritie, 
l^lu■^ bévues, font couler chaque jour des flots de votre sang; que 
I, in importe? noiit-ils pas sous leurs ordres des généraux qui leur 
ïLiMut d'c.xcuse? la lêle de ces malheureux n'est-elle pas respon- 
^.iMf de leur sottise ? 

Tantôt ils vous annoncent des victoires des armées éloignées. 
Mais vous savez ce que sont ces victoires; un poste emporté, une 
pièce de canon emmenée coulent des milliers de François; votre vie 
est pour eux l'objet d'un calcul arithmétique, et ces vils tyrans 
chantent des hymnes de triomphe, lorsque la France est couverte 
d'un deuil universel. 

Tantôt ils cherchent à vous éblouir par des promesses spécieuses 
et jamais réalisées. Voyez comment, placés insolemment entre les 
trésors que leur r :pacité arrache aux sueurs do vos parents, et vos 
besoins pour lesquels ceux-ci croyaient avoir fait tant de pénibles 
sacrifices, ces scélérats affichent le luxe le plus barbare, et se 
gorgent de richesses quand vous manquez même du nécessaire. 

De notre côté, la Religion, rilonneur, le Respect des propriétés 
et de la liberté des individus, la pri«':re, la iranquilité publique, le 
retour à ces jours heureux où le soldat francois était l'admiration 
des autres peuples, la sauvegarde des citoyens, et le défen- 
seur des lois. Voilà l'objet de nos vœux, de nos efforts et de nos 
combats. 

Rappelez-vous ce temps, où marchant sous les drapeaux de la 
gloire, votre arrivée dans nos cilés était un jour de fête pour les 
citoyens; comme l'habitant paisible s'empressait de vous accueil- 
lir; avec quelle cordialité il partageait avec vous le repas de la 
famille et les prix de ses travaux; vous étiez alors ses défenseurs 
et ses amis; la froideur avec laquelle il vous reçoit aujourd'hui, 



362 PIECES JUSTIFICATIVES. 

la dispersion de ses enfants à voire approche, le morne silence 
qu'il garde avec vous, l'effroi qui se peint sur sa figure inquiète 
et consternée, ne vous disent-ils pas assez qu'ils ne voient plus en 
vous que les aveugles et tristes instruments des vexations de la 
férocité do ses oppresseurs? 

Soldats françois, qui sont-ils, ceux qui veulent faire de vous des 
brigands, des geôliers et des bourreaux? Que veulent-ils, ceux qui 
méprisent votre vie et qui égorgent inhumainement les prison- 
niers qu'ils font sur nous, pour nous provoquer à exercer à votre 
égard la même barbarie? De qui tiennent-ils ce pouvoir au nom 
duquel ils vous commandent; cette force par laquelle ils vous con- 
traignent et préiendent même vous punir des sentiments d'hon- 
neur qui provoquent encore quelquefois vos murmures? De vous 
vous et à vous seuls! 

Ah! cessez, cesse/, donc de prêter votre ministère à l'exécution 
de leurs ordres sanguinaires. Punissez-les vous-mêmes de tant 
de forfaits qui retombent sur vous. Réunissez-vous à nous 
pour replacer sur le trône notre auguste et légitime souverain : 
couvrez-vous de toute la gloire qui éclata sur les armées de 
Henri IV, lorsqu'une faction criminelle voulut renverser le trône 
de ses pères. Qu'il est intéressant, le spectacle d'un jeune prince 
entouré des braves guerriers qui ont replacé sur son front le ban- 
deau royal que des mains impies avaient déchiré! Séparez votre 
cause de celle des mo.'istres (jui vous égarent. Offrez ce speclacle à 
l'univers, et que la France, après cinq années de convulsions et de 
crime, contemple en vous ses libérateurs. 

Les généraux et chefs do l'armée catholique et royale de \Ue- 
tagnc déclarent : 

AiiTiCLi; i>iiF.MiEn. — Les dispositions de la iiroclamatiou du 
2G juillet seront exécutées dans toute leur rigueur. 

Anr. 2. — Les assassinats exercés sur les fidèles sujets du Uoi 
nécessitent de tristes mais justes représailles, comme le seul nmycn 
d'arrêter le cours de cette barbarie inouïe; il ne sera plus fait dé- 
sormais de prisonniers. 

Art. 3. — Tous généraux, officiers et soldat des troupes soldées 
ou des gardes nationales, tous commissaires militaires et civils, tous 
médecins, chirurgiens et autres employés quelconque A la suite, et 
pour le service des armées cl des places, qui voudioiit partager 
rhorineiir de rét.iblir sur le trône leur légitime souver.iin, et d'en 
chasser les usurpateurs, seront maintenus dans les g'rades, digni- 
tés, commamlemcnls, enq)lois, fonctions, a|)pointemenls et solde 
dont ils auraient précédemment jouis <lans les troupes républi- 
caine.^. Ils recevront eu outre en fornu" de gratification, nu trimes- 
tre desdiles soKles cl appointements sans aucune retenue. 

Al\T. i. — Tout village, bourg, villi-, place-foiIe et maritime 



PIECES JUSTIFICATIVES. 363 

qui, avant l'approche de rariiiée et sponta)iement,aihoreva l'éteii- 
i1ai t roval et prendra la résolution de le défendre, sera par le fait 
inênic dans un état d'amnistie générale, applicable à tous ses 
li.il)itants; les commandants, officiers d'état-niajor et sons-officiers, 
iiiililaires et civils, seront maintenus dans leurs places au nom du 
Hol. La {jarnison recevra une gratification; savoir, le soldat de 
Imite arme, une année de sa solde; et les officiers de tous grades, 
six iiiois de leurs appointements; il en sera de même de vaisseaux 
ili' ligne, frégates et biitimenis de tous genres qui prendront la 
inéme détermination. 

Art. 5. — Tout officier ou sous-officier qui parviendra à rejoin- 
dre l'armée avec moitié ou plus des hommes qui sont sous sa con- 
diiile, recevra une gratification égaleà une année d'appointements ; 
il lui sera tenu compte, ainsi qu'à sa troupe, des chevaux, équipa- 
j;es. armes, voitures et ustensiles de guerre qu'ils auront conduits. 

Celte disposition est a[)plicahle à lout individu qui pourra re- 
joindre avec armes et bagages. 

Aut. 6. — Tous généraux, officiers et soldais, etc., qui n'ayant 
p.is précédemment trouvé l'occasion favorable de se soustraire à la 
tyrannie et qui, contraint par les circonstances, de marcher contre 
l'armée, auront le courage de tourner avant ou pendant l'action 
leurs armes contre les ennemis de la religion et du Roi et prévien- 
dront ainsi, par la punition méritée de ([uelques scélérats, Teflu- 
sion du sang français, recevront une gratification égale, savoir ; 
pour le soldat de tonte arme, à deux années de solde, et pour les 
officiers de lous grades à une année d'appointements, et jouiront 
après la paix de la totalité desdites soldes et appointements en 
pension de retraite. 

Art. 7. — La première campagne qui sera faite avec l'armée 
catholique et royale par les individus spécifiés dans les articles 
précédents, tiendra lieu, à chacun d'eux, de six années de service 
pour l'obtention des récompenses et des décorations militaires. Il 
leur sera compté quatre années, du jour auquel ils auront rejoint 
l'armée, ou remplit les dispositions de la présente proclauiation 
qui leur seront relatives selon leurs grades ou leurs emplois res- 
pecli(s. 

Fait et donnr en conseil, te 20 août 179i, fan deuxième du règne 
de LoLis XVH. 

Si(jné : le comte J. Di PUISAYE, géii. en chef. Le marquis df 
i,A IJoDRDONNAYE. Lc baron Dr. CoiiMATiN, maréchal de camp, et 
mnjor-gén. Bort.AiNviLi.iEns, mar. de camp, et officier du IMorbi- 
han. Le chev. df. Siiz, col. off. du Moibihan. Bei.i.evue, l.-col., 
off. (le la Vend. Le Cli. lu Chanteiieau, aide-maj. gén. off. de la 



3b-4 EIECKS JUSTIFICATIVES. 

Yen. Le cliev. de Soi.hieu, td. Jarry, l.-col. off. de la Yen. Casque- 
RAY, id. ToRESTiEn, off. (le la Veii. Diperrat, id. Le Roy, coL 
Berthelot, maj. off. de la Veii. et du Morb. Tommelin, off. 
dllle et-Yilaine. Béuke du IMoulin Tison, id. Le cliev. de Busnel, 
l.-col. off. d'Ille-et-Yil. De Jovette, maj. Perschais, cap. 
off. d'Ilie-el-Yil. Glignard, off. de la Yen. Bréchaud, com. 
civ. de la Yen. De la Haye, off. des Côtes-du-Nord. Guillemot, 
off. du Morb. Le cliev. de Boisguy, l.-col. dllle-et-Yil. De Bois- 
GUY, id. Le chev. de Rahieb, d'Ille-et-Vilaine. Poncet, off. de la 
Yen. Le cliev. de Trorou, chev. de Saint-Louis. Fabre, off. de la 
Yen. Le Thieis, ofl". du Jlorb. Flalst, oFf. des Côtes-du->!ord. 
ÏIercier, off. du i\loib. JiAiDET, off. des Côtes-du-Nord. Le chev. 
de Boishardy, maj. id. De Lantivy, off. du IMorb. Du Ukstaut, 
id. De Si-Regent, id. De Thuollays, sons-aide-maj. géii. off. 
d'Ille-et-Yilaine. Le Fèvre, off. du Morb. Dussy, off. de la ^hinche 
et de la Vend. Rossignol, off. dllle-et-Yil. D'Argentfères, id. 
PiNSEON, id. Goupil, Boitton, id. Mercier, id. Oleron, off. des 
Côtcs-du-Nord. Le chev. De Bédée, off. d'Ille-el-Vilaiiie. De la 
Foret, id. '. 

(Arcliives de Kericaiio.) 



N« 17 
AU XOÎI DU ROY 

le conseil MILrXAIRE d'aNJOU ET DU HAUT-POITOU 
AUX RÉPUBLICAINS 

Français t'j;arés, vous nous annoncez des paroles de paix. Ce 
vœu est celui de noire cœur; mais de quel droit nous offrez-vous 
un pardon qu'il n'appartient (lu'à vous de d(Miian<Icr? 'reints du 
san;j de nos rois, sotiijlrs par le massacre d'un million de vicii- 
mes, par l'incendie et la dévasialion de nos propriétés, quels sont 
vos titres pour inspirer la confiance et la sécurité? Serait-ce lo sup- 
plice de Robespierre et de Carrier? mais la nature se soulevait in- 
di(;née contre ces monstres. Le cri de la venj;eance publique les 
dévouait à la mort, en les proscrivant vous n'avez fait qu'obéir à 
la nécessité, l'ne faction a remplacé l'antre, et bieniôl, peut-être, 
le môme sort attend celle (]ui domino aujourd'hui. Serait-ce vos 
prétendues victoires? mais ne savons-nous pas que le mensonge 
préside h l.i rédaction de vos (euilles, cl qu'essuyant les plus terri- 
bles défaites, vous prenez encore le ton fastueux de vainqueurs 

' On rriniirqiirr.1 i|iir Gcornr» (Mil nircirc •Km. lis prioins ilc llri'st liir < île cette 



cliHiii 



Kl |Hiiir rriic riiiioii qdr 



PlIiCKS JISÏIFICATIVES. 365 

de TEurope? Serait-ce la relaxioii de nos frères incarcérés que la 
ivrannie seule avait pu nous ravir, et quand vous les {jardez au 
milieu de vous, sans armes et sans défense, n'avons-nous pas à 
craindie que cette relaxion momentanée ne soit un piège tendu 
pour nous envelopper tous dans le même malheur? 

Serait-ce en vos promesses flatteuses"? Hélas! si nous pouvions y 
croire, du sein de leurs tombeaux nos parents, nos amis égorgés se 
soulèveraient pour nous dire : a Défiez-vous du venin caché sous 
SCS dehors, c'est en nous promenant le salut et la vie, que l'on 
nous immola, le même sort peut-être vous attend. Le corps qui 
dominait alors règne encore aujourd'hui, son esprit est le même, il 
tcHil au même but, il ne fait que changer d'agents et de moyens. " 
Si néanmoins vos vœux étaient sincères, si vos cœurs changés ten- 
thuent vers la paix, nous vous dirions : (. Rendez à l'héritier du 
dernier de nos rois son sceptre et sa couronne; à la religion, 
son culte et ses ministres; à la noblesse, son bien et son état; 
au royaume entier son anticjue et respectable constitution, dé- 
gagé des abus que le malheur de tous les temps y avait intro- 
duit. » 

Alors, oubliant vos torts, nous volerons dans vos bras, con- 
fondant avec les vôtres nos cœurs, nos sentiments et nos désirs; 
mais sans ces conditions préalablement acceptées, nous mépri- 
sons une amitié que le crime ne doit jamais offrir à la vertu. 
Nous bravons vos efforts et vos menaces, aidés de nos fidèles 
et généreux soldats nous combattrons jusqu'à la mort et vous 
ne régnerez que sur la tombe du dernier d'entre nous. 

Arrêté unanimement à IMaulcvrier, le 28 janvier 17SI5. L'an .T 
du règne de Loiiis XVIL 

Siyiii' : Stofflet, (jcuér<d en chef, etc. 

Le î;énéral, vu l'adresse ci-dessus, a ordonné qu'elle soit impri- 
mée et lue dans toutes les paroisses qui comprennent l'arrondisse- 
ment du Ihuit-Poitou et de l'Anjou. 

Siijnc : Bernieu, curé de Saint-Lô. 
(.4rcliivcs ïîe Kerléano.) 



Uisloiif (/(• lu Hi'vnliilio)! r/tins les cléparteinrnls île l'ancienne 
Bret(i(jnc par Du C/iatellier. 

Nous apprenons, par une lettre adressée de Vannes à Brue, que 
peu de iiiiirs après le il thcriiiidor, on comptait déjà, dans la 
seule ville de Vannes, .%nOémi(;rés ou chouans qui avaient subi la 



366 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

peine de mort. Longtemps fusillés sur la garenne, on les avait 
surcessivement dirigés vers l'Ermitage et l'Armor, parce que l'ad- 
ministration mnnicipale se plaignit de ce que le grand nombre de 
victimes immolées sur la Garenne laissait le sol couvert d'une 
énorme quantité de sang, que les cliiens ne pouvaient épuiser, 
malgré qu'ils vinssent tons les jours s'en regorger au milieu des 
cadavres qui restaient plusieurs heures dépouillés à la vue du 
peuple, faute de pouvoir les enlever assez promptement pour les 
transporter au cimetière. 

Des scrupules et de l'hésitation ne tardèrent point cependant à 
se manifester dans les commissions que le général Le Moine avait 
instituées, et il écrivait le '28 thermidor aux représentants et au 
général en chef : qu'il ne trouvait plus dans la garnison aucun 
officier pour remplacer les commissions qu'il avait été forcé de 
destituer. (Vol. 5, p. 159 et 1G2.) 

(.Archives île Kerlffano.) 



N» 10 

" Guerande, 26 mai I"rt3, au deuxième de la rcpub. franc, 
« CiTOVENS ET COLLÈGUES, 

Il Je vous fait passer l'arrêté du disirict de ce jour, relatif à ré- 
tablissement d'un tribunal révolutionnaire ambulant dans les 
quatre districts voisins, qui ont le plus souffert de l'invasion des 
brigands. Je vous prie de le faire tenir, et par voie sûre, le plutôt 
possible aux commissaires de la Convention près de l'armée des 
Côtes-de-15rest, (|ui doivent être actuellement à Vannes, et d'y 
joindre votre adhésion, si vous jugez nos mesures convenables. 
Il Le suppléant tlii procureur syndic. 
Il Païen. » 

(Archives de K-rléaiio.) 



LeUre au sujet des arrestations faites à Vannes. 

Ail PeiilCoiiTeni. 2 nivembre n!)3, r«ii 2 de la népiihli-iiie. 

'I Madame de Bellemèhe, 

Il Les commissaires envoyés par la Conveniion, qui sont en cette 
ville depuis une douzaine de jours, onl siispcudu le <Iéparicment 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 367 

tt ont mis tous les membres en état (rarrestation mercredi dernier. 
Vous pensez bien qne je n"ai pas été excepté; j'en aurais même 
ctr facile. Nous sommes ici dix-huit et nous en attendons encore 
quelques autres qui étaient absents. Nous nons sommes rendus ici 
•.ans contrainte et comme de bons patriotes amis de l'ordre et de 
Il loi, devaient faire. Nous ne nous soin mes permis ni plainte, ni 
murmure, nous emportons dans noire retraite le sentiment de 
noire innocence et les regrets de toute la ville, même des aristo- 
crates. Les commissaires eux-mêmes nous assurent qu'ils nous 
croient innocents et qu'ils n'ont reçus que des éloges de noire ad- 
Diinistration. Jlais ils disent aussi qu'avant pris un arrêté le 2 juin 
(limier pour envoyer une force armée vers Paris, nous sommes 
?(>iis le coup de la loi; on nous reproche aussi de n'avoir pas mis 
ii^sez de sévérité contre les prêtres et les aristocrates. Voilà noire 
crime. 

" J'espère qu'il ne nous rendra pas odieux à nos concitoyens. 
N'ayez nulle inquiétude de moi ni de ma fille, je l'ai confiée à 
mademoiselle Pontville, qui a bien voulu la prendre chez elle, 
elle y sera môme mieux que chez moi. Elles vinrent me voir hier 
tontes les deux; nous vivons tons ensemble ici, et nons amusons 
:i--se7, bien. L'enclos est vaste et beau. Les aristocrates qui étaient 
i( 1 .ivant nous et ceux qu'on nous envoie tous les jours ne sont pas 
tiop aises de nous voir si près d'eux. Nous aurons de la peine à les 
[Mirioliser, mais du moins nons les faisons eudéver. Hier on nous 
amena tout ce qu'il y avait de nonnes en la ville et aux environs, 
de sorte que c'est ici la plus )olie ménagerie du monde, el à la 
vérité il y a de quoy s'amuser à voir toutes ces figures. 

«Je vous conseille de mettre la plus g'rande circonspection dans 
vos lettres, car on fait des fouilles dans toutes les maisons et ou 
m'effraya hier en meilisant qu'on était descendu chez votre bonne 
amie. Je crains bien qu'on ait saisi ses lettres, parmi lesquelles on 
en trouvera sûrement de vous. 

Il Pour moi je ne crains rien, j'ai toujours vescu et pensé de 
manière à ne redouier jamais l'examen de ma conduite. Mon atta- 
chement à la Constitution ne souffrira jamais d'altération d'une 
vexation imméritée, ce ne peut être qu'une mesure de sûreté pu- 
blique qui ait déterminé notre arrestation, car je n'ai connu parmi 
nons de fédéralistes ni de conspirateurs, nous sommes tous de 
vrais patriotes bon républicains. Avec cette assurance on brave 
l'adversité, notre captivité ne peut être longue sans devenir 
injuste. 

u Adieu, portez-vous bien, mille tendres amitiés à la bonne tante 
et à la petite Henriette. Quand vous jugerez à propos de m'écrire. 
adressez vos lettres à mademoiselle Poiilville sur le port, elle me 
les enverra. Votre fils est à Lorienl depuis saniedi dernier. 



868 PIFXES JL'STIFICATIVF.S. 

H Je suis, avec un respecliieiix attachemeul, votre très-obéissant 
serviteur. 

Il Poussin. » 

(Archives de Kericano.) 



COPIE de la Lettre écrite par Drue, représentant cln Peuple, près 
les armées des côtes de Brest et de Cherbourg, à ses collègue- 
composant le Comité de Salut public. 



; le 26 pluviôse, l'an 3 de la république 
française une et indivisible. 



Le 24 pluviôse je suis parti de Quiinperlé à onze heures Ju 
matin pour ine rendre à Ilennebont. Je niarcliois avec vinj^l-un 
chasseurs à cheval du seizième n''(îiment, soixante-huit grenadiers 
du huitième rèyinient d'infanterie, cent hommes de divers corps 
en cjuartier à Ilennebont, commandés par le citoyen Pianelly, ca- 
pitaine au même huitième régiment; et les citoyens Lucas admi- 
nistrateur du département du Morbihan, Guérin, chef d'escadron 
de la fjenilarmcrie nationale et chef supérieur de la {farde nationale 
dudit déparlement du Jlorbihan, et Duporlal {gendarme à la rési- 
dence de VaiMies. Ces troupes cscortoient : 1° six prisonniers ame- 
nés du Faouot quelques jours auparavant par ordre de mon collè- 
(juc Guc/no, et arrêtés cojiimc avant fait partie do l'attroupeinent 
qui avoit allaipié ladite commune du Kaouel. L'un d'eux étoit le 
nommé Calan, dit Louis de IMumeliau, se faisant nonimei- par sa 
troupe le général Salomon. Il avoit présidé à cette attaque du 
Taouet. 11 a tué d'après les déclaralions reçues plus de cinquante 
patriotes, et a été, il y a huit ans, m'a-t-on assuré, condamné par 
contumace à être pendu'. 2° Une caisse contenant dix mille car- 

' r.i-A homme a élc pris pni d in^(ans apns raliar,UL' du Fami.'! muni d'un fusil il 
deux coups, au ch/iieau de KiTclreau, commune <le Plouay. appartenant à laci>devant 
rouilesse de lloldéril. .t'.li les signes dislinclifs, lorilre-rcvidiillonnaires et niy.un df 
re commandant. Ils consistent : 1. en une épanleite en faux or qu'il avoit pri an ri- 
devnnt curé de Tuf;ilual, ofHcier de (jarde nationale, lue par lui. 2. Lu un chapeau 
(;ariii d'une cocarile de soie blanche, ayant à cliaque nœud une fleiir-ile lys brodée 
en argent avec le nom de Jêsilt et de Marie ; une fraude de soie bhinrhe, provenant 

de l'echarfie d' (licier municipal de l'onlscoilf, I enimiroil; nue croix de plomh 

étoit au milieu de celte cocarde. De l'autre C(^lé du chapeau se (rouvoil un scapiilaire 
bordé (;drni il'une fran|;e en ar(;etit pioxenanl encore d'une antre cchnrpe. An tour de 
la cuve de ce chapeau éloient des plumes de pion : il avoit en patiiiche de> plumes 
noires qu'il avoil enlevées du chapeau d'une citoyenne qu'il avoit turc li Poutic.utï, 
l.e corpi de cet lioniuie ctuit ceint ilc l'echai-pe de l'olllicier iniiiiicipal de PontscorPf, 






1 



PIECES JUSTIFICATIVES. 369 

foucbes à balle. 3° Trois cents livres de cuir fort. Nous sommes 
tous arrivés à Hennebont vers les trois lieures et demie sans aucun 
accident, et sans avoir trouvé de brigands. 

A Hennebont, le citoyen Raoul, substitut de l'accusateur public 
de la section du tribunal criminel militaire de celte armée, s'est 
joint à nous; nous en sommes partis tous le 25 à neuf beures du 
matin, après avoir encore pris, en ladite commune d'Hennebont, 
six prisonniers. Cependant les cent bommes commandés par le ci- 
toyen Pianelly avoient été relevés par cent autres de la {;arnison 
d'Hennebont, commandés par un capitaine du même builième ré- 
giment d'infanterie. La troupe marcboit militairement. Vers midi, 
à une petite lieue de Landévan, vis-à-vis le Trezidy-Keriagun, 
commune de Landaul, les grenadiers éclaireurs de l'avant-garde 
ont apperçu en embuscade, derrière le fossé qu'ils monloient, un 
nombre considérable d'hommes (que nous avons estimé être de 200 
au moins) tous armés, très-bien vêtus, et presque généralement en 
carmagnole et pantalons bleus, dont plusieurs garnis en basane. 
Ceux-ci leur ont crié : Passez! mais ces grenadiers, n'entendant 
rien à celte capitulation, et les voyant se lever avec leurs armes, 
se sont mis en défense; alors les brigands ont fait une décharge 
qui a blessé quatre d'entr'eux, dont deux très-grièvemenl; on en 
désespère même. Le pas de charge a été battu sur-le-champ; les 
grenadiers, les chasseurs, et une partie du détachement de Hen- 
nebont, ayant à leur tête le chef d'escadron Guérin, les trois offi- 
ciers de grenadiers, le citoyen Duhem commandant les chasseurs, 
et un officier du détachement d'Hennebont, ont avancé sur eux et 
les ont poursuivis républicaineinent. Malgré la fusillade vive des 
brigands, qui, forcés de se replier, cliargeoient et tiroient en mar- 
chant, ils ont atteint plusieurs de ces scélérats qu'ils ont tués. Beau- 
coup d'entr'eux ont été réduits à passer à la nage un ruisseau au- 
delà dudit village de Trezidy-Keriajfun qui étoit sur leur derrière. 
Ce ruisseau, jiar les crues d'eau, avoit plus de 12 pieds de profon- 
deui-. Des chasseurs, des grenadiers et le brave Duhem lui-même, 
avec son courage ordinaire, les ont suivis aussi à la nage, et en 

,t même tué deux de l'autre coté de ce ruisseau. Ces brigans y 
ont jeté en passant une trentaine de fusils que le commandant 
d'Auray devoit faire dragu(!r par un détachement. Celte poursuite 
a duré plus d'une heure. Le nomhre des morts, du Cdlé des re- 
belles, a été de plus de vingt. 

Pendant celle aff.iire, le convoi et les prisonniers étoient restés 

ni il avoil eu soin il'cxlrairc Ir bl.anc pour faire îles coearilcs. 11 a cle inicrrogc 
nluniciirs foi<, taiil par mes collègues Gac/.nc> cl Gicrmcur, que par moi; jamais il n'a 
voulu donner aucun rC[i»ei|jncmenL II paroissoit ne pas craindre la mon : cependani 
au niorncnt dVire fusille, il a, m'a-l-on assure, été Iràs-l.lclic. Cet homme avoil tinq 
pifd» quatre pouces, émit vigoureusement bâti, mais féroce et sans taleru. 



370 PIECES JUSTIFICATIVES. 

sur la grande route, gardés par trente hommes environ, dont plu- 
sieurs très-]eunes et non faits au feu. 

A l'instant où Calan vit les troupes se diviser pour marcher au 
pas de charge contre les brigands, et que quatre grenadiers bles- 
sés étoient couverts de sang, il se mit à rire; il croyoit que nos 
soldats étaient repoussés, et qu'il alloit être délivré. 

Les mouvements des brigands éloient à-peu-près généraux sur 
le terrain que nous occupions. Ils se montroieiit cependant de trois 
côtés plus particulièrement. Le convoi et les prisonniers éloient 
comme cernés; et pendant la poursuite qui se faisoit contre 
deux cents au moins qui avoicnt attaqués, nous avions à craindre 
que ceux qui étoient sur les diverses hauteurs, et du côté de Lan- 
daul', n'avançâsent encore davantage subitement et simultanément, 
comme nous en étions menacés; alors les trente hommes restés 
auprès du convoi et des prisonniers, ne pouvoient plus les garder; 
ceux-ci éloient à coup sûr délivrés. Calan, ce chef dont l'audace 
lui avoit mérité une confiance enlière de la part des habilans des 
campagnes, étoit un objet très-précieux pour ces brigands : attaqués 
ouvertement par eux, quoique nous fussions à-peu-près deux cents 
hommes, nul doute que ces scélérats ne fussent dans ces cantons 
avec une force encore plus imposante que celle que nous apperçe- 
vions. Leurs balles venoicnt même jusqu'à nous autres qui étions 
restés aux environs du convoi pour le garder soigneusement; et 
un des soldats qui y étoit aussi, en fut blessé. D'ailleurs les mou- 
veniens, je le répète, qui avoient lieu autour de nous, nous indi- 
quoicnt nue attaque ])!ns vigoureuse, et faite par un bien plus 
grand noinbie d'Iionnnus. Ce qui rcstoit étoit de mettre cet homme 
hors d'état iTôtre enlevé par ses soldats (car nous étions attaqués 
sur le territoire qu'il commandoii), il fut donc fusillé. J'en éiois 
convenu avec mes collègues Gnezuo et Guermeur à (Jnimperlé, si 
j'étois attaqué en route : d'ailleius c'est une règle générale en pa- 
reil cas. 

Au même instant, on m'apprend qu(; cinq hommes prcs<|ue tous 
de la première réquisition, encor armés (j'ai huirs fusils), pris au 
milieu (le raltronpement, ayant des munilions dans leurs poches, 
couverts du sang de nos frères, et déjà uialificiés cux-mêincs, sont 
arrêtés. .le cours les voir. Les soldais animés par la résistance qu'ils 
ont faite et par la vue de leurs camarades, dont deux sans voix et 
sans connoissancc, réclament ù grand cris le juste châtiment Us 
ces lionniR's pleincuu'ut atteints (<t convaincus. ICn outre notre po- 
sition ne nous permet pas de nous charger encore de plus de la 
garde de ces (-in(| hommes; nous formions un jury bien instruit; 
cl ils furent fusillés à l'ciulroil et sui-lechamp. Ils n'ont voulu 

' Doui(j u uiii! irii-iiclilc liiilun. I' ilii liru cir I allniu.-. 



PIECES JUSTIFICATIVES. 371 

parler ni en français ni en brelon. Avant ces fusillades et celle de 
(lalan, j'en conférai avec mes estimables compagnons de voyage, 
les citoyens Lucas, Guerin, Raoul et Duportal. Tous reconnurent 
celle mesure indispensable. 

Vingt fusils environ ont été pris dans cette affaire; aucun n'est 
de calibre, mais presque tous canardicrs ; ils ont une portée éton- 
nante. 

Les deux cents et quelques hoinnies qui nous ont attaqués étoient 
commandés par un homme de 5 pieds 10 pouces, avant de Irès- 
grandes moustaches noires, des pistolets à la ceinture, un sabre, 
et un chapeau à haute cuve. Il poussoit et pressoit ses soldais pour 
leur donner plus d'assurance au feu. Il avoit, dans sa troupe, à- 
peu-près cinquante hommes ayant de bonnes gibernes ; quelques 
autres en avoient en ceinture qui sortoient de l'école de .Mars. 

Le lieu oii nous avons été a'taqués est célèbre par les assassi- 
nats que ces brigands y ont commis depuis la création de la choua- 
nerie dans ces pavs. Là, trois canonniers ont été tués; des prêtres 
réfractaires y ont été enlevés à un fort détachement qui les con- 
duisoit; le brigadier de la gendarmerie nationale d'Auray v a été 
lilessé dangereusement; un chasseur d'ordonnance y a perdu son 
cheval; j'y ai reçu, le 18 frimaire, quoiqu'avec trente hommes à 
cheval, onze coups de fusil; Calan y avoit été vu à la tête de plus 
lie deux cents hommes, etc. Un exemple, et un bon, sur ces scélé- 
r.iis, y étoit donc absolument nécessai.e. Ils l'ont seuls provoqué 
I n venant nous attaquer, et à force ouverte. 

• ^'r'S briyands, embusqués tout-à-fait sur le bord du grand che- 
min, avoient laissé passer une ordonnance composé de deux chas- 
seurs allant à .\urav; une autre de quatre allant à Ilcnnebont; un 
officier et deux fourriers se rendant à Auray pour le logement de 
notre troupe; enfin, la diligence qui n'étoit escortée «jue de dix 
hommes. 

Le feu a été vif de part et d'autre. Ces gueux, en sortant de 
I -iir embuscade, chargoient et tiroicnt en courant. Soixaiite-tlix 
liiimmes se sont rendus do Landévan vers nous avec une célérité 
pr< squc inconcevable, si quelque chose pouvoit étonner des répu- 
Idirains zélés. 

I.a retraite des brigands qui nous cntouroienl, cl qui n'étoient 
ii-li's en observation que pour attendre une occasion favorable, si 
I' s plus audacieux oblenaient (pielqiies succès, est due en grande 
l'.iiiie à la marche rapide de ce détachement que, par leur posi- 
tion, ils appcrcevoient sortir de Landévan même. 

Tous les prisonniers de raoiiet et d'IIennebont, qui avoient été 
confiés à noire détachement, ont élé respectés, et viennent d'être 
conduits aux prisons de cette coiiniiuncdc Vannes, pour y attendre 
le jiigemciil qu'ils ont mérité, ipiand la compétence du tribunal 

2 t. 



372 PIECES JUSTIFICATIVES. 

qui doit prononcer sur leur sort aura été déleniiinée par la Con- 
vention nalionalc ou par le coniiié de Iéj;isIation. Ouelques-uns 
d'eux sont cependant des chefs; ils ont été pris les armes à la 
main, et éloient même les aides-de-canip de Calan ; mais ils étoient 
là passifs et n'avoient pas le même crédit et la même confiance que 
ce Calan. 

Un d'eux n'a pu s'empêcher de dire au Lieutenant des {;rena- 
diers un moment après que ce Calan eut été fusillé, que, si cela 
avoit eu lieu, il va trois mois, plus de vingt-cinq hommes vivroienl 
encore. 

Il eut été à souhaiter, je le sens bien, que ces expéditions eus- 
sent été plus solennelles et plus évidentes; enfin, qu'elles eussent 
été faites sur les lieux et après un jugement public; mais les cir- 
constances où nous nous sommes trouvés n'ont pu me permettre 
d'attendre jusqu'à ce tems et m'ont réduit à ces actes, dans la 
crainte bien fondée de nous voir enlever des hommes bien dange- 
reux, et sur-tout ce Calan, dont la capture avoit déjà été regardée 
par les brigands comme une vraie calamité. Voilà les faits tels 
qu'ils se sont passés réellement; aucun n'est dénaturé. 

Et moi aussi je respecte les principes; je ne vois pas le sang sans 
frémir; j'abhorre l'arbitraire; je ne veux pas qu'on se joue de la 
vie, de la liberté des hommes; le règne de la terreur m'est odieux. 
Je voudrois, au prix des plus fortes faligues, au prix de tout ce qui 
m'est le plus cher, substituer au désordre, aux attentats qui se 
commetlent chaque jour, en trompant notre surveillance, je vou- 
drois, dis-jo, y substituer la paix, l'union et la fraternité. J'ai 
prouvé d'une manière bien certaine que tels sont mes sentiments; 
j'ai pris, tant de concert avec |)lusieurs de mes dignes collègues, 
que seul, des Arrêtés qui ne laissent aucun doute à cet égard. J'ai 
appelé avec force, quoiqn'avec l'accent de la douleur et de la déso- 
lation, ces êtres cruels et ingrats qui ne courent qu'après la des- 
truction; je les ai appelés à se rendre à nous avec confiance; je les 
ai appelés, au nom sacré de la pairie et de ses enfans ; je leur ai 
offert avec franchise et loyauté oubli et pardon, s'ils vouloient re- 
venir à eux; je leur ai même garanti proleclion pour leurs per- 
sonnes, pour leurs lamilles. J'ai concouru à auloriser les adminis- 
Iralions à donner des congés de deux, trois et même qnalie mois 
aux jeunes gens de première réquisition des cauipa;pics qui vien- 
(Iroienl en demander, lorsqu'ils seroient utiles à leurs pères, à 
l'agriculture. J'ai admis à la délenlion seulement les prêtres ré- 
fraclaires, bantiis de la société par une Loi formelle, eu allendanl 
une iKiiivelle délerminali >n sur leur soit de la piirl de la Conven- 
lion nalionalc. J'ai sigm'- avec mes collègues lîoliel et Hoursaull 
iimiii^lic I our les rcl)elles av;iiil qui; la (.ilonvenlion l'eût décréiéc. 
J'ai fait iutllgcr des peini". |iul)li(]Mes, sévères el infamantes aux 



PIECES JUSTIFICATIVES. 373 

soUlats qui osoient, malyré nos soins et noire vigilance, se livrer 
au plus petit pillage. J'ai fait porter aux rebelles pris les armes à 
la main et détenus dans les prisons, en attendant un jugement, 
tous les secours que l'humanité avoit droit de réclamer. Enfin, 
]'ai pris sur ma tète des mesures de clémence et de douceur, j'ose 
le dire, dont la pureié des motifs et le but peuvent seuls m'empô- 
rhor de paroitre coupable. Jlais cependant tous ces principes, aux.- 
iiuelsje serai fidellement attaché, tout le désir que j'ai de n'appor- 
ter, même sans le vouloir, aucune entrave aux projets et à l'ospoir 
d une pacification prochaine et entière dans la Vendée et dans ces 
départements en proie à la rébellion, ne me feront pas oublier 
mon devoir. Il m'ordonne de repousser la force par la force. 11 
m'ordonne de venger le sang de braves camarades, et toutes les 
horreurs coniinises contre ceux qui ne voient que la république 
et ne veulent que son triomphe. Il m'ordonne encore d'infliger 
une punition méritée au crime opiniâtre, d'empêcher que les cou- 
[Kiljles arrêtés ne retournent î;rossir et alimenter les rebelles, enfin 
de prendre les mesures que le salut public exige dans toutes les 
i iiionstances. De tous côtés je ne reçois, et ma correspondance en 
lait foi, que nouvelles de pillage, de meurtre ou de mutilation. 
l»jns un endroit, ces prétendus catholiques, ces vrais brigands 
t.iiident les officiers municipaux qu'ils rencontrent, lorsqu'ils sont 

-(••s fidèles à la patrie. Dans un autie, ils leur coupent les oieil- 

. ils les assassinent, etc. Par-tout ils enlèvent les armes qu'ils 
\ iiinent à bout de découvrir. Il n'y a encore que treize jours que 
I ,i\ois été attaqué par eux sur la route de Pontivy au Guémené, et 
i|M ils m'avoient tué deux hommes, dont l'un chasseur de mou 
t ~, urte, et l'aulre le jeune et brave Clidutrcl, adjoint de ladjudant 
-'■lierai Chanipeaux, aujourd'hui chef de l'élat-major de cette di- 
vision, lesquels m'accoiupagnoient. 

Certes l'indulgence nationale doit être déployée envers ceux 
qui n'ont été que séduits ou égarés; mais peut-on aujourd'hui 
regarder comme tels ceux qui, de sang-froid, de guet-ù-pens res- 
tent patiemment embusqués pour attendre leurs victimes, afin de 
les assassiner et enlever la proie qu'ils se sont promise"? Certes le 
sang des hommes doit être épargné; mais est-ce celui des scélérats 
qui se jouent de la bouté nationale, du pardon généreux que la 
Convention nationale et les représentants du peuple qui y ont été 
envoyés en mission, leur offrent inutilement depuis quatre mois 
dans ce pays, et qui ne veulent vivre que de brigandages et d'as- 
sassinats? 

Ou parle de suspension d'armes : il eut été à désirer qu'elle 
n'eut pas été ici un vain mol; mais je vois que ceux qui disent l'v 
avoir ordonnée, ou ne sont pas maiiros de ce cjuils appélenl leur-; 
soldats, ou que leurs discours, loin d'être sincères, ne cachent que 



374 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

de nouveaux pièges. Ils veulent jelter dans la sécurité les hommes 
qu'ils ont désigné pour tomber sous leurs coups, afin de s'organi- 
ser coniplèleiiient, de prendre de nouvelles forces, d'inspirer une 
terreur complète à des âmes pen énergiques, et de se lever ensuite 
pour porter de grands coups. Pour excuse, d'autres font passer 
tous ces attentats affreux et sans cesse répétés, sur le compte 
d'hommes isolés, que l'on a même l'adresse de renier, parce que, 
dil-on, ils n'appartiennent jias à la vraie masse royale et catholi- 
que. Jlais en attendant, le pillage, le meurtre, les atrocités dont 
la vue et les traces font frémir, se perpétuent, et chaque jour voit 
des patriotes enlevés à la République. 

C'est dans l'intention de servir utilement mon pays; c'est après 
toutes ces horreurs qui se renouvellent à chaque pas ; c'est après 
avoir essuyé trois fois le feu de ces brigands, dont la conduite est 
bien éloignée de répondre aux discours de quelques-uns de leurs 
chefs; c'est après avoir vu couler le sang des défenseurs de la 
patrie qui niarchoient avec moi; c'est d'après le danger où nous 
nous trouvions; c'est d'après tout cela, dis-je, qu'investi par deux 
décrets de pouvoirs illimités pour terminer la guerre des chouans, 
et notamment par celui du 27 nivôse dernier, que j'ai agi et que 
j'ai cru devoir agir de cette manière. 

Salut et fraternité. 

Siijne : Brue. 

P. S. Suivant des détails certains et postérieurs au 2G pluviôse, 
le nombre des brigands tués à celte affaire s'est trouvé monter à 
quaranie-dcux. 

(Imprimé par ordre du licprésentant du Peuple.) 

(Arcliiyes de KerliNino.) 



N» 22 

Lettre de Conimlin au comte de Silz. 

.. A Nani.s, le 2 fcvrifr 1705. 

Il II est à craindre. Monsieur, que malgré toutes les précautions 
que nous avons prises pour viuis faire passer l'arrêté du Conseil 
du 15 janvier, qui établit la trêve entre les troupes de l'armée de 
llretagne et celle de la République et ma mission icy, ne vous soit 
pas p.irMiui, car j'apprends avec lui di'plaisir extrême qu'on va 
en venir aux mains dans la pro\inie 'ine vous habitez. Si ix" sont 
pur des m.drntiMulus (|iu' l'on a rompu celte trêve, rélablissez-ia 



PIECES JUSTIFICATIVES. 375 

sur )e champ et attendez que, de concert avec Charrelle, nous 
ayons stipulé sur les intérêts généraux du Poitou, de la Vendée et 
de la Bretagne. Ce chef m'a écrit à ce sujet, il est attendu tous les 
jours icy, et j'ai lieu d'espérer que, d'ici à très-peu de temps, nous 
jouirons tous d'un sort plus tranquille. 

« Au nom de l'humanité que je vous connais, Jlonsieur, évi- 
tons à ce pays le fléau de la guerre, et suspendez les hostilités jus- 
qu'à la conclusion de notre entrevue entre Charrette et moi. 

a L'on m'a dit que le Conseil du Morbihan avait proposé une 
scission d'avec celui de l'armée, je ne puis ajouter aucune crovance 
à de pareils bruits qui sont trop préjudiciables à la répuialion de 
ceux qui composent le Conseil et à l'intérêt de la chose publique, 
je ne vous fais pas l'injure d'ajouter foi à cet excès d'insubordina- 
tion. 

Il J'ai l'honneur d'être très-parfaitement, Monsieur, votre très 
humble servi leur. 

u CoRMATiN, maréchal de camp et major-yéneral. » 

(Arrliivcs Ae KcrUano.) 



^» 23 

Lettre au sujet de la trêve dans la partie est du Morbihan. 

.' La Rochc-BcrnarcI, le 22 germinal, l'an 3 ile notre ère. 
<; ClTOÏEN, 

u Le sieur de Silz, commandant les brigands dans le Jlorbihan 
«l le Finisler, m'a prié de vous marquer, comme il moiittait en 
voiture pour se rendre à Rennes, qu'il avait reçu votre lettre, que 
le peu de temps qu'il avait eu pour remettre l'ordre dans ce dis- 
trict dans la partie droitte de la Vilaine, ne hiy avait pas permis d'y 
répondre de suille, parce que le congé sur lequel il vo\a{;e n'a plus 
que deux jours à courir. Il est parti ce matin, il m'a dit de vous 
assm-er qu'il avait écrit partout et particulièrement à sou frère le 
chevalier pour faire cesser par sa trouppe toutes hostilités et ras- 
seuiblement, qu'il espérait que lesonlros qu'il avait donné auraient 
tout le succès qu'on devait en attendre. Je le désire, mais depuis 
son arrivée ici les choses vont toujours leur train, sans cependant 
que l'on entende parler de meurtres, mais ils parcourent toujours 
lescampagnes par ilélachcnienH pinson moins forts, soit pour avoir 
des armes, soit pour voler on pour vexer les |)atrioles, on mutli- 
1er les particuliers qui apportent des subsistances au marché; j'ai 



3T6 l'IKCKS JUSl IFICATIVKS. 

appuyé vivement sur ce dernier article, il m'a répondu qu'il ne 
concevait pas la conduite de son frère, (ju'il lui avait recommandé 
expressément de donner des ordres les plus stricts en ce sens pour 
que la circulation des denrées soit libre partout. Quatre brigands 
ont encore arrête ce matin à la pointe du jour sur le grand che- 
min, au soleil levant devant la croix du cerF un officier municipal 
de la commune de Billiers, lui ont arraché la cocarde nationale 
qu'il avait à son chapeau et l'ont déchirée. 

« Jeudy dernier ils prirent sur les deux heures del'après-dinéchez 
le citoyen Pilouais, notaire à IMarzan, une selle en luy demandant 
aussi des armes, heureusement qu'il n'en avait pas. C'est le nommé 
Seignard de Requis de la commune de Marzan, du villagede Ker- 
sampé, commune de Marzan, qui a fait ce vol. 

« Salut et fraternité. 

Il PlARD-QuELLENEC. 

u Le sieur de Silz le jour de son arrivée ici me dit qu'il devaitse 
rendreà Vannes pour se concerter avec les représentants et lesauto- 
rités constituées, il s'est rendu chez sa sœur et j'y ni envoyé son 
courrier noinmé le Gallec de Pluherlin , porter cet ordre qui 
arriva hyer soir. De Silz est arrivé ici de mardy à midy. '> 

(Archives de Kerlcauo.) 



Le Conseil Je Blijnan à Monsieur Eonet, elief à l'armée cdtliotiqiie 

et royale en son poste. 

» lli|;nan, ce 12 mars 1795. 
Il MoNSIEUn, 

« Nous sommes enchantés de votre conduite et de la déposition 
de vos gens. iNous ne pouvons vous faire passer ni proclam:ilion, 
ni cachet, en étant absolument dépourvus, ^l'oiis vous faisons pas- 
ser treize louis, dont vous ferez l'usage que votre sagesse et notre 
rolligion vous prescriront, ainsi vous lâcherez de vous munir de 
munitions, surtout de poudre soit à prix d'arj[enl, soit en échange 
avec du gr'ain. Quant au grain, il faut déf(Mulre aux paysans do 
vendre rc qui leur serait iiéic,'-.sair<' |)(>ur leur |)ropre subsistance ; 
lie même que pour la subsislance des brig.nuls du pavs et di- ceux 
dont ce pays pourrait avoir besoin, 'l'àcliez de les empêcher de 
faire trop de ]>i<>vi$ions, car ils pourraient n'épargner point l'ar- 



PIKCES .irSTIFICATIVKS. 3TI 

Igent (dont il faut qu'ils paient toules les denrées qu'ils tire- 

, raient). 

u >'e commettez aucune espèce d'hostilité pendant la trêve à 
moins d'y être forcé. Tenez vos gens toujours prêts à agir au pre- 
liiier besoin, et quand vous pourrez faire amplette d'armes n'en 
iii.inquez pas l'occasion (par une voie paisible s'entend). Empê- 
cliez aussi vos soldats d'aller en armes dans les cantonnements ou 
(i:uisles villes, ou plutôt il vaudrait mieux ne permettre à aucun 
lie vos soldats d'aller en ville. Ouand vous écrirez dans ce pays-ci 
I ciur affaires communes, adressez toujours vos lettres au Conseil 
sans nommer personne en particulier. 

■ Nous sommes, Blonsieur, vos très-humbles serviteurs. 

u Desloges, 
« J. Bellec, 
Il Ken.ald. 

a Postscriptum. — Je vous dirai en ami et en particulier que vous 
feriez bien de tenir état de l'emploi de ce que l'on vous enverra, 
ce sera le moyen d'avoir plus tôt et plus facilement des fonds. 

II Si vous voulez, vous pourrez dire aux JIM. prêtres de ce pavs-là 
que le clergé do Vannes, dans une conférence assez nombreuse, a 
décidé qu'il ne fallait point chanter de grand'messes, ni même la 
dire publiquement. » 

(.ircliives île Kerlêaoo.) 



N« 25 

Papiers (ht général Mériage. 

LETTRES 
Alix mcmlires du Bureau central, à Vanne 



u CiTOÏENS, 

u A l'entrevue que nous avons eu avec vous nous avons vu que 
VOUS êtes décidé à faire l'impossible pour coopérer avec nous au 
bien général. ISous croyons qu'un des moyens les plus surs pour 
tranquilliser les campagnes serait de mettre en liberté les déser- 
teurs qui sont actuellement dans les prisons. En conséquence nous 
vous lirions, au nom de l'hunianité, de remettre ou liberté Thu- 
rian le Gloualiec ilo Ploërmel, siddat do la réquisition, en prison 
à Ponlivv depuis l'affaire ilo Ouémoné, ainsi qu'un nommé -Vn- 
toinc Galladec, âgé de vingt-deux ans, natif de Landaul et pris au 



3-8 PIECES JUSTIFICATIVES. 

bourg de la même paroisse, le 17 février, sans armes. Citoyens, nous 
vous ferons savoir tous les moyens que nous jugerons nécessaires 
pour ramener la paix et la Iranquilité dans ces cantons. 
" Salut et amitié. 

H Cadoudal, 

" ÏMeRCIER. Il 



N" 26 



^ÎJix membres du Bureau central, à Vannes. 



Le I" mai 1195. 



Citoyens, 



Il J'appris hier, 30 avril, que les chouans de Baden s'étaient em- 
parés d'un chasmarré chargé de blé pour la république. Je me suis 
aussitôt rendu dans ce pays, je suis venu à bout de le pacifier et 
j'ai fais déposer dans une maison à Larmore le peu de blé qu'ils 
avaient enlevé dudit chasmarré. 

Il Tous les chefs des chouans font leur possible pour pacifier le 
pays, pour y parvenir vous devez aussi rien ne négliger. En con- 
séquence vous ne devez pas aller à main armée dans nos campa- 
gnes pour piller les grains et en faire trembler les habitants sur 
leurs subsistances. C'est la réquisition qu'on a fait à Plerin qni a 
causée ce trouble dans Baden. Agissons tous de concert. Écrivons- 
nous miittiellement, et nous parviendrons enfin ù faire régner dans 
ce département une paix solide et durable. Je vous prie de remettre 
en liberté les deux que l'on a pris à F>arniore chez eux, car leur 
relenlion serait encore une cause de troubles. Pour ce qui est de 
réquisitions de blés, l'instant d'en faire n'est jias eiu-ore arrivé, car 
le pays n'est pas assez pacifié, et les babiiaiis eux-mêmes craignent 
de n'avoir pas assez de subsistances pour eux-mêmes. 

u Je vous le répète, agissonsde concert, écrivons-nous, employez 
le parti de la douceur, ne brusquez pas, et ce pays.sera bientôt rendu 
à la pairie, à sa mère, mais point île réquisition à n)ain armée, ou 
je ne réponds de rien. 

Il ('mioiliai., rltvftle rlKtitan-:. n 



PIECES JUSTIFICATIVES. 



N» 27 
^tix membres (ht Bureau central. 

" Le 1" mai 1795. 

(1 Citoyens, 

(I Je vous prie de faire remettre en liberté le fils de cette inal- 
beiireuse. Il tut blessé à l'afraire de Guémené et pris, il est actuel- 
lement en prison à Pontivy. Donnez à sa mère un ordre pour le 
faire sortir, et elle ira elle-même à l'onlivy pour cbercher son fils. 
Nous sommes tous fort étonnés que vous ne mettiez pas en liberté 
tous les détenus pour cause de royalisme, c'est un des plus surs 
moyens pour donner de la confiance à toutes les campagnes. Je 
vous prie aussi d'élargir un nommé Grand pierre tisserand, pris à 
Sainte-Anne il y a près de sept ou huit mois, ainsi que tous ceux 
qui sont dans vos prisons pour le même sujet. Car vous ne devez 
pas ij;norer que dans les campagnes il se répand des malveillans 
qui ne cessent de dire aux crédules cultivateurs que nous les tra- 
hissons; si nous ne nous enlendons pas et si nous ne prenons pas 
de concert une conduite sage, nous aurons bien de la peine à venir 
à bout de pacifier ces contrées, mais entendons-nous, et nous réus- 
sirons. 

« Cadoudal, chef de canton. " 



N» 28 
Aii.x membre'! du Bureau central. 



Il Citoyens, 

Il Nous vous avons déjà écris liois lullrcs pourvousdomander une 
entrevue, mais inulilumcni; néainiioins décidés à tout faire pour 
rétablir l'ordre dans notre pays, nous ne nous rebutons p:is. l'n 
conséquence nous vous écrivons encore la présente pour avoire dé- 
finitivement avec vous une enirevue. Cela est absoliniient néces- 
saire; si nous voulons nous entendre, nous viendrons à bout de 



380 PIECES JUSTIFICATIVES. 

pacifier tout, c'est pourquoi il est de la dernière conséquence que 
nous nous voyons, nous attendons une réponse par le porteur. 

(I Le comte de Silz, ijcncral du Morliihan. Salut et amitié. 
il De Boutol'i.lic, 
Il Berthelot, officier de l'armée, 
(I Lemercter, 
II Cadoudal, 
Il Le chevalier de Rorinault. h 



N° 29 
An citoyen Mcriatje. chef du Bureau central. 



Il Citoyen.s, 

Il L'entrevue que j'eus hier avec vous m'empêcha de me rendre 
assez tôt dans les paroi.^ses d'Arradon, Plœren, Baden, Ploujjou- 
melcn; quand j"v arrivai, vos soldais y étaient. Comme la nuit 
commençait, je ne voulus pas m'cxposer à aller parler à leur com- 
mandant. Je trouvai les chouans rassemblés pour aller les attaquer; 
aussitôt je les dispersai tous. Je ne sais pas où s'est portée la troupe; 
je crois qu'elle a dirijfé sa marche sur Arradou où l'on m'a dit 
qu'il y avait déjà un délaclicmenl. Je vous prie au nom de l'union 
et de l'humanité de faire rappeler les troupes si elles ne sont pas 
encore rentrées. Je sais que les chouans ont provoqué ce trouble en 
iiiterceplant la jirande roule, mais je \oiis réponds de les retenir et 
de les empêcher absolument do s'y porter. Tout ce tapage m'a em- 
pêché de vous écrire assez lot pour que vous eussiez eu le tems de 
faire venir une barque pour prentlre le blé disposé à Larmor. 
J'aliends une répon.se où vous me marquerez le jour où vous en- 
verrez les prendre. Faites aussi de votre côlé donner des ordres 
précis pour que vos troupes ne lircul sur personne. 

Il Salut et amitié. 



PIECES JUSTIFICATIVES. 



N° 30 
Aitx membres du Bureau centrât à Mcncon. 



u Citoyens, 

« La non arrivée de l'exprès que nous vous avons envoyé ce ma- 
tin et que nous attendions au plus tard pour neuf heures nous a 
empêché de partir plus tôt : ignorant si vous viendriez ou non, 
n'ayant reçu aucune réponse de vous ce matin, nous avons pris le 
parti de rester sur la route. Sous la bonne foi des traités nous ve- 
nons sans escorte et vous invitons à en faire autant. Ça toujours 
été notre manière d'agir dans les pourparlers. Le porteur vous con- 
duira où nous sommes. 

" Salut et amitié. 

<( De Silz l'aîné. 
Il Le jMebcieii, 

<i La lîOUBDONNAYE, 
« CaDOUDAL. !1 



Au citoyen Mdriaye, chef du Biireuu central, à Vannes. 

.. I,e 8 mai nO'.. 

(i Citoyen, 

11 .le fais conduire aux j;renieis de la République dix pairées de 
blé que j'ai eu bien de bi peine à trouver d.ius la paroisse de Plce- 
rin, je crois qu'il sera pri^sque impossible d'en trouver autant. En- 
fin je ferai tout ce qui déjiendra de moi pour nous réunir à jamais 
et nous aider mutuellement de tous nos moyens. 

« Salut et amitié. 

« Cadol'pal. n 



PIECES JUSTIFICATIVES. 



N" 32 



Au citoyen Mériay£, chef du Bureau central. 

I' Le 17 mai ITOj. 

11 Citoyen, 

11 Je vous prie de meltre en liberté le nommé Alexis le Baron, 
pris à Locmariaker il y a un mois. On m'a dit qu'it est depuis 
quelque temps à l'hôpital, je vous demanderai aussi la liste de tous 
les débiteurs à la République dans les paroisses d'Aradon et de 
Baden, et je ferai mon possible pour tâcher de leur faire payer. 

Il Union et amitié. 

Il Cadoudal. 

«P. S. — Vous ferez passer le paquet à Grandchamps à mon 
adresse. " 



N° 33 
Au citoyen Mi'riayc, chcfiltt liureau central. 



Il GiroïKN, 

Il J'ai reçu la liste de tous les dél)iteurs à la République dans la 
paroisse d'Aradon. J'ai donné ordre ce matin an capitaine de cette 
paroisse de commander aux cultivateurs de porter leurs tentes aux 
(jrciiiers de la République. Ces hommes étaient partis pour remplir 
leur mission; mais route faisant ils ont été fusillés par nu di'lache- 
ment de vos tron|)cs qui s'est porté sur Aradon. Comme j'étais dans 
la paroisse, on m'en a aussitôt porté la nouvelle. J'ai écrit au com- 
mandant de ce détaclicmciil pour lui dire i|Ucll(M''tait la mission do 
ces gens et lui demander jîourquoi il les faisait fusiller sans leur 
dire la moindre des choses et sans qu'ils lui en eussent doniu^ l'oc- 
casion. Le comiiiandaiit ne m'a point l'ait de réponse, mais un offi- 
cier d'assez hauti; taille et fort scélérat l'i en jn{;er par ses manières, 
a donné verb.il(Miu'nl au porteur de ma lettre la réponse suivante : 
Il Dix-luii/ii'il s'aille faire foutre, et qu'il n'aille jilus sur lex (jrundex 
rnttlc'i. Il Cette réponse est fort laconique et bien bonne pour un 
tioiiMne qui l'ainait mérité. IMais après tout ce que j'ai f.iil et tout 



PIECES JUSTIFICATIVES. 383 

ce que je fais tous les jours pour la paix, je crois que ce ne serait 
pas ainsi que l'on devrait me répondre. 

u Citoyen, si vous voulez qu'une paix solide règne dans cette 
contrée, vous ne devez pas envoyer de tels êtres à la tête des déta- 
chements qui vont sur les campagnes. 

u Je vous prie de mettre en liberté deux réquisitionnaires pris 
par ce détachement. 



Union et amitié. 



« Cadoudal. w 



Le Conseil du Morbihan à ses chefs de canton. 



Il JIONSIELR, 

Il D'après les mesures que nous avons prises avec les républi- 
cains et les vérités que nous avons été obligés de leur dire poui- 
faire cesser toutes les hostilités, nous craignons bien qu'ils ne ten- 
tent un dernier effort pour nous abattre. Le moyen de parer ce 
coup et de semer l'alarme partout est de former dans chaque can- 
ton deux ou trois ou quatre cantonnements de cent hommes on 
plus si le nombre des solilats le permet, et de les multiplier même 
s'il est besoin, afin de faire voir (\\w. l'on est partout sur la défen- 
sive la plus stricte et que nous ne voulons plus que les républi- 
cains parcourent les campagnes. Si par hasard ils tentaient de faire 
quelque désarmement ou de piller ou d'assassiner, il faudrait ar- 
rêter les coupables, les désarmer, les renvoyer ensuite avec défense 
de récidiver sous de plus grandes peines. Placez vos cantornic- 
meiits et surtout des patrouilles à la proximité des canloinioments 
et villes occupés par les républicains afin d'être toujours informés 
de leurs marches. C'est le seul moven de nous mettre tous à l'abri 
des coups qu'ils veulent nous porter. Nous nous licMidrons toujours 
sur la défensive sans jamais attaquer, afin de les mettre complète- 
ment dans leur tort. 

u Correspondez avec nous le plus souvent possible, c'est la seule 
manière d'agir avec activité et vigueur. 

Il Tout cela nécessilera des dépenses considérables, mais elles 
seront nécessaires dans ce moment, et sons peu nous serons à même 
d'y faire honneur. Faites voire possible pour vous procurer des 
emprunts, doiniez des bons provisoires. Retenez une partie pour 



384 PIECES JUSTIFICATIVES. 

les besoins urgenis. Faites passer le reste ici où nous avons un 
grand déficit, nous vous remettrons des bons définitifs. 

Il Nous avons l'honneur d'être, Monsieur, vos affectionnés ser- 
viteurs. 

:i De Boltouillic, 

« Comte DE SiLZ, yénéral 

lin Morbilum, 
a DuGUL.i;i-.rc. » 

(.'Vrchives de Kerlcano ) 



N» 33 



AU i\OM DU ROI 

Le Conseil inililaire de l'armée d'Anjou et du Haut-Poitoit 
aux habitants de son arrondissement. 

Braves habitants, 

Quand après une suite non interrompue de proscriptions, 
d'incendies et de massacres, la Convention soi-disant nationale, 
changeant tout à coup de moyens et de système, vous proposa la 
paix, nous vous dîmes : a Gardez-vous de prêter une oreille atten- 
tive aux propositions séduisantes qui vous sont aiircssées. On veut 
vous tromi)er ])nr une feinte et hypocrite modération. On veut 
vous éblouir p.ir des promesses (lalliHises qu'on est dans hi résolu- 
tion de ne pas accomplii-; et en vous préseuiant dans un avenir 
lointain un repos et un bonheur imaginaires, désarmer vos bras, 
envaliir sans danger le territoire conquis par vos armes, ei river A 
loisir les fers déshonorants qui vous sont préparés. » 

Tels étaient les cluiritahles et pnlernels avis que notre tendre 
sollicitude et noire inviolable attnchomcnl pour vous nous 
avaient dictés. Ah! faut-il qu'un défaut d'union dans les projets et 
d'ensemble dans les opérations les aient écartés! Sans cet iiu'ident 
funeste et désastreux, nous n'eussions pas eu la douleur de voir 
les panaches du crime et de la rél)ellion ombiager des léles cou- 
ronnées de lauriers. I,e peu|ile lidèle à Pieu et à sou roi eût suivi 
ses cliefs, et la llépublic|iu' n'eùl pas triomphé. 

Mais un s(>uv(!nir douloureux et criu'l, que nos cœurs vou- 
draient éloigner, nous rappelle encore que dans ces temps maliicu- 
reiix on nous reprocha jiisfpi'à riiéroïsmc des seulimenls que nous 
llllll^ «(((iicidiis (If vous iiispiier-, el ou nous liadnisil à vos veux 



PIECES JUSTIFICATIVES. 385 

comme de vils intrigants, d'infâmes séducteurs, des Itommes ambi- 
tieux et pervers. 

Abandonnés à nos propres forces, resserrés de près par un en- 
I nemi nombreux, accablés par la masse entière des armées répu- 
■ blicaines qui cernaient la Vendée; fugitifs et dispersés par l'effet 
; naturel de l'occupation de tous nos cantonnements et la conclu- 
I sion générale de la paix, nous n'eûmes ni l'orgueil de nous croire 
j plus sages et plus éclairés que tous les autres chefs, ni celui de 
I vouloir faire dépendre de notre opinion le salut de tout un peu- 
1 pie. II désirait la paix; nous suivîmes son vœu; nous fîmes à la 
I nécessité le sacrifice de nos vues personnelles; et pour épargner à 
! des contrées déjà trop malheureuses les horreurs d'une nouvelle 
I guerre révolutionnaire, nous les avons fait jouir de cinq mois de repos. 
Mais quelles en ont été les funestes suites? L'oubli de tout prin- 
cipe de justice, le inépris des traités, l'envahissement de vos pro- 
priétés, l'introduction d'une foule de tyrans subaliernes, de terro- 
ristes et de dénonciateurs sur votre territoire, le projet insensé de 
créer parmi vous un gouvernement républicain, l'obligation pour 
les ministres du Roi des rois de reconnaître ce même gouvernement 
et de s'y soumettre; l'enlèvement journalier de vos foins, de vo s 
grains et comestibles de tout genre, l'incertitude la plus cruelle 
sur les mesures que l'on adopte à votre égard, ou plutôt le présage 
assuré des maux affreux qui menacent encore le pays que vous 
habitez. 

Étaient-ce donc là les fruits amers que doivent recueillir les 
auteurs de la paix, qui nous annonçaient (le 17 février 1798) : 
« qu'après avoir été nos compagnons d'armes, ils n'ambition- 
naient rien tant que de mettre un glorieux terme à leurs travaux , 
en procurant au peuple le repos et le bonheur » ? 

En vain nos réclamations aussi justes que fréquentes ont été 
portées jusqu'au tribunal de nos oppresseurs, leur âme avilie par 
le crime n'en a pu sentir le poids et la nécessité. De vaines pro- 
messes, des délais insidieux ou des refus formels ont été l'injuste 
récompense de nos courageux efforts. 

Loin de vous accorder les indemnités que solliiitaienl vos mal- 
heurs et que la pacification vous garantissait, ils se font un jeu 
barbare d'insulter à vos maux et d'en conibler la mesure. Egale- 
ment pressés par la soif du crime et la faim qui les dévore, leurs 
regards avides ont fixé comme une proie certaine cette récolte qui 
vous a coûté tant de sueurs et de travaux. 

Déjà la nourriture de ces animaux précieux qui labourent et 
fécondent vos champs est presque consommée. Vos grains s'enlè- 
vent, vos ressources s'épuisent, vos moyens diininueiil, et bientôt, 
si vous n'y prenez garde, vous verrez la famine marcher à la suite 
d'une paix trop longtemps prolongée. 



386 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

Plusieurs cantonnements occupés par les républicains sont, il 
est vrai, dans ce moment évacués, mais pourriez-vous douter un 
seul instant du but qu'ils se proposent? Ils ne savent que trop que 
pour vaincre il faut vous désunir, et parce qu'une fois ils ont pu 
sans crainte et sans inquiétude abandonner une partie de la Ven- 
dée pour forcer l'autre à condescendre aux conditions de la paix, 
ils croient pouvoir encore user des mêmes moyens. 

Mais pourriez-vous, spectateurs oisifs des combats que le crime 
prépare à la vertu, acheter lâchement et par l'abandon d'une par- 
tie de vos frères, un repos déshonorant! Non, sans doute, et tan- 
dis qu'ils luttent avec courage contre la masse presque entière 
des armées républicaines, votre courage, votre loyauté, votre 
réputation si fortement acquise, et les sentiments de magnanimité 
qui caractérisent les défenseurs de l'autel et du trône, vous ont 
fait un devoir sacré de partager avec eux leurs combats, leurs suc- 
cès et leur gloire. 

Montrez-vous avec cette énergie que la rage révolutionnaire et 
vos malheurs ont plutôt irritée qu'affaiblie; que la Vendée 
renaisse de ses cendres; qu'elle apprenne à la France, à l'Europe 
entière que puisque la paix et l'opinion n'a pu jusqu'à ce jour ra- 
mener l'esprit et le cœur des Français à d'autres sentiments, elle 
s'ensevelira sous les débris du trône, plutôt que de fléchir un in- 
stant le genou devant l'affreuse idole de la République. 

Pénétrés de ces sentiments qui ne s'éteindront en nous qu'avec 
la vie, jurons un éternel amour à ce roi malheureux, si chéri et si 
digne de l'être. Il promet lui-même de ne jamais oublier vos ser- 
vices, votre courage, l'intégrité de vos principes, votre inébranla- 
ble fidélité. .Sa parole sacrée vous garantit l'effet de celte promesse 
et la juste récompense de vos nobles efforts. 

Puisse cet élan sublime de vos cnenrs vers lui passer dans ceux 
de tous les Français, et des rives du Rhin à celles de l'Océan et de 
la Loire leur faire adopter pour cri de ralliement : Vive le roi 
Louis XVHI! 

(Ar.liives <le Iverli^ano.) 



N« 36 
AU CIIOl'ANTKn 

(l.ES GWENNED/. 

Er re (;oli lia|; er merc'hcd hag et botred bihan 
lia rc pore n'int ket gœst da vonci d'en emgann. 
A iaro enn ho ziez, abarli mont de gousket 
Ui- Vtilrr hai; cuiin .tvr euil er chouanled. 



PIECES JUSTIFICATIVES. 

Chouanted a zou tud vad, a zou gwir grecheniou, 
iSauet de zifena bon bro klous el hun beleiou : 
Mar skoont ar talhou tour, m'ouli ped digouret d'é : 
Doue else, ne zud vad, digoro d'hoéh, eunn de. 

Juliau bleu-ru a lare d'Iie vamm goh ur initia : 
■ — Me ia me ged Tinteniak, pe monet a blij d'ein. 
i — De deu vieur dez nie losket, ha te me loske eue! 

Mez mar plig d'id de vonet, ra de renai Doue. 

Pe zeic er chouanted ez a bob korn a Vreih 
De Dreger hag a Génie, hag a Wened ileih, 
Er re c'hlaz digoueh get-he, e iiianer Koatlogen 
Ez a gosteen Bro-c'liatI, tri iiiill eiin ur Vandeii. 

Chelu enn heur e sonein, chetu enn heur souet 
Me eiagafemp, eur vech c'hoah, ged er c'hoh zoudardet 
Bec'har-n-hoéh, potred a vreih, bechar-n-hoéh, ha gwelemp! 
Mar ui'anu Diol enn-tu get-he, ma Doue enn tu gen-emp! 

Ha pe oant doit de grogein, hen darc'he el ur goah; 
Cet he bop e viizul vad, get en meit he benn-bah, 
He benn-bah, hag he chaplet et a Zantez-Anna 
Ha keuied e dosteie, a oa pilet get ha. 

Ha toullet ker oa de dok, ha toullet he Jupen 

lia loud hag he vleu trochet, ged eunn toi a zabreii, 

Aag er gœd a zivei'e deme toull he goste; 

lia u'arzaoue e tarc'hout, hag oc'bpeun e kane. 

Keiin'hen gweliz ket mui tamin, hag er weliz endro 
llag hen tenet a goste didan urwenn dero 
E wilein leih he galon, chouket get han he benii 
Enn eulru Tinteniak por a-drez ar he varleii. 

lia p'achine ena emgann ar dro enn nozcoh 

Chouanted a zidoste re ienang ha re goh, 

Hag a (leune hou soken, hag ha lare else : 

— Chetu ma goueit gen-emp, hag en, houah ! marne. — 



LES CHOUANS. 

(dialecte de vannes) 

— Trailiiction. — . 

Les vieillards et les jeunes filles, et les petits enfants, et tous ceux 
qui sont incapables d'aller se battre, diront dans leurs maisons, 
avant de se coucher, un l'utor et un Ave pour les chouans. 

25. 



388 PIECES JUSTIFICATIVES. 

Les chouans sont des hommes de bien, ce sontde vrais chrétiens; 
ils se sont levés pour défendre notre pays et nos prêtres. S'ils 
frappent à votre porte, je vous en prie, ouvrez-leur. Dieu de même, 
lues braves gens, vous ouvrira. 

Julien aux cheveux roux disait à sa vieille mère un matin : Je 
m'en vais, moi, rejoindre Tinténac, car il me plaît d'aller. — 
Tes deux frères m'ont abandonnée, et toi, tu m'abandonnes aussi ! 
Mais il te plaît d'aller, va-l'en à la garde de Dieu! 

Comme les chouans arrivaient de chaque partie de la Bretagne, 
de Tréguier, de Cornouailles et surtout de Vannes, les bleus ve- 
nant du côté de la France les joignirent au manoir de Goëtlogon 
au nombre de trois mille. 

— Voici l'heure qui sonne, voici l'heure sonnée où nous en 
viendrons encore une fois aux mains avec ces misérables soldats; 
du courage, enfants de la Bretagne; du courage, et voyons. Si le 
diable est pour eux, Dieu est pour nous ! 

Quand ils en vinrent aux prises, il (Julien) frappait comme un 
homme : chacun d'eux avait un hou fusil; lui, il n'avait que sou 
bâton, son bâton et son chapelet de Sainte-Anne, et quiconque 
rapprochait était abattu à ses pieds. 

Et tout percé était son chapeau, et percée sa veste, et une partie 
de sa chevelure avait été coupée d'un coup de sabre, et le saiiy 
coulait de son flanc ouvert, et il ne cessait de frapper, et de plus il 
chantait. 

Et je cessai de le voir, et puis je le revis, il s'était relire à l'écart 
sous un chêne, el il pleurait amèrement, la tête inclinée, le pau- 
vre M. de Tinléniac en travers sur ses (jenoux. 

Et quand le combat (iuil, vers le soir, les chouans s'approchè- 
rent, jeunes et vieux, et ils ôtaient leurs chapeaux et ils disaient 
ainsi : — Voilà que nous avons gagné la victoire, et il est mon! 
hélas ! 

(Kslraii <lcs Dai-zas llirit do M. ilc la Villcmarqnc ) 



Les femmes, les vieillards et les petits enfants 
Qui ne peuvent aller chouanner dans les bruyères 
Avant de s(! coucher diront dans leurs prières 
Tous les soirs un ViUcr, un Aur, pour les chouans. 

l'oui' les chouans vrais «"liréliens (|ni tiennent l.i campagne, 
Combattent potu' la loi, les prêtres, le pays. 
S'ils vieiiiieiit à |)as.ser devant votre logis, 
Ouvrez-leur votre porte, ô femmes de Bretagne. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

Toute g-rande ouvrez-la, c'est moi qui vous le dis, 
Et sans tarder longtemps mettez sur votre table 
Du cidre et du pain blanc; soyez-leur secourable, 
Dieu le sera pour vous dans son saint Paradis. 

Julien le Roux disait un matin à sa mère : 

« Je vais avec les gens de Plœmel, de Carnac, 

De Baden et d'Auray rejoindre Tinténiac, 

Car il me plait d'aller pour me battre à la guerre. » 

« — Tes deux frères déjà sont loin, bien loin d'ici; 
Toute seule chez nous faudra-t-il que je meure? 
Mais s'il te plait d'aller, quitte notre demeure; 
A la garde de Dieu! Va, Julien, pars aussi. » 

Et les chouans arrivaient partout en grandes bandes, 
De 'V^annes, de Tréguier, de Ouimper, de Léon, 
Et du pays français et du pavs breton. 
Remplissant les sentiers, les forêts et les landes. 

•Auprès de Coëtlogon, ils rencontrent les bleus 

Qui venaient en courant du côté de la ville : 

" Voici l'heure, marchons! Ils sont au moins trois mille! 

Mais le ciel est pour dous, si l'enfer est pour eux. » 

Ils en viennent aux mains. Alors, dans la mêlée, 
Je vis Julien frappant à grands coups de pen-bas, 
Et chacun de ses coups jetait trois bleus à bas; 
Et sous le poids des moris la terre était foulée. 

Autour de lui, partout le sang des bleus coulait; 
Un coup de sabre avait coupé sa chevelure 
Et dans son flanc ouvert une larj;e blessure... 
Julien frappait toujours, disant son chapelet. 

Et bientôt je le vis assis au pied d'un chêne. 
Il tenait Tinténiac penché sur ses j;enoux, 
Et pleurait, regardant d'un œil timide et doux 
Le front pâle et blessé du pauvre capitaine. 

Le soir venu, chez nous tout allait pour le mieux. 
Et les chouans : « Nous avons, disaient-ils, la victoire; 
Mais Tinténiac est mort : que Dieu l'ait dans sa gloire! » 
Puis ils prièrent Ions, les jeunes et les vieux. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 



N» 37 



.. Rnche des Trois, le 4 fructidor an III. 

il Citoyens admimstiiateiirs, 

il Nous avons oublié de vous marquer que nous avons su parle 
chouan que nous avons pris, qu'il y a eu à Grandcliamp, il y a 
huit jours passé de dimanche, un rassemblement des chefs de 
canton pour nommer un général divisionnaire et un major 
général. 

Il Celui qui a obtenu le plus de suffrages pour le généralal se fait 
appeler Georges, l'autre se fait nommer Lavendée. Ces deux 
nominations ont eu lieu pour réunir les chouans et les joindre au 
débarquement. 

« Nous vous enverrons incessamment l'interrogatoire de notre 
chouan. 

« MOIGNO, 

u J. MaNCEL. II 

(Arcliives de Kerléaoo.) 



N» 38 

OIlDnE ET INSTHICTIONS DU GÉNÉDAL CIIAKETTE 

(Fin de. nu.-,.) 

Ordre et instructions du (jcnérul Cluirellc pour MM. les chefs de 
division des (irmées catholiques et royales de Bretagne, Maine, 
Anjou, Normandie, etc. 

Le (liiijanrlie ou autre jour qui .suivra la prochuualion du géné- 
ral Cliiuetlc, tous les chefs de canton et de division réuniront au 
plus grand noinlire qu'il lem- sera |iossible tous les soldats et offi- 
ciers de leur division, et, après avoir (ail célébrer le service divin, 
ils Inont la proclamation du général et ensuite ])roclanieront 
Louis XVIII ; alors tous les olliciers viendront jurer entre les ui;iins 
du chef de ne jamais poser les armes que le Hoi ne soit rétabli sur 
le ihrônc et la religion affermie sur des bases solides. Chaque 
officier ira faire prêter le même sernient par les soldats de sa com- 
pa{;nic. Aussitôt le serment prùté, le prêtre entonnera le Domine, 
3iitvum fui liiijeni, qui sera réjii'té par tous les assistants. 



PIECES JUSTIFICATIVES. 391 

Les chefs de division, de canton et capitaines feront rassembler 
sans délais tous les soldats enrôlés et les jeunes gens de la pre- 
miùre récjiiisilion. Tout soldat qui quittera le drapeau sera regardé 
comme parjure. La première fois il sera puni, la seconde fusillé. 
Les pères et mères qui retireront leurs enfants subiront la même 
|ieine également que les receleurs. 

Les capitaines sont responsables des soldats de leur compagnie. 
Lt s'ils ne prennent pas des moyens prompts et positifs pour pu- 
nir les déserteurs, ils seront eux-mêmes punis suivant leur négli- 
gence; tout officier qui désertera sera fusillé; les chefs doivent 
entretenir la discipline la plus sévère : par sévérité on n'entend 
|)as dureté. Au contraire, les chefs ne doivent pas oublier qu'ils ne 
Miiit que les camarades de leurs soldats et les traiter avec la plus 
;i'ande honnêteté, mais quant au service militaire la plus grande 
>ul)ordinalion doit être observée et toute faute punie. 

Les chefs de division doivent tenir tous leurs soldats le plus pos- 
sible rassemblés et augmenter le nombre de leurs troupes à pro- 
portion des armes qu'ils ont. En général, tous les habitants des 
paroisses catholiques et rovalistes doivent se regarder comme sol- 
dats et être prêts à marcher au premier ordre du chef. Il faut que 
le chef de canton sache, par des exemples sévères, faire respecter 
^es ordres et faire coiinaitre, en punissant même de mort s'il faut, 
qu'on ne lui désobéira pas impunément. 11 doit avoir dans chaque 
paroisse un homme chargé de recevoir ses ordres et de les faire 
connoitre aux habitants. 

Tout dénonciateur sans distinction de sexe doit être puni de 
mort. Les chefs de division dont les soldats sont ou insubordonnés 
ou peu agnéris doivent avec toute leur troupe se porter en un autre 
canton où ils sont aguéris et accoutumés au feu, et faire connoitre à 
leur troupe celle qui est aguéric. Si le chef est intelligent et sait 
exciter l'émulation, soit en nommant officier le soldat qui se sera 
montré le plus brave ou par autre distinction, soit en punissant 
sévèrement les lâches, el même en fusillant celui qui aurait lo 
premier donné l'exemple de la fuite, alors la troupe sera aussitôt 
formée. Les chefs de division doivent former un corps do volon- 
taires composé des plus braves, ce sera un moyen d'émulation. 
Eu général les chefs de division doivent, s'ils est possible, se 
réunir deux ou trois. Ils pourront entreprendre des opérations 
plus importantes, ils lienilionl plus facilement leurs soldats ras- 
semblés. La discipline militaire sera plus facile à établir, et le 
soldat s'habituera peu à peu à ne pas tenir autant à ses foyers. 

Les chefs doivent habituer leurs soldats à bivouaquer et donner 
eux-mêmes l'exemple de coucher dehors, en réservant les lits qui 
peuvent être dans les villa(;es j)rès dcîsquels ils campent pour les 
soldats blessés ou malades ou triq) fatigués. Ils doivent être les 



1 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 



pères de leurs soldats, et n'être occupés que de leur procurer tout 
ce dont ils pourraient avoir besoin. Chaque chef de division doit 
avoir une caisse où sont versées les prises faites sur l'ennemi et ses 
contributions. Pour les prises il peut en distribuer une partie à 
ceux qui ont bien combattu, mais il doit y avoir toujours une par- 
tie mise en caisse pour le besoin de la troupe. 

Les déserteurs doivent être accueillis, surtout ceux qui viennent 
avec armes et bagages. Mais à moins de les parfaitement connoitre, 
ils ne doivent jamais être incorporés dans les divisions d'où ils dé- 
sertent, mais être conduits de suite sous bonne garde dans une 
autre division, à dix lieues au moins, et là être dislribuésun à un 
dans différentes compagnies, en rendre les capitaines responsables 
et les faire extrêmement surveiller jusqu'à ce que dans plusieurs 
combats ils se soient bien montrés, et alors ils doivent être avan- 
cés suivant leur mérite» 

Les officiers doivent veiller à ce que les poudres et munitions 
ne soient pas gaspillées. Le général recommande aux chefs de divi- 
sion de (aire la guerre la plus active, de ne souffrir personne neu- 
tre, et de traiter en ennemis tous ceux qui ne se conduisent pas en 
royalistes et n'obéiront pas aux ordres qui leur seront donnés, 
surtout qu'aucune jalousie ou ambition ne trouble l'harmonie. Le 
général ferait punir sévèrement toute faute à cet égard. 

Les chefs de division communiqueront à leurs officiers la partie 
du présent ordre qui peut les concerner et auront soin de l'exécuter 
ponctuellement. Le général, en faisant passer à ses compagnons 
d'armes les présentes insiiuctions, assure que c'est ainsi qu'il a 
formé son armée et est parvenu à la rendre invincible. 

Depuis le renouvellement des hostilités il a forcé et enlevé trois 
canq s, tué près de dix n ille bleus et fait nn grand nombre de 
prisonniers. 11 a fait prévenir les généraux ennemis que chaque 
tête <le prisonnier chouan ou vendéen serait vengée par deux 
têtes de prisonniers républicains. 

Les généraux Stofflet et Sapin eau vont faire leur récolte et 
réunir leurs forces. Celle de trois armées sera de cent mille hom- 
mes. Mais qu'on punisse sévèreiiieul les porteurs de mauvaises 
nouxellts et ceux qui exagèrent les forces de l'ennemi. Le soldat 
rojalisie ne doit jamais craindre. Quant au chef, il doit tout em- 
ployer pour bien connaître les forces et la position de l'ennemi, 
et se souvenir que pour être général il ne suffit pas d'être brave, 
mais qu'il faut être sage, prudent, et em|)loyer toutes les ruses et 
ressources de l'art militaire. 

Mgr le comte d'Artois et Son Altesse Mgr le duc de Bourbon 
vont iiucssamiiient se réunir aux royalistes avec des forces consi- 
dérables, (|n'ils les trouvent chacun à son poste, et le général se 
flatte que chaque chef ira leur faire hommage <le ses succès. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 303 

La Religion, le Roi ou la mort. Voilà notre devise. Nous lui se- 
rons fidels. Les chefs de division à qui le présent ordre parvien- 
dra auront soin de s'y conformer et de le faire passer de proche en 
proche à tous les chefs de division des armées catholiques et 
royales. Ils doivent prendre enir'eux tous les moyens pour entre- 
tenir la correspondance la plus active et d'une manière sûre, sur- 
tout quand il s'agit de concerter les opérations militaires. Ils doi- 
vent s'attendre malgré loutes leurs précautions à être entourés 
d'espions, et en[ conséquence le soldat doit toujours ignorer les 
marches et opérations. Il doit régner sur le tout le secret le plus 
inviolable. 

(Archives de Kerléano.) 



N« 39 

PUISAÏE ET LE COMTE d'aHTOIS 

Rcnsei(jncmenls communiqués par M. Gtistave Borch. 

L'Angleterre avait permis le départ de Monsieur, car le 27 août 
1705 lord Granville écrit au duc d'Harcourl : « Si Monsieur n'éiait 
pas parti, comme il y a quelque probabilité, puisque le vent est 
changé », on le consulterait. 

Puisaye attendait Monsieur, Cadoudal vint au-devant de lui. Le 
12 septembre, tous deux apprennent son arrivée dans la rade de 
Quiberon : u Veuillez nous transmettre vos ordres, il ne faut que 
quelques jours de votre présence. Nous venons de faire partir des 
courriers vers les armées de Bretagne, ainsi que vers M5L Stofflet, 
<Jliaretle et Sapineau... » 

Siyne : Puisaïe. 

Georges, général de Ytin- 

ncs. 
Gautieii, dt'pulé de l'armée 

de Scc'pcaux. 
IMehcier, major ijénérat. 

Le 13 septembre, Monsieur écrivait la réponse suivante : 

« A bord du Jason, rade de Quiberon. 

« Je ne cesserai jamais de solliciter le gouvernement britanni- 
que pour qu'il accorde son secours et son appui ;"» tous mes fidèles 

' Ces dociiniciits paratlrout incc»&ainint;iit dons un ouvra{;e en préparation. Gustave 
£oHi>, lei Mcmni}es lie mort oncle» 



394 PIECES JUSTIFICATIVES. 

compatriotes... J'aurai toujours un vrai plaisir à faire valoir 
auprès du Roi les services importants que vous pouvez lui rendre. » 

Dès le lendemain, 14 septembre, Puisaye lui crie : « Je ne puis 
vous exprimer toute la douleur qu'éprouvent tous les chefs de 
l'armée en apprenant qu'ils ne sont pas destinés à vous ouvrir les 
portes du royaume, et combien cette nouvelle est capable de répan- 
dre le découragement parmi cette multitude fidèle qui soupirait 
après le bonheur de vous recevoir. » Va comme le prince avait mis 
dans sa lettre : « Oui, Monsieur, ce sera par des actions que vous 
parviendrez à faire taire la calomnie ", Puisaye ajoute : «...Quant 
à moi. Monseigneur, j'espère, comme Votre Allesse Royale veut 
bien me le dire, que mes services parviendront à faire taire la ca- 
lomnie. J'aurais eu lieu de croire qu'ils auraient dû l'empêcher de 
s'élever. Oui, Monseigneur, je me suis fait des ennemis pour 
vous. » 

Puisaye était déjà perdu dans l'esprit du prince, car le 15 sep- 
tembre, le lendemain, loujonrs à bord du Jhsoii, Monsieur écrit au 
duc d'IIarcourt, et après avoir fait l'éloge de Georges, qui a rem- 
placé le malheureux Tinténiac, il ajoute : u La situation de M. de 
Puisaye est toujours fort précaire; j"ai dû le ménager, parce qu'il 
peut être encore fort utile ou fort nuisible... Le jour où je serai 
réuni avec Gharette, il ne pourra plus être à craindre. » 

A peine rentré en Angleterre, par une disposition prise ;\ Spi- 
ihead le 11 décembre 1795, Monsieur révoqua i'uisaye lorsque 
lord Grenville eut déclaré ne pas s'y opposer, et le remplaça par 
IM. de Sloustiers, qui fut chargé de le traduire eu conseil de 
guerre. 

Cet arrêt ne fut pas exécuté, et ce n'est qu'à la fin de 1797 que 
le Roi accepta la démission de Puisaye, comme l'écrit le 2.'î décem- 
bre de cette année le duc d'IIarcourt ;\ M . de Chalus, en lui annon- 
çant qu'il est chargé de l'intérim en Brela{fne. En même temps, 
le 5 janvier 1798, il dit au Hoi : « M. de Chalus est très-dévoué à 
M. de Puisaye, ainsi que les prêtres et le Morbihan », et le 9 jan- 
vier : « Puisaye a offert d'aller organiser une colonie de ses lire- 
tous au Canada; mais Wiiulham lui a dit qu'il était nécessaire en 
Bretagne. » Le lîO janvier, JL île Chalus arrive ;\ Londres : <i 11 est 
fanalisé par IM. de Puisaye», écrit le jour même le duc d'IIarcourt 
A Monsieur, « et affirme que la Rrelagne sera désorganisée dès 
que cette démission sera connue. » 

Le temps s'écoule en intrigues, et, le 8 mai 1798, le duc écrit au 
Roi (|ue Monsieur a remplacé M. de Chalus par M. de Rehague 
comme chef de la Rrclagnc. Le tji'iirrtii Georges le recounail. De 
\li dalc son iniluencc près de IMoiisieur, c'est le seul de ces chef» 
qui lui soil docile. 

A ces notes nous pouvons ajouter qiu' (ieoiges aussi avait été un 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 395 

des chefs les plus durs pour flétrir la conduite du comte d'Artois, 
ou du moins de son néfaste entourage. 



N» 40 

Kote de M. l'abbc Gtiillevic concernant les destitutions 
et condamnations de chefs chez les royalistes. 

Je n'entends que trop sou\ent reprocher aux royalistes leurs 
arrêts de destitutions contre leurs chefs el les jugements de mort 
de ces chefs entre eux; il me semble que sur l'un et l'autre article, 
on se montre plus frondeur que ne l'est notre JI^ de Puisave, tout 
destitue, tout condamné qu'il ait été; lui-même il parle de ces des- 
titutions, de ces condamnations, dans vingt endroits de ses mémoi- 
res (voiez entre autres vol. IV, p. 18, ainsi que vol. V, p. ITO), et ne 
les blâme nulle part; il convient au contraire que, chez les insur- 
gés, la confiance seule donne l'autorité (vol. IV, p. 112 et partout 
ailleurs), qu'ainsi l'autorité s'y perd avec la confiance, et que dès 
lors tout chef déchu, pour avoir perdu la coufiance, n'est plus 
qu'un simple commis, de droit justiciable de ses commettants sur 
le fait de sa gestion. Car de quel autre tribunal relèverait-il dans 
la circonstance? Je n'en vois siéger aucun légitlmenieut,en France 
il faut que justice se fasse. 

Quant aux jugements de mort de général à général, parmi les 
insurgés, avant de s'en récrier autant, peut-être devrait-on obser- 
ver que surtout depuis les premières défections, nos généraux 
formaient entre eux une espèce de confédération par laquelle ils 
s'engageaient réciproquement, à chaque reprise d'hostilités, à ne 
jamais plus faire de paix partielle sous peine de félonie. 

Les généraux fidèles à leur engagement étaient-ils donc aussi 
coupables de mettre comme au ban de leur confédération le géné- 
ral infidèle? 

C'était un malheur, un très-grand malheur sans doute. Je 
n'oserai en rien dire davantage. i\lais loin de tout prince français, 
ce malheur nous était inévitable; on le savait. Jlais la présence 
d'un nos princes remédiait souverainement à tout, on le sçavait 
encore. Et constament on nous le refusait, ce remède souverain, 
contre les malheureuses dissensions dont on se plaint! 

Cependant qui veut la fin vent le moien, que ne le prenait-on 
donc, ce moyen de les écarter ou de les finir? 

(.Ariliivcs tic Kericaao.) 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 



N° 41 



A MM. les membres de la Commission des anciens officiers charges 
de vérifier les titres des officiers royalistes de l'intérieur, etc. ^ 

Il Messxeuks ', VI 

Il J'ai servi dans la marine, en qualité d'aspirant depuis 1788 
jusqu'en 1790, sous les auspices de M. le marquis de Cany et le 
vicomte de Bélisal, mes oncles. 

Il J'ai servi dans l'armée du Rhin depuis 1792, jusqu'en 179i, 
en qualité de capitaine. 

K J'ai servi dans le parti royaliste armée de Bretagne, sous le 
général Georges Cadoudal, dans les grades successils de major et 
de colonel depuis 179G, jusqu'à 1801, époque à laquelle je fus 
promu au grade d'adjudant général, chargé de la direction de l'ad- 
judance de Brest et de Léon, pays que je dirigeais au moment où 
je fus forcé de me réfugier en Angleterre, en 1802. 

Il J'ai été employé en 1804 dans le projet des généraux Georges, 
Pichegru, Jloreau, etc., etc. Mon vecUieux père, âgé de 77 ans, 
fut traîné à Paris et jeté dans les fers. ÎMon beau-frère Even figura 
sur le banc des quarante-huit accusés. 

« J'ai rentré en France en 1814. 

« Au mois de mars 1815 j'ai été employé dans la garde natio- 
nale du Morbihan que l'on se proposait de mobiliser. 

Il ...Dès le premier pas de Sa !\lajesté dans son royaume, j'ai 
fait partie des volontaires royaux de Bretagne. 

u Toutes les pièces au soutien de ce j'ai l'honneur d'avancer ici, 
sont à la Commission et enregistrées sous le n» 59, armée ven- 
déenne : des copies conformes aux originaux y sont également 
déposées, ayant été préalablement apostillécs d'une manière hono- 
rable par MM. les maréchaux de camp le comte de Floirac, le 
marquis de la Boëssière , par M. le comte de Quelen, sous-préfet ù 
Guingamp, par M. Pépin de lielle-Isle, préfet des Cotes-du-Nord, 
par tous les membres de la Chambre des députés de trois déparle- 
iiienls dans lesquels j'ai fait les guerres de l'Ouest : Morbihan, 
(Jùles-dii-Noril et riiiistère. 

Il -Mes |)iéces jusiilicatives ont été vues et signées par M. Desol de 
Grisolle, maréchal de camp. 

Il Maintenant, Me«sieurs, après avoir précisé ici mes faibles ser- 

' l'.ii iiinrijc on lil : Iliclainulloii ilii sii'cir Giioiu) .le l'cii.inilcr. N» 5!), ariiue 
icnilcciiiic. — Dnnaihlc <Il' I'ikiIvIIi' cl l« roi.linnalion .lu ^riiilc .li- colonel. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES, 391 

vices dans les armées de France et dans les armées françaises, j'ose 
espérer que vous voudrez bien avoir égard à mes réclamations : 
je demande de ructivilc', et je réclame /a confirmation du cjrade de 
colonel d'infanterie, Xe\ qu'il a plu à Sa Jlajesté de me l'accorder 
dans mes lettres de chevalier de l'Ordre royal et militaire de Sainl- 
Louis, numérotées 6727 (nommé en pays étrangers 463). 

" Permettez-moi, Messieurs, avant de finir ma lettre, d'appeler 
voire attention sur l'organisation des forces royales en Bretagne à 
compter de 1794 jusqu'à 1802, et ce point une fois bien déterminé 
doit faciliter les vues sages de la Commission pour connaitre à 
fond les droits d'un chacun à la munificence de notre auguste mo- 
narque. 

<i Dans l'armée royale et catholique de Bretagne, il y a eu trois 
oivanisations distinctes : 

Il La 1" commença en 1794 et finit le 2i juin 179G. Le pays 
<|u'occupaient les royalistes futlimitéen divisions locales, les divi- 
sions en cantons, et les cantons en compagnies. — Chaque division 
pouvait comprendre de trente ou quatre-vingts paroisses, et le chef 
prenait le titre de chef de division. — Les cantons se composaient 
de dix à quinze paroisses, et les chefs prenaient le nom de chefs de 
canton. Chatiue paroisse fournissait une compagnie, et le chef était 
connu sous le nom de capitaine de paroisse. 

K Tel a été le principe organique des forces royales en Bretagne 
de 1794 jusqu'à 1802, principe qui a toujours servi de base à 
toutes les organisations subséquentes. 

i La seconde organisation commence en 1797 et finit au mois de 
mars 1800. Le principe organique est toujours le même, si ce n'est 
(ln'oM y substitue le nom de légion à celui de division et de batail- 
lon à celui de canton. C'est à cette époque que le pays, sous la 
iliicition du général Georges, prit le système numérique et fut di- 
\ i^i- en huit légions. 

u La 3° organisation commence en 1800et finit en 1S02, terme de 
l.i paix générale en Europe. Le jfénéral Georges, en 1800, ayant 
111 II' commandement en chef de quatre départements de la lîrela- 
;;nc (Morbihan, C6tes-dn-Nord, Ille et-Vilaine, Finistère), les orga- 
nisa, suivant le système organi([ue de la seconde orj;anisation, en 
\ rn'ant des adjiidanccs (]ui se coiiiposaienl chacune de trois à 
qiialie légions. Ces aJjudanccs prirent le nom de leur localité, et 
lis iliefs celui d'adjudants généraux. Ils commandaient en chef 
liiiis à quatre légions. 

11 Voici \vs noms des officiers supérieurs, sous les ordres du géné- 
i.lI Georges Cailoudal, qui ont toujours resté fidèles à leur poste, 
li qui ont toujours été en but aux ennemis du trône et de l'autel : 

1^ Le général Mercier, dit La Vendée, major général, fut tué en 
IHOl dans une rencontre, près Loudéac. 



398 PIKCES JUSTIFICATIVES. 

« Le général Guillemot, fusillé à Vannes en 1804. 

" Le général Saint-Régent, périt à Paris en 1801. 

« Le général Desol de Grisolle. 

« Le général Debar, fusillé en France en 1813. 

« Le général Saint-Hilaire, fusillé à Vannes en 1806. 

« Le général Guymard-Coattedreux ayant été appelé en 1801 aux 
fonctions de major général de l'armée, je le remplaçai à cette épo- 
que dans l'adjudance de Brest et de Léon. 

u Mon objet n'est point de faire la nomenclature des officiers qui 
se sont plus ou moins distingues, mais bien de faire connaître les 
acteurs principaux qui ont agi dans les dernières guerres de Bre- 
tagne. 

u D'ailleurs, les généraux Hoche, Blichaud, Ilédouville, Brune, 
Bernadotte, etc., qui ont combattu contre nous, leurs rapports 
dans les temps peuvent jeter un grand jour sur ceux qui ont des 
droits plus ou moins réels à la bienveillance de Sa Majesté. 

« Agréez l'hommage du profond respect avec lequel je suis, 

« Messieurs, 

Il Votre très-humble et très-obéissant serviteur. 

a Signé : Goesno de Penansteiî, 
Il Chevalier de Saint-Louis. 

- A Vannes, le 2 octobre 1816. •• 

(Archives île Kerlcano.) 



N» 42 

LES DÉPUTÉS DES CÔTES-DU-NOKD AU POUVOtll EXÉCUTIF 

Observalinns présentées par tes députés du département des Côles- 
du-Nord au Pouvoir exécutif sur les moyens de terminer ta guerre 
des chouans dans ce déparicnicnt. 

13 novembre 1195. 

Le département des Gôtes-du-.\ord était un des plus patriotes de 
la République, dans les premières années de la Révolution; tous 
les efforts des nobles furent inutiles auprès des cullivaleurs; mais 
aussitôt i|ne la constitution civile du clergé parut, le zèle diminua : 
le patriolisine des caiiipaj;ii(!s, (|ui jusqu'il ce niouient avait été 
soutenu par ce qu'on appelait alors le b.is clergé, se ralentit. Le 
décret qui prononçait la déportation contre les prêtres insermen- 
tés et la réclusion des vieillaids et des infirmes les indisposa, et dès 
cet instant les esprits portés au fanatisme s'échauffèrent. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 399 

S'il avait été possible de déporter tous les prêtres simultanément, 
il est à présumer qu'aucun trouble n'aurait éclaté dans ce départe- 
iment ; car les districts de Guinguin, Lannion et Pontrieux qui 
lavaient eu moins de prêtres réfractaires et qui, par conséquent, 
lavaient eu plus de facilité pour s'en défaire, sont constamment 
Idemeurés attachés à la République et n'ont pris aucune part au 
Ichouannage. Ils ont même résisté aux chouans et se sont différen- 
tes fois levés en masse pour écarter les brigands de leur territoire. 

Dans les autres districts presque tous les prêtres refusèrent la 
constitution civile du clergé, ils insinuèrent aux campagnes que 
cciti' constitution était la destruction totale de la religion. Se 
vovant entourés d'un grand nombre de prosélytes, ils se cachèrent 
et trouvèrent dans le fond des campagnes un asyle assuré. 

Jusqu'à ce moment obligés d'être circonspects, parce qu'ils 
étaient sous les yeux des autorités constituées, ils n'avaient pu 
distiller le poison dont leur arme était gorgée, mais de leur retraite 
ténébreuse ils disposèrent les esprits à l'insubordination, et à la 
révolte. II leur manquait des occasions : la levée des 300,000 bom- 
iiiLî, le complot de la Rouerie, découvert heureusement avant 
<[»'il eût éclaté; la levée de la première réquisition, le gouverne- 
iiuiit sanguinaire des Marat, des Hébert, des Robespierre et de 
leiuN complices leur en fournirent. Boishardy, qui était une des 
iiiarliines du complot de la Rouerie, se mit à la tête de l'insurrec- 
tlo[i ; ses preriiières tentatives ne furent pas heureuses, car quoiqu'il 
tùl ]iarvenu à rassembler deux à trois mille cultivateurs, sa troupe 
disparut à l'approche des patriotes, et il se vit forcé de fuir et de se 
tiiiir caché pendant près de six mois. Secondé par les prêtres, il 
liiiitisa les campagnes. 11 leur persuada que la République était 
< \i lusive de leur religion, que les prêtres assermentés étaient des 
.ijMi^ials, et il leur insinua que s'ils voulaient conserver leur reli- 
gion, il leur fallait un roi. 

Déjà l'auJace do lioishardy augmentait, déjà il avait excité des 
soulèvements dans plusieurs communes du déparlement; et il s'é- 
tait entouré de déserteurs et échappés du bagne. Des émigrés, des 
prêtres réfractaires s'étaient joints à lui, et sa troupe s'élait grossie 
par quelques déserteurs de la levée des 300,000 hommes et par les 
jeunes gens qui s'étaient soustraits à la première réquisition. 

Il ne manquait plus (|ue des chefs pour le seconder. TalmonI, 
ayant passé la Loire à la tête d'une colonne de brigands, se répan- 
dit dans le départemiut de Uslc-ot-ViLiinc et vint jiisiiu'à Dol. 
Après la déroule du Mans, sa liordo dispersée se répandit çà et là 
dans les différents dépariemenis. Gormaiin, Sollilac, Ara se joigni- 
rent à Boishardy. 

Les patriotes, les fonriiontiain.'s publics, tous ceux qui obéis- 
saient il 1,1 loi furent pillés, incendiés ou égorgés. Les habitants 



400 PILCES JUSTIFICATIVES. 

des campagnes terrorifiés se refusèrent à toutes les réquisitions qui 
Jeur furent faites, et les autorités constituées, n'ayant point de trou- 
pes à opposer à Boishardy, ne purent ni soutenir le courage des 
patriotes, ni faire respecter l'autorité dont ils étaient revêtus. 

En vain adressa-1-on des mémoires aux comités de gouverne- 
ment et aux représentans du peuple en mission. Ils feignirent de 
ne vouloir pas y ajouter foi ; ils accusèrent même les administra- 
teurs d'être les auteurs de ces troubles, et plusieurs ont été obligés 
de fuir pour se soustraire aux cruautés et à la barbarie qu'on exer- 
çait alors contre tout homme qui voulait remplir son devoir. 

On ne pouvait servir mieux lioishardy : tous les hommes à talent 
étaient ou chassés des administralions ou mis eu fuite : ceux qui 
restaient, applaudissaient aveuglément à tout ce qui se faisait et 
n'avaient ni la force ni peut-être la volonté d'ouvrir les yeux des 
comités de gouvernement et des représentans du peupleen mission, 
sur le compte des agens et des corrc^spondants dont ils se servaient. 

Boishardy pour donner de l'importance à son parti avait divisé 
sa troupe par cantonnements, de manière qu'il tenait les deux tiers 
du déparlement des Côtes-du-?>ord sous sa dépendance avec cinq 
cents hommes au plus et quelques mendiants ou vagabonds que 
chaque chef de cantonnement recrutait dans les différentes com- 
munes sur lesquelles il se portait. Telle est l'origine de l'insurrec- 
tion du département des Côtes-du-Nord. Il reste à examiner les 
moyens qui ont servi à alimenter cette insurrection et à lui donner 
de la consistance. 

Le parti de Boishardy était à peine formé, lorsque les négocia- 
tions et les traités avec les V^endéens et les chouans commencèrent. 
Ces traités furent faits sans consulter les autorités constituées. Les 
autorités du peuple ne prirent conseil que des militaires qui ne 
connaissaient ni le pays ni les alluics des chouans Ils furent 
trompés sur la situation du dé|)arlement qui était bien loin d'être 
gangrené et dans lequel il aurait été facile dès lors de rétablir la 
tranquillité, si on avait laissé agir les autorités constituées, et si 
ou n'avait pas accordé une conlianoe trop légère à des scélérats et 
h des bandits qui ne cherchaient (|u'à temporiser pour donner de 
la consistance à leur parti. 

La pacification des chouans a été puremenl iiiiaj; inaire dans le 
département des Cô(es-du-.Nord. Les priiicipiux chefs seuls avaient 
l'air d'observer la trêve, mais leurs subordonnés désarmaient les 
campaj;iies, pillaient et dévasiaieni hîs propriétés, coupaient les 
iu'bres de la liberté, brûlaient les archives des municipalités. Ce 
fut pendant la pacification (|ne deux officiers municipaux de la 
conunune de Lancie qui voulurent s'opposer i^ l'eulèvemeut des 
armes déposées dans leur maison counnune, furent massacrés. C'est 
pcnii.uit l.i pacificilion ipTiis rnroiaicnl ouvcilemciil cl |)uliliqne- 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 401 

ment, et tandis qu'on leur présentait l'olivier delà paix, non-seule- 
ment ils continuaient la guerre, mais ils aiguisaient leurs poi- 
gnards pour égorger tous ceux qui tenaient à la chose publique. 

Ces fails furent dénoncés aux comités de gouvernement et aux 
reprcsentans du peuple, mais ils étaient circonvenus et entourés 
par les militaires; les administralions n'étaient plus écoutées. 

11 élait de la plus grande importance pour le militaire d'écarter 
les plans des administralions ; si on les avait entendues, on n'aurait 
pas été dupe de Boisliardy, de Cormatin et de leurs complices, mais 
les militaires organisaient un plan qui leur a réussi, c'est-à-dire d'é- 
tablir dans le département le gouvernement militaire. Leur raison- 
nement à cet égard était simple, ils disaient : Si la pacification a 
lieu, nous en aurons tout l'honneur et nous conserverons dans le 
département la plus grande autorité pendant tout le tems qu'il 
sera nécessaire d'y laisser des troupes pour y assurer l'ordre; dans 
le cas contraire, comme les adminisiraiions n'ont eu aucune con- 
naissance de ce qui s'est passé, nous présenterons des plans pour 
terminer cette guerre, et il faudra s'en rapporter à nous. Telle 
était leur manière de raisonner, et tel a été le plan qu'ils ont 
suivi. 

La paiification n'ayant pas eu lieu, les manœuvres de Gormaiin 
ayant élé découvertes, lîoishardy donna une nouvelle aclivité aux 
hostilités, tous les homnies qu'il avait eu le tems de séduire s'agi- 
tèrent à la fois; l'incendie se ralluma, et les vols, les brigandages, 
les meurtres, les assassinats se multiplièrent. Les insurgés du Mor- 
bihan qui jusqu'à ce moment n'avaient pas encore pénétré dans 
le département y firent des incursions. Les districts de Londéac, 
de Broons, de Dinan, de Lamballe et ceux de Rostrenen et de 
Pont-Trieux en partie se trouvèrent infestés de prêtres réfraclaires, 
d'émigrés, de déserteurs et de forçats échappés des bagnes. 

Les militaires songèrent alors aux moyens de défendre le dépar- 
tement : ils élablirent des colonnes mobiles et des contre-chouans. 
Ce plan qui aurait pu être ulile si les colonnes mobiles et de con- 
tre-chouans avaient élé composées d'hommes choisis qui auraient 
su respecter les personnes et les propriétés, est devenu irès-perni- 
cieux et, au lieu de calmer les insurgés, n'a servi qu'à les aigrir et 
à les irriter. En effet, ces troupes formées d'escouades de différens 
corps, commandées par des chefs qu'ils ne connaissent jias et dont 
ils ne sont pas connus, n'observent aucune discipline. Ils pillent 
les campagnes, jugent et expédient mililairement les cultivateurs 
armés ou non (pii tombent enire leurs mains. Il suffit d'être riche, 
d'avoir quel<iues écus ou un portefeuille bien garni pour être dé- 
claré chouan et fusillé sur-le-cliaiup. 

Une paieille conduite est sans contredit plus propre à augmen- 
ter le mal qu'à y remédier; on peut même dire que le seul scr\ ice 

26 



402 PIECES JUSTIFICATIVES. 

que la Iroiipe ait rendu au département des Côles-du-INord, c'est la 
destruction de lioisbardy; mais alors elle était dirigée par l'adju- 
dant général Le Grublier, homme probe et lumiain, et qui savait 
respecter et les personnes et les propriétés. Il serait trop long do 
faire ici l'énumération des brigandages exercés par les colonnes 
mobiles et les contre-cbouans; ils égalent ceux commis par les 
chouans, et les assassinats dont ils se sont rendus coupables ne le 
cèdent guère en rien à ceux commis par les chouans. 

L'administration du département des Côtes-du-Nord témoin des 
horreurs qui se commettaient par les militaires, sur son territoire, 
envoya il y a environ trois mois deux commissaires à Rennes pour 
exposer au représentant Blatliieu la situation du département; ils 
ne l'y trouvèrent pas, et les massacres ont continué. 

Telle est la malheureuse position des campagnes des deux tiers 
du département des Côtes-du-Nord. Telle sera la position de la to- 
talité de ce département, si on ne prend les mesures nécessaires les 
plus promptes pour faire respecter la justice et les lois dans ce dé- 
partement. 

Les malheureux habitans des campagnes sont pillés par les 
chouans, ils le sont par les troupes républicaines; leur vie est con- 
tinuellement en danger : leurs propriétés sont journellement dé- 
vastées : on les traite avec la même rigueur que les Vendéens, et 
cependant les assemblées primaires se sont tenues dans ce départe- 
ment : la constitution y a été acceptée; les électeurs y ont été 
nommés, et sur quatre-vingt-un cantons, huit seulement ou n'ont 
pas pu se réunir, ou les électeurs n'ont'pas osé se rendre à l'assem- 
blée électorale. 

Le déparlcinent des Côtes-du-Nord n'est pas encore perdu pour 
la République. Que la constitution soit rigoureusement observée, 
que les mesures révolutionnaires soient rejetées, et le département 
rentrera bientôt dans l'ordre. 

On a dû remarquer que le fanatisme leligieux a plus d'empire 
sur les habitants ties campagnes de le département que le roya- 
lisme. On a dû voir que les mesures militaires qui y ont été om- 
plovées ont augmenté le mal plutôt que d'y remédier. On ne 
demande pas à ménageries coupables, au contraire, il (;uil qu'ils 
soient punis et ipriis le soient rigoureusement; maisipie les peines 
soient applli|iiées suivant les rè(;k's prescrites par les lois et la con- 
stitution. 

Ou'aui ini militaire nt; puiss(" se permettre de faire fusiller un 
indiNiilu (pii aura été vaincu et qui aura mis bas les ariiK's; qu'il 
soit tenu de l(! traduire devant les tribunaux. 

(Jue tout militaire qui aura fait fusiller un homme dans son do- 
micile ou (|u'il auia liouvé désarmé soit traduit devant les tribu- 
naux cl (|u'ii y soit jugi- et puni comme un a>sassiu. 



PIECES JUSTIFICATIVES. 403 

Oue tout militaire qui aura pillé la propriété d'un individu 
même reconnu chouan, soit puni comme voleur. 

Puisque les prêtres ont été mis en liberté, puisque la constitu- 
tion autorise le libre exercice de tous les cultes, que les adminis- 
tialions départementales et municipales protègent tous les minis- 
tres du culte qui so sont soumis purement et simplement à la loi 
du 1 1 prairial et à celle du ' , et qu'en même 

teias il leur soit enjoint de faire poursuivre devant les tribunaux 
tout individu qui sous prétexte du culte troublerait l'ordre public; 
mais il est bien essentiel de ne point attaquer les prêtres comme 
uiiiiisires du culte, mais comme simples individus; car on ne peut 
|ias se dissimuler que le peuple ignorant et superstitieux qui voit 
attaquer l'idole de son culte, s'imagine qu'on l'attaque lui-même 
et se laisse facilement persuader que le ministre qui est puni ob- 
tient la couronne des martyrs. 

Dans le nombre des insurgés il faut distinguer trois classes : 
1 les émigrés, les prêtres qui ont refusé de faire la soumission 
|irescrite par les lois; 2" les déserteurs, les forçats, les vagabonds, 
les voleurs de profession, les mauvais sujets des campagnes qui 
soit par leur passé, soit parleurincouduite, ont contracté l'habitude 
lie mener une vie débauchée, scélérate et criminelle; 3° le cultiva- 
teur propriétaire, ignorant et faible, qui s'est laissé séduire et qui 
ne se livre aux excès qu'on lui fait commettre que parce qu'il y 
est contraint et qu'il est continuellement menacé de perdre la 
\ ie. 

Les deux premières classes ne méritent aucun pardon. Le glaive 
lis lois doit les atteindre tons; maisceuxdela troisième classe mé- 
I lient des égards et des attentions : ceux-ci ne sont rebelles aux 
lois que parce qu'ils craignent en s'y soumettant d'être assassinés. 
C'est cependant sur cette classe que les colonnes mobiles et les con- 
tre-chouans frappent plus particulièrement, parce qu'ils Irouvent 
dans sa destruction les moyens de s'enrichir par le pillage. Il est 
donc, essentiel de supprimer les colonnes mobiles. 

Si on veut terminer la guerre des chouans, il faut cerner les 
pays insurgés, placer des cantonnements d'abord dans les commu- 
nes patriotes limitrophes des pays insurgés, afin do relever le cou- 
rage des patriotes et de soutenir leur énergie, faire passer ces can- 
tonnements d'une commune à l'autre en rétrécissant à fur et 
mesure que le patriotisme se réchauffera dans les communes; par 
ce moyen les cultivateurs probes et honnêtes se voyant protég'és ne 
craindront |)lus les émigrés et leurs satellit<>s, et ils seront les pre- 
miers à les dénoncer et à les faire arrêter. !Mais il faut (|ue la troupe 
ne puisse agir qu'après s'être concertée avec les autorités consli- 



404 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

tuées et sur des réquisitoires. Ce moyen a été employé avec succès, 
et il est malheureux qu'il n'ait pas été constamment suivi. On doit 
aussi examiner s'il ne serait pas avantageux de supprimer beau- 
coup d'états-niajors; on ne voit que des généraux et adjudants 
wnéraux. Ces hommes qui craignent d'être supprimés à la paix 
ne se donnent aucun mouvement pour terminer la guerre. 

Enfin il est instant d'organiser la gendarmerie et de lui assurer 
outre ses appointemens une récompense pour chaque capture 
qu'elle fera soit d'un émigré, soit d'un prêtre rebelle aux lois, soit 
d'un chouan. Mais surtout qu'on fasse disparaître le gouvernement 
militaire; que la discipline la plus sévère et la plus exacte soit ob- 
servée dans les armées! En rendant le sort des officiers meilleurs, 
on parviendra à ce but; car s'il autorise quelquefois le pillage, 
c'est parce que n'ayant pas les moyens de vivre, il participe lui- 
même aux vols qui se commettent. 

Tels sont les moyens que l'on croit propres à ramener la paix 
et le calme dans le département des Côtes-du-Xord. Déjà les cam- 
pagnes sont dégoûtées du chouannage ; pourvu qu'on les protège, 
qu'on purge quelques hordes de scélérats qui désolent ce départe- 
ment ; que les meurtres et les brigandages des militaires cessent et 
que des mesures justes et légales soient les seules dont on se serve, 
ce département est sauvé, et de son salut peut dépendre celui de 
plusieurs départements de la République; que le Directoire exécu- 
tif fasse une proclamation basée sur les principes qui viennent 
d'être établis; que ses commissaires y tiennent strictement la main, 
et les chouans du département des Cotes-du-i\ord n'existeront 
plus. 

Sùjité : II. l'^i.Euni. 
Tourne, 
ViSToni.E, 
Delaportf, 
Gai ltieh, 
Macaiht, 

GuYNOT, 

Pierre GuYOMAn. 



I 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 405 

N° 43 

^MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR 

LIBERTÉ ÉGALITÉ 

Le ministre de l'intérieur au ministre de In guerre. 

5 prairial an 6, Morbihan. 

i< Ciloyeii collègue, je vous adresse, ci-joint, copie d'une nou- 
velle lettre que j'ai reçue du commissaire central du Morbihan; 
elle vous mettra de plus en plus à portée de juger quelle est la 
|iosition actuelle de ce département, sur lequel j'ai déjà appelé 
votre sollicitude par «ne précédente lettre et par la communication 
que je vous ai donnée de mon rapport au Directoire exécutif. J'a- 
joute à cette copie l'analyse des pièces que le commissaire central 
a joint à sa lettre. » 



■' La première annonce que les brigands se sont portés chez le 
percepteur des contribulions directes de la commune de Néotrefr 
(département du Finistère); n'ayant pu pénétrer dans sa maison. 
Ils ont incendié une de ses granges. Ils ont ensuite atteint le frère 
il 11 percepteur qui s'enfuyait avec la caisse, ils l'ont excédé de 
mauvais traitements et ont enlevé de ses mains la caisse dont il 
s'agit. Au bourg de Roudoualec (Morbihan), cinq brigands sont 
entrés dans une auberge, les armes à la main, et y ont enlevé les 
pistolets du postillon de Garhaix, qui venait de s'arrêter dans 
cette auberge. » 



u Dans la seconde on rend compte de deux assassinats commis 
dans le village de Kerigen, commune du Moustoir. On assure que 
le capitaine du Moustoir veut faire re|irendre les armes, qu'il va 
passer incessamment la revue, et que ceux qui ne s'y rcmlrontpas 
seront sévèrement punis. On ajoute que les armes ne sont pas en- 
core distribuées, mais qu'elles ne tarderont pas à l'être. » 



« Par la troisième on informe le commissaire central que Joseph 
le Giiilloux, dit Iniiiiflif/uc, vient d'être assassiné par une ving- 
taine de bri(;ands déguisés en soldats républicains, que ces bri- 



PIECES JUSTIFICATIVES. 



gands se proposent d'aller au Pont de Buis, département du Finis- 
tère, lieu où l'on fabrique la poudre, pour y enlever ce qu'ils trou- 
veront; que les armes ne leur manquent pas. Ce Guiltoiix, qui 
dans le principe était chouan, a rendu, dit-on, les plus grands ser- 
vices à la République, n 



■ 



II La quatrième pièce présente des détails sur l'assassinat de 
Guillottx^ par le nommé Poézévtira, qui a probablement dirigé 
l'exécution. Toujours parait-il certain, dit le correspondant du 
commissaire central, que nos campagnes sont organisées et armées, 
et malheureusement nous sommes dénués de forces, n'ayant dans 
ce moment que cent hommes en deux cantonnements dans le ci- 
devant district du Faouet. Il serait bien à désirer que le général 
Duthil fit revenir au Faouet les deux compagnies de la 8i° demie 
brigade qu'il en a retirée. « 



« La cinquième pièce donne au commissaire central des rensei- 
gnements sur les projets des chouans et du nommé Poézc'uara 
pour parvenir à faire destituer le juge de paix du Faouet, et forcer 
les fonctionnaires publics des cantons ruraux à quitter le Faouet 
et à aller résider dans leurs cantons respectifs pour pouvoir les at- 
taquer plus facilement et plus sûrement. » 



Il La sixième pièce présente de nouveaux détails sur la mort de 
Guilloux ; sur les services qu'il a rendu à la tête de colonne répu- 
blicaine depuis sa reddition. Les chouans, y est-il, dit ont dessein 
de tenter un voyage à Port-Louis pour s'efforcer de le prendre. Il 
s'est fait un versement de dix-huit cents fusils qui ont été distri- 
bués aux affiliés. Les nommés Duliscor'l, lionnvciiture Ciirrc et 
Gtiillintmc le Gurrn sont dénommés comme ayant une grande in- 
fluence dans ce parti. 

II Ou indique aussi Foriiier, Bouer, Tulinnii, Deririi, If Bori/ne 
et /(' il/t'r//, prêtres rebelles, comme les individus les plus dange- 
reux de ces cantons. On ajoute : Jfiiii-Jciai, Ttiron, /c Iluil et </(■ 
Barre parcourent les cantons de Ploiirdut, Inguiniel, Priziac 
et quelquefois oclui de Langonnet. Lorc'nl, ex-curé de Pri/.iac et 
/■'or/i/cr se joignent souvent à t^ux, ainsi que le nommé i/ii Coiii'- 
i/ir, procureur général judiciaire du dép.iilemciil du l'inislèie pen- 
danl le régime de li l'cii-i'ur. V,f dernici- n'^slde ordiuaircmoiil avec 
sa troupe daiis ic! déparlemcul. Il a levé deniièrcmiMil uni! impo- 
sition de 7,()()(( francs dans le lanlon de llanallec, il a pillé un mé- 
nage et inrendiénnliangard à iMoirès (Finisièic). Le (ial di- Kerlino, 



l'IECES JUSTIFICATIVES. 40" 

ci-devant procureur à Auray, a enlevé 4,000 francs des contribu- 
tions de Saint-Ternin (Finistère) dont il était percepteur. Il est de 
la bande de du Gouiidic. » 

19 floréal. 

Il Sepliùme pièce. Lettre datée de Guéniené annonçant que dix- 
nuit bomines vêtus en gardes nationaux et c.inoniers, commandés 
par un nommé Joseph^ ont forcé la maison du citoven Le pnpe, 
acquéreur de biens nationaux, demeurant au Coscrit; qu'ils l'ont 
extrêmement maltraité, ainsi que sa famille, lui ont fait souscrire 
une obligation de 12,000 francs, qu'ils ont pillé tout ce qu'ils 
pouvaient emporter et ont pris ensuite la route de Keroualan. On 
demande une garnison pour la commune de Guémené, les trou- 
pes qui sont cantonnées devant partir incessamment. » 



Il Huitième pièce. Dans le canton de Scaer (Finistère) onze bri- 
;;ands, vêtus en uniformes nationaux, à l'exception d'un en carma- 
gnole verte, se sont introduits chez le sieur Gilles, acquéreur de 
Liens nationaux. Celui-ci les a accueilli comme des défenseurs de 
la patrie, bientôt ils l'ont détrompé sur leur compte et il a cherché 
à s'évader, mais inutilement. 

11 Celui qui paraissait être le chef lui a dit qu'ils ne voulaient pas 
lui faire de mal, qu'il fallait seulement leur donner de l'argent ; 
sur sa réponse qu'il n'en avait pas, ils lui ont fait souscrire un bil- 
let au porteur de 3,000 francs et se sont retirés. Ces individus, ob- 
serve-t-on, parlent bien français, et l'on ne fait aucun doute que ce 
ne soient des émigrés. » 



« La neuvième et dernière pièce indique le nom de plusieurs 
chefs de chouans. L'un des plus redoutés, celui dont le vrai nom 
est Dvlpeiclw, s(! fait appeler tantôt Des Barre et tantôt Montaii- 
<ifl; son père est gendarme à Concarneau ou à Ouimper. Delpeichc, 
assure-t-on, n'est pas inutile au parti que son fils a embrassé. On 
assure que Claude I.orcv, connu sous le nom de V Invincible, est 
chef d'une compagnie; il a exercé sa troupe dans les landes de 
Quistinic. Puron chef d'une autre compagnie. 

Il Neuf autres chefs sont nommés. Ils se plaignent que les ordres 
ne se remplissent pas. Les pères des chouans s'opposent à ce que 
leurs enfants prennent les armes; mais les prêtres les y engagent 
fortement. On prétend que Jean-Jean a menacé de fusiller ceux 
qui ne se trouveraient pas aux manœuvres; que les chouans atten- 
dent un ordre donné pour tomber en masse sur les villes; qu'ils 
ont témoigné beaucoup de joie de ce que l'excellente Si" demi- 



408 PIFXKS JUSTIFICATIVES. 

brigade quitte ses cantonnements pour être remplacée par la 52", 
composée en grande partie de chouans que l'on a forcé de rentrer 
au service après la pacification, et d'individus dont on était mé- 
content dans leurs corps. 

(I On observe qu'il serait à désirer que les cantonnements fus- 
sent plus forts et plus multipliés, que l'on craint pour celui de 
Pluméliau qui n'est que de huit hommes, que deux cultivateurs 
habitants d'une commune près de Guémené, excellenis patriotes, 
viennent de rapporter les armes que le département leur avait 
confiées. Ils disent ne pouvoir plus en répondre. 

(I Tels sont, Citoyen collègue, les rensei;jnements qui me sont 
parvenus depuis ceux que je vous ai communiqués. Il m'a paru 
nécessaire de vous les transmettre pour vous fixer sur les mesures 
à prendre, je vous prie de m'en accuser réception. 

«J'ai communiqué au commissairecentral du Morbihan vos deux 
lettres des 2G et 27 floréal. 

« Salut et fraternité. 

(1 LeTOUUNTIIX. Il 



(I Je joins à cet envoi copie d'une dernière lettre que j'ai reçu le 
23 floréal, trois pièces qui y sont jointes, confirmant les détails que 
je vous ai donnés. » 

(Archives lie Kcrlcano.) 



30 mars 1706. 

Il La satisfaction, Monsieur, que le Roy a éprouvé de vos servi- 
ces distingués a porté Sa Majesté à vous élever au grade de maré- 
chal de ses camps et armées. J'ai l'honneur de vous donner avis 
que vous recevrez incessamment votre brevet de Son Altesse royale 
Monsieur frère du Uoi, lieutenant général du royaume, à qui Sa 
Majesté a remis immédiatement la tlireclion des provinces de 
l'ouest de la France. 

« J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très-humble et très- 
obéissant serviteur. 

« Le comte Jose|)h m; Ptisaïf. 

u M. Gcorijes Cddouiliil, tiKirrrliiil i/r cnup. » 

(Aiiliives lie Kcil.-i.iio.) 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 



N» 45 



• Lcllre du comte d'Artois au sujet d'ouvertures faites par Hoche. 
[Saisie le 26 ventôse.) 

EJînbîirgh, le 5 février 1"96. 

«Le marquis de la Féronnière m'a informé en détail, ^lonsieur, 
de différentes conversations que vous avez eues avec lui. Je profite 
de son retour pour vous témoijjner toute ma satisfaction du zèle 
et du dévouement qui vous animent pour le service du Roi. Je ne 
chercherai point à exciter vos sentiments ni à redoubler votre acti- 
vité, mais vous pouvez compter cjue je ne néglijjerai rien auprès 
du Roi pour obtenir une grâ^-e, qui prouve hautement comme Sa 
Majesté sait récompenser ceux qui peuvent le servir aussi utile- 
ment que vous. 

« Je n'ajouterai rien ici à ce que je demande au brave général 
Stofflet, ni à ce que M. de la Féronnière est chargé de lui dire 
ainsi qu'à vous; mais il est nécessaire que je vous fasse connaître 
mes intentions sur l'objet très-important et très-délicat qui con- 
cerne le général Hoche et les officiers ou soldats qui partagent les 
sentiments que ce général nous a fait connaître. 

a Le Roi a solennellement prouiis l'oubli de toutes les erreurs de 
l'instant où elles sont exprimées, mais sa boulé s'étend plus loin, 
et son intention est de donner des marques positives de sa bienveil- 
lance paternelle à ceux de ses sujets qui se trouveraient assez heu- 
reux pour rendre un service important et pour coopérer effective- 
ment au rétablissement de son trône. 

« En conséquence. Monsieur, je vous autorise spécialement, ainsi 
que le fidèle Stofflet, à promettre au nom du Roi au général Hoche 
et à tous ceux qui abandonneraient les drapeaux de l'erreur piur 
suivre ceux de la justice, non seuleiuent qu'ils conserveraient les 
grades et appointeinent dont ils jouissent, mais que Sa SLijesté se 
réserverait encore le plaisir de leur témoigner sou aftection par des 
grâces proportionnées à la nature des services qu'ils pourraient 
rendre. 

Il La preuve de confiance que je vous donne en ce moment vous 
prouve suffisamment mon estime; vous la jusiilierez parle zèle 
avec lequel vous remplirez mes intentions, et je compte trop sur la 
constance et le dévouement des intrépides royalistes, pour ne pas 
Ctre certain de me trouver bietilot à leur léte et d'y ratifier les 
engagements que vous aurez dû prendre avec tous les Français 



410 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

qui se hâteront de suivre l'exemple Je fidélité et de courage que 
les années royales leur dounent depuis trois ans. 

Il Ne doutez jamais, Jlonsieur, de tous mes sentiments d'estime 
et d'affection. 

(1 Siijné : Chaules-Philippe. •• 

(Au baj de la |)reniière page de la leiire dont copie est ci-dessus, il y a cciii eu 
marge : M. l'abbé Bemier.) 

(Archives de Kerléanu.) 



N» 46 

Lt'ttre de Hoclic à Mercier. 

5 juin 1796. — 17» prairial. 

H J'ai fait une absence de Vannes, et votre lettre du 31 mai 
(vieux style) me fut remise hier : je reçois à l'instant votre 
seconde. 

Il J'eusse été fort embarrassé de vous faire passer réponse à votre 
première, car la personne qui en était charjjée la remit, dit-on, à 
Duverrier, planton, et disparut. 

Il Suivent mes intentions : 

Il La llépubliijuc française est établie sur des fondements iné- 
branlables. La vertu et la probité sont réellement à l'ordre du 
jour, et les personnes en qui le jjouvernemenl a confiance ont pour 
base le vrai honneur, et désirent plus qu'on ne le croit de 
voir enfin tarir la source des maux <|ui désolent ces contrées. 

Il La loi contre les émigrés de fiU est connue, elle est im- 
muable. 

Il Oue ceux non émigrés et qui si- disent chefs, à l'exemple de 
Scépeaux, deirAutichamp et do liernis, soient les premiers à dépo- 
ser les armes et leurs munitions, à me déclarer avec franchise cl 
vérité les lieux qui recèlent les poudres et armes, quelles qu'en 
soient la nature et les quantités ; que les déserteurs profitent de 
l'amnistie qui leur est si (jéiiérousement offerte et qu'ils apporteni 
avec eux leurs fusils non chai'ifés, la crosse en l'air, sur l'épaule 
fjaucjie, le chien tombant sur le bassinet, la feuille dosa ballerii! 
ouverte, et <|ue lii? la main droite, le l)ras tendu, ils tiennent leurs 
cartouches, soil dans un mouchoir, soit dans une (jibernc. 

Il Que les .ijiriculteurs de tout .Ijjc en fassent aulanl. rrauquillilé 
parfaite, fixation dans leurs foyers, protection dans leurs travaux 
«t pour leurs persf)niies leur seront accordées. 

u Oue les individus des deux sexes ù (jui le (jouviTut'iiii'iii de la 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. .411 

épublique ne convient point, me demandent directement des pas- 
ijports pour l'étranfjer; je les leur accorderai de suite. J'observe 
ju'il faut, pour prouver d'une manière autlienlique la sincérité 
!u retour dans le sein de la République, que ce que je demanda 
opère spontanément. Je jjarantis de n^on honneur et de ma vie 
j effet de toutes mes promesses. 

» Vous ignorez sans doule que je suis saisi de la correspondance 
..lu mineuse que vous envoyiez à Londres, à Edimbourg et à Vé- 
01 H' par Lagarde. Vous ne savez sûrement pas que j'ai en mon 
oiuoir deux lettres écrites à Piiisaye le 18 mai fvieux style), 
Mlle par Georges, l'autre par Allègre. 

. Vaugiraud pour racheter ses jouis m'a informé de tout, et s'il 
M'ùt pas eu la lâcheté de vouloir fuir, il serait encore vivant, et 
'eiis-.e rempli l'obligation sacrée qu'avait contractée envers lui le 
(■■inral Jlermet, en facilitant son évacuation du sein de la Répu- 

ilique. 

Il Vous ave/ raison de dire que depuis trop longtemps le sang 
rancais coule et qu'il est sur le point de couler plus abondam- 
inent. La très-grande quantité de troupes qui, sous peu, sera à ma 
lispnsition fera un horrible carnage des hommes illégalement 
II III -^ et si cruellement trompés par ceux qui s'en disent les pères 
i 1' ^ protecteurs. 

Il ne tient donc qu'à vous d'apporter un prompt remède à ce 
orreat de calamités. 

u II est inutile que vous rappeliez les délégués que vous dites 
avilir près des puissances étrangères, leur concours ne sei'ait effec- 
ti\iiiicnt que très-nuisible et n'entraînerait que des longueurs pré- 
|ii(liciables à vous et aux vôtres. 

Si les sentiments que vous me manifestez dans votre lettre du 
21 mai (vieux style) sont aussi sincères et aussi philantropiques 
qu'ils y sont dépeints, déjà je crois voir dans mes arsenaux et ma- 
gasins vos armes, vos munitions de guerre et de bouche, déjà les 
déserteurs repentants sont disséminés dans nos rangs, déjà enfin 
tous les agriculteurs sont rendus à leurs travaux champêtres, et je 
n'aurai plus qu'à attirer rpielques poignées de scélérats immoraux 
sans feu et sans lieu, et celte conduite vous aura immortalisés. 

» Je n'ai fait nulle question à la personne ipi m'a remis votre 
lettre. 

« Siijnc : IIocHE. 

« Pour copie t-oiifonne : 

« Sii/iic : Ql'ANTIN. I) 

(Ardiivcs lie Kcrli-ailo.) 



PIECES JUSTIFICATIVES. 



N» 47 

ARMÉE DES COTES DE l'oCÉAN (25, 38 11. 46). 

ORDRE GÉNÉRAL DU 2 PRAIRIAL 

Res, non vcrba. 

Au quartier général de An(]ers, le 2 prairial quatrième année 
républicaine . 



u Le général en chef désire trouver quarante officiers qui puis- 
sent être employés à une mission parlicnlière : il faut une bra. 
voure à toute épreuve et une bonne santé; les citoyens qui se pré- 
senteront doivent compter sur un avancement et une fortune 
rapides. 

(I On s'adressera au {général en chef lui-même. 

« Le général en chef, 

« Signé : Hoche. » 

Pour copie conforme : 

« Le général de division chef de rétat-major de l'armée, 

« T. Héoouville. 

(1 Les officiers qui voudront se présenter répondront par la voye 
de la correspondance militaire, en mettant sur leur lettre : 

(( Service militaire très-pressé, n 

>. T. II. ., 

(Arcliivcs lie Kerlcano.) 



N° 48 

AiiMÉr. DES COTES DE l'océan (2(i, ÎÎS \\. 47). 
ORDRK GÉNÉRAL DU 21 MESSIDOR AN IV 

Rcs, non verb.i. 
An quartier général (/(■ Hennés, le27i messidor, i' année républicaine. 

i:tjuiii.-i n!»r>. 

« Le ([énéral en chef indépendaniiiient des quarante officier» 
qu'il a demandés par l'ordre du '•) praiiia! pour être employés à 



PIECES JUSTIFICATIVES. 4l3 

une mission particulière, désire en trouver encore cent vimjt-cinq 
autres pour une autre mission. 

Il Je leur rappelle qu'il faut une bravoure à toute épreuve et 
une bonne sanlé, 

I. Les citoyens qui se présenteront doivent compter sur un avan- 
cement et une fortune rapides. 

On s'adressera au général en chef à Rennes. 

.. Les officiers qui voudront se présenter répondront par la voye 
(Je la correspondance militaire, en mettant sur leurs lettres : 
« Service mililaire Irès-pressé. » 

" Le ministre de la justice rappelle aux généraux et présidents 
des conseils militaires l'article 10 de la première section du titre 5 
de la loi du 25 brumaire an III, relative aux faits d'émigration, et 
leur observe : 

Il l" Qu'en aucun cas les conseils de guerre ne peuvent juger les 
éii]i;;rés; 

Il Oue dans le cas où les conseils militaires sont compétens, ils 
doivent condamner un émigré, mais s'ils ne prouvent pas le fait 
d'émigration constant, ils doivent le renvoyer devant le tribunal 
<lu département dans lequel étaii son dernier domicile. 

« Le général en chef recommande l'exécution de ces dispositions 
à Ions les conseils militaires bivouaques dans l'arrondissement de 
rarmée. 

« Le général de division, chef de l'étai-major de l'armée, 

Il T. IIédolville. !) 

{Arcliives de Kericano.) 

Exemples de correspondunce en (angtige secret. 

« Le H janvier 1""J7. 

(I Failes-moi le plaisir, mon iher chevalier (a), d'envoyer la 
lettre ci-incluse ù Maumusson (6); donnez-moi de vos nouvelles par 
M. Soufflant; assure/ toute votre respeelable famille de mon 
attachement pour elle et ne doutez jamais de celui que je vous ai 
voué pour la vie. 

Il Pall B. » 

Autre du d février (c'est janvier) 17!)". 

u Comme ji; le mande à notre ami, Monchec, 6 D tr, je désire 
fort de causer avec vous si vos affaires le pcrmetlent, venez à Aleii- 
çon dans les premiers jours de février, allez chez madame Lecoin- 
Ire, faubourg Sainl-Rlaise, cette lettre vous servira pour être 



( 



414 PIECES JUSTIFICATIVES. 

reconnu, et elle vous dira le lieu où nous pourrons nous retrouver. 
Croyez que ce sera avec bien du plaisir que je vous renouvellerai 
les sentiments de Teslime et de l'ainilic que je vous al voué pour 
la vie. 

a I'aul. I) 

filtre. — Evreux, ce 9 janvier 1797, l'adresse à M. Souffrant. 

« Votre lettre du 19 octobre, 3Ionsieur, ne m'est parvenue que 
hier, les voyagfes continuels que j'ai faits, ont été la cause de ce 
retard, sans cela je vous aurais répondu plutôt et j'aurais peut-être 
eu le plaisir de recevoir d'autres lettres de vous, les marques d'a- 
mitié de mes vertueu.x compati iotes, sont des biens précieux pour 
moi. 

(( Je continue un commerce pour la bonne femme, moins appa- 
rent que celui de l'année dernière mais dont je crois les profils 
plus certains. Le nombre de mes correspondants s'est accru ainsi 
que les fonds de notre maison; le premier associé chef de la mai- 
son désire qu'on oublie les spéculations liazardeuses, pour ne s'oc- 
cuper que d'afi'aires dont le bénélice soit indubitable; je serais en- 
chanté de pouvoir en causer avec nos amis, mais il m'est impossible 
de faire le voyage en ce moment, si (c) comme de L peut venir à 
Alençon dans les premiers jours de février, il trouvera mon 
adresse chez Mde Le Cointre, f. b. Saint-lîlaise, et la maison four- 
nira aux dépenses de la loute ((/). Je serais bien aise que dans ce 
cas il priât madame de Turp de m'écrire et qu'il se chargeât de la 
lettre. 

« Mon existence en ce pays étant et devant être un mystère jus- 
ques à la réussite de nos opérations, je vous prie de n'en parler et 
de croire à la considération et au sincère attachement avec lequel 
j'ai l'honneur d'être 

(1 Voire très-humble serviteur. 

11 S'Kjiif : I'aul. Il 

Noies sur les trois lellres. 

{a) Li-ilil clicviiliir csi un anoJcii lioinme tl'aHaircs ilc l'aiil /iuuiiioiif, cmigri' ci- 
dcvaui clicf lie cliouaiis cl passé la Aii(;li'icTre apn'-s la nililiiioii îles ariiii-s, sur |>ai- 
sc-port (If IIoclic : ce l'aul Itcauniout csl risiû en France, c'esi l'auicur tics iroii 
letlrcs. 

{!,) Manmiisson, village liaiis la I.iiirc-Infcncure oiC lial>ilc M. Suutriaiil, aiicieu 
ciir.?. 

(c) Co'iir fte Lion, ci-dcvnm chef île division parmi les elinnans. espace de facluiiim 
aux (î^lî*'** *''-'* nobles iMiii|;res. homme ii inlluencc du colc de Comte. 

{,!) Madame de Tmplii, liuhile le cliAlenii d'Anorie près Comte : elle a joué un rolc 
lors de la soumission des chouans; c'esl une fiininr ijui a plus ciivie d'avoir l'air 
d'avoir de riiiilueiice, iprellc n'a de l'espril, i|iioi.|u',in loi eu donne assez, facilemrill 
beaucoup. 

J'i(]i)ore à ipii la seconde Icilre est adressée. 

Il Siijné : J. (»iiiOT-l.)liili'AlN. » 
(Archives de Kcriciino.) 



PIECES JUSTIFICATIVES. 



K° 50 



- F.dinbiirgli, ce 18 juin 1706. 

« J'ai reçu votre lettre, IMessieurs, et j'en ai pesé bien attentive- 
ment foutes les observations; croyez que mon cœur partage tous vos 
désirs, et qu'il n'y a pas une seule de mes pensées qui ne tende à 
les concilier avec les obsliclcs que vous ne pouvez pas connaître et 
ijni s'opposent encore à leur exécution. J'espère que la Providence 
m aidera à les surmonter, et que le jour à jamais fortuné arrivera 
enfin, où je pourrai vous convaincre moi-même que la nécessité 
la plus absolue a pu seule suspendre jusqu'à présent mon arrivée 
|i.uiai vous. 

u Xe doutez jamais, Jlessieurs, de tous mes sentiments d'estime 
et iraffection. 

« Sitjnc : Chaulf.s-Philippf.. » 

(Archives de Kerlcano.) 

il/il/, tas membres du Conseil de l'armée de Vannes. 



N°51 

Jugemcnl de Gudhmot Sans Ponce. 

Guillemot (André-^Iarie-Ponce) fut mis en jugement à Vannes 
et fut jugé par le conseil de guerre de la treizième division mili- 
taire qui était présidé par le chef do la 52' demi-l)ri{;ade l'ery et 
avait pour membres : iJebegues, chef de bataillon an même corps; 
André, capitaine, faisant fonction de rapporteur, de la Sîl' demi- 
brigade; Dclair, cnpil.iino au I" bataillon do la V-V légère; Victor, 
capitaine; Vnillemel, lieulenanl; Gérard, sous-lioulenani; Grode- 
mangc, sergent à )a S!l' demi-brigade; Durzy, capitaine à la 58', 
était commissaire du Gouvernement. 

11 avait comme coaccusés madame Marie-Thérùse-Désirée d'Es- 
sonvillc, veuve Bonfils de Saint-I.oup; sa fille, mademoiselle Éli- 
sabeth-Jeanne-Mario lionfils do Saint-], oup, cl Joan-I'rançois Le 
Gucniiec. 

Dans la séance du 2S brumaire au VII il fut condamné à mort, 
madame liontils de Saint-Loup à la déportation, et les deux autres 
furent acquittés. 



416 PIECES JUSTIFICATIVES. 

Leur pourvoi en révision fut rejeté par le conseil de révision 
séant à Rennes le 12 frimaire. 

Ce conseil était composé ainsi qu'il suit : 

Schilt, général de brigade, président; Desbordes, chef de brigade 
du 8" d'artillerie à pied; Thébault-Durosa, chef de bataillon de la 
brigade étrangère; Garbilla, capitaine au S" d'artillerie à pied; 
et André Le Blanc, capitaine au même corps. Les deux premiers 
étaient nommés par le général Michaud, commandant la 13* divi- 
sion, qui avait aussi nommé les membres du conseil de guerre: les 
autres par le général de brigade Roulland, commandant la subdi- 
vision d'Ille-et-Vilaine. 

Le commissaire du Gouvernement près le Conseil de révision 
était le commissaire des guerres Joinviile, et le greffier était le 
quartier-maître trésorier Robigo. 

[Ex Irait du jiiijcment.) 
(L'orioiual aux archives de Kerlèano.) 



N» 52 
LIBERTÉ — ÉGALITÉ 

3° DIVISION. — BUREAU. 2" INSTRUCTION. 

Le intniitre c/e la police (/cnérdie c/e la Republique à l'adininislraiwn 
centrale du département du Morbihan. 

> Paris, le .i pluviôse an VII de la lU'publii[ue une et iiuli\iiible. 

« Vos prédécesseurs, les administrateurs du Morbihan, Citoyens, 
ont, par leur arrêté du 21 fructidor an IV, ordonné que Jean-.laii, 
ci-(lev;inl chef de rhouans, de la coiiimiMie de lîaud, serait mis en 
arrestation pour êlie déporié, parce qu'ils l'ont considéré comme 
émigré, trouvé dans les départcmenis ci-devant insurgés : 

Il Ce particulier ne prouve pas en effet, au moins légalement, sa 
résidence sur le territoire de la République, depuis le temps de 
droit, et il a été porté sur la liste des émigrés et n'a pas réclaUié en 
tenq^s ulile. 

" Mais la sagesse du gouvernemenl peul(|uel<|ueloissereI.'ichcrde 
la rigueur de la loi en faveur d'un parliculier, quand il peut en 
résuller un avantage réel. 

Il C'est pour obtenir ce but que j'invile chacun des membres <|ui 
composent voire adminisiraiion i\ employer le zùlc el la prudence 
dont il est capable, pour parvenir A connaiire les vrais senlimenls 



PIECES JUSTIFICATIVES. 417 

de ce parliculier, si sa soumission aux lois de la République est 
sincère, et s'il serait disposé à lui donner des preuves de son dé- 
vouement, en la servant contre la chouannerie et en découvrant 
fous ses chefs et leurs moyens. 

" On peut lui laisser entrevoir que le prix de sa bonne conduite 
sera d'être relevé de la déchéance qu'il a encourue. 

u Vous me (ransmetterez le plus tôt qu'il vous sera possible le 
résultat des sages mesures que vous aurez prises. 

(i Salut et fraternité. 

(I Dlval. 

i( A l'adminisIraHon centrale du dcpartement du Morbihan, à 
Vannes. » 

(Archives de Kerléano.) 



N" 52 bîs 
An ministre de la police de la République '. 

« 13 pluviôse an VII rcp. (I»r [février 1799.) 

« Citoyen ministre, 

« Par votre lettre du 4 de ce mois vous nous témoignez le désir 
de connaître les vrais sentiments du nommé Jean Jan, chef de 
chouans et de nous assurer si sa soumission aux lois de la Répu- 
blique est sincère. 

Il Notre réponse sera courte et claire, Jean Jan n'est plus, il est 
mort les armes à la main comme un traître et un parjure. 

Il Lors de la pacification des chouans, Jean Jan fut, en conformité 
des pouvoirs accordés par le Directoire au général llocho relative- 
ment aux émigrés, conduit à la citadelle de Port-Malo avec 
les nommés Peuron dit Pivert et le marquis de Lescouet. Un offi- 
cier de (;endarmerie <lc confiance commis par nous les déposa 
à Port-Malo, mais quelque temps après, le 10 fructidor, ces 
trois individus funmt mis on liberté, et nous n'avons jamais pu en 
savoir la raison, quoique dans le temps nous en portâmes nos 
plaintesù notre |)rétlécesseur, ainsi qu'aux administrations centrales 
et municipales de l'Ille-et-Vilaine et Port-Malo. 

Il Jean Jan ne s'évada de prison que pour reprendre son métier 
de brigand, et il a fini comini' il méritait de finir, étant tombé le 

' En inarRf on lll : .lian Juri, rlief ilc rli .uniis iii.iri les armes à la main. — 501 ei- 



418 PIECES JUSTIFICATIVES. 

5 messidor an 6 (24 juin 1798) sous les coups des républicains, lors 
d'une battue ordonnée par le général divisionnaire Michaud. 

I' Puissent subir le même sort tous ceux qui comme Jean Jan ser- 
vent activenieni les rois et l'anarchie! » 

(Arcliives de Kerlcano.) 



N» 53 

Instruction (lonnce par RIonsieiir nu ijcncral Georges. 

Le général Georges se rendra à son poste, le plus tôt possible, 
pour prouver à tous ses braves compagnons d'armes la satisfaction 
que nous éprouvons de leurs bons et loyaux services, et le désir 
constant que nous avons de pouvoir nous aller placer à leur tête, 
pour seconder leurs nobles efforts, dès que le moment sera propice. 
Ils reconnaîtront sans doute à cette résolution que le Roy est plus 
(jue jamais décidé à poursuivre la justice de sa cause, qui n'en fera 
jamais qu'une avec le rétablissement de la religion et le bonheur 
de son peuple. Nous nous plaisons à croire que, pénétrés comme 
nous de ces vérités, les fidèles sujets de Sa Slajcsli' se tiendront dé- 
sormais en garde contre de fausses insinuations, qui tendent sans 
cosse à décourager leur zèle et le bon esprit qu'il est si nécessaire 
d'entretenir et de propager pour parvenir à l'heureux but, qui 
doit léunir des frères, qu'une horde de factieux n'a mis en oppo- 
sition que pour assouvir leur barbare cupidité. 

Le sieur Georges annoncera à tous les fulèles sujets du Roy 
qu'alin de pouvoir remplir ces importants objets. Sa Majesté, en 
acceptant la démission du sieur comte de l'uisnye, a fait choix 
pour le remplacer ilaiis le commandement dont il était pourvu, du 
sieur courte de 15élia{;ue, connu par le zèle, la fermeté et les ta- 
lens qu'il a constamment déployés pour le service du Roy, tant eu 
Amérique qu'en Lurope, et particulièrement dans la province de 
Bretagne, dont le commandement en chef lui avait été confié dès 
171(1 par Louis XVI, notre auj;uste frère. 

Dans le «'as où les affaires relatives aux intérêts des (idèlos 
sujets du Koy, et <le la cause comiiuine, oMigcraienl le général 
Georges à faire <|uelque séjour A Londres, il pourra |)ro(lter des 
sieurs Uobineau de Saiiit-Uégent et Gosier, qui l'ont accompagné 
pour faire connaitrc aux différents chefs royalistes les intentions 
exprimées dans la présente iustriu'tion. 

Donné ù lùlinburgh le It de mai 17'JS. 

CiiAiii.r.s-Piiii.ippr, 

(Aicliivc. itc Kerlinim.) 



I 



PIECES JUSTIFICATIVES. 



N° 54 



Charles-Philippe de France, Fils de France, Monsieur, frère du 
Roy, lieutenant général du royaume; 

Voulant récompenser le courageux dévouement des officiers dont 
le général Georges nous a fait connaître les importants services et 
cette constante assiduité à leur poste dont nous sentons tout le 
prix. Nous avons nommé au grade de colonel d'infanterie les 
sieurs : Robinault de Saint-Regant, Pierre Guillemot, de Sol de 
Grissol, André Guillemot, à prendre rang du 15 juin 1795, comme 
aussi les sieurs de Bar et Duplessis Gréiiédan, à prendre rang en 
ladite qualité de colonel d'infanterie, le premier du 10 décembre 
179G, et le second du 12 janvier 1797. 

Nommons aussi au grade de lieutenant-colonel d'infanterie les 
sieurs Robb, de Botherel, le Thies et Rohu, à prendre rang du 
ISjuiu 1795. 

Autorisons le sieur Georges à transmettre à ces officiers ce que 
nous venons de faire à leur égard, en attendant que leurs commis- 
sions puissent être expédiées en vertu des ordres que nous envoyons 
à cet effet au sieur le chevalier de la Pelouze, chargé à Londres 
de l'expédition des grâces et brevets. 

Donné à Edinburgh le 9 de mai 1798. 

Chables-Phiuppe. 

(Archives de Kerléauo.) 

A'olo. — Tous ces brevels sont partis de Londres le 6 juin 1798 pour Edimbourg 
a6D d'être mis à U signalure de Monsieur. 
A Londres, le H juin 1798. 

Le chevalier df. la Peloize. 



N» 55 

A Millau, ce 15 juillet 1798. 

J'ai reçu. Messieurs, votre lettre et le mémoire qui y était joint, 
ainsi que la lettre et le mémoire que SI. de Reauvais m'a particu- 
lièrement adressés ; je suis extrêmement louché du zèle qui vous 
les a dictés et dont vous m'avez déjà donné tant de preuves. J'es- 
père bien ([u'il ne restera pas longtemp-. sans elfel, mais avant de 
recourir aux armes, il faut avoir du grandes probabilités de succès, 
et je ne veux pas que la vie de mes braves et fidèles sujets soit 

S7. 



4-20 PIECES JUSTIFICATIVES. 

exposée, sans qu'il en puisse résulter d'avantages pour le salut de 
notre patrie. Mon intention est donc, en attendant les ordres que 
mon frère vous transmettra de ma part, que vous entreteniez le 
bon esprit parmi mon peuple et que vous l'engagiez à ne rien en- 
treprendre avant que le moment en soit venu. Parlez-lui surtout 
de mon amour, de mon désir de le délivrer de la tyrannie qu'il 
éprouve ou d'y périr, de mes travaux constants pour parvenir à 
cette fin, et soyés persuadés en particulier, Messieurs, de tous mes 
sentiments pour vous. 

Signé : Louis. 

MM. Georges, le chevalier de Robinank de Sitinl-Véjanl et de 
Beauvais. 

(Archives de Kerltauo,) 



N» 56 

Nomination d'un chef de canton. 

Kous faisons et nommons sous l'autorisation du général Geor- 
ges, IMatliurin Evano, surnommé Bernard, adjudant du canton de 
Jlellerand qui comprend dans son arrondissement, 

Sçavoir : 

Mellerand, Guerne, Dienzy, Quislinic, IMalguenac, pour les 
parcourir, survoilier cl organiser. Ordonnons à tous les sujets roya- 
listes de lui obéir fulellemenf, et prions ces messieurs prêtres et 
ceux qui sont à prier, de le seconder et éclairer, pour qu'il puisse 
bien remplir sa mission que nous lui confions. 
Donné ce 3 octobre 1798. 

Signe' : .Iii.likn, 

surnommé Ai'gustin. 

7'. S. — 11 fera préparer les armes de suite, mais avec les plus 
grandes précautions; il me fera connnitrc les gens les plus décidés 
et de meilleure conduilc, pour que je puisse faire un choix, et 
prendra ou fera ]irendrc par le plus brave et le plus discrcl l'état 
des armes existaiiles. 

Certifiée conforme. 

Li genir((l di\>isionn<iirc : MiciiAi i>. 

(Archive» .le K.ih ano.) 



PIECES JUSTIFICATIVES. 



N»57 



Brevet de colonel chef de division dans l'armée catholique et royale 
de la province de Bretagne et Bas-Maine pour (e sieur Pierre 
Guillemot. 

DE PAR LE ROI 

Charles-Philippe de France, Fils de France, frère du Roi, lieu- 
tenant général du royaume au nom de Louis XVIII, par la grâce 
. de Dieu roi de France et de Navarre, et en vertu des pouvoirs gé- 
néraux spéciaux que nous avons reçus de Sa Majesté 

Connaissant les talents, expérience, vigilance et bonne conduite 
à la guerre du sieur Pierre Guillemot, et voulant récompenser son 
courageux dévouement à la cause de la Religion et à celle de la 
Monarchie, nous l'avons commis et établi, commettons et établis- 
sons colonel chef de division dans l'armée catholique et royale de 
la province de Bretagne et Bas-Maine pour prendre rang en ladite 
qualité du quinze juin mil sept cent quatre-vingt-quinze parmi les 
autres colonels chefs de division de ladite armée : Et en jouir aux 
mêmes titres, honneurs, droits, prérogatives et appointements, 
dont jouissent lesdits colonels chefs de division : Voulons qu'il soit 
reçu et reconnu en ladite qualité et qu'à lui soit obéi, en tout ce 
qui concerne le service du Roi en vertu de ce présent brevet que 
nous lui avons fait expédier, signé de notre main et fait contresi- 
gner par le sieur chevalier de la Pelouze, colonel d'infanterie, que 
nous avons commis à cet effet 

Fait à Edimbourg le onze juin de l'an de grâce mil sept cent 
quatre-vingt-dix-huit. 

Cachets 

Chaules-Philippe. 

Par Monsieur : 

Le chevalier de la Pelooze. 

(Archives de RcrUano.) 



riÈCES JUSTIFICATIVES. 



N» 58 



Le duc de Bourbon à Georges Cadondal. 

.. Londres, le 29 novembre 1799. 



1 



« L'intérêt particulier, Monsieur, que je prends à M. de Goyon 
qui sert avec vous me fait réclamer vos bontés pour lui : et vous 
m'obligeriez en saisissant les occasions de l'employer utilement. 
Je ne doute pas qu'il réponde à la confiance que vous aurez en 
lui. M. de Goyon a été blessé à Quibcron. Toujours en activité 
depuis pour la cause de la Religion et de son Roi, il n'a pas cessé 
de partager les nobles sentiments qui vous animent et ceux des 
braves gens qui vous entourent. J'aime ù croire qu'il vous suivra 
toujours dans les sentiers de Tbonneur. Je vous le recommande, 
Monsieur, et vous prie de faire ce qui dépendra de vous pour le 
mettre à même de montrer son zèle et sa bonne volonté. C'est 
avec un plaisir bien vrai que je profite aussi de cette circonstance 
pour vous renouveler tous les sentiments d'estime et d'amitié que 
j'aurai toujours pour vous. 

« L. H. S. DF. Bourbon. 

(i Le général George, eu France. 

« Adresse : Madame la comtesse de Goyon Beaucorps, à Jersey.» 

(Archives île Kerleano.) 



N» 59 

Pièces saisies sur un coiirriir «o/ji/iic' Coclt('t, dil Suint-Grorycs 
de Noinlaiiibaiii , dit Bonne-nouvelle '. 

INTEnnOGATOIRE DU NOMMK COCHET 

Le 7 m.s»i,lor on VU. 

« N" 3. 

"I Je reçois <in un mémo [yaquct vos doux lotircs, dont un du 8 
contient celles que vous adressez i\ (Georges. Je dois avant tout 

'Cru piireii mnl eilrollci «riinc copie du regisrre ii» I de rurnii'e de l'Ûiiesl, ccr- 
lifiiie coiifonne pur le (jénifral Micliaud, i]ni coninuindiiil nlcir» la 1.1" diviiinn. 

Le 19 juin 1199. 



PIECES JUSTIFICATIVES. 423 

VOUS exprimer la vive satisfaction que j'éprouve en vous retrouvant. 
Elle est vivement sentie, je vous assure, car je craignais comme le 
fou que vous ne fussiez en Normandie. Vous devez vous souvenir 
d'une conversation particulière dans laquelle un beau matin en 
plein air vous me fîtes un petit récit de vos travaux dans ce pays- 
là ; il nie fut suffisant pour distinguer et vos nobles sentiments et 
votre capacité. Dès lors en cherchant à pénétrer dans l'avenir, je 
sentis que j'avais fait la découverte heureuse d'un jeune homme 
tel que je les aime, et dans le moment présent, je me félicite de 
vous avoir moi-même donné l'occasion de me laisser appercevoir 
tout ce que vous valez. Revenons à votre lettre. En premier lieu 
je vois qu'ignorant que je me fusse chargé de la direction de votre 
pays, vous désireriez que Georges soit instruit de sa situation. 
C'est une chose que j'ai faite de vive voix, et dont le rapport bien 
détaillé est parvenu aux pieds de Son Altesse Royale. 

<i Voilà donc l'objet de votre première rempli. 

u Le corps d'armée que nous pourrons lever dans ce pays sera 
étroitement uni avec celui de Georges. Il existe entre les deux 
chefs un système inextinguible d'assistance mutuelle, et les offi- 
ciers peuvent compter sur ceux du Jlorbihan jusqu'à la mort. 
Voilà leur expression, faisons le même serment. J'ai le projet 
de m'unir aussi étroitement avec le chef qui commande en Nor- 
mandie, et JI. de Scepeau qui est à notre aile droite ; celui-ci a 
déjà battu les ennemis en différentes rencontres. Voilà pour l'en- 
semble général, passons à celui des détails. 11 ne peut consister 
que dans l'union indissoluble des officiers. Tous hommes prépon- 
dérants forment avec moi une société d'amis qui réunissent leurs 
efforts pour faire une levée, comme si c'était une quantité de né- 
gociants qui auraient réuni leurs moyens en tout genre, en une 
seule branche de commerce pour étendre leurs vues et leurs pro- 
fits. 

« Tous ces canaux productifs une fois réunis conduiront à une 
vaste mer de richesses. Pour revenir à nous, ce ne sera donc point 
une affiliation de chefs et subordonnés. Tout n'est que provisoi- 
rement. Moi-même, malgré l'aveu flatteur de Son Allesse Royale, 
je ne me regarde que comme un homme placé au hasard à la tête 
des affaires; mais par le fait je ne serai rien, je ne veux être que 
lorsque l'armée une fois réunie aura versé tous ses suffrages sur 
ma tête. Heureux, mille fois trop heureux, si mes veilles, mes pei- 
nes et mes travaux trop pressés pour être efficaces, peuvent être 
utiles au Roi, et fournir à un autre des moyens d'amélioration ! 
Je rentrerais avec plaisir dans la classe dont je sors. Mais puisque 
nous pouvons espérer qu'une fois en armée, noire prince se 
trouvera à notre tête, nous devons être tranquilles et aller noire 
train. Ce sera à lui à tout ratifier ou à faire les changemenls qu'il 



424 PIECES JUSTIFICATIVES. 

lui plaira. Levons des lioinmes, faisons des soldats au Roi, nous 
ne pouvons qu'être louùs, et voilà l'essentiel. Je ne combats les 
principes de personne; je fais seulement un appel à tous les mé- 
contents du régime actuel, et ce sentiment doit leur suffire pour 
les engager à se réunir aveuglément à ceux qui entreprennent de 
porter le dernier coup à ce gouvernement atroce. 
g^ H Je réponds maintenant aux différents articles essentiels de 
votre seconde lettre pour tout ce qui regarde la division de 
Fougères. Je sens peut-être de l'inconvénient en raison d'une 
infinité d'intrigants ambitieux qui la regardent comme un apa- 
nage et auxquels la concurrence engagerait de faire et par con- 
séquent de nuire : pour le moment ils n'y font rien, et y voir tra- 
vailler leur en donnerait sûrement l'envie. Je sens, dis-je, qu'à 
cette considération seulement il v aurait peut-être de l'inconvé- 
nient à vous en déclarer le chef d'une manière évidente, ou donc, 
que la chose existe entre nous, et agissez en conséquence, mettez 
en usage le plus que vous pourrez les moyens conciliatoires; mais 
aussi usez de vigueur, quand la chose sera absolument nécessaire. 
Servez-vous de mon nom tant que vous le jugerez à propos. Je me 
mets au-dessus des méchants, et la pureté de mes intentions me 
servira d'égide contre leurs dards. Placez dans différents cantons 
des officiers bien choisis qui nous seront tous dévoués, et qu'ils se 
mettent dans la plus grande activité préparatoire, et vous assurez- 
vous de pouvoir au premier signal ne l'aire qu'un seul torrent de 
tous ces petits ruisseaux. Que les officiers les plus énergiques et les 
plus connus parcourent le pays et ])érorent les jeunes gens, que 
pour ainsi dire un coup de sifflet devra réunir. Ayez un commis- 
saire ecclésiastique, si possible est, fiiles faire des caches qui puis- 
sent .servir de magasins et d'asiles. Faites rassembler tout le plomb 
et la poudre dans l'une d'elles, où quelques braves ne s'occuperont 
qu'à faire des cartouches. Prêchez le désinterressement, et que 
chaque homme aisé se procure son arme et son équipement de 
guerre. Assurez la correspondance qui pour le général n'aura lieu 
que de vous à moi, par la route que vous indiquez. Knlin donnez 
un libre essor à votre imagination cl mettez tout sur le pied de 
guerre. A.ssnrez Ions les officiers d(! mon estime, de mon atlaclioment; 
mais faites bien connaître que je ne veux point m'abaisser à faire 
ma cour à personne pour solliciter des services que chacun doit à 
la cause sacn^e que nous servons, sûr d'être secondé par un assez 
grand nombre. Je suis également sûr de pouvoir punir un jour... 
et je jitg'erai les individus d'après les services (ju'ils auront pu ren- 
dre et qu'ils n'auront |)as rendus, amis ou ennemis. 

" Point de rentrée!... L'insurrcclion est sure et lrès-|)rochaine, 
ainsi plus de ménag'cmcnts. iNous n'aurons jias longtemps à gémir 
sans nous défendre. Oti'on enchaîne autant que possible i)ar 1.» 



PIECES JUSTIFICATIVES. 425 

terreur le bavardage et les dénonciations, mais s'il le faut, qu'on 
fasse de temps en temps un exemple sévère sur les plus incorrigi- 
bles et les plus gênants. Je donne des ordres pour qu'avec cette 
lettre vous touchiez 600 francs pour vos premiers frais. Je vous 
recommande de n'en faire qu'un usage bien raisonné et absolu- 
ment au profit de la cause. Cependant ne laissez manquer du né- 
cessaire votre famille aussi respectable qu'elle est infortunée; ils 
sont devenus enfants de l'armée. 

« Je me rappelle à son souvenir avec bien de l'empressement et 
du plaisir. La mienne est également sensible au sien et au vôtre; 
elle use de réciprocité envers vous et envers elle, et elle prend 
une part bien sensible à tout ce qui vous regarde. J'embrasse 
M. votre frère; mais tout cela va sans dire. Que ce soit donc une 
fois pour toutes, que tous vos rapports soient succints et cotés par 
ordre de date; dictés par la franchise militaire et sans rechercher 
d'érudiction. Simples enfin comme la pensée d'un militaire et non 
d'un homme de lettres. Point d'épisodes ni de prélude. Que tout 
roule uniquement sur les affaires du pays Fougerain relatives à 
l'insurrection. 

« Salut et amitié. 

« Si(jnc : Achille Lebrin. « 
» 22 juin. 

« N» Ai 

u J'ai reçu hier, mon très-cher ^Monsieur, votre lettre du 20, 
d'après laquelle je vois que vous n'aviez pas reçu ma réponse dé- 
taillée à vos deux premières. Je vous Tai adressée par Costez qui 
y joindra 600 francs, je me rappelle avoir oublié de vous marquer 
que lorsque vous solliciterez de nouveaux fonds vous devez m'en- 
voyer un état détaillé et circonstancié de l'emploi des vôtres, afin 
que je puisse le faire ajouter à mes mémoires qui ne sont qu'en 
grosse. 

u D'après ma lettre, vous verrez qu'il faut prendre sur vous tout 
ce que vous jugerez devoir concourir à l'intérêt de la cause. Il 
faut agir en chef de division. Je trouve votre projet fort sage, met- 
tez-le à exécution; faites tout pour être bientôt un mesure. 

o Le petit commissaire vous dira ce que c'est que le citoyen 
Pierrot. Je n'ai pas d'autre maison d'entrepôt, il en faudrait une 
bien dévouée et point peureuse. Tant que je serai ici, il faut ni'é- 
crire parle postillon, la correspondance en sera plus sûre et moins 
chère. 

» Saint et amitié. 

Il Si'jnr : Achille I-F.DnuN. » 



426 PIECES JUSTIFICATIVES. 

« JN" 5. 

u Messif.ubs et braves camarades, 

Il Nous voici parvenus à une époque ou nous devons tous oublier 
les dégoûls d'une attente louj^ue et pénible. F. es efforts réitérés de 
la malveillance et du crime ont pu souvent détourner nos yeux de 
la perspective où devaient nous conduire tant de travaux, mais ils 
ne l'ont jamais détruit, elle est inépuisable comme la cause sacrée 
de l'aulel et du trône. Si de fâcbeuses circonstances nous ont quel- 
quefois laissé dans une stagnation douloureuse, il n'en est pas 
moins resté dans nos cœurs un germe indestructible que nos prin- 
cipes récbauffent, que nos malheurs n'ont fait qu'enraciner et 
que l'espoir doit faire éclore. Cet espoir (|ui a toujours produit dis 
merveilles dans nos cœurs généreux doit en élever aujourd'hui 
les efforts à un degré d'autant plus haut qu'il n'a jamais eu de 
fondements aussi solides. 

Il Une coalition puissante dont les 'premières opérations sont 
comptées par des succès éclatants, un épuisement total dans les | 
finances et les armées de la République, un mécontentement gé- 
néral dans toute la France, des insurrections naissantes dans la 
majeure partie des départements, voilà en gros ce qui fournit de 
bien beaux résultats, et ce qui prescrit à votre courage de nou- 
veaux élans, en lui assurant de nouveaux triomphes. Voilà ce qui 
fait un appel à la nation entière. Voilà enfin ce qui frappe la der- 
nière heure du gouvernement atroce qui a creusé l'abîme où notre 
malheureuse patrie s'engloutit en languissant depuis quelques 
années. Nous n'invocpierons point couinie lui les furies de l'enfer, 
la haine et la vengeance; mais nous ferons une levée de boucliers 
pour rétablir le règne de la justice, pour pro\iver à l'iiurope en- 
tière que si nous gémissons sous le joug, nous ne partagions pas 
ses forfaits; nous nous réunirons pour soulager l'humanité souf- 
frante. Va\ frappant, nous juierons le Dieu de nos pères, le Dieu 
tutélaire de la France, de no diriger nos coups que sur les plus 
coupables, les plus incorrigibles... mais loin de nous les haines 
particulières! loin do nous la soif du sang! contraindre nos enne- 
mis à l'admiration, les forcer ainsi à venir dans nos rangs abjurer 
leurs erreurs, v.îilà nos vœux; vaincre, détromper et pardouiuM-, 
voilà notre devise. 

<■ llâtez-vous, Messieurs, do vous prépai'er à la {jucrro et d'y 
disposer vos anciens conqiagrions, ainsi (|iu! des jeunes gens (jui 
alors ne nianquaiciit que de forces pour grossir le nombre. Mettez 
la plus grande activité à faire des prosélytes dans vos cantons res- 
pectifs, tr.ivaille/, de manière à vous y faire entourer au premier 
signal lie tous les homuies en état de porter les armes. Tenez-vous 



I 



PIECES JUSTIFICATIVES. 427 

prêts à agir et à former des phalanges pour votre réunion, des 
phalanges nombreuses et invincibles. 

« C'est an nom du Roi que je vous y engage. D'un moment à 
l'autre il peut donner l'ordre de combattre; et je vous le transmet- 
trai à vous taisant le signal de la réunion. Cachez-vous dès à pré- 
sent, je vous ferai paivenir des movens d'existence et d'entretien, 
et vous me ferez facilement parvenir des rapports sur vos besoins 
et le succès de vos démarches. Jlais méfiez-vous des émissaires qui 
ne seraient pas porteurs d'un ordre écrit et signé de ma main. Vous 
savez combien il y a d'espions et de traîtres. Refusez votre con- 
fiance à tous les nouveaux visages. C'est aux officiers bien connus 
dans le pays et qui y sont restés incorruptibles, à soutenir l'hon- 
neur de nos colonnes, lorsque nous serons réunis; mais seulement 
alors, le Prince nous donnera ceux qu'il lui plaira. Rejetez loin 
de vous les insinuations perfides des intrigants. Ce sont nos plus 
cruels ennemis, et vous les reconnaîtrez toujours à leur empresse- 
ment à calomnier et à noircir vos anciens ihefs. 

« Je suis d'avance persuadé qu'on élèvera des doutes sur les or- 
dres que vous recevrez de moi, qu'on répandra des soupçons sur mes 
pouvoirs, qu'on vous fera enfin mille questions indiscrètes sur mon 
compte, et surtout en général. Mais agissez et n'y répondez pas. 
Tenez-vous à dire qu'il est des confidences qu'un officier ne peut 
et ne doit faire à personne. Rejetez les gens indécis : ils ne sont 
bons à rien. Aous ne devons pas nous abaisser à solliciter des ser- 
vices que chacun doit à la cause que nous servons. Comme nous 
sommes sûrs de trouver des gens de bonne volonté, nous sommes 
également assurés de pouvoir punir un jour. 

« .le m'attends, Messieurs et braves camarades, à toute votre 
exactitude et votre confiance, j'en recevrai avec plaisir tous les té- 
moignages, et je rendrai compte de votre zèle avec empresse- 
ment. 

« Snjité : Achille Lebru.v. » 

« N° 6. 

i( Monsieur i.e génlual, 

i< Je n'ai point l'honneur d'être connu de vous, j'ai celui de ser- 
vir sous les ordres de M. de Froilé, et je ne crains point d'invoquer 
son témoignage. Le zèle que vous avez toujours témoij;iié pour la 
cause des rois, pour le soutien de ses défenseurs, m'engage à re- 
courir à vous otà voussupplier do venir au secours »lcs royalistesde 
la divisionde fougères. Vous n'ignorez pas, sansdoutc, Monsieurle 
général, l'infàmu trahison de .loli-Cneur, et les suites funestes qu'elle 
aenirainées après elle. Depuis cette malliturcuse époque, le sang le 



428 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

plus pur n'a cessé et ne cesse de couler, il n'y a bientôt plus d'asile 
pour les honnêtes gens. La persécution est à son comble, nous 
avons perdu bien des bras, mais il en reste encore assez pour con- 
tenir la rage de nos ennemis, si nous avions la permission et le 
moyen de les armer. Toujours soumis aux ordres de Sa Majesté, 
nous sommesbien éloignés de songer à prévenir le temps fixé pour 
attaquer les républicains. 

« Daignez, Monsieur le général, nous envoyer un officier de 
votre choix et le charger de vos instructions, afin que sous sa direc- 
tion nous puissions nous rallier, et nous mettre en mesure d'en 
imposer à nous assassins, en attendant que nous puissions les com- 
battre et les anéantir; il nous reste quelques munitions, peu de 
fusils, l'argent nous manque absolument. 

(I J'ai l'honneur d'être avec un profond respect et une parfaite 
soumission, Jlonsieur le général... » 

Celte lettre a été écrite à Gcorijes, chef des brigands du Morbihan, 
par Georges et adressée à Achille Lebrun pour la faire tenir à son 
adresse. Ce qui est constaté par l'interrogatoire de Cochet du dix 
messidor an VII. 

« N° 1». 
« Monsieur et bien cher camarade, 

u Lundi dernier, je fis porter à une lettre de ma part pour 

vous avec un nouvel ouvrage que, je crois, vous lirez avec plaisir 
dans votre retraite. 

« Je vous marquais dans cette lettre l'état de ma santé : mais 
depuis ce jour l'iie est allée en mieux ; et bientôt si les choses con- 
tinuent, je ne me sentirai plus de mon attaque de goufe, et serai 
bien portant, tâchez de faire de même et de prendre des forces 
pour le jour de la nécessité. Je prends bien part A l'indisposition 
de M. voire frère et je désire bien sincèrement qu'il se rétablisse 
parfaitement et promplement. Dans ma lettre de lundi, vous ver- 
rez comment on dit que les affaires vont en Normand ie dans le 
Midi. Suivant les dernières nouvelles, les affaires des républicains 
vont toujours très-mal de part et d'autre. Il n'y a pins de prison- 
niers, on tue tout le monde. Le général russe a ordonné à ses 
troupes de ne se battre qu'à la bayonnete et au sabre; et il parait 
(pie cela n'accomode pas nos l'Vancais républicains. 

Il Les uns disent le l'.qie niorl, les autres le disent à Briancon. 

Il On a obtenu la gnk-o d'un jeune homme qui délivra M. \\c- 
naud d'Lrnéo; et néanmoins ou vient de le faiie prendre, ol je 
crains hicn qu'il ne périsse. J'avais bien recommandé de lui dire 
ou lui faire dire de ne point compter sur la prétendue grâce qu'on 



PIECES JUSTIFICATIVES. 429 

lui avait accordée. Mais apparemment qu'on n'a pas fait ma com- 
mission, qu'on a méprisé mes avis. Après tout ce qu'on a vu, com- 
iiK n( compter sur de pareilles grâces? n'est-ce pas une grande im- 
prudence? Que peut-on attendre de tous gens vendus à l'iniquité? 

Il Je crois vous avoir marqué que le premier de mes amis entre 
les ecclésiastiques était tombé entre les mains des républicains, 
mais qu'on le disait délivré. IMalheureusement la nouvelle de sa 
délivrance s'est trouvée fausse. Il est dans la maison du Sabot à 
Angers, en attendant qu'on le transfère dans l'isle de Rhé. 

Il Dimanche dernier nous avons encore perdu M. Coudray, vi- 
caiie de Juvigné, qui fut pris en disant la messe à un quart de lieue 
do Vitré. 

a Le même jour une dame bretonne qu'on croit de la Chapelle 
eut la charité d'aller me dénoncer à Ernée; mais ayant été mal 
reçu de celui à qui elle s'adresse, il paroit qu'elle eut restée là, et 
d'ailleurs elle ne savait pas le lieu de ma retraite; parce qu'elle 
me disoit dans une paroisse où je ne suis pas. Cette dénonciation 
n'a eu aucune suite, et l'on n'a fait en conséquence aucune re- 
cherche. 

11 Ce que j'avais prédit à IM. de la Brieneois pour avoir avivandé 
des chouans à ce qu'il parait, de la ligue de Joli-Cœur, il est en 
fuite, on le cherche partout. 

<( Je suis on ne peut plus flatté de savoir que vos affaires sont sur 
un bon pié. Je désire que tout aille à votre avantage, et que bien- 
tôt tout soit fini et terminé, mais quoiqu'il arrive ne perdez ja- 
mais (le viic Madame Observez-vous tant que vous pourrez; pour 

se bien porter en retraite, il faut bannir loin l'ennui, la mélanco- 
lie, la tristesse, le chagrin, se consoler et se réjouir dans le Sei- 
gneur. Faites cela, et tout ira bien. Tout chrétien soumis et rési- 
gné est toujours content. Les choses les jilus obligeantes à toute 
votre famille. Je vous embrasse tendrement et suis avec un sincère 
attachement, Jlonsicur et compagnon de bonne fortune, 

K Votre très-humble et obéissant serviteur. 

M 17 mai l'ilil. » 

.. N° 10. 

Il Monsieur, 

Il J'ai reçu hier au soir la réponse à ma lettre à M. Achille Le 
Blond. Il me marque qu'il a enfin reçu des ordres, et en consé- 
quence fait fusiller deux des adjoints à 'M. Grandpierre : voyez 
quel rhaiigement depuis votre entrevue. Il ajoute qu'il a donné des 
ordres à ses officiers supérieurs, qu'il attend des instructions des 
chefs de Bretagne, et qu'il sera charmé de correspondre avec les 
chefs de !\laiiic, etc. Il ne me dit rien dudit Grandpierre; mais 



430 PIECES JUSTIFICATIVES 

M. François a dit à la porteuse de ma lettre qu'il l'avait rudement 
réprimandée, et qu'après l'aveu de ses forfaits et sur la promesse 
de se comporter en honnête homme on lui avait fait grâce. Il 
parait que ma lettre à RI. Achille lui a fait beaucoup d'impres- 
sion, et pour marque de la confiance qu'elle lui a inspirée, il 
m'a prié d'examiner les ordres qu'il a donnés, pour voir si j'y 
trouverai quelque chose à y ajouter ou à réformer, etc. Quand on 
me les aura remis, je voudrais que vous puissiez venir me voir 
pour les examiner avec moi. Si donc vous vous rapprochez, je vous 
prie de me le faire savoir, et de vouloir bien vous donner la peine 
de me venir parler. Alors je vous ferai connaîlre un brave homme 
de la Chapelle qui a promis au commandant de rougèrc de me 
trouvei , etc., et nous aviserons aux moyens de lui empêcher de 
consommer sa perfidie. 

11 M. le Vengfeur aujourd'hui nommé Alphonse m'a aussi écrit et 
me marque que tout va bien, et qu'ils ont reçu des ordres, et que j 
dans peu ils travailleront. Consolez-vous donc et consolez les 
autres, et ranimons tout notre courage et notre confiance. 

11 Vous savez sans doute les nouvelles, elles sont de plus en plus 
allarmantes pour les républicains. 

(1 Je salue très-humblement tous les vôtres et suis de tout mon 
cœur, etc., IMonsieur et cher confrère de bonne fortune, votre très- 
humble et cher serviteur. 

11 Flexit. » 

« ^» 11. 

« H prairial. 

Il Le C" B. d. G est bien sensible h votre souvenir mon cher 
St G. il se rappelle de vous avec plaisir et en parle souvent avec 
votre ami ; il désire beaucoup vous voir en portant la fin de son 
procès. Il espère que vous lui aiderez à y coopérer, car il compte 
beaucoup sur vous; il ne sçait pas quand cela pourra l'être, mais 
il croit que ça ne tardera pas, d'après les nouvelles qu'il a reçues 
de son père; il faut avoir do la palieru-c et de la persévérance. Il 
ronroil que dans la circousiaurc où nous sommes actuellement, et 
(|uanii on souffre on n'écoule pas tout à fait la raison : mais elle 
est absolument nécessaire plus que jamais. Vous conviendrez qu'un 
(ils soumis ne doit |ias aller contre la volonté et les ordres de son 
père. Adieu M. ch. St G.